"PIETR-LE-LETTON" (1931)

écrit à bord de l'« Ostrogoth » (Hollande)

Une silhouette massive, un col de velours, un chapeau mou, une pipe: Simenon vient de créer Maigret. Le commissaire attend un escroc international dans le hall de la gare du Nord. Il le retrouvera sous les stucs du Majestic, puis sur le port de Fécamp et percera son secret: deux faux jumeaux liés par le mépris et la haine...

« La charpente était plébéienne. Il était énorme et osseux. Des muscles durs se dessinaient sous le veston, déformaient vite ses pantalons les plus neufs.
Il avait surtout une façon bien à lui de se camper quelque part qui n'était pas sans avoir déplu à maints de ses collègues eux-mêmes.
C'était plus que de l'assurance, et pourtant ce n'était pas de l'orgueil. Il arrivait, d'un seul bloc, et dès lors il semblait que tout dût se briser contre ce bloc soit qu'il avançât, soit qu'il restât planté sur ses jambes un peu écartées. La pipe était rivée dans la mâchoire. Il ne la retirait pas parce qu'il était au Majestic.
Peut-être, au fond, était-ce un parti pris de vulgarité, de confiance en soi ? »

« Pietr-le-Letton, le premier, parut, vêtu d'un prestigieux complet cannelle, un "Henry Clay" aux lèvres.
Il était chez lui. Il payait pour cela. Désinvolte, sûr de lui, il entra dans le hall, s'arrêta de-ci, de-là, en face des vitrines que les grandes maisons de commerce installent dans les hôtels de luxe, se fit donner du feu par un chasseur, examina un tableau annonçant le dernier cours des monnaies étrangères, se campa, à moins de trois mètres de Maigret, devant la fontaine, l'ail rivé aux poissons rouges qui semblaient artificiels, lança d'un coup d'ongle la cendre de son cigare dans la vasque et s'en fut vers le salon de lecture. »