Bibliography   Reference   Forum   Plots   Texts   Simenon   Gallery   Shopping   Film   Links

La pipe de Maigret

outil de réflexion et d'appréhension du monde

par Murielle Wenger

[English translation]


"Il avait les mains dans les poches du pardessus de Maigret,
et il fumait la pipe de Maigret."
"La maison du juge" [JUG], chap. 6

Introduction
1. L'objet ou: A quoi peut bien ressembler la pipe que fume Maigret?
a) nombre de pipes
b) genre de pipes
c) le tabac
d) allumettes
e) Et quand Maigret sort de son bureau...
2. Le geste ou: comment et pourquoi Maigret fume?
a) première étape: bourrer la pipe
b) deuxième étape: allumer la pipe
c) troisième étape: fumer la pipe
d) quatrième étape: éteindre la pipe
e) cinquième étape: vider la pipe
3. Le contact ou: les cinq sens en action
a) la vue: ou les brumes de Maigret
b) l'ouïe ou les silences de Maigret
c) le toucher ou les gros doigts de Maigret dans le tabac
d) le goût ou Maigret savoure sa pipe
e) l'odeur ou le bureau de Maigret
4. L'attitude ou le fumeur de pipe
5. Le besoin ou l'indispensable pipe
a) fumer comme un pompier… un policier!
b) La pipe en tant qu'objet devient en elle-même le symbole de ce besoin de fumer
6. Autres emplois: ou jeux de pipe
7. Les aventures d'une pipe ou "la pipe en bataille"
a) pipe cassée
b) pipe oubliée
c) pipe volée
d) pipe cadeau, reçue ou achetée
8. Les relations ou Maigret, sa pipe et les autres
a) fumer devant les autres
b) les endroits où l'on ne fume pas
c) Mme Maigret et la pipe
d) Maigret, sa pipeā€¦ et Simenon
Conclusion
Liens

"Sans sa pipe, Maigret est un homme nu. Au commencement de toute enquête, elle soutient sa réflexion et sa perception tactile du monde extérieur. « Maigret fumait sa pipe à petites bouffées en essayant de s'imprégner de tout ce monde qu'il ne connaissait pas la veille et qui venait de surgir dans sa vie. » (Maigret hésite. [HES]) Jean Gabin, Michel Simon, Jean Morel, Jean Richard et Bruno Crémer, qui ont successivement incarné Jules Maigret à l'écran, furent tous dotés de l'indispensable accessoire devenu un emblème sur la couverture des livres de Simenon et le blason de l'écrivain." Extrait de l'article paru dans Le Figaro, 09 janvier 2003: Simenon: le mythe en 7 légendes, avec 1 dessin couleur de Loustal et 7 dessins en noir et blanc.

Introduction

Quels sont les éléments qui font de Maigret un personnage à la fois unique et reconnaissable entre tous? La réponse nous est donnée par Simenon lui-même, dans son texte préfaçant le tome I des œuvres complètes parues aux éditions Rencontre:

"je commençais à voir se dessiner la masse puissante et impassible d'un monsieur qui, me sembla-t-il, ferait un commissaire acceptable. […] j'ajoutai au personnage quelques accessoires: une pipe, un chapeau melon, un épais pardessus à col de velours."

Voilà, en quelques traits, le personnage dessiné: massif, doté de vêtements spécifiques, et fumant la pipe. Une silhouette, simple, mais caractéristique: "Il faut que le public s'habitue à vous, à votre silhouette, à votre démarche. […]. Pour le moment, vous n'êtes encore qu'une silhouette, un dos, une pipe, une façon de marcher, de grommeler." (Les mémoires de Maigret [MEM], chap. 2).

Tout au long du corpus, Simenon va s'attacher à décrire cette "silhouette", massive, pesante, reconnaissable par quelques "accessoires", tels le pardessus, le chapeau et la pipe. (TRO: "engoncé dans son pardessus, avec sa pipe qui sortait du col relevé").

Nous avons évoqué précédemment les vêtements portés par Maigret. Aujourd'hui, nous nous intéresserons à cet accessoire qu'est la pipe du commissaire. C'est plus qu'un simple accessoire, d'ailleurs, comme nous le découvrirons dans cette étude.

1. L'objet ou: A quoi peut bien ressembler la pipe que fume Maigret?

a) nombre de pipes
Il faut savoir d'abord que Maigret n'a pas qu'une seule pipe: s'il n'a pas, comme son créateur, plus de trois cents pipes (cf. l'interview de Lanzmann dans Lui, en juin 1967), il en possède tout de même plusieurs: il en a toujours deux ou trois dans les poches (LIB, SIG, PIC, LOG, BAN, CON, VOL, HES, CHA), ce qui lui permet d'avoir "une pipe de rechange" (PAT). Dans son bureau, il en a d'abord eu trois (amo), puis quatre (MAJ, pip), puis six (GRA, DEF, VOL, FOL, CHA), et même sept (NAH), ce qu'aurait apprécié Simenon: "Il y en avait, comme toujours, une bonne demi-douzaine étalées, et il les examina en connaisseur." (MEM).

Cela lui permet d'en avoir toujours plusieurs bourrées en même temps (TRO, ECO) et de les fumer à la suite (TEN: "les cinq pipes qui se trouvaient dans le cendrier et qu'il avait fumées sans prendre la peine de les vider ensuite"; NAH: "Les six ou sept pipes rangées sur le bureau y passèrent."), passant d'une pipe (trop) chaude à une pipe fraîche (NUI, SIG, NEW, DAM, PIC, VOY), ce qui fait se succéder les pipes, à un rythme parfois presque effréné! (voir infra). Et puis, cela fait sans doute partie du plaisir de fumer, que de pouvoir prendre du temps à les comparer, à hésiter entre elles, et finalement à choisir laquelle on veut fumer!:

CEC: "Et s'asseyant enfin, choisissant une pipe plus grosse que les autres sur son bureau"
SCR: "Maigret […] bourrait lentement une pipe choisie parmi les pipes éparses sur son bureau."
PAR: "Maigret hésitait entre deux pipes quand le téléphone sonna."
BRA: "Il s'assit lourdement à son bureau, choisit la plus grosse de ses pipes qu'il bourra."
CLI: "Quelques instants plus tard, assis devant ses pipes entre lesquelles il hésitait "
FAN: "Maigret s'était assis et tripotait ses pipes avant d'en choisir une qu'il bourra lentement."
DEF: "Il choisit une pipe, la plus grosse, qu'il bourra avec lenteur"
VOL: "[…] en choisissait une, la plus longue, qu'il bourrait avec soin."
TEM: "Maigret resta seul avec ses pipes et en choisit une, la plus vieille, qu'il bourra lentement"
NAH: "Il choisit une des pipes rangées sur son bureau et il la bourra "
TUE: "Il s'assit à sa place, choisit une pipe courbe qu'il fumait moins souvent que les autres" et plus loin: "il arrangeait ses pipes sur son bureau, en choisissait une avec soin"
VIN: "Il choisit une des pipes rangées sur le bureau, la plus légère, et la bourra lentement."
CHA: "Il […] bourra une pipe qu'il choisit assez grosse."

Simenon devant son râtelier à pipes
Notons encore cette phrase, dans CHA: "chaque fois qu'il en bourrait une, il la choisissait avec soin selon son humeur."

Ce dernier exemple est d'ailleurs à remarquer, parce qu'il parle d'un élément important: la relation entre la pipe et l'humeur, l'état d'esprit de Maigret. Nous y reviendrons plus loin.

b) genre de pipes
Si Maigret fume en principe des pipes de bruyère (HOL, CON), il en possède tout de même une en écume (pip). Mais la préférée de Maigret "celle à laquelle il revenait le plus volontiers, qu'il emportait toujours avec lui" (pip) c'est "une grosse pipe en bruyère, légèrement courbe, que sa femme lui avait offerte dix ans plus tôt lors d'un anniversaire, celle qu'il appelait sa bonne vieille pipe" (ibid.). C'est donc très souvent que Maigret a cette pipe-là en bouche dans les romans (HOL, CEC, FEL, GRA, REV).

La grosseur de la pipe est un rappel symbolique de l'aspect physique de Maigret: "une grosse pipe qui s'harmonisait avec sa face empâtée" (GAI), "cette pipe était à l'échelle de son épais visage: elle contenait presque le quart d'un paquet de tabac gris" (POR), "la silhouette épaisse de Maigret dont la pipe, par moments, lorsqu'il était dans un certain angle, paraissait immense, presque aussi grosse que sa tête." (JUG).

Le commissaire a encore d'autres pipes chez lui, ce qui fait qu'il en laisse certaines au bureau quand il est en congé (AMU). Parmi celles qu'il ne fume que chez lui, une en écume (CON, ENF). Chez lui, il range ses pipes dans un râtelier (CLO, ENF), qui se trouve dans la salle à manger (REV), à moins qu'il ne les dépose sur la cheminée (MIN), ou sur le buffet (VIN), le sens de l'ordre n'ayant jamais été le fort du commissaire!

c) le tabac
Sans tabac, la pipe n'aurait pas de raison d'être…Quoique….Maigret n'utilise pas sa pipe uniquement pour consumer du tabac, comme nous le verrons plus loin. Mais enfin, considérons ici, dans un premier temps, la pipe comme un ustensile à fumer l'"herbe à Nicot". Comme je ne suis pas une spécialiste dans le domaine de la tabagie, je me contenterai ici de relever les quelques allusions que Simenon fait au genre de tabac fumé par son commissaire.

On sait qu'il s'agit de tabac "gris" (d'après le Petit Robert: "Tabac ordinaire enveloppé de papier gris"), plutôt fort, de couleur brune, vendu en France, et que Maigret préfère aux autres tabacs, comme le belge, "jaunâtre et trop léger qui lui [enlève] l'envie de fumer." (PHO), l'anglais (LIB) ou l'américain (NEW). Bien sûr, rien ne vaut la France, pour Maigret, dont la prédilection pour son pays va jusqu'à la préférence pour un tabac! Il lui arrive cependant d'être tenté de faire une "infidélité" au tabac français, et d'acheter d'autres sortes de tabac, comme le tabac suisse dans VOY (peut-être pas si mauvais, après tout: Simenon, qui vit en Suisse, le lui a peut-être vanté!).

Quand Maigret vient à en manquer, et qu'il n'a pas le temps de s'arrêter à un bureau de tabac, comme il ne peut pas s'en passer, il en fait acheter (LET; TET, GRA), à moins qu'il n'en "emprunte" à un des ses collaborateurs fumeurs de pipe, tels Torrence (LET) ou Lucas (PRO, FEL), voire à un collègue (Delvigne dans GAI), ou à un autre interlocuteur (Ducrau dans ECL, Point dans MIN). Mais il faut reconnaître que lui-même offre aussi son propre tabac (GUI, POR, MAI, SIG, ENF, CHA), dans un geste où il tend sa blague à tabac, car, s'il est arrivé à Maigret d'avoir son paquet de "gris" simplement glissé tel quel dans sa poche, il possède néanmoins une blague à tabac, "usée" (JAU), sans doute par un long usage!

d) allumettes
Pour enflammer le tabac, Maigret a évidemment besoin d'allumettes, qui sont contenues dans une boîte à émeri (LET), sur laquelle on frotte l'allumette (geste cité dans de nombreux romans) et qui ont été souvent mouillées dans les péripéties des enquêtes (PHO, FLA, pip, MOR). Il emprunte parfois les allumettes (JAU, GAI, MAI, sta, ber, MEU), mais il lui arrive aussi d'offrir ses allumettes (MAJ, VOL), ou d'en allumer la cigarette de quelqu'un (REV, VIN).

e) Et quand Maigret sort de son bureau, où va-t-il "fourrer" tout ce matériel pour l'emporter? A ce problème, une seule solution: les poches! Rappelons ici cet extrait déjà cité dans l'étude sur la garde-robe de Maigret:

VAC: "Depuis des années et des années, depuis toujours pour ainsi dire, chacune de ses poches avait une destination bien définie. Dans la poche gauche du pantalon, la blague à tabac et le mouchoir – de sorte qu'il y avait toujours des brins de tabac dans ses mouchoirs. Poche droite, ses deux pipes et la petite monnaie. Poche revolver gauche, son portefeuille qui, toujours gonflé de papiers inutiles, lui faisait une fesse plus grosse que l'autre. […] Il ne mettait presque rien dans le veston, seulement une boîte d'allumettes dans la poche de droite. C'est pourquoi, lorsqu'il avait des journaux à emporter ou des lettres à poster, il les glissait dans la poche de gauche."

Comme nous l'avons déjà dit plus haut, Maigret emporte toujours avec lui au moins deux pipes, qu'il met dans ses poches, celles du pantalon si l'on en croit le texte ci-dessus, et on le verra très souvent tirer une pipe de sa poche, ou l'y remettre selon les circonstances (voir infra). Il lui arrive aussi d'avoir une pipe dans la poche de son pardessus (NEW, cho).

2. Le geste ou: comment et pourquoi Maigret fume?

Nous allons examiner ici la séquence des actions employées par Maigret dans l'acte de fumer, et le rapport de ces actions avec le déroulement de l'enquête.

a) première étape: bourrer la pipe: c'est le premier geste qu'accomplit Maigret quand il a sorti une pipe de sa poche. C'est aussi, chronologiquement, le premier geste que fait Maigret avec sa pipe dans le corpus: le début du chapitre 1 de LET contient cette phrase qu'on va relire maintes fois au cours des romans: "il bourra une pipe". Geste inaugural, phase initiale d'un rite quasi immuable, dans le rapport qu'entretient Maigret avec sa pipe. C'est la première séquence, la préparation, la mise en place, l'introït de la cérémonie.

Maigret bourre sa pipe pour se "mettre en train" avant un interrogatoire (REN, GAI, OMB, LIB, MAI, eto, owe, TEN, VOY, SCR, VIE), ou pour avoir la force de continuer un interrogatoire (JAU, NUI, POR, JUG), ou pour avoir la patience d'attendre un événement (TET, PAT), ou pour retourner "dans la réalité" après un interrogatoire prenant (TEN), ou pour se "remettre d'une émotion" après une scène pénible ou violente (LET, PHO, amo, DAM, LOG, CHA), ou pour se donner le temps de réfléchir (LET, CLO, VIC), ou pour se donner une "contenance" (HOL, REN, MEU), ou pour garder son calme (MAJ, SIG), ou pour éviter de répondre à une question embarrassante (AMU), ou pour ne pas s'endormir (SCR), ou plus prosaïquement pour terminer un repas (GAL, FLA, noe, REV, MIN, ECH), sans compter toutes les autres fois, où il veut "simplement" fumer pour le plaisir, ou par besoin, car il s'agit bien d'un besoin (voir infra), au point qu'il lui arrive même de faire bourrer sa pipe par d'autres quand il ne peut pas le faire lui-même (par Leduc et sa femme dans FOU)!

On se rend bien compte combien ce geste ressemble à une ouverture de cérémonial, combien il comporte de solennité, lorsqu'on étudie la façon qu'a Maigret de bourrer sa pipe: Simenon le décrit maintes fois, dans une phrase caractéristique et aussi ritualisée que peut l'être une phrase immuable dite au cours d'une messe: nous trouvons en effet au sein du corpus la phrase "Il/Maigret bourra/bourrait lentement sa/une pipe" dans JAU, OMB, bea, MAJ, FAC, cho, GRA, DAM, ECH, TEN, VOY, SCR, CLI, COL, CLO, PAT, VIC, VOL, CON, HES, FOL; VIN, SEU, et CHA.

Le mot "lentement" peut être complété par un autre mot: "soigneusement" (CAD), "méticuleusement" (LOG), "rêveusement" (PEU), "voluptueusement" (FLA). On trouve aussi des variations où le mot "lentement" est remplacé par un autre, quasi synonyme: "tout doucement" (LIB), "tranquillement" (noy), ou qui en modifie un peu le sens: "minutieusement" (MOR), "méthodiquement" (TEN, ASS), "avec un soin minutieux" (MAJ, eto), "avec des gestes minutieux" (CLI), "avec des mouvements très lents" (ECO), "avec des gestes lents et méticuleux" (GRA), "avec lenteur" (DEF).

Nous apprenons aussi que Maigret n'utilise pas d'autre instrument, pour bourrer sa pipe, que…ses doigts!: Il peut bourrer sa pipe "à petits coups d'index" (POR, VIC, men), ou "à petits gestes lents de l'index" (LET), ou "à petits coups de pouce" (PHO, MAI), ou encore: "avec de minutieux coups d'index" (OMB), "d'un index méticuleux" (obs), "d'un geste familier de l'index" (PAT), "d'un pouce patient" (CEC), et enfin, dans GAL: "Maigret bourrait sa pipe avec une lenteur exagérée, tassant chaque pincée de tabac d'une douzaine de petits coups d'index."

Lenteur, minutie et plaisir (voluptueux) semblent bien les maîtres mots de ce geste, qui confirme Maigret dans sa pesanteur, sa "force tranquille", qui l'aide à concentrer son énergie face aux difficultés de l'enquête. Combien de fois, s'il n'avait pris le temps de bourrer sa pipe et de l'allumer, avant d'affronter une réalité pénible, ne se serait-il emporté face à un témoin récalcitrant, n'aurait-il porté un jugement trop rapide sur un suspect, ou n'aurait-il pas trouvé la solution en ne laissant pas son intuition agir, aidée et soutenue par les brumes de sa fumée de pipe!

Mais il peut arriver aussi au commissaire de manifester, par sa façon de bourrer sa pipe, d'autres sentiments, tels la colère ou l'agacement. Le cas est cependant bien plus rare. La pipe est synonyme, avant tout, de plaisir!

MAI: "il ne put pas allumer [sa pipe], tant il avait tassé le tabac."
sta: "Il […] vida sa pipe, la bourra d'un index écrasant."
HES: "Il saisissait une pipe qu'il bourrait à nerveux coups d'index."
Notons aussi que ce geste est tellement devenu un rituel nécessaire, un passage obligé dans le cours d'une enquête, que Maigret en vient à bourrer une pipe "machinalement" (le terme est mentionné dans FLA, CEC, noe, VAC, MEU, BAN, PAR, COL, VIC, SEU), sans penser forcément à vouloir allumer immédiatement sa pipe pour la fumer:
TET: "Puis, sans s'en rendre compte, il bourra lentement une pipe qu'il oublia d'allumer."
NAH: "il bourra lentement une pipe sans se rendre compte de ce qu'il faisait."
Enfin, remarquons que ce geste est devenu un passage obligé, même plus, un besoin:
VIN: "[il] hésita à bourrer une dernière pipe et, bien entendu, finit par le faire."
A ce point un besoin qu'on ne peut s'en passer, même en téléphonant!:
VIC: "Maigret dont la pipe était éteinte et qui se livrait à une gymnastique délicate pour en bourrer une autre sans lâcher l'écouteur."
NAH: "Maigret regrettait seulement de ne pouvoir tenir l'écouteur tout en bourrant une pipe et il regardait avec envie celles qui étaient si bien rangées et si tentantes sur son bureau."
b) deuxième étape: allumer la pipe: une fois la pipe bourrée, il s'agit de l'allumer. Deuxième geste du rite, "mise à feu" du tabac, dont la combustion va permettre à Maigret de faire les ronds de fumée dont il a besoin pour sa rumination.

Ici aussi, Maigret allume sa pipe pour les mêmes raisons qu'il l'a bourrée, puisque c'en est la suite logique: reprendre pied dans la réalité (MAJ: "il alluma une pipe, comme pour se mettre bien d'aplomb."), commencer ou continuer un interrogatoire, garder son calme (ENF: "Maigret rallumait sa pipe en s'efforçant d'être patient."), pour se donner "une contenance" (PEU, VIN), avant de lire un dossier, etc.

De même, ce geste peut avoir la même lenteur solennelle que le bourrage: la phrase "Maigret/il (r)alluma/(r)allumait lentement une/sa pipe" se trouve dans GUI, ven, JUG, PIC, ECO, ASS, TEN, FAN; HES; IND; CHA. On trouve aussi la phrase: "Maigret/Il/Le commissaire prit/prenait le temps de (r)allumer sa pipe" dans MEU; TRO; SCR, BRA, DEF, PAT, VIC. Il peut allumer sa pipe "avec une lenteur voluptueuse" (GUI), "placidement" (CEC), "en tirant de petites bouffées" (obs, PEU, VOL), "avec soin" (IND), ou "machinalement" (GUI, sta, ber, CAD).

Enfin, on trouve les variations suivantes:

POR: "Maigret […] prit un temps pour allumer sa pipe."
MAI: "Maigret allumait sa pipe, laissait l'allumette brûler jusqu'à la dernière extrémité"
SIG: "Silence de Maigret. Il bourre sa pipe, l'allume, contemple l'allumette qui achève de se consumer."
MOR: " Il allumait sa pipe, sans cesser de parler, entrecoupant les mots par des bouffées."
PEU: "Maigret s'interrompit pour frotter une allumette et tirer sur sa pipe."

Et encore, ce geste peut avoir le même caractère obligatoire, comme un besoin, que le bourrage:

AMI: "Il avait lâché son crayon et essayait, de sa main libre, de rallumer sa pipe." (Maigret au téléphone)
CHE: "–Voulez-vous vite éteindre votre pipe? Il ne se rappelait même pas l'avoir allumée."
REV: "Il décrocha, demanda la communication […] et, pour allumer sa pipe, maintint le récepteur entre sa joue et son épaule."
VOL: "Et, frottant une allumette d'une seule main pour rallumer sa pipe éteinte" (encore Maigret au téléphone!)
Cet "allumage" ne va pas toujours sans peine: le vent éteint parfois les allumettes, et Maigret doit "s'enfoncer dans une encoignure pour allumer sa pipe" (LET), ou utiliser le manteau d'un inspecteur comme paravent (JAU), ou "mettre les mains en cornet" (ceu).

A défaut d'allumettes, il lui arrive d'utiliser un papier plié (PHO), un tison (NUI), un allumeur pour réchaud à gaz (OMB), un morceau de journal (LIB), un allumeur à gaz (MAI), une torche de papier (man).

c) troisième étape: fumer la pipe: nous voici au cœur de la messe: la façon de fumer de Maigret est comme l'acte de "communion", avec ses pensées et ses réflexions.

La densité de la fumée rappelle la densité de la rumination:

TET: "en tirant un épais nuage de sa pipe"
OMB: "en exhalant une grosse fumée de fumée"
CEC: "il fumait à grosses bouffées denses"
Maigret peut aussi avoir besoin de fumer sans discontinuer, "sans répit" (TET), presque comme une machine, à fumer ou à penser. Cet acte de fumer doit se prolonger, comme se prolonge la réflexion de Maigret:
LET: "Maigret remontait le train, de son pas lourd, sans cesser de fumer." et plus loin: "Sans cesser de fumer, le commissaire se mit à manger et à boire"
OMB: "Il n'arrêtait pas de fumer, en regardant son compagnon de ses petits yeux amusés."

La manière la plus courante qu'a Maigret de fumer est celle qui consiste à tirer de "petites bouffées" de sa pipe (GAL, TET, JAU, GAI, OMB, FOU, amo, sta, man, owe, FEL, NEW, pau, VAC, MOR, AMI, PIC, MEU, GRA, LOG, BAN, ECO, MIN, VOY, AMU, VIE, PAR, NAH, HES, ENF, FOL, SEU, IND, CHA); ces bouffées peuvent être aussi, selon l'humeur du commissaire, "précipitées" (LET, POR, MAI), "courtes" (arr, JUG, VIE), "très espacées" (NEW), "rapides" (NEW), "denses" (LET), "épaisses" (eto, CEC), "longues" (NAH), "nerveuses" (TET), "réfléchies" (HOL), "gourmandes" (GUI, OMB, cho, obs, VIC), "voluptueuses" (bay, cho), "lentes" (POR, AMU, CLI), "paresseuses" (GRA, PEU), "rageuses" (POR, CEC), "farouches" (CAD), exhalées "une à un" (FIA), "régulières" (MAI), ou même "grandes" (ECL) ou "grosses" (obs, HES)!

Maigret peut aussi fumer "lentement" (JAU, FIA, SIG, obs, REV, AMU, CON, CLI, DEF, VOL, VIC, TUE; FOL, SEU), "tranquillement" (JAU, CAD, VAC, JEU, ECH, SEU), "gravement" (GAI, PIC), "béatement" (FLA, NEW, pau), "rêveusement" (MIN), "paisiblement" (ENF), "d'un air bonasse" (SIG), "avec l'air de rêver" (ECH), ou tirer "doucement" sur sa pipe (MAI, JUG, SIG, DAM, MME, TUE, IND; il lui arrive de fumer "nerveusement" (TET), ou "rageusement" (LIB), "d'un air maussade" (GUI, MOR).

La pipe elle-même peut fumer "doucement" (FAC, CLO).

La fumée peut être provocante, gaie, voluptueuse ou maussade:

TET: "Il bombait le torse, lançait la fumée de sa pipe vers le plafond."
JAU: "Maigret le regarda de ses yeux rieurs, envoya dans le soleil une grosse bouffée de fumée."
HOL: "Maigret avait une façon réjouie de fumer sa pipe"
OMB: "à chaque bouffée, les lèvres s'entrouvrent voluptueusement, avec un petit "poc". Et la fumée n'est pas lancée en avant, mais s'échappe avec lenteur, forme un nuage autour du visage."
ECL: "Maigret fumait et regardait la fumée monter dans l'air transparent."
MAI: "Maigret fumait sa première pipe avec une joie sans mélange."
JAU: "Maigret fumait, placide"
MAI: "Maigret aspirait mollement la fumée de sa pipe."
FLA: "Il fumait lentement, lançait des bouffées de fumée vers le plafond."
Mais il peut aussi arriver que, pris dans une "tornade" d'événements, le commissaire en oublie de fumer (un comble!):
LET: "Il bourra sa pipe et constata soudain […] que, depuis plusieurs heures, il oubliait de fumer."

d) quatrième étape: éteindre la pipe: nous arrivons bientôt à la fin de la cérémonie; le tabac est consumé, le rituel va être consommé. Souvent, la pipe s'éteint d'elle-même, car Maigret a laissé le rite s'accomplir sans le précipiter. Ou alors, pris par un événement, par ses ruminations, il en a "laissé éteindre sa pipe" (GAL, NEW, BRA).

Mais comme, en définitive, le rituel doit être accompli, Maigret en est quitte pour rallumer sa pipe éteinte, afin de mener son enquête à son terme.

HOL: "Alors, pour la première fois, on vit le commissaire embarrassé. Il bourra une pipe, l'alluma, la laissa éteindre […] Il ralluma sa pipe, pour se donner le temps de réfléchir. "
BAN: "Il l'observait avec un intérêt croissant et parfois il oubliait de tirer sur sa pipe. Il dut la rallumer deux ou trois fois."

e) cinquième étape: vider la pipe: la messe est dite, la nef se vide; Maigret vide sa pipe, mais ne va pas tarder à en bourrer une autre, car le cérémonial est sans fin, réitérable à l'infini (nombreux cas où on lit la phrase "il bourra une nouvelle pipe").

Intéressons-nous à la façon qu'a Maigret de vider sa pipe, et à l'endroit où il le fait: il peut vider sa pipe "dans la charbonnière" (bureau de Coméliau dans LET), "dans le foyer" (chez le maire dans JAU, chez Grandmaison dans POR, chez Mlle Decaux dans TRO), "dans le cendrier" (chez Ducrau dans ECL, chez Little John dans NEW, chez Mme Boursicault dans MEU, dans son bureau dans SCR, dans le bureau du médecin dans CLO, chez Nahour dans NAH, chez Parendon dans HES, dans la maison de Meung dans ceu (on peut bien imaginer que Mme Maigret ne permettrait pas que son mari vide sa pipe par terre!); dans l'avion dans VOY), "dans la sciure des crachoirs" (à la PJ dans MAI), "dans le seau à charbon" (dans son bureau dans CEC, MAJ, JEU), dans un énorme crachoir" (au cinéma dans MME), "sur le tapis" (chez les Le Cloaguen dans SIG, à l'hôtel dans DAM et dans owe), "par terre" (dans un bar dans owe, dans le bureau des inspecteurs dans MAJ), en frappant sa pipe "contre l'appui de la fenêtre" (dans le local de Police-Secours dans SIG) ou "sur le rebord de la fenêtre" (dans son bureau dans pip), ou encore:

fen: "Maigret eut le temps de bourrer une pipe, après avoir vidé la sienne par terre, car le plancher était déjà sale." (la belle excuse!) (chez Laget)
sta: "Et Maigret vida sa pipe en tapant de petits coups sur l'appui de la fenêtre, si bien que les cendres tombaient quelque part sur le quai, peut- être sur le chapeau d'un passant. " (notons l'humour de Simenon) (dans le bureau du chef à la PJ)
not: "Maigret cherchait un objet pointu pour vider sa pipe, puis se penchait sur la corbeille à papier" (tiens, Maigret aurait parfois un geste plus distingué?! N'oublions pas qu'il est invité chez un notaire!)
ECO: "Il [...] vida sa pipe sur le plancher grisâtre, regarda les cendres, par terre, d'un air embarrassé" (on comprend ça!) (dans la salle de classe)

Mais le geste le plus courant est celui où Maigret frappe sa pipe contre son talon (mentionné dans TET, JAU, HOL, POR, FLA, MAI, fen, bay, ber, not, CEC, MAJ, JUG, pip, NEW, VAC, MOR, AMI, DAM, BAN, TRO, ECO, JEU, MIN, COR, VIE, PAT, VOL, VIC, HES), sans souci des tapis et autres sols rencontrés!

3. Le contact ou: les cinq sens en action

a) la vue: ou: les brumes de Maigret:
Notons la description de la fumée émise par la pipe de Maigret, dont le nuage bleu enveloppe ses réflexions et donne son halo caractéristique à l'atmosphère. La fumée peut monter "lentement" (LIB), "dans le soleil" (MAI) ou "dans l'air" (MAJ) "bleu de fumée" (LET, CEC; GRA; IND, MAI, eto, TRO, VIN, SEU).

La fumée peut être "un mince filet bleu qui s'élevait en spirale" (sta), "un mince filet gris" (JAU), " un filet de fumée montant droit du fourneau de sa pipe" (FEL), "une fine fumée bleue s'échappant de sa pipe" (SIG), ou encore "de lentes bouffées de fumée" (CON), "un léger nuage de fumée" (cho).

La fumée peut former "une nappe mouvante" (MEU), "une nappe de brouillard à hauteur de la lampe" (GRA), "un nuage de fumée qui s'étirait au moindre mouvement de l'air" (TET), "une nappe bleue à hauteur [du] front" (TEM) de Maigret, dont "[la] tête s'auréolait de fumée de pipe" (ber).

La fumée peut "bleuir l'air" (MEU, HES), "s'étirer autour de la lampe" (OMB), ou "tout doucement s'amasser autour du lustre qu'elle auréolait d'un voile bleuâtre" (bay).

b) l'ouïe ou les silences de Maigret
Ces silences de Maigret sont ponctués par le grésillement du tabac dans sa pipe:

LET: "Le silence n'était troublé, scandé plutôt que par le grésillement de sa pipe."
TET: "on entendait à intervalles réguliers le grésillement de sa pipe."
REN: "Il y eut un long silence pendant lequel on entendit grésiller la pipe de Maigret"
GAI et POR: "la pipe de Maigret grésillait."
CEC: "Dans le bureau de Maigret […] il y eut un silence. Une pipe grésilla."
NAH: "Il tirait de longues bouffées de sa pipe dont le tabac grésillait"

c) le toucher ou les gros doigts de Maigret dans le tabac
Maigret aime à sentir la chaleur du tabac brûlant dans sa pipe, en "tassant du doigt le tabac" (GAL) "brûlant" (ENF), ou "la cendre" (FOU, VIN) "chaude" (PHO), "tout doucement" (ECL), "à petits coups de pouce" (CEC, PRO), "d'un pouce précautionneux." (ENF), ou "de l'index" (SIG).

Mais c'est aussi la matière de la pipe elle-même que Maigret apprécie:

FAC: "cette caresse de son gros pouce sur le fourneau"
pip: "Maigret caressa [sa pipe] avec complaisance"
CON: "[une pipe] qu'il bourrait lentement, avec l'air de caresser la bruyère"
TEM: "[il] éprouvait le besoin de reprendre possession de son bureau, de s'asseoir lourdement, de caresser ses pipes, comme pour s'assurer qu'il existait une réalité quotidienne"
Maigret touche aussi ses pipes quand il est en pleine réflexion: la façon la plus fréquente est de les "tripoter" (FAN, DEF, VIC, ASS, CON, BRA).

d) le goût ou Maigret savoure sa pipe
La saveur de la pipe de Maigret dépend à la fois des circonstances extérieures et de son humeur:

– Maigret et les saisons:

FEL: "Sa grosse pipe elle-même avait une saveur de printemps."
JEU: "savourer une bouffée printanière qui donnait une saveur particulière à sa pipe"
HES: "Sa pipe était bonne." (printemps)
CEC: "La pipe que Maigret alluma […]était déjà plus savoureuse que les autres matins." (automne)
BRA: "en tirant sur sa pipe qu'il venait d'allumer et qui, pour la première fois de l'année, avait le goût d'automne"
PAR: "Sa pipe aussi avait un autre goût." (hiver)
CLI: "il pouvait continuer à fumer sa pipe. Est-ce que celle-ci avait réellement un goût particulier? Il l'aurait juré. Peut-être à cause du brouillard, d'une certaine qualité de l'air. Un goût fort agréable." (hiver)

– Maigret de bonne humeur:

PHO: "Maigret prit place dans un taxi, savourant à la fois sa pipe et le grouillement familier de la rue."
amo: "jamais peut-être Maigret n'avait trouvé sa pipe aussi bonne"
LIB: "Or, cette pipe n'avait pas le même goût que d'habitude!"
cho: "Il avait un bon goût de tabac plein la bouche"
TEM: "en allumant une pipe qui avait retrouvé sa saveur"

– Maigret de mauvaise humeur:

man: "sa pipe n'avait pas le même goût que les autres matins"
FAC et VAC: "Sa pipe avait mauvais goût"
GRA: "Sa pipe n'avait pas bon goût"
PEU: "Il eut, dans la poitrine, une sensation désagréable et sa pipe se mit à avoir mauvais goût."
DEF: "quand il l'alluma, elle n'avait pas bon goût"

– Maigret malade:

cho: "Il avait dû attraper la grippe[…]. D'ailleurs, sa pipe n'avait pas le même goût que d'habitude, et c'était le signe." Et plus loin. " Sa pipe avait un étrange goût de maladie qui n'était pas sans saveur"
LOG: "Est-ce que, par ce temps-là, le tabac avait vraiment un autre goût, ou bien le commissaire était-il en train de s'enrhumer à son tour?"
VIN: "Est-ce que le tabac ne commençait pas à avoir le goût de rhume?"

e) l'odeur ou le bureau de Maigret
C'est peut-être la première chose qui frappe en entrant dans le bureau de Maigret, son odeur sui generis:

MAI: "Il fumait sa pipe dont l'odeur imprégnait le bureau"
amo: "Maigret […] pénétra dans son bureau, qui sentait la pipe froide"
pip: "Il rentrait dans son bureau, Une odeur de tabac qui persistait toujours"
TEN: "l'air sentait le tabac déjà refroidi"
Cette odeur de pipe est devenue comme la marque "professionnelle" de Maigret:
BRA: "Même l'odeur du tabac était une odeur professionnelle: celle d'une pipe, éteinte la veille, qu'on rallume au milieu de la nuit quand on est éveillé par une urgence."

4. L'attitude ou le fumeur de pipe


Cézanne: Le fumeur de pipe
Au début de LET, nous trouvons cette image d'une attitude caractéristique de Maigret, que nous reverrons maintes fois dans cette posture: "Maigret se campa, large et pesant, les deux mains dans les poches, la pipe au coin de la bouche." Quoi de plus typique – et de plus véridique – que cette image? La phrase "les (deux) mains dans les poches, la pipe aux dents / à la bouche" apparaît encore dans PHO, JAU, HOL, REN, GUI, POR, OMB, FLA, LIB, MAI, pei, CEC, MAJ, FAC, NEW, MOR, DAM, MME, PEU, JEU, MIN, COR, CLO, ENF et CHA.

Le plus souvent, il a simplement "la pipe à la bouche" (pip, MEU, PEU, VOY, ASS, COL, CLO, DEF, NAH, VOL), "la pipe aux lèvres" (pip), ou "la pipe aux dents" (GAL, PHO, PRO, JAU, HOL, POR, OMB, LIB, MAI, fen, bay, amo, sta, eto, man, not, owe, CEC, MAJ, JUG, SIG, CAD, FEL, NEW, mal, MOR, MEU, BAN, MIN, CLI, CLO, DEF, VIN).

Mais sa pipe peut aussi être "rivée dans la mâchoire" (LET), " vissée entre les dents" (REN, NEW) ou "farouchement vissée à la mâchoire" (CEC).


Bruno Crémer

Jean Richard

Jean Gabin

Rupert Davies

Cette façon de tenir sa pipe dans sa bouche lui donne une certaine puissance:

LET: "Est-ce parce qu'il avait à nouveau sa pipe aux dents? […] Toujours est-il qu'à ce moment il était plus solide que jamais."
SIG: "Rien que sa façon de visser le tuyau de sa pipe entre ses dents en dit long sur ses intentions."
NEW: "Maigret, tout à coup, paraissait plus épais, plus pesant. Il avait une façon différente de serrer sa pipe entre ses dents"
Mais ce peut être aussi l'émotion qui transparaît dans la façon de tenir la pipe à la bouche: très souvent, il "serre" sa pipe ou le tuyau de sa pipe entre ses dents (LET, GAL, TET, JAU, NUI, REN, GUI, CEC, MOR, VAC; ECH, COL, DEF, VIC, noy), parfois "avec force", ou "fortement", "furieusement"; il peut aussi le "mordre" (PHO), ou le "mordiller" (POR, owe, JUG, ASS), le "mâchonner" (ber), et encore:
NUI: "Ses lèvres avaient un drôle de pli autour du tuyau de sa pipe."
CEC: "Il passait dans le couloir de la PJ, épais, comme menaçant, mâchant avec le tuyau de sa pipe des pensées furibondes."
JUG: "Et le commissaire, tout en parlant, tout en marchant, tout en mâchant le tuyau de sa pipe"
Son attitude peut aussi trahir la réflexion:
FAC: "Maigret s'était comme enfoncé en lui-même […] avec cette moue des lèvres autour du tuyau de sa pipe"
Il peut aussi y avoir de la gaieté:
pip: "avec un drôle de rire bref autour du tuyau de sa pipe"
ven: "Maigret souriait, les lèvres étrangement étirées autour du tuyau de sa pipe."
AMU: "Maigret sourit autour de sa pipe."
Il peut aussi y avoir de la rêverie:
obs: Et il somnola voluptueusement tout le long du trajet, les yeux mi-clos, un filet de fumée filtrant de ses lèvres qui entouraient le tuyau de sa pipe."
pau: "Lucas se demandait si le patron n'était pas en train de s'endormir, tant il était lourd et calme. Mais, de temps en temps, on voyait un peu de fumée s'échapper de ses lèvres serrées autour du tuyau de la pipe."

En résumé, toutes ces attitudes en font un authentique "fumeur de pipe", comme il le reconnaît lui-même dans fen: "Moi qui suis un vieux fumeur de pipe", ou comme les autres le définissent aussi en tant que tel:

PRO: Willy Marco à Maigret: "C'est vrai que vous êtes un fumeur de pipe…"
MAJ: le directeur du Majestic traduit les paroles de Miss Darroman: "Qu'il suffit de voir votre chapeau sur votre tête et votre pipe dans votre bouche"
JUG: le juge à Maigret: "Vous ne fumez que la pipe, n'est-ce pas?"
SIG: dans la lettre de Blaise: "l'homme au visage épais et à la pipe"
SCR: le criminologiste américain à Maigret: "vous êtes un fanatique de la pipe"
VOL: François Ricain à Maigret: "–Vous avez des cigarettes? –Non. Je ne fume que la… –La pipe, je sais."
VIC: le médecin à Maigret: "–Gros fumeur, je suppose?"
HES: Parendon à Maigret: "Vous ne fumez pas? […] Je croyais que vous aviez toujours votre pipe à la bouche." Et plus loin, Mme Parendon à Maigret: "–Surtout, fumez votre pipe…[…] Les photographes, eux aussi, ne manquaient jamais de lui rappeler: –Votre pipe, monsieur le Commissaire…"
TUE: Monique Batille à Maigret: "J'oubliais que vous fumez votre pipe toute la journée!"

C'est aussi pour conserver cette identité, cette image de lui-même qu'il refuse les autres formes de tabagie: à ceux qui lui proposent cigare ou cigarette, il répond "merci, rien que la pipe" (TET, LIB), "seulement la pipe" (PRE, FAN), "toujours la pipe" (PEU) ou "merci, je préfère ma pipe" (FOL, men) ou "merci, je ne fume que la pipe" (ECO).

5. Le besoin ou l'indispensable pipe

a) fumer comme un pompier…un policier!:
Pour maintenir, et soutenir, sa rumination, Maigret a besoin de fumer sa pipe; et comme cette rumination va durer un certain temps, le commissaire ne peut pas se contenter de ne fumer qu'une seule pipe, c'est pourquoi les pipes se succèdent les unes aux autres, il fume "pipe sur pipe" (TET; POR, LIB, SIG, BRA, ENF, ASS):

LET: "Il resta campé là pendant près d'une heure, à fumer des pipes"
FAC: "Il ne voulait pas laisser voir sa nervosité, mais ses pipes se succédaient avec une rapidité inhabituelle."
JEU: "Maigret avait tellement fumé qu'il en avait la gorge irritée"
IND: "Les pipes de Maigret se succédaient et l'air était bleu de fumée."

b) La pipe en tant qu'objet devient en elle-même le symbole de ce besoin de fumer:

GAL: tout en portant machinalement sa pipe non bourrée à sa bouche"
PRO: "Sans même s'en rendre compte, il avait tiré sa pipe de sa poche, mais il ne songeait pas à la bourrer."
GAI: "Maigret avait tiré machinalement sa pipe de sa poche. Mais il ne l'alluma pas."
CAD: "il tenait toujours d'une main sa blague à tabac et de l'autre sa pipe, qu'il ne songeait pas à bourrer"
NEW: "Maigret avait laissé s'éteindre sa pipe et pourtant il en avait besoin pour reprendre pied dans la réalité."
cho: "Je sais bien que tu vas d'abord refuser, mais c'est indispensable… Passe-moi ma pipe et mon tabac…"
ECH: "au lieu de se ressaisir, de fumer tranquillement une pipe en buvant un verre de bière pour se calmer les nerfs"

6. Autres emplois: ou: jeux de pipe

Maigret utilise parfois sa pipe pour d'autres emplois que la fumée:

  • désigner: amo: "Du tuyau de sa pipe, il lui désignait un banc"
  • presse-papier: dans REV, Lucas a posé sur le bureau de Maigret une note "protégée des courants d'air par une des pipes qui servait en l'occurrence de presse-papier"
  • jouer: une façon pour Maigret de soutenir sa réflexion:
    mal: "Maigret, lui, jouait avec sa pipe, qu'il avait laissée s'éteindre"
    BAN: "Maigret jouait avec les pipes rangées sur son bureau"
  • la regarder pour se donner une contenance:
    AMI: "Maigret garda un moment le silence, examina sa pipe avec attention."
    PIC: "Maigret regarda sa pipe sans mot dire."
  • les mettre en ordre: il "(ar)range" ses pipes sur son bureau (BAN; TEN, FAN, CLO, TUE), "par ordre de taille" (VOL), " en file indienne comme des soldats de plomb." (VIE), ou les "(re)met en ordre" (PAT, JEU), comme pour mettre de l'ordre dans ses idées.

Notons enfin, dans CHA, cette très jolie scène qui ouvre le roman:

"Maigret jouait, dans un rayon de soleil de mars encore un peu frileux. Il ne jouait pas avec des cubes, comme quand il était enfant, mais avec des pipes. […] Machinalement, avec le plus grand sérieux, il arrangeait les pipes sur son buvard de façon à tracer des figures plus ou moins géométriques, ou à rappeler tel ou tel animal." Et plus loin: "Il jouait, l'esprit vide. Les pipes, dans leur dernier arrangement, faisaient penser à une cigogne." Et encore plus loin: "Il fixait les pipes qu'il changeait parfois de place, comme les pièces d'un jeu d'échecs."

7. Les aventures d'une pipe ou "la pipe en bataille" (PAT)

Les événements qui arrivent à la pipe de Maigret sont liés au déroulement de l'enquête, qu'ils en changent le cours ou dépendent de celui-ci:

a) pipe cassée: si Maigret sait bien cacher sa nervosité, celle-ci se trahit cependant par la force avec laquelle il serre le tuyau de sa pipe: celui-ci "craque entre ses dents" (owe), ou c'est l'ébonite qui "craque" (FEL, PAR), qui se "fend" (ENF) ou qui "éclate" (PAT).
Et quand l'émotion est vraiment trop forte, il serre tellement fort sa pipe qu'elle se brise, comme dans GAL, NUI, NEW et HES.

b) pipe oubliée: Le cas est rare, puisqu'il n'arrive que dans TET, lorsque Maigret assiste à la fuite de Heurtin à la Citanguette, et qu'il est tellement pris par l'événement qu'il en oublie de ramasser sa pipe tombée. Mais Maigret peut aussi faire semblant d'oublier sa pipe, excellent prétexte pour rentrer dans une maison! C'est le cas dans POR, où Maigret prétend avoir oublié sa pipe dans le bureau de Grandmaison, et dans BAN; où Maigret fait croire qu'il a oublié sa pipe dans la chambre de Thouret chez Mariette Gibon.

c) pipe volée: rappelons simplement ici que toute la nouvelle "La pipe de Maigret" [pip] tourne autour du vol de sa pipe par un jeune homme qui aimerait lui ressembler. "La pipe de Maigret, hein! Et, ma foi, Maigret disait ces mots avec une certaine satisfaction, en homme chez qui l'orgueil est assez agréablement chatouillé. On lui avait chipé sa pipe, comme d'autres chipent le crayon d'un grand écrivain"

d) pipe cadeau, reçue ou achetée: Maigret a reçu en cadeau une pipe belge, donnée par Delvigne (GAI), il s'en est offert une à New York (NEW), l'a regretté parce que d'habitude c'est Mme Maigret qui les lui offre "à chaque fête et à chaque anniversaire" (voir aussi noe), parce que cette pipe était très chère et aussi parce que c'est à cause de cette pipe que Maigret est arrivé trop tard chez le vieil Angelino. Et "comme par hasard", c'est cette pipe-là qu'il va casser. Il s'en achète aussi une en Suisse dans VOY. Il a aussi donné (ou prêté?) une de ses pipes à Picard dans SIG, et à Joseph dans pip.

8. Les relations ou Maigret, sa pipe et les autres

a) fumer devant les autres:
Maigret fume – ou ne fume pas – en présence de quelqu'un, en fonction de son humeur, de la personne qu'il a en face de lui, et des sentiments qu'il éprouve pour celle-ci: il "hésite à allumer sa pipe" devant certaines femmes (Arlette dans DAM, Mme Lognon dans LOG, Mme Cuendet dans PAR, Aline Bauche dans PAT), attend, ou demande, parfois la permission de fumer; notons encore:

LET: en face de Mortimer-Levingston: "Il remit sa pipe entre ses dents – car il avait daigné la retirer pour adresser la parole au milliardaire – et grogna"
GAL: en face de Mme Gallet, dans le train: "Maigret avait tiré sa pipe de sa poche, puis il avait regardé sa compagne et il avait abandonné l'idée de fumer en sa présence."
NUI: en face de Else: première visite: "Assez gauchement, il remit sa pipe en poche, bien qu'elle ne fût pas vidée"; seconde visite: "Maigret n'avait pas retiré sa pipe de la bouche."
POR: Mme Grandmaison insiste et offre des gâteaux à Maigret: "Deux fois! C'était trop! Et Maigret faillit, par protestation, tirer sa grosse pipe de sa poche." Et plus loin, lors de la dernière rencontre avec elle, après la mort de son mari: "Il […] faillit prendre sa pipe dans sa poche, haussa les épaules. Un étrange sentiment de respect, de sympathie était né en lui pour cette femme"
OMB: avant d'entrer chez Mathilde: "Il avait sa pipe aux lèvres. Il pensa un instant la mettre en poche puis […] il haussa les épaules."
FLA: Maigret va avoir un dernier entretien avec Anna: "Enfin le commissaire mit sa pipe tout allumée dans sa poche, […] entra et referma l'huis derrière lui."
LIB: "À d'autres moments, il serait entré dans l'appartement de Brown sans sa pipe. Il l'alluma exprès."
ECL: Maigret devant Aline qui donne le sein au bébé: "le commissaire poussa sa pipe […] sa pipe toute chaude dans sa poche"
ber: Maigret chez Mlle Berthe: "Machinalement, il allumait sa pipe, que jusque-là il n'avait pas osé tirer de sa poche."
not: Maigret au début de sa visite chez le notaire: "Evidemment, qu'il préférait sa pipe! Mais il ne voulait pas la fumer, à cause des trois jeunes filles et de Mme Motte"; et plus tard: "Le soir, il commençait déjà à en avoir assez et se promit bien de fumer après le dîner sa pipe dans le salon."
CAD: "Rallumant sa pipe qu'il avait éteinte à coups de pouce avant d'entrer chez Mme Retailleau"
FAC: "ce qui lui arrivait rarement, il vida sa pipe et la mit dans sa poche avant de frapper à la porte […]. Le geste était simple, et pourtant c'était comme un hommage rendu à Bernadette Amorelle."
MEU: Maigret va voir Mme Boursicault: "Il bourra sa pipe. Puis il la fourra dans sa poche en se souvenant qu'il allait voir une malade et se renfrogna à l'idée qu'il en aurait peut-être pour un bout de temps à ne pas fumer." Et plus loin, comme la malade l'a autorisé à fumer: "par une sorte de pudeur, il ne fumait qu'à toutes petites bouffées"
PEU: Maigret chez Vernoux, qui lui offre un cigare: "Maigret en accepta un, parce qu'il n'osait pas sortir sa pipe de sa poche"
BAN: Maigret chez Léone: "Il n'osait pas fumer sa pipe."
REV: Maigret dans la chambre de Jeanne Debul: "–Vous pourriez commencer par retirer votre pipe de votre bouche. Il le fit gauchement. Il n'avait pas pensé à sa pipe."
TEM: Maigret se fait rabrouer par Catherine parce qu'il fume chez les Lachaume: "Que faire d'autre? Sous le regard ironique du juge, Maigret déposa en soupirant sa pipe sur le guéridon." Et plus loin, chez le juge pendant la confrontation finale: "Maigret [...] aurait aimé allumer sa pipe, qu'il tenait toute bourrée dans sa poche, mais n'osait pas" puis Maigret sort de la pièce, allume sa pipe, revient dans le bureau, où Paulette raconte le drame: "Il avait oublié d'éteindre sa pipe, qu'il continuait à fumer dans son coin sans s'en rendre compte."
BRA: Mme Josselin vient de raconter la vie de son frère: "le commissaire tripota une de ses pipes, se décida à la bourrer et à l'allumer, ce qu'il n'avait pas osé faire pendant tout cet entretien."
FAN: Maigret vient de découvrir le local où était enfermé le peintre: Maigret tira sa pipe de sa poche sans y être invité"
DEF: Maigret dans la salle d'attente du dentiste: "Il s'assit, tripota sa pipe dans sa poche. Il l'aurait peut-être allumée s'il n'avait eu en face de lui la jeune femme au regard triste."
Faisons une mention particulière pour le juge Coméliau, dont la relation avec Maigret trouve une illustration originale dans la façon qu'a le commissaire de fumer chez celui-ci:
TEN: "Coméliau [...] fixait la pipe de Maigret à laquelle il n'avait jamais pu s'habituer. Le commissaire était le seul, en effet, à se permettre de fumer dans son cabinet et le juge y voyait une sorte de défi."
COR: la célèbre scène, où Maigret essaie de faire comprendre l'affaire Calas au juge, est rythmée par le jeu de Maigret avec sa pipe: "Maigret avait hésité à sortir sa pipe de sa poche, ce qui lui arrivait dans bien peu d'endroits, et, quand il l'avait fait, il avait pris l'air innocent de quelqu'un qui occupe machinalement ses doigts tout en parlant."; plus loin: "Sans en avoir l'air, Maigret avait alors sa blague à tabac dans la main gauche et n'attendait qu'un moment d'inattention de son interlocuteur pour bourrer sa pipe."; et enfin: "Le tour n'en était pas moins joué: une allumette avait jeté une brève lueur et la pipe de Maigret était allumée. Coméliau, qui avait la phobie du tabac, allait la regarder fixement, comme chaque fois qu'on avait l'outrecuidance de fumer dans son cabinet, mais le commissaire était bien décidé à conserver son air candide."

b) les endroits où l'on ne fume pas
La décision de Maigret de fumer ou non dans un certain endroit dépend beaucoup de son humeur, de la relation qu'il a avec un lieu, et du moment de l'enquête:

LET: "La présence de Maigret au Majestic avait fatalement quelque chose d'hostile. Il formait en quelque sorte un bloc que l'atmosphère se refusait d'assimiler. […] La pipe était rivée dans la mâchoire. Il ne la retirait pas parce qu'il était au Majestic."
FIA: "Maigret avait l'habitude de fumer n'importe où. Mais pas au château! C'était un endroit à part, qui, pendant toute sa jeunesse, avait représenté ce qu'il y a de plus inaccessible!"
lun: Maigret entre chez le docteur Barion: Le hall était élégant, et Maigret, machinalement, avait poussé sa pipe dans sa poche."

Nous avons dans bay de nombreux exemples très caractéristiques:

  • Maigret chez les Deligeard: "C'était ce qu'il appelait une affaire sans pipe, autrement dit une enquête se déroulant dans des endroits où le commissaire ne pouvait décemment pas garder son brûle-gueule à la bouche. C'est pourquoi il fumait encore un peu, avant d'entrer […] – Ça va être gai! soupira-t-il en frappant enfin le fourneau de sa pipe contre son talon.
  • Maigret en conversation avec Deligeard, qui lui parle de l'amant de Cécile: "Ou l'indignation de Maigret était réelle, ou elle était parfaitement jouée. Il est vrai qu'il en profitait pour tirer sa pipe de sa poche d'un air parfaitement innocent, comme s'il oubliait l'endroit fastueux où il se trouvait"
  • plus loin: "Maigret était chez le procureur de la République, un Maigret placide et ironique qui tripotait sa pipe dans sa poche car le procureur de Caen n'était pas un personnage à laisser fumer dans son bureau."
  • Maigret apprend que Deligeard est déjà dans le bureau du procureur: "Un drôle de sourire flotta sur les lèvres de Maigret, qui n'hésita plus à bourrer sa pipe"
  • Maigret entre dans le bureau du procureur: "Maigret enfonça sa pipe brûlante dans sa poche";
  • dans le bureau du procureur, à qui Maigret apprend la culpabilité de Deligeard: "Maigret, comme machinalement, mais peut-être avec une intention maligne, se mit à bourrer sa pipe en arpentant le bureau"
MAJ: Maigret va entrer dans le bureau du directeur du Majestic: "Maigret […] fut sur le point de frapper sa pipe contre son talon pour la vider. Puis il haussa les épaules et la remit entre ses dents." Et plus loin, Maigret au bar du Pélican: "Il tira sa pipe de sa poche, comprit au regard du patron qu'elle serait déplacée et la remit en soupirant." Plus loin: "Il profitait de ce qu'il était dans le sous-sol pour bourrer une pipe" et enfin, Maigret va entrer dans le bureau du juge: "Maigret fourra machinalement sa pipe toute chaude dans sa poche."
NEW: avant sa première visite à Maura: "On le laissa se morfondre un bon quart d'heure dans son coin et, de rage, il fumait sa pipe, bien qu'il se rendit compte que ce n'était pas l'endroit."
VAC: Maigret a visité la chambre de Lili: "Et Maigret rallumait sa pipe qu'il avait éteinte d'un coup de pouce en pénétrant dans l'appartement de la jeune fille."
MOR: Maigret dans la chambre de Maria à l'hôpital: "Avec une docilité inattendue, le commissaire retira sa pipe de sa bouche et la laissa éteindre entre ses doigts."
CLO: "Il attendit une dizaine de minutes, finit, par protestation, par allumer sa pipe. Il est vrai qu'il la retira de sa bouche dès que Mme Keller fit son entrée."
DEF: la scène de l'affrontement entre Maigret et le préfet est ponctuée par l'usage que fait le commissaire de sa pipe. "Maigret avait son air le plus bougon et tripotait une pipe vide sans oser la bourrer."; plus loin: "Cette fois, Maigret, décidé, les dents serrées, bourrait sa pipe."; encore plus loin: "L'allumette craqua et fit sursauter le jeune homme"; et enfin: "ses doigts se serraient à en devenir blancs sur le fourneau de sa pipe éteinte"
VIN: Maigret chez Mlle Blanche: "Il tripotait sa pipe comme s'il hésitait à la bourrer et à l'allumer dans cette atmosphère. Il finit par s'y décider."
CHA: Maigret sort de chez les Sabin-Levesque: "Maigret descendit l'escalier tout en bourrant enfin une pipe, car il avait évité de fumer dans l'appartement." Plus loin, lors d'une autre visite à Nathalie: "comme par défi, [il] garda la pipe à la bouche", et enfin, après la tentative de suicide de Nathalie: "Maigret se taisait et ne pensait pas à tirer sa pipe de sa poche."

Mentionnons enfin l'autobus à plate-forme, préféré par Maigret et regretté par lui, qu'on rencontre beaucoup à la fin de la période Presses de la Cité:

TEM: "cela le rendit encore plus maussade de voir arriver la grosse machine qui n'avait plus de plate-forme, ce qui […] l'obligeait à éteindre sa pipe"
BRA: "il prit un autobus […] et dut éteindre sa pipe car c'était un autobus sans plate-forme"
CLI: "il attendait son autobus […] trouvait de la place sur la plate-forme où il pouvait continuer à fumer sa pipe"
PAT: "La chance était avec lui. Un vieil autobus à plate-forme s'arrêtait au bord du trottoir et il pouvait continuer à fumer sa pipe"
VOL: "Il avait eu la chance de voir arriver un autobus à plate-forme […]. Ces voitures devenaient de plus en plus rares […] et bientôt il serait obligé de vider sa pipe avant de s'enfermer dans un de ces énormes véhicules d'aujourd'hui où on se sent prisonnier."
HES: "il prit enfin un autobus. Il n'en trouva pas à plate-forme et dut éteindre sa pipe, s'asseoir à l'intérieur."
TUE: "Il trouva par chance un autobus à plate-forme et put ainsi continuer à fumer sa première pipe du matin."

c) Mme Maigret et la pipe
Mme Maigret a bien compris le besoin qu'a son mari de fumer la pipe. Et si elle bougonne un peu parce qu'elle voudrait bien le voir fumer un peu moins, elle sait bien qu'elle ne pourra pas l'en empêcher, et, au besoin, c'est elle qui lui bourre sa pipe (MOR) ou lui tend ses allumettes (BRA, DEF):

LET: Maigret est enfin rentré chez lui à la fin de son enquête: "Elle trottait à travers l'appartement, contente […], s'informait de temps en temps: – Une pipe?"
FOU: Mme Maigret au chevet de son mari blessé et alité:
  • Mme Maigret au docteur: "Il y a une chose que vous devez lui interdire: c'est sa pipe!...C'est comme la bière!" et plus loin: "Vous devriez lui interdire complètement la pipe, docteur"
  • Maigret à sa femme: "Maintenant, si tu veux être bien gentille, bourre-moi une pipe" et plus loin: "Et, d'une voix câline, il balbutia, les yeux mi-clos: – Donne-moi une pipe quand même!" Maigret va encore demander deux fois à sa femme: "Bourre-moi une pipe!", puis, quand il peut le faire lui-même: "Donne-moi les allumettes"
  • Maigret à Leduc: "Elle va me dire que je fume trop et cacher mon tabac. Glisses-en donc un peu sous l'oreiller."
  • "Mme Maigret […] vint s'asseoir au bord du lit, prit machinalement la pipe vide qu'elle se mit en devoir de bourrer"
  • "On devait lui bourrer ses pipes parce qu'il était incapable de se servir de son bras gauche, si bien que Mme Maigret en profitait pour le mettre au régime!"
cho: le même genre de scénario se présente: Maigret est alité et grippé, et essaie par tous les moyens de "tricher de quelques pipes" (voir le titre du chapitre 2: "La tisane de Mme Maigret et les pipes du commissaire"):
  • "elle s'obstinait à ne pas sortir, alors qu'il aurait tant voulu bourrer une pipe"
  • "Mme Maigret veillait férocement autour de lui pour l'empêcher de fumer sa pipe"
  • "–Tu crois que si je fumais une toute petite bouffée de pipe… – Tu es fou?"
  • "–Je sais bien que tu vas d'abord refuser, mais c'est indispensable… Passe-moi ma pipe et mon tabac…Juste quelques bouffées…[…] Elle alla chercher la pipe sur la cheminée et la lui tendit, résignée, en soupirant: – Je savais bien que tu trouverais une bonne raison…."
  • Maigret à Justin: "ne dis pas à Mme Maigret que j'ai fumé trois pipes"
Le scénario est d'autant mieux rôdé que Mme Maigret et son mari le pratiquent depuis longtemps:
PRE: Maigret est alité suite au coup qu'il a reçu sur la tête: "–Donne-moi une pipe, tiens. – Tu crois? – Est-ce que le docteur a dit que je ne devais pas fumer? – Il n'en a pas parlé. – Alors? […] elle se met à lui bourrer une pipe, elle la lui tend, ainsi qu'une allumette."

d) Maigret, sa pipe… et Simenon
Maigret est un fumeur de pipe, comme l'est aussi Simenon, et cela explique à la fois leur rencontre, leur relation étroite, et leur attitude de plus en plus semblable face à la vie: à preuve, ces quelques extraits de MEM:

"Mon hôte [Simenon] regardait mes pipes, mes cendriers"
Simenon à Maigret: "Je vois que vous êtes un fumeur de pipe aussi. J'aime les fumeurs de pipe."
"Il [Simenon] fumait sa pipe gravement, comme pour se donner dix ans de plus que son âge, comme pour se mettre de plain-pied avec l'homme déjà mûr que j'étais alors."
"Pas gêné du tout, l'ami Sim. Absolument à son aise, au contraire, une pipe plus grosse que jamais à la bouche."
Maigret à Simenon: "Savez-vous qu'avec les années vous vous êtes mis à marcher, à fumer votre pipe, voire à parler comme "votre" Maigret?"

Conclusion

Pour terminer ce parcours dans les relations de Maigret avec sa pipe, j'aimerais relever ici quelques extraits du roman "La maison de l'inquiétude", où on découvrira l'importance que la pipe a déjà pour le commissaire.

Ce roman, le dernier des quatre "proto-Maigret", est celui où le personnage est le plus proche de ce qu'il sera dans le cycle officiel. Comme l'écrit Lacassin: "A la différence des tentatives précédentes, l'histoire n'est plus racontée du point de vue de l'un des personnages éphémères, coupables ou victime. Elle n'est plus le roman d'une infortune mais le roman d'un policier. Et Maigret prend possession de la scène dès les premières lignes, et jusqu'aux dernières. […] l'auteur l'a orné de tous les accessoires […] Inséparable de sa pipe […]". Et comme le disent Claude Menguy et Pierre Deligny dans Les vrais débuts du commissaire Maigret, "Cette oeuvre, vraiment axée sur l'énigme policière, est la première où le commissaire Maigret est le personnage central et dans laquelle il effectue son enquête du début à la fin […] dans "La Maison de l'inquiétude" se promène certes un Maigret bien en chair et en os, la pipe déjà rivée au bec, un Maigret auquel il ne manque aucun des attributs vestimentaires." Et, enfin, Lemoine écrit: "Ainsi, au terme de La Maison de l'inquiétude, Maigret est prêt pour la grande aventure qui sera la sienne: certains de ses traits constants y sont déjà bien présents et il ne reste plus à Simenon qu'à exploiter ce personnage de policier créé par petites touches à la fin des années vingt".

Si je cite ici ces trois textes, c'est pour souligner en effet combien la pipe de Maigret est un attribut essentiel de Maigret, au point que c'est un indice obligatoire à la reconnaissance du personnage, qui permet de considérer que "La maison de l'inquiétude" est bien une "vraie" histoire de Maigret. Voici quelques phrases tirées de ce roman, où non seulement se marque déjà la relation nécessaire de Maigret à sa pipe, mais où on notera le même genre de formulations pour ce "jeu de la pipe" que nous avons retrouvées tout au long du corpus:

"Maigret bourrait une pipe avec des gestes lents de ses gros doigts."
"Le commissaire Maigret alluma une nouvelle pipe"
"il serra davantage entre ses dents le tuyau de sa pipe"
"il tira sa pipe de sa bouche, l'éteignit d'un coup de pouce et l'enfouit dans la poche de son pardessus"
"Maigret, d'un geste familier, cherchait sa pipe dans ses poches."
"maintenant surtout qu'il caressait une vieille pipe au fourneau calciné, il se sentait assez d'aplomb"
"Le commissaire bourrait sa pipe avec une lenteur voluptueuse"
"Sa pipe, trop petite, était déjà éteinte. Il la vida en la frappant à petits coups sur le poêle"
"on put le voir, à califourchon sur une chaise, la pipe aux dents"
"Maigret bourra une nouvelle pipe."
"en secouant sa pipe au-dessus de la charbonnière"

Par ce parcours dans le corpus, nous avons découvert l'importance qu' a la pipe de Maigret dans les réflexions du commissaire. On a souvent dit, et c'est vrai, que Simenon ne décrit pas le fonctionnement de la pensée de Maigret, mais on peut découvrir ce fonctionnement par les gestes du commissaire, et en particulier dans sa gestuelle par rapport à sa pipe. Dans sa manière de la bourrer, de l'allumer, de la fumer et de la vider, nous découvrons le cheminement de Maigret dans son enquête, sa relation aux autres et sa façon d'appréhender le monde.

Liens:
Pour compléter cette étude, j'aimerais mentionner quelques liens:

–d'abord, je vous encourage à relire le texte de l'interview de Simenon par Lanzmann paru dans LUI en juin 67, et où Simenon parle de son rapport à la pipe: vous verrez qu'on peut faire un rapprochement avec Maigret!

–ensuite, je vous signale l'exposition "Simenon d'une pipe": 31 (moins une) pipes dans les rues de Liège une manifestation sérieusement drôle, qui a eu lieu en 2003 sur la place Saint-Lambert, où une trentaine de poubelles ont été transformées en pipes géantes et décorées par des plasticiens. Le site en montre des photographies

–et enfin, pour ceux d'entre vous qui aiment les pastiches, vous pourrez lire ce petit texte sur le site de Jacques-Yves Depoix, et vous découvrirez l'aventure arrivée à une des pipes de Maigret!

octobre 2006

Home  Bibliography  Reference  Forum  Plots  Texts  Simenon  Gallery  Shopping  Film  Links