"PEDIGREE" (1948)

écrit à Saint-Mesrnin-le-Veux (France)

Condamné à tort par son médecin, le Simenon quadragénaire évoque son enfance, en brodant à peine. C'est Liège au début du siècle, un quartier, un univers petit bourgeois, une mère tendue jusqu'à l'hystérie, un père serein jusqu'à l'apathie, les humiliations de l'argent difficile et l'ennui des collèges, l'éveil précoce d'une sensualité inouïe. Liège libérée et ses infamies...

« Il ne se retourne pas, ne s'arrête pas aux étalages. Il marche, en fumant sa cigarette, le regard droit devant lui, il marche comme si une musique l'accompagnait. Son itinéraire ne varie pas. Il arrive toujours à la même heure; à une minute près, devant les horloges pneumatiques et au même endroit, exactement, il allume sa seconde cigarette. »

« L'ambiance du cinéma, l'obscurité traversée d'un pinceau de lumière blanche, les images qui sautent sur la toile, les ritournelles du piano, la foule invisible et chaude qu'on sent autour de soi lui donnent toujours une sorte de fièvre. Tous ses désirs, ses orgueils s'exacerbent, se multiplient par dix ou par cent, il voudrait tout vivre à la fois, et cet appétit immense se concrétise finalement par des regards furtifs et anxieux vers les loges. Il sait ce qui s'y passe, des camarades du collège le lui ont raconté ; il suffit d'ailleurs de les contourner comme en cherchant une place pour entrevoir des couples curieusement contorsionnés, deviner des jupes haut troussées, des mains qui s'égarent. Il jurerait qu'il se dégage de ces loges aux étreintes furtives une odeur spéciale qui lui rappelle celle du Carré à certaines heures du soir. »