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Maigret et les odeurs du monde

par Murielle Wenger

English translation

"tout un monde de substances, d'odeurs, vies enchevêtrées qu'il essayait de démêler" (L'écluse no 1, chapitre 6)

Quelqu'un a écrit un jour que Simenon était un "romancier-nez", faisant référence à sa capacité de s'imprégner des odeurs des choses et du temps, et de les rendre perceptibles au lecteur, par sa façon de les décrire. On pourrait dire aussi que Maigret est un "commissaire-nez", car lui aussi est très sensible aux odeurs, sans parler de sa "méthode" de travail qui consiste à aller renifler, flairer des atmosphères et des lieux pour mieux s'en imprégner. Son créateur lui-même le compare à un chien limier sur la piste de la vérité: "Ainsi des chiens viennent se camper, maussades, obstinés, devant un terrier où ils ont flairé quelque chose." (Au rendez-vous des Terre-Neuvas); "Comme un chien de chasse, il avait besoin de fureter en personne, de gratter, de renifler les odeurs." (Mon ami Maigret).

J'aimerais dans cette petite étude analyser le rapport de Maigret aux odeurs, dans la même ligne que je l'ai fait pour les couleurs. En parcourant le corpus maigretien, on se rend compte que les notations sur les odeurs, si elles sont bien présentes, sont cependant bien moins fréquentes que celles sur les couleurs. N'oublions pas que Maigret est avant tout quelqu'un qui travaille avec son regard, et il complète ses impressions par les autres sens. A noter aussi qu'il est sans doute plus difficile pour un écrivain de décrire le monde des odeurs que celui des couleurs, dont le vocabulaire à disposition est à la fois plus vaste et plus accessible immédiatement au lecteur, parce que les mots qui désignent les couleurs évoquent un monde que chacun peut s'imaginer facilement. Le monde des odeurs est plus subtil, il renvoie à des notions plus intimes de l'être humain, à des expériences plus anciennes dans la vie de chacun.

Néanmoins, voyons ce que Simenon a pu évoquer de ce monde des odeurs dans le corpus maigretien. Après avoir dépouillé ce corpus, je me suis rendu compte que l'on pouvait regrouper les évocations liées aux odeurs dans quelques grands ensembles: odeurs des lieux, odeurs des objets et des choses, odeurs et saveurs de la nourriture, et odeurs des personnes. L'analyse se fera donc sur chacun de ces ensembles, qui souvent s'interpénètrent.

1. Odeurs des lieux

Maigret est très sensible aux odeurs, en particulier à celles des lieux où il se rend. Comme dit plus haut, lorsqu'il arrive quelque part, il se met à "renifler", au sens propre comme au figuré, l'atmosphère ambiante. L'odeur d'un lieu l'amène à imaginer les personnes qui y ont passé, leur comportement et leurs actions, et souvent cette odeur agit comme une réminiscence, lui fait évoquer ses souvenirs d'enfance. Renifler une atmosphère, c'est aussi faire appel au "flair", le flair du limier, le flair du policier qui "sent" la vérité…

Les lieux reniflés par Maigret sont de divers ordres, avec des constances que l'on retrouve tout au long du corpus; certains lieux revenant régulièrement dans de nombreux romans. Nous allons donc parcourir chacun de ces lieux, pour voir quelles sont les odeurs qu'il appréhende et comment Maigret les ressent.

  • a) les odeurs de la mer

    La première odeur mentionnée dans le corpus, chronologiquement parlant, est celle d'une ville de bord de mer: "Fécamp! Une odeur compacte de morue et de hareng." (Pietr le Letton). Quoi de plus normal, finalement, que la première odeur ressentie par le commissaire soit une odeur maritime, lui qui est né, mythiquement, sur une vieille barge abandonnée dans un canal de la mer du Nord…

    Cette odeur de Fécamp, celle d'un port de pêcheurs, qui est celle du poisson qu'on décharge des chalutiers, cette odeur qu'il ressent comme plutôt désagréable, Maigret la retrouve plus loin dans le même roman: "Cinq chalutiers noirs étaient rangés le long du quai. On déchargeait le poisson à plein tonneaux et l'air en était empuanti en dépit de la tempête."; mais il va surtout s'en imprégner dans un autre roman, Au rendez-vous des Terre-Neuvas, où elle est comme une sorte d'obsession tout au long du texte: "C'était juste en face du chalutier Océan, amarré à quai, près d'une file de wagons. […] des gens s'agitaient dans la lumière crue, déchargeant la morue qui passait de main en main et qu'on entassait dans les wagons après l'avoir pesée. […] Une odeur rance, écœurante, qui ne s'atténuait pas quand on s'éloignait; "Il n'y avait que l'Océan à profiler sa silhouette sombre dans le bassin et c'était lui qui saturait l'air d'une forte odeur de morue."; "Et la mer: un grand trou noir qui exhalait une odeur forte". Il en garde d'ailleurs le souvenir, l'évoquant ainsi dans Félicie est là: "Il connaît Fécamp, les petites maisons pauvres […], les gosses qui s'ébattent dans une écœurante odeur de poisson.".

    Mais la mer peut exhaler d'autres odeurs, et si Maigret se contente parfois d'en respirer l'air, sans en connoter l'odeur: "Maigret sortit […]. Dehors, il s'emplit les poumons d'air marin, secoua la cendre de sa pipe." (Au rendez-vous des Terre-Neuvas); "Et on sentait que la mer était là, tout près, au bout du goulet. On en respirait l'haleine." (La maison du juge), d'autres fois il en précise la nuance: "Le vent venait du large, sentait le goémon dont on devinait les gros tas noirs sur le sable de la plage." (Le chien jaune); "La mer bruissait sous ses pieds, devant lui, à sa droite, à sa gauche. Un air fortement iodé lui emplissait les poumons." (Le port des brumes); "reprenant son tour de piste […], retrouvant des choses déjà familières: le port, les voiles étalées, l'odeur de goudron et de mazout, les bateaux qui glissaient dans le chenal et s'amarraient devant le marché au poisson" (Les vacances de Maigret); "Ils se trouvaient maintenant dans un sentier qui gravissait la falaise d'amont […] Une forte odeur de varech montait jusqu'à eux." (Maigret et la vieille dame); "La portière à peine ouverte, on sentait une haleine forte et fraîche qui venait du trou noir où les voies avaient l'air de finir […] on reconnaissait l'odeur de la marée et du goudron." (Maigret à l'école).

    b) les odeurs de la campagne

    Maigret, dont l'enfance s'est déroulée à la campagne, en a gardé la nostalgie des odeurs, qu'il retrouve parfois au détour d'une enquête. L'odeur de la campagne, pour le commissaire, c'est d'une part celle des maisons (nous en reparlerons plus loin), et d'autre part celle de la terre, particulièrement lorsqu'elle est couverte d'humidité: "La porte resta ouverte, laissant pénétrer l'air la fois frais et lourd du soir, ainsi qu'une odeur d'herbe et de feuillage humides." (La nuit du carrefour); "Le feuillage des arbres était mouillé. Une forte odeur d'humus se dégageait de la terre." (Le port des brumes); "Une bonne odeur monte de la terre, l'herbe est luisante" (Félicie est là); "C'était amusant, après la nuit qu'il venait de passer, de marcher dans l'herbe mouillée de rosée, de sentir l'odeur de la terre" (Maigret et son mort); "Il faisait humide, dans le jardin, avec une forte odeur de terreau." (Maigret et la vieille dame); "Sous la rosée, le jardin sentait bon" (Maigret et le tueur).

    Mais c'est aussi d'autres odeurs: "une odeur qui rappelait à Maigret sa jeunesse à la campagne, mélange de foin, de terre desséchée et de sueur: l'odeur de l'été" (La patience de Maigret), et "les premiers lilas [qui] embaumaient le fond du jardin" de Meung (Ceux du Grand Café).

    c) les odeurs des lieux habités par les hommes

    Maigret est aussi très sensible aux odeurs des lieux que l'homme a imprégnés, que ce soit l'odeur des maisons, des hôtels, des chambres, des boutiques et des bistrots.

    • odeurs des hôtels: c'est, d'habitude, une odeur peu agréable que Maigret évoque lorsqu'il enquête dans les hôtels; entre les souvenirs de son apprentissage à la police des garnis ("Et des gens en chemise, des gens tout nus, des hommes, des femmes, des enfants s'agitaient dans une mauvaise lumière, dans la mauvaise odeur" in Les mémoires de Maigret), et les souvenirs du jeune Sim débarquant à Paris, c'est cette odeur de saleté, de pauvreté, de choses équivoques, qui domine les passages de Maigret dans les hôtels; c'est l'odeur que Maigret retrouve à l'Hôtel du Lion d'Or, où se terre la bande des Tchèques (Maigret et son mort): "Les portes s'entrouvraient sur des chambres délabrées, dont chacune, en plus de l'odeur de la maison, exhalait l'odeur de ses hôtes d'une semaine ou d'une nuit"; c'est l'odeur de l'escalier de l'hôtel Beauséjour, rue de Birague, "qui sentait la mauvaise cuisine et les toilettes" (Stan le tueur); c'est l'odeur que le jeune secrétaire du commissariat renifle à l'Hôtel du Centre, rue Brey, lorsqu'il est à la recherche de Bob (La première enquête de Maigret): "Il monta, dans une odeur de vie humaine et de cuisine."; cette odeur de cuisine n'est d'ailleurs pas celle, appétissante, qu'on trouve dans les bistrots (voir plus bas): "Cela sentait le veau en sauce et les biscuits secs.", est-il dit, dans Cécile est morte, de l'odeur de l'Hôtel du Centre, boulevard Montparnasse, où est descendu Monfils, un "hôtel calme, fréquenté par les habitués de province" et dont la cuisine est à l'image des clients, neutre et fade…; c'est encore l'odeur équivoque des hôtels qui servent aussi de maisons de passe, comme celle de l'Hôtel Beauséjour où est descendu Levine (L'amie de Madame Maigret): "les odeurs de la maison étaient si tenaces qu'il fut heureux de se retrouver sur le trottoir et de respirer l'odeur des rues sous la pluie"; c'est l'odeur qui "incommodait" Maigret lorsqu'il a dû arrêter Ernestine rue de la Lune (Maigret et la Grande Perche); ou encore l'odeur de l'Hôtel Lambert où Cuendet avait installé son poste de guet (Maigret et le voleur paresseux): "L'air était stagnant, surchauffé, et il régnait une odeur équivoque, avec comme un fond de désinfectant qui rappelait le métro."; ou enfin, c'est l'odeur de l'hôtel Beauséjour, boulevard des Batignolles, où habite Jean-Luc Bodard (L'ami d'enfance de Maigret), dont la description propose un curieux télescopage entre les souvenirs de Maigret et ceux de son créateur: "Dès le couloir mal éclairé, Maigret reconnut l'odeur car, lors de son arrivée à Paris, il avait habité un hôtel du même genre, à Montparnasse, l'Hôtel de la Reine Morte. […] C'était une odeur de draps chauds, de vies humaines entassées. […] L'odeur devenait plus dense à mesure qu'on montait."

    • odeurs des maisons: Maigret est très sensible à l'odeur des maisons, lui qui dit que "la caractéristique primordiale d'un logement est l'odeur" (L'ombre chinoise), que "chaque maison a son odeur" (Liberty Bar), "il avait toujours eu un faible pour les habitations qui ont une odeur caractéristique" (Maigret et le voleur paresseux); l'odeur d'une maison en dit beaucoup sur ceux qui l'habitent; les odeurs peuvent être agréables, et évoquer des souvenirs positifs chez le commissaire, comme l'odeur de propreté: "La domestique disparut dans la salle à manger voisine et on l'entendit bientôt étendre la cire […], tandis qu'une vivifiante odeur de térébenthine se répandait dans la maison." (Monsieur Gallet, décédé), "Et toujours cette propreté, cet ordre méticuleux, une tiède odeur de campagne et de cuisine." dans la maison du capitaine Joris (Le port des brumes), "La maison est si calme, si plaisante, grâce à sa propreté de jouet, et à ses bonnes odeurs!" (Félicie est là); "la maison sentait le propre, le savon" chez les Duffieux (Les vacances de Maigret), "la maison avait une odeur indéfinissable de propreté et de confort" chez le Dr Bellamy (Les vacances de Maigret); "le salon qui sentait le vernis" chez les Loiseau (Maigret et son mort), la "bonne odeur d'encaustique" du plancher ciré chez Arlette (Maigret au Picratt's), les marches de l'escalier chez Mlle Clément, qui "sentaient bon la cire" (Maigret en meublé), la "légère odeur d'encaustique" chez Blanche Pigoud (Maigret et l'indicateur).

      Odeur de vie agréable, comme celle du salon du docteur dans Monsieur Gallet, décédé, où règne "une bonne odeur de cigare et de vieil alcool"; "Il respirait l'odeur douce et sucrée éparse dans toute la maison et la pointe de cannelle qui dominait lui rappelait de vieux souvenirs." (Chez les Flamands); "Il régnait d'ailleurs dans la maison une savoureuse odeur de cire, de cuisine mijotée, avec un rien en plus, de doux et d'aigre tout ensemble, qui apparut à Maigret comme le fumet de la campagne." (L'inspecteur Cadavre); la "bonne odeur de fruits mûrissants" de la maison de Campois (Maigret se fâche); "l'odeur fruitée de l'alcool devenait pour lui l'odeur de la maison, avec un fumet de bonne cuisine, une pointe d'encaustique et de «propre»" (Maigret et la vieille dame); "odeur d'une maison bien tenue, où les parquets sont encaustiqués et où l'on fait de la bonne cuisine", la maison de Julien Chabot (Maigret a peur).

      Odeurs de cuisine: "odeur de lard et de café" de la maison de Jean Chabot, à l'atmosphère "lourde, pleine d'odeurs familières" (La danseuse du Gai-Moulin); "odeur de choux au lard dans la cuisine des Gautier (L'affaire Saint-Fiacre); odeur "qui rappelait celle des restaurants italiens" chez les Boulay (La colère de Maigret).

      Et parfois des mélanges incongrus d'odeurs, comme dans la maison de Jef Lombard (Le pendu de Saint-Pholien); "Et il régnait comme une odeur de propreté, avec, pourtant, des fadeurs imprécises, peut-être des moiteurs de chambre de malade.", ou dans l'appartement de l'inspecteur Dufour (La tête d'un homme): "Il régnait une odeur d'iodoforme et de poule-au-pot.", ou encore dans la villa de Brown: "[l'odeur] était surtout à base d'un parfum très fort, sans doute de musc… Puis des relents de cigare refroidi… "(Liberty bar).

      Odeurs campagnardes: "cela sentait la paille, le chou et le poulailler tout ensemble" dans la maison où s'est réfugiée Mme Grandmaison (Le port des brumes); "bouffées chaudes et odorantes" des étables chez Naud (L'inspecteur Cadavre); "il essayait la maison, comme on essaye un vêtement neuf, et l'odeur lui en devenait déjà familière, une odeur qui rappelait la campagne, à la fois aigre et douce" la maison d'Albert Rochain (Maigret et son mort).

      Ou diverses autres odeurs: "une lourde odeur de poudre et de tabac" dans le corridor de la maison inhabitée d'où on a tiré sur Mostaguen (Le chien jaune); "une odeur douce et mystérieuse" qui rappelle plus ou moins le couvent chez les Serre (Maigret et la Grande Perche); "il essayait de définir l'odeur qui régnait dans la maison, une odeur qu'il connaissait, qui n'était pas sans charme, qui remontait aussi loin que son enfance: celle des vieilles maisons, des boiseries humides, avec un relent de terreau" maison du Dr Mélan (Maigret se défend)"; "il régnait ici une odeur particulière que le commissaire connaissait bien, car il la retrouvait à chacune de ses visites. Une odeur qui n'était pas sans rappeler celle des postes de police. Une odeur de pauvre." cabinet du Dr Pardon (Maigret et le tueur); l'odeur de la maison de la belle-sœur en Alsace: "odeur de la maison aux placards pleins de confitures, le fumet des petits plats et des crèmes qu'elle aimait préparer" (Maigret).

      Mais l'odeur peut aussi provoquer des sentiments négatifs: odeur "sourde, à base d'encaustique, de cuisine et de vieux vêtements" de l'appartement des Martin (L'ombre chinoise); les odeurs de "vieux célibataire, de pipe refroidie, de linge douteux", qui "se mariaient en un relent fade, écœurant" chez Dandurand (Cécile est morte); odeurs de décrépitude: "odeur doucereuse […], qu'on ne trouve que dans les endroits où de très vieilles personnes vivent confinées" maison de Léonie (Maigret à l'école); "odeur de très vieille poussière" "odeur de renfermé, de moisissure", de la maison Lachaume (Maigret et les témoins récalcitrants); "Il régnait une odeur de poussière et de pourriture avec, en plus, le relent des Halles" d'une maison en démolition (Maigret et l'homme tout seul); "fade odeur d'humidité" dans la maison des Grosbois (Menaces de mort).

      Et puis il y a l'odeur des maisons en deuil: "dès l'entrée, il régnait une lourde odeur de chrysanthèmes" chez les Couchet (L'ombre chinoise), "l'odeur de bougie" qui reste après l'enterrement de Lapie (Félicie est là), "odeur de fleurs et de cierges" chez les Thouret (Maigret et l'homme du banc), "relents de fleurs et de cierges" chez Boulay (La colère de Maigret), "odeur des cierges et des chrysanthèmes" chez Chabut (Maigret et le marchand de vin) et chez Marcia (Maigret et l'indicateur) , "odeur de cire brûlée et de chrysanthèmes" chez les Deligeard (La vieille dame de Bayeux).

      Dans les immeubles, c'est d'abord l'odeur de la loge de la concierge, dont il y a de tous les genres: "une odeur fade qu'épiçait du pipi de matou" (Cécile est morte), ou "un petit salon qui sentait davantage l'encaustique que la cuisine" dans l'immeuble habitée par Mme Keller (Maigret et le clochard); puis l'odeur des escaliers que Maigret cueille: "un escalier qui sentait l'eau de vaisselle" dans l'immeuble habité par Eugénie (Maigret et la Grande Perche); une odeur qui "changeait à chaque palier, selon les cuisines" (Cécile est morte), ou, a contrario, "aucune odeur de cuisine n'envahissait la cage de l'escalier" dans l'immeuble du boulevard Saint-Germain habité par les Moncin (Maigret tend un piège); la maison peut sentir "le renfermé, comme si elle n'était habitée que par de vieilles gens qui n'ouvraient jamais leurs fenêtres" dans l'immeuble habité par la comtesse (Maigret au Picratt's).

      Et enfin, il y a les odeurs, "odeurs familières" (Les scrupules de Maigret) de l'appartement de Maigret, "un appartement bourgeois, où [l'] attendent de bonnes odeurs de plats mijotés" (Les mémoires de Maigret), odeurs de cuisine, sur lesquelles nous reviendrons plus loin, et parfois d'autres odeurs: "si bien qu'au lieu de sentir la cuisine, ce samedi-là, l'appartement du boulevard Richard-Lenoir avait senti le bain, l'eau de Cologne et le parfum un peu sucré que Mme Maigret réservait pour les grands jours" (L'amie de Madame Maigret); et celles de la maison de Meung-sur-Loire, condensé de tous les souvenirs de Maigret: "Il faisait frais dans la maison, où régnait une bonne odeur d'encaustique, de foin coupé, de fruits qui mûrissent et de cuisine mijotée. Cette odeur-là, qui était celle de son enfance, de la maison de ses parents, Maigret avait mis cinquante ans à la retrouver." (Maigret se fâche), "Une maison comme il avait toute sa vie souhaité d'en avoir une, une de ces maisons qui sentent bon les fruits qui mûrissent, le foin coupé, l'encaustique, sans compter le ragoût qui mijote" (Maigret à New York), avec son salon qui "sentait le parloir de couvent" (Maigret aux Assises), "Un ragoût qui mijotait dans la cuisine basse, aux dalles de pierre bleuâtre, le parfum des herbes de la Saint-Jean qui se répandait dans la maison" (La patience de Maigret).

    • odeurs des chambres

      Maigret aime à pénétrer plus avant dans l'intimité des gens, et, une fois passé le seuil de la maison, ou avoir gravi les étages des hôtels, on le voit entrer dans les chambres, où l'on retrouve, condensées, les odeurs variées reniflées dans les maisons: "acidités de chambre à coucher jamais aérée" de la chambre d'Anna Gorskine (Pietr le Letton); parfum de la chambre d'Else (La nuit du carrefour), un "parfum si compact qu'il prenait à la gorge"; odeur de la cabine du capitaine Fallut (Au rendez-vous des Terre-Neuvas), "saturé[e] de l'âcre odeur qui régnait dans le bateau tout entier"; "odeur de pauvreté malpropre, de vieillesse, peut-être une odeur de mort ?" de la chambre de la vieille Mathilde et sa sœur (L'ombre chinoise); "chambre froide de campagne qui sent l'étable, les pommes d'hiver et le foin" à l'auberge de Marie Tatin (L'affaire Saint-Fiacre); "odeur sourde et épicée tout ensemble, rappelant à la fois le bar, le boudoir et l'alcôve" dans la cabine du Southern Cross (Le charretier de la Providence); "cela sent la nuit, la femme, le lit moite, avec un sourd relent de poudre de riz et d'eau savonneuse" dans la chambre d'Emma (Signé Picpus), "Maigret s'endort dans un lit de plumes où il enfonce […] Cela sent bon la campagne, le foin, la moisissure aussi" dans la chambre à l'Anneau-d'Or (Félicie est là); "la bonne odeur de campagne qu'exhalait le matelas, d'autant plus forte que Maigret la détrempait de sueur" dans la chambre chez les Naud (L'inspecteur Cadavre); une "odeur de havane et un parfum que Maigret ne connaissait pas" dans le bureau de Richard Gendreau (La première enquête de Maigret); "qu'est-ce qu'il y avait dans les matelas ? Etait-ce, comme en Bretagne, du varech, qui exhalait l'odeur iodée de la mer ? D'autres gens avaient passé dans ce lit avant lui et il croyait, par instants, retrouver l'odeur de cette huile dont les femmes s'enduisent le corps pour prendre des bains de soleil" dans la chambre à l'Arche (Mon ami Maigret); "dans l'air flottait une forte odeur de savon" dans la chambre de Mlle Clément (Maigret en meublé); "Il retrouvait l'odeur de foin et de moisi de la campagne" dans la chambre de l'auberge au Bon Coin (Maigret à l'école); "il flottait encore une odeur de parfum et d'alcool" dans la chambre de la comtesse (Maigret voyage).

    • odeurs des boutiques et des marchés

      Un autre lieu que Maigret aime fréquenter pour ses odeurs, c'est le marché, dont il aime aussi les couleurs, pour tout ce que cela évoque en lui de souvenirs culinaires: "Il avait toujours aimé les marchés, l'odeur des légumes et des fruits, la vue des quartiers de bœuf, des poissons, des homards encore vivants…" (Maigret à Vichy). C'est le romancier qui donne ici à son personnage son propre goût pour les marchés, dont il a gardé le souvenir, depuis ceux de son enfance à Liège, puis tous ceux qu'il a parcourus dans sa vie, ceux de Paris, ceux des petites villes de province, ceux des quatre coins du monde, et jusqu'au marché de Lausanne, qu'il aimait encore à parcourir dans sa retraite helvétique: "La terre, les fleurs, les fruits, les légumes […] cela a tenu une grande place dans ma vie […] ce matin, je ressentais, rue de Bourg, une joie si profonde, presque physique, et même physique tout à fait, puisque cette joie concerne à la fois la vue, l'odorat, et l'ouïe" (in Les petits hommes, Dictées).

      A Antibes (Liberty Bar), voici les odeurs du marché: "toutes ces fleurs, ces fruits, ces légumes dans le soleil, et l'odeur d'ail, de mimosa"; aux Sables d'Olonne (Les vacances de Maigret), c'est le marché couvert, marché aux poissons, et en face, "un petit bistrot où l'on descendait par une marche et qui constituait comme le prolongement du marché dont il recevait les bonnes odeurs"; et puis, il y a les marchés parisiens, celui de la rue Lepic, "les voitures des quatre-saisons encombraient les bords des trottoirs avec leurs monceaux de légumes et de fruits qui sentaient bon la terre et le printemps (L'amie de Madame Maigret), "Il régnait une bonne odeur de légumes et de fruits qui venait des petites charrettes alignées le long des trottoirs" (Maigret et l'homme tout seul); celui de la rue Mouffetard, "encombrée de petites charrettes qui répandaient une forte odeur de légumes et de fruits" (Maigret en meublé), celui de la rue de Rivoli, près des Halles : "l'air était chargé d'une forte odeur de légumes et de fruits et des camions emportaient des cageots et des paniers" (Maigret à l'école), celui de la rue Saint-Antoine: "des odeurs de fromage devant une crémerie et plus loin des relents de café" (Stan le tueur), celui de la rue des Dames: "une bonne odeur de fruits et de légumes montait dans l'air chaud" (On ne tue pas les pauvres types).

      Dans le même esprit, on peut évoquer les boutiques, où se mêlent aussi les odeurs des souvenirs d'enfance: "une petite épicerie pleine d'étranges odeurs" à L'Aiguillon (La maison du juge); la poissonnerie de Mme Popineau aux Sables-d'Olonne (Les vacances de Maigret), une "boutique tout en marbre d'où venait une douce odeur de poisson"; "l'odeur sucrée" de la pâtisserie de la rue de la République à Fontenay (Maigret a peur); l'"atmosphère chaude et sucrée" de la pâtisserie de Moulins (L'ami d'enfance de Maigret), l'herboristerie rue du Chemin-Vert à Paris, "une boutique sombre qui sentait bon les herbes de la Saint-Jean" (Maigret et la jeune morte); la "fade odeur de cannelle et chicorée" de l'épicerie des demoiselles Potru (Les larmes de bougie); une pâtisserie, où "tout était clair, sucré, parfumé" (Monsieur Lundi); "une fade odeur de fromage" dans une crémerie (Le témoignage de l'enfant de chœur), "une fade odeur de passementerie et de cartonnages" chez Couvreur et Bellechasse (On ne tue pas les pauvres types).

    • odeurs des bistrots

      Les odeurs des bistrots, cafés et restaurants sont parmi celles que Maigret aime le plus à renifler: fumet des petits plats mijotés, effluves des petits vins blancs, du calvados ou d'une bière mousseuse, Maigret s'en laisse imprégner avec délice…

      Notons que ces odeurs-là semblent bien l'apanage des bistrots parisiens, car, lorsqu'il enquête hors de la capitale, les cafés qu'il fréquente exhalent d'autres odeurs; voici d'abord l'odeur particulière du Café de la Marine, près de l'écluse de Dizy (Le charretier de la Providence), qui rappelle plutôt la boutique pour mariniers: "il y régnait une odeur caractéristique qui suffisait à marquer la différence avec un café de campagne. Cela sentait l'écurie, le harnais, le goudron et l'épicerie, le pétrole et le gasoil.", et, plus loin: "L'odeur persistait: épices, écurie, goudron, vinasse."; dans la salle d'attente de la gare de Neuschanz (Le pendu de Saint-Pholien), c'est "une odeur de café, de bière et de limonade"; dans la salle de l'hôtel Van Hasselt, à Delfzijl (Un crime en Hollande), il flotte "une odeur complexe de bière, de genièvre et d'encaustique", et dans un autre café dans la même ville, c'est l'odeur du genièvre "qui régnait là comme dans tous les cafés hollandais et qui rendait l'atmosphère si différente de celle d'un café de France"; dans un petit café derrière la gare des Guillemins, à Liège, "cela sentait la soupe et non la boisson" (La danseuse du Gai-Moulin); dans la boutique-café des Flamands à Givet (Chez les Flamands): "Il y avait une pointe de cannelle, une note plus grave de café moulu. Cela sentait aussi le pétrole, mais avec des relents de genièvre.", "odeurs de café, de chicorée, de cannelle et de genièvre", des odeurs qui contrastent avec celle des cafés français de la ville: "odeurs d'apéritifs à l'anis" et "une aigre odeur de bière tiédie" au Café de la Mairie; à Porquerolles (Mon ami Maigret) à l'hôtel-restaurant l'Arche de Noé, on trouve "l'odeur pointue de la cuisine et du vin blanc", "un fond de vin […], avec une pointe d'anis", "cette bonne odeur de cuisine méridionale", "à base d'ail, de piments rouges, d'huile et de safran"; un petit bar à Etretat (Maigret et la vieille dame) "sentait si bon le café et le «fil-en-six»"; l'auberge le Bon Coin, à Saint-André (Maigret à l'école) "sentait le vin et le ragoût".

      Retournons à Paris, pour respirer "l'odeur aigrelette des bistrots parisiens" (Maigret se défend): voici le café Au rendez-vous des Aigles, à Charenton (L'écluse no 1): "il régnait une odeur sucrée et amère qui disait l'heure de l'apéritif"; le restaurant de l'hôtel A ma Bourgogne, à Ivry, où "une épaisse odeur de ragoût et de gros rouge prenait à la gorge" (Maigret se fâche); la brasserie Le Cadran, rue de Maubeuge: "Cela sentait bon la bière et la choucroute." (Maigret et son mort); le Vieux Calvados rue Chaptal: "L'odeur, aussi, était unique. Cela tenait peut-être é la trappe qui s'ouvrait dans le plancher et qui communiquait avec a cave. Une sorte d'haleine en montait, acide, cidre et calvados, vieille barrique, moisissure, en même temps que d'autres odeurs venaient de la cuisine" (La première enquête de Maigret); Chez Calas (Maigret et le corps sans tête): "l'air sentait l'alcool et le vin blanc, l'alcool plus que le vin, avec un relent de café"; le café-restaurant du quai des Grands-Augustins (Maigret tend un piège), où "l'air sentait toujours le calvados"; un bar boulevard des Batignolles (Un échec de Maigret), "qui sentait le marc de bourgogne"; le restaurant A l'Escargot, rue des Saints-Pères, où "régnait une odeur de bonne cuisine à l'ail" (Le client le plus obstiné du monde). C'est aussi" "les cafés, autour de la gare de Lyon, [qui] sentaient bon la bière et le croissant trempé de café." (Maigret se fâche) et "une bouffée odorante qui demeura pour lui la quintessence même de l'aube parisienne: l'odeur du café crème, des croissants chauds, avec une très légère pointe de rhum" (Cécile est morte).

      Et puis ce sont toutes les odeurs de la Brasserie Dauphine: "le calme tiède de la Brasserie Dauphine qui fleurait la bière tirée au tonneau" (Cécile est morte); "parmi les odeurs qui flottaient toujours dans l'air, à la brasserie, il en était deux qui dominaient les autres: celle du pernod, autour du bar, et celle du coq au vin qui venait par bouffées de la cuisine" (Maigret et le corps sans tête); "sur un arrière-fonds d'apéritifs et d'alcool, […] le fumet un peu aigu des petits vins de la Loire. Quant à la cuisine, l'estragon et la ciboulette dominaient" (La colère de Maigret); "l'odeur de cuisine, d'anis, de calvados qui avait fini par imprégner les murs" (Maigret à Vichy).

    • odeurs d'autres lieux

    • les odeurs du monde fluvial et maritime: la "chaude odeur de fumier et de cuir" sur la péniche (Le charretier de la Providence); l'odeur de l'intérieur du chalutier l'Océan (Au rendez-vous des Terre-Neuvas), "une odeur rappelant la chambrée, le réfectoire et la poissonnerie tout ensemble"; l'odeur du bateau Saint-Michel (Le port des brumes), une "odeur de goudron, d'alcool, de cuisine et de chambre à coucher, mais surtout des relents indéfinissables de bateau"; les bateaux-écuries qui "sentaient bon la résine" (Maigret et le clochard)

    • les odeurs d'autres bâtiments: l'immeuble du journal La Meuse à Liège (Le pendu de Saint-Pholien), dont la pièce réservée aux archives "sentait l'encaustique, le vieux papier et le luxe officiel"; l'imprimerie de Moulins, dont "l'odeur d'encre prenait à la gorge" (L'affaire Saint-Fiacre); la gendarmerie à L'Aiguillon (La maison du juge), qui "sentait le vieux cuir, la soupe au chou, les mioches mal lavés"; l'odeur du commissariat des Sables d'Olonne (Les vacances de Maigret) "une bonne odeur lourde, épaisse à couper au couteau, faite du cuir des baudriers, de la laine des uniformes, des paperasses administratives, des pipes refroidies er enfin des pauvres diables qui avaient poli de leur derrière les deux bancs de bois de la salle d'attente"; l'hôpital Beaujon (Félicie est là) "plein d'odeurs fades"; la clinique des Sables d'Olonne (Les vacances de Maigret), à la "douce odeur pharmaceutique"; "l'odeur des cierges, de l'encens" dans l'église (L'affaire Saint-Fiacre), et le "confessionnal […] qui sentait le vieux bois moisi (Maigret à Vichy); les "odeurs d'origan et de tabac blond" du bureau de Mlle Olga (Les vacances de Maigret); les Sommiers, où "l'air sentait le vieux papier comme dans une bibliothèque publique"; la "forte odeur de vinasse" des entrepôts de Bercy (Maigret et le marchand de vin); la pièce des archives du journal Parisien libéré, qui "sentait le vieux papier et l'encre d'imprimerie" (Maigret et l'homme tout seul).

    • les odeurs du monde extérieur: Antibes, "un monde tout gluant de soleil, d'odeurs de mimosa et de fleurs sucrées", "l'air sent le bitume qui fond" (Liberty Bar); Cannes: "partout des mimosas dorés qui répandaient une odeur sucrée dont toute la ville était saturée" (Les caves du Majestic); Porquerolles: "Il y avait des effluves qui émanaient de l'eau surchauffée par le soleil pendant la journée et d'autres qui venaient de la terre, avec la brise. Est-ce que les arbres de la place n'étaient pas des eucalyptus ? Il y avait probablement d'autres essences odorantes dans l'île." (Mon ami Maigret); et puis Paris: les quais de la Seine, où "l'air du matin sentait l'eau et le goudron" (L'écluse no 1), "l'odeur de goudron" qui imprègne Paris par les chaudes journées d'été (Maigret et la Grande Perche); "poussière, odeur d'essence" (Maigret tend un piège); l'odeur de l'essence, qui fait "partie du printemps qui s'annonçait, comme l'odeur du bitume à moitié fondu fait partie de l'été" (Le voleur de Maigret); les bouches du métro "sentant l'eau de Javel" (Maigret et son mort), "l'odeur de lessive" dans l'escalier du métro (La première enquête de Maigret); la "forte odeur" des Halles (Le voleur de Maigret); et "le parfum légèrement sucré des marronniers du boulevard Saint-Germain" (Le client le plus obstiné du monde)…

2. Odeurs des objets et des choses

Les odeurs qu'on respire dans les différents lieux sont bien entendu fournies par les objets et les gens qui les habitent, mais il nous a paru intéressent d'isoler ces éléments pour en tirer quelques exemples parlants.

Parmi les objets, citons la boîte aux coquillages d'Emma (Le chien jaune): "il s'en dégageait une odeur de vieux carton, de poussière, de parfum et de papier jauni"; la "bonne odeur de bois frais" répandue par les jouets en bois découpé chez les Grossot (L'amie de Madame Maigret); l'odeur d'une vieille édition populaire d'Alexandre Dumas, qui rappelle à Maigret "toutes les petites maladies de sa vie" (Maigret et son mort).

Une odeur qui entoure Maigret de façon permanente, pourrait-on dire, c'est celle de la pipe et du tabac. Cette odeur de pipe, il la promène partout avec lui, elle envahit les lieux où il se trouve, par exemple un endroit où il s'installe pour observer la scène d'une enquête: "une forte odeur de pipe régnait dans la chambre, en dépit de la fenêtre ouverte" (hôtel en face de la Citanguette, in La tête d'un homme); "il crut distinguer une masse sombre, trapue, comme un énorme animal à l'affût, Ses narines reconnurent des bouffées de tabac" (Leroy rejoignant Maigret sur le toit de l'hôtel, in Le chien jaune); "Afin d'échapper à la rumeur du dehors, Maigret avait fermé la fenêtre. […] L'odeur de pipe emplissait la chambre." (dans sa chambre d'hôtel, in Le fou de Bergerac); "même l'odeur du tabac était une odeur professionnelle: celle d'une pipe, éteinte la veille, qu'on rallume au milieu de la nuit quand on est éveillé par une urgence" (Maigret chez lui se préparant à partir sur les lieux du crime, in Maigret et les braves gens). Mais c'est aussi, évidemment, l'odeur dominante de son bureau: "Il y avait des verres sales plein le bureau, des sandwiches entamés, et l'odeur de tabac prenait à la gorge." (pendant la nuit de l'attente avant l'arrestation de Bronsky, in Maigret et son mort); "Des verres traînaient, des bouts de cigarettes, des cendres, des papiers déchirés, et l'air sentait le tabac déjà refroidi." (le "branle-bas au Quai des Orfèvres" au début de Maigret tend un piège).

3. Odeurs et saveurs de la nourriture

La nourriture, on le sait, joue un rôle important pour Maigret. Pas seulement parce qu'elle représente un plaisir oral, parce qu'elle est synonyme d'une symbolique rumination, mais aussi parce qu'elle est une partie importante du monde des odeurs, et du monde des saveurs qui lui est lié. Les odeurs de nourriture, Maigret les renifle partout, dans les marchés, les boutiques, les restaurants, dans son appartement, et ces odeurs sont aussi un reflet important de ses souvenirs.

Voici une évocation de toutes ces odeurs et saveurs, dont la simple lecture suffit à nous faire venir l'eau à la bouche…

  • a) odeurs des nourritures solides

    • dans les bistrots, cafés et autres restaurants

      "fumet de truffes" montant de la salle à manger de l'hôtel dans Le fou de Bergerac; "filet d'huile d'olive au parfum fruité" dans la salade "fleurant l'ail", préparée par Jaja dans Liberty Bar; "merveilleux fumet de coq au vin" à l'auberge de Bougival dans La première enquête de Maigret; "odeurs de bouillabaisse" qui sortent de la cuisine de l'Arche dans Mon ami Maigret, "un ragoût de veau qui avait une bonne odeur de cuisine familiale" à la Brasserie Dauphine (Maigret tend un piège), "une tarte aux prunes, juteuse, parfumée de cannelle" Chez l'Auvergnat rue des Acacias (La patience de Maigret); une blanquette "onctueuse à point, la sauce d'un jaune dorée, très parfumée" à la Brasserie Dauphine (Maigret et le marchand de vin)

    • à la maison

      La panoplie gustative de Maigret – et celle culinaire de Mme Maigret - va considérablement s'affiner au fil du corpus, depuis le simple "ragoût odorant" mentionné dans Pietr le Letton, en passant par les quiches, dont toute la maison est parfumée dans Chez les Flamands, jusqu'à "l'odeur du fricandeau à l'oseille" dans Maigret s'amuse, une odeur de quiche lorraine qui émane de la cuisine dans Maigret et le client du samedi, une salade "parfumée par des croûtons frottés d'ail" dans L'ami d'enfance de Maigret, "une odeur de maquereaux au four" dans Maigret et le tueur

    • ailleurs

      Du chevreau, "viande noirâtre dont le fumet étonnait ses narines" (Le charretier de la Providence); une "odeur d'oignons rissolés" arrivant de la cuisine des Ducrau dans L'écluse no 1; une "soupe qui répandait une odeur de poireau" chez les Duffieux dans Les vacances de Maigret; l'"odeur sucrée" des gaufres au coin de la rue de la Lune (Maigret et l'homme du banc); "une bonne odeur de poireaux" qui vient de la cuisine de Véronique (Maigret et les témoins récalcitrants); "une odeur de pain chaud montait du rez-de-chaussée et se mêlait à celle du ragoût" chez Justine Cuendet (Maigret et le voleur paresseux)

    b) odeurs des boissons

    Maigret est sensible à l'odeur des boissons, dont quelques-unes en particulier lui sont chères: l'odeur anisée des apéritifs, les parfums des eaux-de-vie, et surtout l'odeur du café, qui à la fois lui rappelle son enfance, et évoque pour lui les tendres attentions de sa femme l'éveillant au matin avec une tasse de café.

    • dans les bistrots, cafés et autres restaurants

      "relent anisé" d'une absinthe dans Pietr le Letton; "relents de café et de rhum chaud" dans Le charretier de la Providence; "une odeur de marc se mêlait à l'odeur des pipes" au café de l'Aiguillon (La maison du juge); "l'armagnac parfumait l'air et les palais" chez Mélanie dans Cécile est morte; "une autre odeur lui rappela tous les matins depuis sa première enfance, l'odeur du café frais" (Mon ami Maigret); et le petit bar normand quai des Grands-Augustins: "dans aucun bistrot de Paris l'odeur du calvados n'était aussi forte" (Maigret s'amuse)

    • à la maison

      "la mirabelle parfumait la salle à manger" (apportée par sa belle-sœur dans L'ombre chinoise); "Il régnait une bonne odeur de café dans l'appartement" (Maigret se fâche)

    • ailleurs

      "odeur sucrée" du chocolat que se prépare Julie dans Le port des brumes; "chaude odeur de café chaud" qui monte des péniches dans L'Ecluse no 1; "la bonne odeur de café que l'on torréfiait dans la vitrine des magasins Balthazar" (La première enquête de Maigret); "vieux calvados doré dont le parfum imprégnait la pièce" dans la maison de Valentine (Maigret et la vieille dame)

    c) saveurs et impressions gustatives

    • nourritures solides: à La Coupole, Maigret se régale de pommes frites "vraiment sensationnelles, croquantes dehors, fondantes dedans" (Les caves du Majestic); à L'Aiguillon, c'est le goût de la mouclade, avec "une légère pointe… à peine un fumet" de curry (La maison du juge); un beurre "au goût de noisette" dans l'auberge de Corbeil (Maigret et son mort); "une savoureuse épaule de mouton farcie" chez le Dr Pardon (Maigret et l'affaire Nahour), une "savoureuse choucroute à l'alsacienne" avec un "petit-salé particulièrement «goûteux»" préparés par Mme Maigret (Maigret et l'affaire Nahour),

    • boissons: aux Caves du Beaujolais, Maigret déguste, naturellement, du beaujolais d'"une agréable saveur, un peu rêche" (Maigret et son mort); à Porquerolles, c'est un petit vin blanc du pays, "frais, un peu vert, plein de saveur" (Mon ami Maigret); chez l'Auvergnat, rue Lhomond (Maigret en meublé) le vin blanc a "un arrière-goût d'auberge champêtre", et chez Mme Page, à Fontenay (Maigret a peur), il a un "goût aigrelet", tandis que chez le Dr Bresselles, à Saint-André (Maigret à l'école), il est "sec et léger, avec un goût de terroir prononcé"; le vin gris dégusté place du Tertre (Maigret s'amuse) est "frais, un peu acide"; un beaujolais "un peu épais, [qui] n'en était pas moins fruité" au Petit-Saint-Paul (Maigret et le voleur paresseux); "un petit vin de Sancerre à la fois sec et fruité" chez Barillard (La patience de Maigret); un tavel "fruité à souhait" au Clou Doré (La patience de Maigret); la framboise de la belle-sœur d'Alsace dont "il suffisait d'une toute petite gorgée qu'on gardait un moment dans la bouche pour que le palais reste parfumé pendant une demi-heure" (Maigret et le marchand de vin)

    • Et puis, il y a la saveur de l'air qui est aussi importante pour Maigret, saveurs différentes selon les saisons: au printemps: un soleil printanier "à l'arrière-goût acide de groseilles vertes" (L'écluse no 1); "l'odeur éparse, les vibrations de l'air qui avait un goût de souvenir d'enfance" (Félicie est là); "l'air était de la même couleur que le vin blanc, avait le même goût" (Maigret à l'école); "l'air sentait tellement le printemps, avec des bouffées si chaudes et si parfumées" (Mademoiselle Berthe et son amant); "une de ces journées qu'il faudrait savourer sans rien faire d'autre, comme on déguste un sorbet" (Le client le plus obstiné du monde); en été: un soir d'août "d'une fraîcheur qu'on déguste comme un sorbet parfumé" (Signé Picpus), encore au mois d'août: "L'air était savoureux comme un fruit, avec des bouffées fraîches sur un fond de chaleur.", "l'air tellement savoureux qu'on avait envie d'y mordre comme dans un fruit" (Maigret se fâche); en hiver: "un air froid, sapide, qui se buvait comme l'eau de source" (La maison du juge).
    • Et encore la "saveur poussiéreuse" du brouillard (Maigret chez le ministre); la saveur de la pluie: "cette pluie-là était si fraîche et si savoureuse que, de temps en temps, il avançait la langue pour en happer quelques gouttes qui avaient un goût spécial." (Maigret tend un piège); la saveur de la neige: "[Maigret] faillit bien tirer la langue pour attraper un de ces glaçons minuscules qui flottaient dans l'air et dont il se rappelait encore le goût fade" (Un Noël de Maigret).

    • Et sans oublier la pipe "savoureuse" que Maigret allume sur son seuil au début de Cécile est morte

4. Odeurs des personnes

Maigret est aussi sensible aux odeurs dégagées par les personnes, qui en disent long sur leur façon d'être et leur comportement. Les odeurs humaines sont classées par Maigret en deux catégories, reflétant la personnalité: l'une négative: par exemple, l'odeur des haleines chargées de mauvais alcool, la sueur de la peur, le parfum excessif des hommes prétendant à l'élégance, mais une élégance de mauvais aloi, selon Maigret; et l'autre positive, reflétant le luxe, comme le parfum élégant des femmes, ou le "naturel", comme la fraîcheur des jeunes filles... ou de Mme Maigret.

  • a) odeurs masculines

    • odeurs "négatives" Pietr déguise en Fédor Yourovitch revenant en train à Paris, "la bouche entrouverte, empestant l'alcool" (Pietr le Letton); l'inspecteur Pijpekamp qui s'est préparé pour le déjeuner chez Van Hasselt, et qui "répandait une odeur de lotion à la violette" (Un crime en Hollande); Laberge, le chef mécanicien de l'Océan, dont l'haleine "était saturée de relents d'alcool" (Au rendez-vous des Terre-Neuvas); de même Grand-Louis chez le maire Grandmaison a l'haleine "chargée de relents d'alcool" (Le port des brumes), et Gassin, après sa chute dans le bassin, a "l'haleine plus lourde d'alcool que jamais" (L'écluse no 1); "la forte odeur d'alcool" de Gérard Pardon ayant appris la mort de sa sœur (Cécile est morte); l'"odeur rance" du vieux gérant de l'agence Jem (Les caves du Majestic); la brillantine de l'inspecteur Méjat, "une odeur fade que dix pipes ne parvenaient pas à noyer" (La maison du juge); le vagabond Polyte, qui "répandait une odeur qui rappelait, en plus fort, celle d'un abri de l'Armée du Salut" (Les vacances de Maigret); le parfum porté par l'inspecteur Santoni, "répandant une odeur de coiffeur" (Maigret et l'homme du banc); le boucher Marcellin à l'haleine "si lourde d'alcool que le commissaire en était incommodé" (Maigret à l'école); le dentiste Mélan, dont "l'haleine sentait la cigarette refroidie" (Maigret se défend)

    • odeurs "positives" légère odeur de liqueurs et de cigare" flottant autour de Mortimer (Pietr le Letton), "vague parfum d'eau de Cologne" émanant de Sir Lampson (Le charretier de la Providence); "Van Damme, une grosse chevalière au doigt, s'entourait d'un nuage odorant [de cigare] que pimentait le fumet aigu de l'alcool" (Le pendu de Saint-Pholien); le patron du Tabac Fontaine au petit matin: "à cet instant, il sentait encore le cabinet de toilette; ses cheveux étaient imbibés d'eau de Cologne" (Maigret); le notaire Canonge, "discrètement parfumé à l'eau de Cologne" (Maigret et le corps sans tête); le juge Angelot, "répandant une légère odeur de lavande" (Maigret et les témoins récalcitrants), Carus aussi, "rasé de frais, répandant une odeur de lavande" (Le voleur de Maigret)

    b) odeurs féminines

    Pour les odeurs féminines, il n'est pas toujours facile de séparer les odeurs "négatives" des odeurs "positives"; s'il paraît assez évident que les relents d'alcool, chez une femme, sont désagréables à Maigret, il n'est pas toujours aussi simple de démêler si les odeurs de parfum et les odeurs des corps féminins agissent sur lui comme un répulsif ou sont plutôt attractives…

    • odeurs apparaissant comme plutôt "négatives": "âpre parfum" de Gloria Negretti (Le charretier de la Providence); "odeur sucrée de violette" du parfum de Mme Michoux (Le chien jaune); "parfum violent […] vulgaire" d'Adèle (Au rendez-vous des Terre-Neuvas); la "gérante parfumée" d'une maison de passe (La guinguette à deux sous); "odeur de musc" de Gina (Liberty Bar); "violent parfum" de Valentine Forlacroix (La maison du juge); "affreuse haleine saturée d'alcool" de Jaja (Liberty Bar); une mercière "vieille fille […] à l'odeur terriblement fade" (Les vacances de Maigret); "parfum violent, écœurant" d'une visiteuse au Quai des Orfèvres (Maigret et son mort); Lise Gendreau "à l'odeur fade" (La première enquête de Maigret); Ginette, "tout en parfums" (Mon ami Maigret); une tenancière d'un hôtel, "tellement parfumée" (L'amie de Madame Maigret); Maria qui "sentait fort" (Maigret à l'école); une fille "très parfumée" dans un bar (Maigret et les témoins récalcitrants), et une femme "très parfumée" qui sort d'un hôtel (Maigret et le voleur paresseux); Nathalie Sabin-Levesque, qui "sentait l'alcool à trois pas" (Maigret et Monsieur Charles)

    • odeurs difficiles à classer: "parfum sourd" de Else (La nuit du carrefour); "sillage parfumé" de Nine Moinard (L'ombre chinoise); Emma la bonne du crémier "on a l'impression qu'elle vient de traire ses vaches et qu'elle sent encore le lait" (Signé Picpus); "odeur de lit, de dessous de bras" de Georgette (Le revolver de Maigret); "l'odeur de femme, presque une odeur de lit chaud" qui émane d'Arlette (Maigret au Picratt's), Jojo, à l'odeur "à la fois sourde et épicée, pas désagréable" (Mon ami Maigret); Mme Thouret, qui "sentait l'eau de Cologne" (Maigret et l'homme du banc); Thérèse, qui "sentait le lit" au petit matin (Maigret à l'école); Aline Calas: "elle répandait une odeur inattendue d'eau de Cologne et de cognac" (Maigret et le corps sans tête); "chaude odeur de lit" qui se dégage de Jenny (Les scrupules de Maigret)

    • odeurs manifestement "positives": la belle-sœur de Maigret, "qui sentait toujours la lavande" (Maigret et son mort); le "parfum démodé" utilisé par Jaquette (Maigret et les vieillards) et qui est le même qu'employait la mère de Maigret; et, last but not least, Mme Maigret, "qui sentait bon le frais et la savonnette" (La première enquête de Maigret).

    c) odeurs de Maigret

    odeur de bête mouillée" que donne à Maigret son pardessus trempé par la pluie (La première enquête de Maigret); "bonne odeur de sueur" quand il est couché au fond de son lit pour cause de maladie (ibid.); "odeur de pernod" dans son haleine avant l'arrestation de Serre (Maigret et la Grande Perche); et probablement une odeur de tabac de pipe dont il doit être imprégné…

5. Conclusion

Les odeurs font partie du monde de Maigret, comme les couleurs et les autres sensations. Le commissaire use de ces odeurs pour appréhender l'univers qui l'entoure, et elles lui servent à la recherche de la vérité. Pour en témoigner, finissons par la citation de ces deux phrases, qui parlent d'elles-mêmes:

"C'était une de ses affaires dont l'odeur lui plaisait, qu'il aurait aimé renifler à loisir jusqu'au moment où il en serait si bien imprégné que la vérité lui apparaîtrait d'elle-même" (Maigret et l'inspecteur malgracieux); et celle-ci, dans Maigret et les témoins récalcitrants: "si Maigret, lorsqu'il était plongé dans une enquête, rentrait rarement chez lui, c'était moins pour gagner du temps que pour rester replié sur lui-même, à la façon d'un dormeur qui, le matin, se recroqueville, entortillé dans les couvertures, pour mieux s'imprégner de sa propre odeur. C'était l'intimité des autres, en somme, que Maigret reniflait"…

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