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Noir et Blanc
25 au 31 janvier 1971
27e année - N° 1346
pp 3-5

Exclusif - Georges Simenon part en guerre
contre l'hypocrisie bourgeoise

Le mariage ne sert plus à rien,
vive la liberté en amour !

Propos recueillis par Ingrid ETTER

English translation

L'AUTEUR le plus lu de notre époque, Georges Simenon, s'est longuement entretenu, pour les lecteurs de « Noir et Blanc », avec notre collaboratrice Ingrid Etter... Conversation à cœur ouvert, à bâtons rompus aussi, qui l'a amené à donner son opinion sur les mille et une choses de la vie, à la fois si dissemblables et si étroitement liées entre elles.

La maison du romancier, dans la banlieue « chic » de Lausanne, en Suisse, est une « maison de demain », austère à force d'être fonctionnelle, astreignante à force d'être confortable. Simenon lui-même plaisante volontiers la manie de l'ordre et de l'organisation qui préside à son ordonnance.

Mais n'est-il pas lui-même à l'image de cette bâtisse blanche comme une clinique (il suffirait, d'ailleurs, d'en changer le mobilier pour en faire une vraie clinique) ?... N'est-il pas lui-même un homme qui vit « comme dans le futur » ?

Il peut se le permettre, car il « voit » l'avenir. Pas à la façon d'un devin, certes, mais avec le savoir d'un observateur minutieux de la vie et des êtres, avec le talent d'un psychologue et d'un sociologue.

Ainsi peut-il nous dire sur quelles perspectives débouchent les violences que nous enregistrons un peu partout dans le monde. Ainsi a-t-il des idées sur la mode comme sur le divorce des générations. Ainsi annonce-t-il la prochaine désuétude du mariage tel que nous le concevons et la fin de beaucoup d'hypocrisies.

L'hypocrisie est, d'ailleurs, pour lui, une sorte d'ennemie personnelle.

Quant à sa meilleure amie, pour laquelle il ne se lassera jamais de rompre les lances, c'est, sans conteste, la liberté. Liberté de chacun dans tous les domaines, liberté qu'il s'applique chaque jour à respecter chez les autres, même chez ses enfants, qu'il s'applique aussi à sauvegarder pour lui-même. Lisez ci-dessous tout ce que Georges Simenon a à vous dire...

LES manifestations de violence de la jeunesse actuelle sont, en général, une sorte d'agitation superficielle. En fait, le nombre des jeunes extrémistes est peu important. Au début du siècle, la violence existait ; elle était même parfois plus inquiétante. Mais on l'ignorait. Rappelez-vous, par exemple, les guerres coloniales, ou même les anarchistes des années 1900. Evidemment, ceux-ci ont été éliminés avec la complicité de la société, terrifiée à l'idée de voir s'effondrer l'ordre établi.

En ces temps-là, une bataille n'occupait que quelques lignes dans les journaux, et ce, bien des jours ou des semaines après qu'elle avait eu lieu ; ou alors on la taxait d' « expédition punitive » et on n'en parlait plus. Rares étaient les personnes qui s'en offusquaient.

Et n'oublions pas les horreurs de la guerre de 1914-1918, horreurs qui n'ont été dépassées que par Hiroshima. Qui a fait mieux ? Quelque 200 000 êtres humains, hommes, femmes et enfants, anéantis d'un seul coup...

L'événementiel, tel qu'il est présenté de nos jours, voilà la grande différence avec le passé.

Gutenberg inventa l'imprimerie, ce qui valut à l'humanité sa première grande révolution.

Puis l'imprimerie fut à l'origine de la Renaissance dont l'épanouissement prit place après de terribles dissensions et un demi-siècle d'incroyables violences.

LES JEUNES ONT RAISON DE REFUSER

La radio et la télévision sont à l'origine de la plus grande révolution, celle que nous sommes en train de vivre. Emeutes, bagarres, souvent en technicolor, envahissent nos foyers.

Aux repas, nous assistons aux convulsions d'un mourant, et le sang qui inonde l'écran paraît devoir se répandre sur la nappe. Toutes ces scènes alimentent les programmes de la radio, les revues et les périodiques, et composent l'essentiel des nouvelles quotidiennes.

La jeunesse ne peut plus rester impassible face à de tels événements. Des garçons et des filles qui ont l'âge de mon fils Pierre, 11 ans, et qui assistent en souriant aux péripéties d'un film de cow-boy avec ses coups de feu et ses coups de poing, frémissent comme Pierre quand ils voient les excès d'émeutes raciales ou des policiers frappant des étudiants.

Dès lors, qu'on ne s'étonne plus si les teenagers refusent la morale de leurs parents, cette morale dont les effets se composent de tout ce dont ils sont les témoins chaque jour : la brutalité, l'injustice, la guerre, l'hypocrisie.

Un signe caractéristique de la vieille génération apparaît lorsque la radio et la télévision françaises, par exemple, emploient souvent l'expression « les forces de l'ordre », pour décrire toute action destinée à réprimer une émeute. A ces moments-là, je me demande toujours pourquoi on n'a pas le courage d'utiliser un vocable de six lettres, le mot « police ».

Au surplus, les « forces de l'ordre » est une expression qui dit bien ce qu'elle veut dire l'ordre à n'importe quel prix, la préservation de notre sécurité feutrée, de notre façon de vivre dans le confort.

Nous avons perdu tout cela.

Notre façon de vivre est en train de disparaître, que nous le voulions ou non, et la jeunesse manifeste naturellement plus d'impatience que nous à vouloir cette transformation.


Admirateur du beau sexe, adversaire farouche de toute hypocrisie dans le domaine de l'amour...

C'EST LEUR AFFAIRE, PAS LA MIENNE

Nous devons nous préparer à l'an 2000, soit par la violence, soit par l'évolution. Les révolutions brutales ratent presque toujours leur but initial. Prenez la Révolution française elle a produit Napoléon, un tueur phénoménal. Et ceux qui défendent le statu quo ont généralement la majorité pour eux : ceux qu'effraye tout changement ou ceux qui voient leurs prérogatives menacées alors on se heurte à des Nixon ou des Franco.

Fort heureusement, les signes de l'évolution sont plus évidents que ceux de la révolution.

C'est la jeunesse qui donne le ton. Elle remplace nos valeurs et notre morale - qu'elle considère avec effroi ou dégoût — par les siennes. Elle a raison.

Les étudiants du Moyen Age étaient mieux lotis qu'aujourd'hui ; au xiiie siècle, un étudiant pouvait devenir doyen de son université ; un doyen ! De nos jours, les étudiants s'efforcent d'obtenir une participation, combien plus modeste, à la vie universitaire. Mais le vent souffle du bon côté. Je remarque avec plaisir que mon plus jeune fils trouve la vie de collège bien plus intéressante et bien moins sévère que son frère aîné qui a fréquenté le même établissement.

Mon expérience de père — et j'ai quatre enfants — m'a enseigné que les jeunes ont besoin d'un maximum d'indépendance. Tout ce que j'essaie d'éviter, c'est qu'ils ne se fassent du mal. Cela dit, ils jouissent d'une grande liberté.

Je leur permets de voir tous les programmes à la télévision, à l'exception du plus jeune, quand sonne pour lui l'heure du sommeil. Je ne surveille pas leurs lectures. Ils peuvent lire ce qu'ils veulent, l'âge n'a aucune importance. Les mauvaises notes m'ont toujours laissé indifférent. D'ailleurs, le succès et les bonnes notes à l'école sont choses différentes. Sacha Guitry a été renvoyé de presque tous les lycées de Paris, et, ma foi, il n'a pas mal réussi dans la vie. On pourrait aussi donner l'exemple de Churchill.

Je ne me soucie pas d'influencer mes enfants dans le choix d'une carrière. C'est leur vie, et leur affaire.

La seule façon pour la vieille génération de maintenir un contact avec la jeunesse est de faire un effort de compréhension, et d'avoir un peu plus d'humilité. Nous ne devons pas être fiers de l'exemple que nous lui avons donné; nous devrions avoir la franchise de l'admettre.

L'hypocrisie est le péché que les jeunes refusent le plus violemment. Pourquoi accepteraient-ils nos remontrances ?

Entre deux verres d'alcool, cigarette à la bouche, nous leur reprochons de fumer et de boire. Ils savent très bien que nos « drogues » sont aussi nuisibles ou même davantage que la marijuana. Considérez, par exemple, un homme qui s'enivre dans les cocktail-parties, boit chaque jour beaucoup et qui, chaque année, fait une cure d'un mois dans une maison de repos ou une ville d'eaux. Eh bien ! quelle est la réaction de ses enfants ?... Il y a aussi les petites gens, les pères de famille qui passent une partie de la journée dans leur café favori, buvant à petits coups leur poison quotidien.

Si l'on autorisait les drogues de moindre nocivité, on pourrait éliminer le grand danger qui n'est autre que l'existence des trafiquants et des professionnels endurcis. On doit s'efforcer aussi de multiplier les centres de désintoxication, de fournir tous les soins nécessaires à un bon rétablissement.

Ces mesures, il importe de les appliquer à ceux que cela concerne en tout premier lieu : les jeunes.

La peur de voir s'effondrer l'ordre sacro-saint, ou le pressentiment d'un écroulement imminent, se remarque dans les réactions de la vieille génération face aux petites choses de la vie. La mode des cheveux longs en est une. Mon fils Jean, qui a vingt ans, a des cheveux longs, évidemment. Je ne dis pas que j'aime cela. Mais la longueur de ses cheveux le concerne, lui. C'est son affaire et non la mienne.

POURQUOI CES CUISSES NUES ?

D'autre part, parcourez n'importe quel musée et vous y découvrirez des galeries pleines de portraits de personnages importants, entre deux âges, qui non seulement portaient leurs cheveux longs ou en queue, mais encore les recouvraient d'une perruque poudrée de blanc, perruque qui était certainement des plus étouffantes et des plus inconfortables. Personne n'a jamais dit qu'ils étaient efféminés ou fous, que je sache.

La mode n'est jamais raisonnable. Sous Louis XI, c'était pour une femme un acte criminel que de porter des culottes ; on y voyait une ruse du diable.

Sous Louis XIV, les robes amples des femmes de la cour étaient bien utiles quand elles voulaient uriner sous les marches du parc de Versailles sans s'accroupir et sans être impudiques. A part cela, ces robes étaient peu pratiques.

Les modes d'aujourd'hui ne sont pas plus raisonnables que celles du passé. A une époque où les rues sont nettoyées, où les moyens de transport sont rapides, pratiques et confortables, on voit difficilement la raison d'être des hautes bottes de cuir que les jeunes filles affectionnent tant. Et si ces bottes sont supposées protéger du froid, alors, à quoi rime la partie à nu de la cuisse entre la mini-jupe et les bottes ? Même les très longs manteaux semblent être faits pour recueillir les courants d'air, et certains, à partir des hanches, ne sont qu'une espèce de frange. Ma propre fille passe le plus clair de son temps à la maison en bikini, et la nuit elle dort enveloppée dans un vieux pull-over de cachemire... Et cela ne sert à rien de vouloir la raisonner. Quoi qu'il en soit, de telles idiosyncrasies ne sont guère importantes.

La transformation des lois, voilà l'essentiel.


A l'égard de ses enfants, le souci de ne les influencer en rien. Et l'effort de les comprendre...

OUI AU MARIAGE...
POUR TROIS OU SIX ANS

Le mariage, à ce que nous croyons comprendre, sera tombé en désuétude d'ici 25 ans.

On prendra les dispositions nécessaires à l'égard des enfants ; les couples s'uniront pour trois, six ou neuf ans, avec la possibilité de renouveler à chaque fois l'expérience ou de l'abandonner à volonté.

Cela ne fera pas le beurre des avocats, mais au moins les tourments qu'entraînent les séparations et les divorces légaux cesseront définitivement.

Même à l'heure actuelle, rares sont les jeunes gens qui attendent qu'un maire ventru ou qu'un officier d'état civil leur dise qu'ils ont la permission officielle de dormir ensemble.

S'ils veulent coucher ou vivre ensemble, ils le font, tout simplement. C'est un comportement bien plus sain. L'hypocrisie est morte. Les Britanniques — jadis la race la plus hypocrite du monde — donnent l'exemple.

L'émancipation féminine est un facteur important, peut-être le plus important de cette évolution. Enfin, grâce à la pilule, la femme est à égalité avec l'homme. Dans une société nouvelle, elle sera certainement la première à demander un changement de partenaire. Et cela marchera très bien. Capable de gagner elle-même sa vie — donc financièrement indépendante — intéressée à sa propre carrière, elle sera en mesure de dicter ses conditions.

Dans tous les cas, le quinquagénaire millionnaire ne délaissera plus sa compagne entre deux âges pour une starlette de 18 ans, parce qu'il n'y aura simplement plus d'hommes d'affaire millionnaires. La starlette gagnera presque autant qu'un businessman prospère et ne s'intéressera plus aux cheveux gris.

J'avais l'habitude de dire que la meilleure place pour une femme était au harem et que les Turcs avaient trouvé la bonne solution. Mais c'était de l'utopie.

D'autres changements sont annoncés par les réformes qu'entreprend l'église catholique, ce bastion de la tradition. A cet égard-là, depuis longtemps, les protestants sont plus avancés.

Après sa confirmation, à 16 ans, une jeune fille reçoit la clé de la maison ; elle est considérée comme adulte. A partir de cet âge-là, la plupart des amies protestantes de ma fille ont la permission de rentrer à l'heure qu'elles désirent, et leur famille estime qu'elles ont atteint un degré de maturité suffisant.

LES PRISONS D'APRES-DEMAIN

La criminalité n'a pas augmenté dans une mesure alarmante, si l'on tient compte de l'explosion démographique. Je me demande souvent comment tant de gens trouvent le moyen de se procurer du plastic ! La plupart des anarchistes que j'ai rencontrés, et il y en a pas mal, même dans cette Suisse « tranquille » où j'habite, sont des personnes plaisantes et sympathiques, conscientes d'être recherchées par la police et de la minceur de leurs chances. Mais si les anarchistes refusent toute organisation sociale, les maoïstes, eux, sont plus dangereux. Ils veulent détruire et transformer.

Mais ni les anarchistes, ni les maoïstes n'appartiennent au monde du crime.

Dans les années à venir, le code criminel, avec ses lois surannées presque partout, sera complètement modifié. Les docteurs, les psychiatres prendont le relais des hommes de loi. En Russie, on emploie l'expression « anti-social » au lieu du mot « criminel ». A l'Ouest, cette expression remplacera aussi le mot « assassin ». Les prisons deviendront des centres de cure. Des magistrats haut placés sont en train d'étudier de telles réformes qui affecteront profondément la société.

Pour la jeunesse, le futur est un défi, riche d'espoir et même de danger ; un futur qu'elle maîtrisera très bien.

 

Propos recueillis par Ingrid ETTER

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