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1. Un roman sur les femmes
L'aspect le plus caractéristique de ce roman est qu'il présente une suite de portraits de femmes, dont le lien entre elles est tissé par leur relation plus ou moins étroite au professeur Gouin. Six femmes gravitent autour du professeur, et ce qui fait la force de leur description par Simenon, c'est leur caractérisation très typée, déterminée en bonne partie par leur passé et leur vécu.
Le premier portrait est celui de Louise Filon, dite Lulu. Partie du bas de l'échelle sociale, elle a gravi quelques échelons de celle-ci, au moins dans l'aspect matériel, puisqu'elle est entretenue dans un appartement de luxe de l'avenue Carnot. Mais sa vie reste en grande partie celle de la "fille" qu'elle a été: son amant de cœur est musicien dans un musette du quartier de la Chapelle, elle garde dans sa chambre un "trésor" dans une boîte à chaussures, comme il "aurait été normal d'en dénicher un quelque part du côté de Barbès" (chapitre 3). Désignée en quelque sorte dès sa naissance pour être une victime de la vie et de la société, c'est bien en victime qu'elle finira, devenue l'enjeu de la lutte de Mme Gouin avec ses "rivales"...
Le second portrait est celui de la coupable: Mme Gouin. Elle aussi est partie d'assez bas, elle aussi a gravi des échelons grâce à son mari, mais elle a des ambitions plus élevées, et elle entend garder certains des privilèges qu'elle a acquis. Intéressée, à la fois par l'argent et par la position sociale, elle tue, pas tellement par jalousie, mais par ambition, pourrait-on dire: si elle "élimine" Louise, c'est parce que celle-ci représente un risque: si Gouin venait à reconnaître l'enfant de Louise, c'est une partie de la fortune de celui-ci, pense Mme Gouin, qui lui serait soustraite...
Le troisième portrait est celui de Désirée Brault: elle fait partie de ce long cortège de femmes de ménage, plus ou moins aigries, que Maigret rencontre à maintes reprises au cours de ses enquêtes. Celle-ci a de plus que les autres qu'elle a un passé semblable à celui de Lulu, et elle sert en quelque sorte de "contrepoids" au portrait de Louise: avec l'âge, la jeune femme émouvante aurait pu devenir comme elle, "dure et cynique" (chapitre 4). Avec Antoinette, la sœur de Mme Gouin, elle est la seule à résister au "charme" du professeur, qu'elle cherche même à affronter par un chantage, alors qu'Antoinette se contente d'éviter le professeur. Cette dernière, cependant, dont la haine pour l'homme (non seulement Gouin, mais apparemment tous les hommes en général) s'allie à l'amour-intérêt de sa sœur, appuie celle-ci pour "aller jusqu'au bout" de leur passion et perpétrer un crime.
Au contraire de Désirée Brault, dont la haine pour Gouin ne s'adresse pas vraiment à l'homme qu'il est, mais plutôt à ce qu'il représente socialement, la concierge, Mme Cornet, a pour le professeur une admiration liée au fait qu'il a sauvé son fils. Elle cherche, comme toutes les femmes qui apprécient Gouin, à protéger celui-ci "envers et contre tout".
C'est le cas aussi de Lucile Decaux, mais ce dernier portrait est plus complexe: c'est une passion "cérébrale" qui anime l'assistante du professeur, et elle admire en celui-ci moins l'homme que la fonction: la description qu'en fait d'elle le professeur, pour sévère qu'elle soit, n'en correspond pas moins à une certaine réalité: "elle serait [amoureuse] de n'importe quel patron, pourvu qu'il soit célèbre" (chapitre 8).
Finalement, aucune de ces femmes n'éprouvent un amour désintéressé pour le professeur (même pas Louise, qui cherche plus auprès de lui une certaine sécurité, l'assurance de ne plus "crever de faim"), et – heureusement pour lui, pourrait-on dire il ne cherche pas non plus à être aimé pour lui-même.
2. Un portrait dur et tragique de l'"homme à femmes"
L'autre trait essentiel de ce roman, c'est le personnage du professeur Gouin. C'est à la fois un "double négatif" de Maigret, et par certains aspects, également un double de Simenon. De celui-ci, il a l'appétit sexuel, et du commissaire, il a plus ou moins la même vision du monde. Mais, au contraire de Maigret, Gouin n'a pas d'empathie pour les hommes. Si Maigret retarde tant la confrontation avec le professeur (il faut attendre l'avant-dernier chapitre pour que celle-ci ait lieu), c'est qu'il redoute probablement de se retrouver devant quelqu'un qui lui ressemble, mais en négatif, et peut-être a-t-il une certaine crainte de voir comme le miroir de ce qu'il aurait pu être ou devenir. Et s'il peut avoir eu peur de "n'être pas à la hauteur" face à son interlocuteur, il peut être rassuré: Simenon ne "laisse pas tomber" son héros et le montre –une fois de plus gagnant: sous l'aspect froid et quasi inhumain de Gouin, Maigret finit par découvrir la "faille", ce qui en fait un "homme nu" comme les autres: cet homme, qui se sert des autres un peu comme d'objets, a aussi sa faiblesse: il a peur de mourir seul. Et c'est finalement cette solitude qui en fait un personnage tragique. Maigret, lui, s'il n'a pas beaucoup plus d'illusions sur les hommes que Gouin n'en a, se met cependant "sur le même plan qu'eux", et cette empathie le garde de la solitude morale ressentie par Gouin. Même pris au plus profond d'une enquête, Maigret n'est jamais complètement seul: ses "ressources" à lui sont sa femme, ses inspecteurs, son ami le Dr Pardon, et ses autres collaborateurs comme le Dr Paul.
3. Du début des romans...
Le premier chapitre du roman s'ouvre par une scène qui se passe chez les Maigret, boulevard Richard-Lenoir. En le lisant, je me suis demandé si c'était souvent le cas qu'un roman du cycle commence au domicile du couple. J'ai donc effectué une mini-analyse du corpus, dont je vous livre ici les résultats. J'ai pris en compte 77 romans, c'est-à-dire les 75 romans "classiques", auxquels j'ai ajouté les deux nouvelles La pipe de Maigret et Un Noël de Maigret. J'ai regardé où se déroulait la première scène de chaque roman, et voici ce que cela donne, résumé sous forme d'un graphique:
Les romans sont donnés dans l'ordre chronologique du corpus. Les barres jaunes représentent les romans dont le début se passe au Quai des Orfèvres; les barres rouges ceux qui débutent boulevard Richard-Lenoir, et les barres bleues ceux qui commencent ailleurs (cela peut être à un autre endroit de Paris, ailleurs en France ou à l'étranger).
Résumé en termes de pourcentage, la fréquence de chaque type de début se présente ainsi: 29 romans commencent au Quai des Orfèvres, soit 38%; 15 romans commencent boulevard Richard-Lenoir, soit 19%; et 33 romans commencent ailleurs, soit 43 %.
Une seconde analyse me paraissait intéressante, c'est celle de la fréquence de chaque type en fonction de la chronologie d'écriture, et en particulier selon le cycle (i.e. Fayard, Gallimard et Presses de la Cité). En voici le résultat:
Une évidence nous apparaît immédiatement: dans le cycle Fayard, les romans commencent nettement plus souvent ailleurs qu'au QdO et qu'au domicile de Maigret, ce qui n'a rien d'étonnant, étant donné le nombre de romans de ce cycle qui se passent ailleurs qu'à Paris: Simenon fait beaucoup voyager Maigret dans ce premier cycle.
C'est encore le cas dans le cycle Gallimard. N'oublions pas que JUG et CAD se passent hors Paris, que FEL commence à Jeanneville, et que MAJ s'ouvre sur la rentrée de Charlotte dans son pavillon de banlieue. Le cas de CEC est particulier, puisque le roman commence lorsque Maigret vient de quitter son domicile et qu'il se rend à pied au QdO, la scène est dont en quelque sorte "entre deux", entre le QdO et le boulevard Richard-Lenoir.
Dans le cycle Presses de la Cité, Maigret enquête le plus souvent à Paris, et c'est le plus souvent dans son bureau que s'ouvre le roman. On notera la présence plus accrue du domicile des Maigret, et le nombre relativement fréquent de romans qui commencent par un coup de téléphone qui réveille Maigret au milieu de la nuit, alors qu'il dort à côté de sa femme, boulevard Richard-Lenoir.
4. Qui traite un peu pêle-mêle du style d'écriture, des rues de Paris, du Dr Paul et du vieux marc...
Dans ce dernier paragraphe, j'aimerais relever brièvement quelques éléments qui m'ont frappée dans ce roman, et y apporter quelques compléments, d'où l'intitulé un peu "simenonien" de ce paragraphe...
a) Du point de vue stylistique, j'ai trois éléments à souligner:
1° l'aspect particulier du début chapitre 2, dans le sens où le récit est fait du point de vue de Janvier et de Lucas, et où Maigret n'est pas présent en tant que héros du récit, ou alors comme s'il était en quelque sorte le narrateur de ce passage, comme s'il racontait au lecteur ce qu'ont fait ses inspecteurs:
2° l'art descriptif de Simenon, qui en quelques mots simples sait si bien évoquer une "atmosphère": "il pleuvait toujours sur un univers de pierres, de briques et de béton où se faufilaient des silhouettes sombres et des parapluies"(chapitre 2), ou nous montrer une image quasi cinématographique: "les gens marchaient aussi vite que la veille, surtout en traversant le pont Saint-Michel balayé par le vent, les hommes levant les bras pour retenir leur chapeau, les femmes les baissant pour tenir leur jupe."(chapitre 5)
3° un détail significatif du fait selon lequel Simenon n'aimait pas relire ses romans, s'imposant une révision qu'il estimait contraignante ("j'ai horreur de me relire. Même et surtout mes romans. La révision de ceux-ci est un supplice", dans "Quand j'étais vieux"), mais nécessaire, surtout au niveau du style: comme l'écrit Assouline (in "Simenon"): "Simenon attache une importance particulière à la ponctuation: quitte à passer pour un maniaque, il est capable de faire un scandale si on la modifie à son insu, notamment si l'on s'en prend à ses virgules. [...] Quand il dicte, il précise la ponctuation. Il a même demandé à ce que certains de ses contrats stipulent que nul ne doit changer un mot ni une virgule à ses textes [...]. Il accorde une attention maniaque aux respects de ses indications typographiques: les mots en italiques et les alinéas, les blancs conçus comme autant de respirations entre les paragraphes et les tirets à chaque phrase de dialogue...". Cette nécessaire corvée, Simenon l'accomplit dans une certaine hâte ("Pour mes romans, quelques jours après les avoir écrits, je m'enfermais pendant un certain nombre d'heures par jour, et je travaillais fébrilement sans répit, pressé d'en finir, car c'est un travail que je détestais." in "De la cave au grenier", une des Dictées), et cette hâte, comme l'écrit encore Assouline, "lui fait parfois négliger des erreurs manifestes".
Toute cette digression que je viens de faire n'a pour objet que de relever l'erreur dans les personnages que commet Simenon dans le chapitre 4: au début du chapitre, Maigret envoie Janvier relever Lucas dans l'appartement de Lulu. Puis Maigret rentre chez lui, et de là il téléphone avenue Carnot, et Simenon écrit: "Il appela l'appartement de Louise Filon. Lapointe venait de s'y installer.". Or, c'est bien Janvier qui est dans l'appartement, puisque c'est lui qui y fait la rencontre de Gouin, racontée au début du chapitre 5...
b) L'opposition entre la vie de Louise avant sa rencontre avec Gouin, et sa vie actuelle avenue Carnot est constamment évoquée dans le roman, et l'opposition entre deux couches sociales est symboliquement représentée par l'opposition systématique entre deux quartiers de Paris: tout au long du roman, l'avenue Carnot est opposée au quartier de la Chapelle, Barbès et Rochechouart; l'immeuble cossu où habite Gouin s'oppose à l'hôtel miteux où loge Pierrot, l'immeuble délabré de Désirée Brault fait contraste avec la bibliothèque où travaille Antoinette, et le musette où travaille Pierrot contraste avec l'univers aseptisé de l'hôpital où travaille le professeur Gouin. On pourra relire, à propos de cet usage symbolique des noms de rues et de quartier, le texte de Marco Modenesi, "Rues, ruelles, impasses et boulevards: Maigret et l'espace parisien".
c) Au chapitre 4, Maigret appelle le Dr Paul au restaurant la Pérouse, où il préside un dîner. Cela m'a rappelé un passage des Mémoires intimes de Simenon, lorsqu'il évoque le "voyage triomphal" de 1952. Je vous transcris ici ce passage: "Je fais partie, en nom, du jury du prix du Quai des Orfèvres. A un déjeuner chez Lapérouse, je retrouve [...] le docteur Paul, médecin légiste, gourmand, gourmet, bon vivant, admirable conteur d'histoires. Il nous explique qu'il découpe ses cadavres les mains nues, cigarette au bec (le meilleur antiseptique, selon lui), et s'interrompt parfois pour manger un sandwich. Il s'amuse, dans les dîners mondains dont il est la coqueluche, à mimer les autopsies les plus macabres avec jubilation. Brave docteur Paul, complice de Maigret dans tant de mes romans!"
d) "il commanda autre chose, un marc, bien que ce ne fût pas l'heure d'un alcool sec, simplement parce que c'est ce qu'il avait bu la veille. On le taquinait, Quai des Orfèvres, sur cette manie. S'il commençait une enquête au calvados, par exemple, c'est au calvados qu'il la continuait, de sorte qu'il y avait des enquêtes à la bière, des enquêtes au vin rouge, il y en avait même eu au whisky." (chapitre 7) Voilà une manie que l'on connaissait bien à notre commissaire, et on comprend que Simenon en donne pour une fois une version explicite. Si l'on en croit Jacques Sacré, dans son ouvrage "Bon appétit, commissaire Maigret!", paru aux éditions du Céfal, la boisson est une partie importante des enquêtes de Maigret: "Dans ses enquêtes, Maigret fait allusion à la boisson à 1034 reprises. Si nous classons dans l'ordre la préférence de ses boissons, en fonction de la fréquence de leurs apparitions dans le texte, nous constatons que les alcools viennent en tête avec 328 citations. Suivent les bières avec 207 citations: les vins, 186 citations; les cafés et cafés arrosés, 159 citations; les liqueurs et apéros, 100 citations; les verres d'un type non précisé, 32 citations; et les boissons non alcoolisées, 22 citations (presque à titre symbolique!)" op.cit.
Une grande partie des enquêtes de Maigret ont donc été des "enquêtes à la bière": les demis, avalés sur le zinc ou accompagnant les inévitables sandwiches des interrogatoires de la PJ, sont très souvent cités; c'est d'ailleurs la première boisson évoquée au début du corpus dans LET. Certaines enquêtes sont par contre une véritable "orgie" d'alcools divers: par exemple, dans LIB, Maigret absorbe successivement un apéritif anisé, du whisky, du vermouth, du vin, de la gentiane, du rhum, un alcool indéfini, de la bière, et même une bouteille de Vittel, ce qui n'est sans doute pas inutile pour faire passer tout ça! Dans MAI, la liste n'est pas mal non plus: marc, bière, armagnac, vin blanc, champagne, vin rouge, fine à l'eau, pernod, calvados, rhum et ....Vittel!
Parmi les "enquêtes au calvados", on pourra citer DAM, où Valentine passe son temps à offrir du calvados à Maigret. Les "enquêtes à la fine" sont souvent celles où Maigret enquête dans les bars ou les boîtes de nuit, comme par exemple PIC. Un exemple d'"enquête au vin blanc" est MEU, où Maigret va boire souvent chez l'Auvergnat voisin du meublé de Mlle Clément, ou encore COR, où Maigret boit le vin blanc ramené par le mari d'Aline Calas. L'"enquête au pernod" peut rappeler la chaleur typique des journées d'été, comme dans GRA. L'"enquête au whisky" a souvent un rapport avec l'Amérique (par exemple LOG). On trouve aussi l'"enquête au grog", par exemple quand Maigret couve une grippe (VIN).
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