Maigret of the month
Maigret tend un piège
1. Repères bibliographiques
Premier Maigret écrit par Simenon après son retour définitif en Europe, ce roman inaugure en quelque sorte un "tournant" dans la carrière de son personnage, dans le sens où les enquêtes du commissaire vont tendre de plus en plus à se rapprocher des interrogations de l'auteur à propos de l'homme, de sa responsabilité et de sa destinée. Après le Maigret du cycle Fayard, "bloc granitique" assez sûr de lui (voir LET: "Il formait en quelque sorte un bloc que l'atmosphère se refusait à assimiler.") et le Maigret plus "léger" du cycle Gallimard (voir FEL ou SIG, par exemple), le cycle Presses de la Cité, après avoir fondé la réconciliation de l'auteur et de son personnage (PRE, MEM) et réinstallé Maigret dans sa fonction de commissaire enquêteur (MOR, JEU, BAN, etc.), voit celui-ci de plus en plus interrogatif sur son métier et son rôle, reprenant dans ses doutes les propres questionnements de Simenon. Que l'on pense simplement aux titres que vont porter quelques-uns des romans à venir dans ces années 1956-1960: Un échec de Maigret, Les scrupules de Maigret ou Une confidence de Maigret. Interrogations sur son métier et le pouvoir que celui-ci lui confère vraiment (ECH, SCR), interrogations sur la justice des hommes (CON, ASS), avant les interrogations, qui hanteront la fin du cycle, sur la véritable responsabilité de l'homme – et du criminel – (HES, TUE, VIN).
Maigret tend un piège est le seul du corpus à avoir été écrit à Mougins; les romans suivants, ECH et AMU, seront écrits à Cannes; puis VOY, SCR, TEM, CON, ASS, VIE, PAR, BRA, CLI, COL, CLO et FAN seront écrits dans la première demeure suisse de Simenon, au château d'Echandens, lieu baptisé "Noland" dans la datation d'écriture des Maigret. Les 13 derniers romans du cycle Presses de la Cité seront écrits dans la maison que Simenon a fait construire à Epalinges.
2. "voir le couloir encore plein de journalistes et de photographes"... (bea)
Parmi les personnages secondaires, mais néanmoins importants, de ce roman, figurent les journalistes, en particulier le "petit Rougin" et Le Baron. Maigret a eu plus d'une fois affaire aux journalistes au cours de sa carrière (voir par exemple PRO, GAI, noy, CEC, MAJ, JUG, VAC; MME, PIC, LOG, MIN, VOY, TEM, ASS, VIE, BRA, PAT, VIC, HES, ENF, TUE, SEU), et il a eu avec eux des relations plus ou moins cordiales, les utilisant parfois, souvent irrités par leur insistance tout en reconnaissant qu'ils font leur métier. Généralement anonymes dans les romans, certains reçoivent un nom, et quelquefois Simenon les gratifie d'une description physique: ainsi, dans JAU, le journaliste Vasco, en culottes de golf et chandail rouge; dans PEU, le journaliste Lomel, roux et aux grosses joues colorées, portant un imperméable beige; dans CON, le journaliste Pecqueur, au visage poupin, aux joues rebondies, aux yeux bleus et aux cheveux roux, fumant une pipe trop grosse pour se donner un air important; dans AMU, le petit Lassagne, maigre et roux, vif comme un singe; à se demander si les rouquins sont une spécialité du journalisme, car on voit encore dans VIN un journaliste sans nom, mais décrit comme un grand roux, aux cheveux en bataille! Notons encore dans ECO le journaliste Albert Raymond, un imperméable serré à la ceinture, une pipe trop grosse à la bouche, pas plus de 22 ans, maigre, les cheveux longs... N'y sentez-vous comme une allusion à un certain jeune Sim débarquant à Paris plein d'ambition... ?
3. "Avant tout, il avait besoin de comprendre." (TEN, chap.6)
Je suis d'accord avec Jérôme pour dire que l'intérêt du roman réside dans la discussion entre Maigret et Tissot, et leur vision de l'homme, mais je trouve aussi que le roman est intéressant dans le rapport qui s'installe entre Maigret et Moncin, pas tellement leur rapport de policier à présumé coupable, mais le rapport que Maigret essaie d'établir avec un autre homme, en particulier un homme qui a "passé la ligne", qui s'est mis en quelque sorte en dehors de la vie sociale ordinaire. Il est particulièrement passionnant de découvrir la quête presque acharnée que mène Maigret pour essayer de comprendre: voir le chapitre 3: "Chaque fois qu'il pensait ainsi au meurtrier, Maigret était pris d'une impatience fébrile. [...] Il avait besoin de savoir.", le chapitre 7: "il n'avait pas encore compris. Le "choc" ne s'était pas produit. A aucun moment il n'avait eu la sensation d'un contact humain entre lui et le décorateur.", et au chapitre 8: "Pour moi, vous restez un être humain. Ne comprenez-vous pas que c'est justement ce que je cherche à faire jaillir chez vous: la petite étincelle humaine?".
4. Encore la prunelle!
J'ai déjà parlé de la prunelle dans le MoM de décembre 2007, mais j'aimerais y revenir pour deux raisons: la première, pour souligner l'importance que prend cet alcool dans les enquêtes menées par Maigret. C'est particulièrement frappant dans ce roman-ci, puisqu'elle intervient à trois reprises dans l'enquête: au chapitre 3, Maigret hésite à se servir un petit verre de prunelle avant de se rendre à Montmartre; à la fin du chapitre 4, Maigret rentre chez lui après être revenu de Montmartre, et se sert un verre de prunelle, comme pour "se venger" de l'échec de son piège; enfin, au chapitre 7, c'est Mme Maigret elle-même qui sert l'alcool à Maigret, comme un "viatique" qu'elle donne à son mari avant qu'il se rende sur les lieux du nouveau crime. La prunelle, c'est l'emblème de la sécurité de son foyer, l'objet rassurant, le symbole de la vie de tous les jours quand Maigret est plongé dans un monde inconnu; dans ce sens, j'aimerais rapprocher la dernière phrase du roman: "Elle sentait confusément qu'il revenait de loin, qu'il avait besoin de se réhabituer à la vie de tous les jours, de coudoyer des hommes qui le rassurent.", de ce passage pris dans SCR, lorsque Maigret vient de parcourir plusieurs ouvrages de psychiatrie pour essayer de comprendre le cas de Marton: "A la fin, il se leva, en homme qui en a assez, jeta le bouquin sur la table et, ouvrant le buffet de la salle à manger, saisit le carafon de prunelle, en remplit un des petits verres à bord doré. C'était comme une protestation du bon sens contre tout ce fatras savant, une façon de se retrouver les deux pieds sur terre."
La seconde raison pour laquelle je reviens sur la prunelle, c'est que dans le dernier MoM, j'avais posé la question de savoir si le buffet de la salle à manger des Maigret contenait aussi bien de la framboise que de la prunelle. En parcourant encore une fois le corpus, j'ai découvert la réponse! Elle se trouve dans VIN: "Vers midi, Maigret murmura, hésitant: - Je crois que je vais m'offrir comme apéritif un petit verre de prunelle. Elle ne le lui déconseilla pas et il ouvrit le buffet. Il avait le choix entre la prunelle et l'eau-de-vie de framboise. Toutes les deux venaient de chez sa belle-sœur, en Alsace."
5. Les combles du Palais de Justice ou: l'empire de Moers
Vous aurez noté l'importance, dans le roman, que prend un indice matériel, à savoir le bouton arraché au veston de Moncin. Grâce au travail et aux connaissances de Moers, Maigret peut remonter la piste du tueur.
"Maigret lui tendit le bouton et Moers fit la grimace.
– C'est tout ?
– Oui.
Moers le tournait et le retournait entre ses doigts.
- Vous voulez que je monte là-haut pour l'examiner ?
- Je t'accompagne."
Eh bien, faisons comme Maigret, et, à sa suite, grimpons dans les combles du Palais de Justice. Vous vous souvenez peut-être que lors d'un précédent MoM, je vous avais emmené aux Sommiers, et que ceux-ci se trouvent à côté des laboratoires de l'Identité judiciaire, auxquels on accède par "un réseau compliqué de corridors et d'escaliers" (LET), de "couloirs étroits", d' "escaliers tortueux" (MAI) et "étroits" (eto). Nous poussons la porte "aux vitres dépolies" (MOR), et nous pénétrons d'abord dans le local de l'anthropométrie, "une pièce peinte en gris" (MAI), meublée de bancs où les gens arrêtés pendant la nuit déposent leurs vêtements, d'une chaise anthropométrique servant aux mensurations, et d'appareils photographiques. Les photographies sont développées dans une petite pièce annexe, éclairée par une lampe au néon. "Un autre escalier, à gauche, plus étroit que le premier, conduit au laboratoire" (MAI), où des "spécialistes [...] commencent leur travail minutieux sur un certain nombre d'objets" (amo). La pièce est mansardée (MME), une "immense pièce au plafond en pente" (FOL), dont le toit est en partie vitré (MEM), ce qui explique qu'il soit surchauffé en été (GRA), et qui comporte un vasistas (MME) ou fenêtre mansardée (MOR).
Que voit-on dans cette pièce ? D'abord l'objet qui a sans doute le plus frappé Simenon lors de sa visite de 1933 (voir plus bas), le fameux mannequin articulé qui sert aux reconstitutions, évoqué dans MOR, MEM, COR, CLI et IND. On y trouve aussi des éprouvettes et des appareils de projection (eto), toutes sortes d'appareils "compliqués" (JEU) qu'utilise la petite douzaine de techniciens et spécialistes en blouse grise (JEU) ou blanche (IND). Dans un coin de la pièce, se trouve la table de Moers, éclairée par une lampe "qu'il approche ou recule de son travail en tirant sur un fil de fer" (MME), et qui est couverte d'objets divers et hétéroclites: "des loupes de toutes les grosseurs, des grattoirs, des pinces, des flacons d'encres, de réactifs, ainsi qu'un écran de verre éclairé par une forte lampe électrique" (TET), "toute une série d'instruments délicats" (TEN).
Notons que Maigret, qui n'a rien d'un Sherlock Holmes concentré uniquement sur les indices matériels, n'en conteste pas pour autant l'utilité: il sait très bien qu'on a "besoin de spécialistes dans neuf cas sur dix, ne fût-ce que pour des questions d'empreintes digitales" (IND), et souvent il a été aidé dans ses enquêtes par le travail de Moers et de ses hommes, qui lui a permis de conforter ses intuitions: citons parmi tant d'exemples, la cire rouge trouvée sous les ongles de Calas (COR), la poussière de bois dans le costume de Moss (MME), les taches de café sur la lettre écrite par Radek (TET), etc. Plus d'une fois, Maigret est monté "là-haut", comme il dit (CLO), sous les combles, pas seulement pour voir comment les recherches avancent, mais aussi parce qu'il "aimait l'atmosphère de ces pièces mansardées où on travaillait loin du public, dans une ambiance paisible" (IND).
Pour terminer, citons quelques extraits du texte paru en 1933, écrit par Simenon après sa visite au Quai des Orfèvres, intitulé "Police judiciaire", et paru dans le volume "Mes apprentissages", édité par Omnibus.
"[...] Suivez le guide, s'il vous plaît! Et ce n'est pas facile. Il nous faut [...] descendre des escaliers, en monter d'autres, non pas de grands escaliers d'honneur mais des escaliers dérobés, étroits et raides. On ne sait plus où on est, ni à quel étage quand enfin on lit sur une petite porte: IDENTITÉ JUDICIAIRE. C'est le matin qu'il faut venir. Vous verrez alors le long d'un autre escalier aussi étroit et raide que celui que nous venons de prendre, une file interminable d'hommes [qui] viennent directement du Dépôt et [qui] ont été arrêtés pendant la nuit. [...] Ils se déshabillent [...] – Au premier... Un employé lui fait appuyer les doigts sur une plaque de cuivre couvert d'encre, puis sur une fiche dactyloscopique. [Puis il] s'assied sur une étrange chaise et deux hommes maneuvrent autour de lui des pièces de bois, lancent des chiffres qu'un autre employé inscrit sur la fiche. Ce sont les mensurations de l'anthropométrie. L'homme n'a plus qu'à se rhabiller et à passer dans un dernier local où une lampe au mercure répand une lumière bleuâtre. – Assis... On lui coince la tête dans un appareil. De loin, le photographe peut le faire tourner à sa guise à l'aide de leviers. – Ne bouge plus... Au suivant... Et l'homme redescend avec les autres au Dépôt. Sa fiche est faite." [...]
Remarquez que pour ce travail formidable, qui constitue ce que l'on appelle un peu pompeusement la police scientifique, ils ne sont que quelques-uns, une poignée, et qu'ils ne disposent que de maigres crédits. On les a parqués tout là-haut, dans des locaux inemployés, et souvent ils sont obligés de fabriquer eux-mêmes les appareils dont ils ont besoin. Le patron est un jeune chimiste au visage rose qui a plutôt l'air d'un étudiant que d'un chef. Et autour de lui ce sont des jeunes gens aussi, penchés sur des éprouvettes, sur des appareils photographiques ou sur des caisses de projection. Par contre, ils ont du soleil tant qu'ils en veulent, du soleil qui tombe à flots du toit vitré. La plus belle pièce, celle qui frappe le visiteur, est un mannequin que l'on voit presque chaque jour habillé autrement. Vous allez comprendre pourquoi. Un homme est trouvé assassiné. Le couteau a déchiré le vêtement de telle manière. On habille le mannequin avec les vêtements en question. Et voilà nos techniciens qui, à l'aide du couteau, essayent de faire la même déchirure. Résultat: l'assassin est gaucher. Remarquez que cela suffit souvent pour le faire prendre. [...]
Sur les lieux d'un crime, on découvre un veston qu'a abandonné l'assassin. Le veston arrive là-haut où on l'enferme avec soin dans un grand sac en papier. On le secoue. On le bat comme un tapis. Quand on le retire du sac de papier, il est débarrassé de sa poussière. Mais cette poussière n'est pas perdue. Elle est dans le sac. On la recueille. On la trie. On analyse les moindres débris. Résultat ? Supposez un veston imprégné de farine. Voilà qui désigne un boulanger ou un ouvrier de minoterie. Est-ce de la terre rouge, comme de la poussière de brique ? Est-ce au contraire de la fine limaille ? Le champ des recherches se restreint aussitôt. On sait où il faut chercher. Le travail, ici, ressemble davantage à celui de Sherlock Holmes, sauf qu'il est fait avec beaucoup plus de simplicité, par des gens qui se considèrent comme des fonctionnaires et non comme des génies. Un peu de poussière de tabac au fond des poches indique que l'homme fumait telle marque de cigarettes. L'usure du tissu à telle place suffit parfois pour déterminer sa profession. Car les vêtements d'un homme ne s'usent pas de la même manière s'il est forgeron, ajusteur ou voyageur de commerce. [...] Mais il serait plus facile de dire ce que l'on ne fait pas au laboratoire que de dire ce que l'on y fait. On y travaille aussi bien sur des rognures d'ongle que sur un cheveu. Car, si on n'a jamais trouvé deux hommes ayant les mêmes empreintes digitales, on n'a jamais non plus trouvé deux cheveux semblables appartenant à deux personnes différentes. Or, il est fréquent de retrouver des cheveux de l'assassin sur les ongles de la victime, ou accrochés à un bouton de vêtement. Et vous voyez par ceci que l'expression de coupeur de cheveux en quatre n'a rien de ridicule. [...]"
6. Les films
Comme l'a dit Jérôme, un film fut tiré du roman, avec Jean Gabin dans le rôle titre. Vous pouvez visionner la bande annonce sur ce lien: YouTube - MAIGRET TEND UN PIEGE - Bande annonce.
Quoi que Jean Gabin y endosse assez bien la peau du commissaire, je trouve que Jean Desailly, par ailleurs un très bon acteur, ne correspond pas vraiment au personnage de Moncin tel qu'il apparaît dans le livre. L'intrigue donne plus de place au personnage d'Yvonne, et d'autres modifications nous éloignent un peu du roman.
Pour ma part, je préfère cependant la version donnée dans la série avec Bruno Crémer, sans doute l'un des épisodes les plus forts. Crémer a particulièrement bien rendu la lutte morale que Maigret entame avec Moncin, son implication profonde et prenante dans l'enquête. La scène finale, où Maigret s'éloigne sous la pluie, en plus du petit clin d'œil au film avec Gabin, reste une des plus belles images de la série...
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