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1. Dernière période américaine...
Maigret a peur est le huitième roman du cycle sur les treize écrits par Simenon à Lakeville (Connecticut). Il y est installé depuis 1950 et va encore y rester jusqu'en 1955, avant son retour définitif en Europe. Cette période de Lakeville est très féconde pour l'écrivain, qui, en dehors des 13 Maigret, y a écrit 14 autres romans.
L'année de Maigret a peur (1953) est marquée, pour Simenon, par la naissance de sa fille Marie-Jo, née un mois avant la rédaction de ce roman; mais aucun lien entre les deux choses, car, au contraire de Simenon ("Au fait, Marie-Jo, en mars, le mois qui suit ta naissance, j'écris un roman: "Maigret a peur". Mais je ne suis pas Maigret, quoi qu'on prétende", écrit Simenon à ce propos dans ses "Mémoires intimes") pour qui cette période de la petite enfance de sa fille est une période plutôt faste, c'est le début, pour Maigret, d'un tournant dans sa façon de mener ses enquêtes, et le personnage va s'éloigner de plus en plus du simple "style policier" pour refléter les interrogations de son créateur, face à la culpabilité de l'homme, à la légitimité de la justice et à la machine policière. Les titres des romans à venir reflètent bien cette évolution: Maigret se trompe, Un échec de Maigret, Les scrupules de Maigret ou Maigret hésite.
Maigret, dans ce roman, montre sa "vulnérabilité" et ses faiblesses humaines, qui en font une sorte de "anti-héros", dans le sens où il n'est pas un super-héros infaillible et invincible, mais paradoxalement, il en est d'autant plus attachant qu'il a, comme chacun de nous, des "doutes et des interrogations morales" (Alavoine, in "Les enquêtes de Maigret", éditions Encrage).
Notons aussi que, à part les doutes qui commencent à hanter le commissaire, à partir de ce roman, Simenon évoquera de plus en plus la retraite plus ou moins proche de Maigret. La "chronologie interne" du personnage s'oriente de plus en plus vers la fin de sa carrière: si l'on se réfère au tableau établi par Forest et Drake, on verra que la majorité des enquêtes racontées dans les romans à venir se passent à quelques années de la fin de la carrière du commissaire.
2. "Tu connais la Vendée..."
Le roman se passe à Fontenay-le-Comte, qui est loin d'être un endroit inconnu pour Simenon. Il y a vécu en 1940-41, y a écrit sept romans, dont Cécile est morte et Signé Picpus, et c'est le radiologue de cette ville qui fit un faux diagnostic sur la santé de Simenon, lui disant qu'il n'en avait plus que pour deux ou trois ans à vivre, ce qui poussa Simenon à écrire pour son fils l'histoire de sa famille dans Je me souviens...
Ce mauvais souvenir, ajouté à la période des incertitudes de la guerre, nous autorise-t-il à imaginer que Simenon a un compte à régler avec cette ville, et que c'est là la raison pour laquelle il en fait un portrait plutôt négatif ? D'ailleurs, la région (ou en tout cas certains de ses habitants) n'est pas montrée de façon beaucoup plus positive dans Maigret et l'inspecteur Cadavre. Quant à Maigret lui-même, il ne garde probablement pas non plus de la Vendée le meilleur des souvenirs, puisqu'il y a été envoyé en exil pendant près d'un an (voir La maison du juge, roman auquel il est fait allusion au chapitre 1 du présent roman).
3. La pluie, la pluie, toujours la pluie...
On ne refera pas ici l'analyse de l'importance de la météo chez Simenon et en particulier chez Maigret, déjà évoquée ailleurs, mais on notera l'importance que prend la pluie dans ce roman, qu'on pourrait appeler aussi bien le "roman de la peur" que le "roman de la pluie". Cette pluie diluvienne qui noie les choses et les êtres dans une humidité glacée et venteuse, qui devient aussi obsédante que la peur qui hante la ville et le roman, qui salit les rues et transforme les souvenirs – plus ou moins agréables – que pouvait avoir Maigret de ces visites de jeunesse à son ami Chabot, en une réalité sombre et triste.
On pourra encore noter que le roman L'inspecteur Cadavre (voir supra) débute lui aussi dans un train noyé sous la pluie.
4. L'amitié et la jeunesse s'enfuient...
Deux thèmes me paraissent particulièrement remarquables dans ce roman, celui du vieillissement, qui va de pair avec les hésitations et les incertitudes de Maigret: Maigret se sent "mal dans sa peau", en proie au doute: voir au chapitre 1: "Peut-être s'était-il soudain senti vieux ?". Mais, heureusement pour lui – et pour nous lecteurs – Simenon n'en a pas encore fini avec son personnage, et n'est pas encore sur le point de l'envoyer définitivement à la retraite – même si celle-ci se rapproche.
Il est frappant de noter que dans ce roman, malgré que Maigret soit hésitant, ressente de la peur, il finit par démêler l'intrigue, et sort de ce "marasme" où l'a plongé cette pluie qui a littéralement noyé ses souvenirs, en quittant la ville et en retrouvant à la fois "sa" ville de Paris et son soleil – et surtout sa femme. Remarquons à ce propos la phrase de conclusion: Maigret, qui a noté tout au long de son enquête le vieillissement, physique mais aussi moral, de son ami Chabot, avec peut-être la peur d'être atteint par le même "mauvais" vieillissement, se voit rassuré par sa femme: si Chabot a mal vieilli, c'est parce qu'il ne s'est pas marié...Le mariage, remède au vieillissement ?! Dans l'optique de Simenon, il faut probablement comprendre par là que l'homme "n'est pas fait pour vivre seul", que la solitude n'est supportable que si elle est vécue à deux – dans un couple.
L'autre thème important du livre, c'est celui de l'amitié, et surtout de comment celle-ci résiste au temps. Ainsi, Maigret va s'apercevoir au fil du roman qu'il "s'était trompé" (chapitre 7) sur le compte de son ami, et sur le sens de leur amitié. Il va se rendre compte que c'était surtout de l'envie qu'il ressentait pour Chabot, qui vivait dans une belle maison avec une mère aux petits soins pour lui. L'expérience acquise avec les années par Maigret lui fait découvrir la véritable personnalité de son ancien ami, et l'amitié ne résiste pas à cette analyse.
Il est d'ailleurs frappant de constater combien les amis que Maigret a connus dans son enfance, au lycée ou lors de ses études, sont tous montrés sous un aspect négatif lorsque Maigret les retrouve à l'âge adulte: Malik dans Maigret se fâche, Fumal dans Un échec de Maigret, Florentin dans L'ami d'enfance de Maigret. De plus, Maigret n'a aucun plaisir à les retrouver, n'aime pas la familiarité avec laquelle ils le tutoient et l'appellent par son prénom, un peu comme si Maigret avait la volonté de rompre avec son passé et qu'il n'aimait pas "remuer des souvenirs". Rien de joyeux, d'ailleurs, dans ses retrouvailles avec le château de son enfance dans L'affaire Saint-Fiacre...
Le seul ami que Maigret se reconnaît à l'âge adulte, en dehors de ses inspecteurs (avec lesquels d'ailleurs la relation est plus celle d'un père à ses fils que celle d'amis), est le docteur Pardon: "Dans l'entourage de Maigret, le médecin a une place tout à fait remarquable, mi-confident, mi-conseiller" (Alavoine, op.cit.).
5. Réminiscences...
Je ne vais bien sûr pas résister à mon petit jeu habituel, qui est de rechercher dans le roman des rappels de thèmes vus ailleurs dans le cycle. Au fait, chers amis internautes, faites-moi savoir si vous prenez aussi plaisir à cette "chasse aux allusions"...
* Au chapitre 2, le thème des origines de la famille Vernoux-Courçon (un marchand de bestiaux qui a racheté un château) sera repris par Simenon dans Maigret et le corps sans tête (les origines de la famille de Boissancourt)
* au chapitre 4, les profiteroles que Maigret est obligé de manger parce qu'il a soi-disant adoré ça autrefois: la même idée est reprise dans Une confidence de Maigret, où Mme Pardon lui sert pour la quatrième fois un gâteau de riz, parce qu'il a dit une fois qu'il n'en a jamais mangé de si bon
* au chapitre 6, l'atmosphère particulière du dimanche (un thème souvent évoqué par Simenon, aussi en dehors du cycle des "Maigret") est par exemple décrite dans Mon ami Maigret
* au chapitre 7, la boîte des lettres, le "trésor de Louise", m'a fait penser à la fois à la "boîte aux coquillages" d'Emma dans Le chien jaune, et à la fois à la boîte à chaussures qui a contenu le "trésor" de Louise Filon dans Maigret se trompe.
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