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1. Une visite chez Maigret
Le roman s'ouvre avec l'arrivée du commissaire à son domicile du Boulevard Richard-Lenoir. Alors que nous avons vécu dans les deux romans précédents (ECO et JEU), un début de roman au Quai des Orfèvres, nous voici cette fois-ci dans un autre lieu familier à Maigret, celui de son appartement. Ces deux endroits sont un peu comme les deux pôles entre lesquels le commissaire navigue au cours de ses enquêtes, quittant l'un le matin pour se rendre au bureau, retrouvant l'autre le soir après sa journée de travail. Au QDO, c'est le quotidien de l'enquête, où l'attendent ses fidèles inspecteurs, le Boulevard Richard-Lenoir (BRL), c'est le havre du repos, "un appartement bourgeois, où [l'] attendent de bonnes odeurs de plats mijotés, où tout est simple et net, propre et confortable" (MEM). D'un côté, le QDO et les rues de Paris, les multiples lieux découverts par Maigret au cours de ses enquêtes, lorsqu'il se plonge dans des milieux inconnus qu'il doit apprendre à apprivoiser; de l'autre, le BRL, où il retrouve la vie quotidienne, rassurante, auprès de Mme Maigret, où il peut oublier les affres de sa quête harassante d'une vérité qui parfois lui échappe: "c'était bon de retrouver la voix de Mme Maigret, l'odeur de l'appartement, les meubles et les objets à leur place" (PEU); "la porte de l'appartement s'ouvrit comme d'habitude et Maigret retrouva la lumière, les odeurs familières, les meubles et les objets qui étaient à leur place depuis tant d'années" (SCR); "comme il atteignait le palier de son étage, la porte s'ouvrit, dessinant un rectangle de lumière chaude et laissant échapper des odeurs de cuisine"; "il s'enfonçait dans son univers familier"; "le commissaire retrouvait la quiète atmosphère de son appartement" (ASS).
Notons l'indispensable présence de Mme Maigret dans l'appartement, dont elle est comme l'âme: à preuve que, sans elle, ce qui fait l'essence de l'appartement n'existe plus, et Maigret, en l'absence de sa femme, évite de rentrer dans un "chez-lui" qui n'en est plus un: "Maigret n'aimait pas rester à Paris sans sa femme. Il mangeait, sans appétit, dans le premier restaurant venu, et il lui arriva de coucher à l'hôtel pour ne pas rentrer chez lui." (GUI); "il n'y avait aucune lumière sous la porte, aucune odeur de cuisine pour l'accueillir"; "Etait-ce seulement pour l'enquête qu'il s'installait rue Lhomond, ou parce qu'il avait horreur de rentrer dans un appartement vide ?" (MEU).
Au début du corpus, Simenon s'est contenté de faire faire à son commissaire des "visites-éclairs" à son domicile, passant rapidement chercher une valise avant de repartir (NUI), ou prenant à peine le temps d'avaler une tasse de café brûlant sans parler à sa femme (TET). Il est vrai aussi qu'une grande partie des romans du cycle Fayard se passent hors Paris, et que Maigret n'a donc guère l'occasion de retrouver le BRL: Néanmoins, celui-ci constitue déjà, dès ce premier cycle, ce lieu de "repos du guerrier" que le commissaire, après ses odyssées en province ou à l'étranger, retrouve en fin de roman. Ainsi, Maigret regagne-t-il son appartement au dernier chapitre de LET, GAI, OMB, FLA, LIB.
Après avoir évoqué quelque peu l'appartement du BRL dans le cycle Gallimard (voir quelques exemples ci-dessous), Simenon commence le cycle Presses de la Cité avec son commissaire à la retraite, et il faut attendre "Maigret et son mort" pour pénétrer plus en avant dans l'intimité du domicile du couple Maigret. Dès lors, Simenon ne cessera plus d'évoquer par petites touches descriptives l'appartement du BRL, notant çà et là quelques détails de l'ameublement (voir plus bas).
Si vous le voulez bien, nous allons découvrir un peu cet appartement "petit et chaud" (MOR), à la "tranquillité un peu sirupeuse" (PAR), mais combien nécessaire au "ressourcement" de notre commissaire. Venez, je vous invite à une visite chez les Maigret...
Suivons donc le commissaire à la sortie du bureau...Après avoir parcouru à pied (du moins quand il fait beau) le chemin qui le mène chez lui (probablement en longeant les quais puis en traversant la place de la Bastille), Maigret arrive au 132 (c'est du moins l'adresse donnée dans MOR) Boulevard Richard-Lenoir; il pénètre dans l'immeuble, monte au troisième étage (ou au quatrième, selon les romans), et, la porte s'ouvre avant qu'il ait sorti la clef de sa poche: Mme Maigret, sans le guetter vraiment (du moins fait-elle semblant...), entend toujours son pas dans l'escalier et elle est toujours prête à l'accueillir...
Maigret, avant même d'accrocher au portemanteau (TRO) de l'antichambre (SIG) ou de l'entrée (FAN) son pardessus, se rend dans la cuisine, car "son premier soin, quand il pénétrait dans l'appartement, à n'importe quelle heure, est d'aller dans la cuisine soulever le couvercle des casseroles" (MOR). Ensuite, une fois débarrassé de son manteau et de son chapeau, il va probablement entrer dans la salle à manger, et tendre les mains à la chaleur de la salamandre (MAJ, noe) du poêle, installé malgré les radiateurs (PAR), car Maigret a toujours aimé les poêles...
Au début de leur installation, les Maigret n'avaient pas encore de salle de bains (PRE), et leur petite salle à manger servait de salon (ibid.). Plus tard, leur logement s'agrandira de l'appartement voisin (PRE), leur donnant la possibilité d'installer, en plus de la salle de bain, un salon, orné d'une cheminée (REV). Mais Maigret a celui-ci en horreur, et le couple n'y met presque jamais les pieds, n'y accueille que les visiteurs occasionnels, se tenant d'habitude dans la salle à manger où ils reçoivent les intimes. "C'était là que Maigret avait ses pipes, son fauteuil, Mme Maigret sa machine à coudre." (REV)
Dans cette salle à manger, séparée du salon par une porte vitrée (CLI), nous découvrons une table ronde (CEC), éclairée par une suspension (MAJ); les meubles sont rustiques (AMU), en chêne sombre, datant du mariage du couple (MOR); il y aussi une pendule dans son armoire de chêne sombre, avec un balancier de cuivre (MOR). Maigret s'installe le plus souvent dans un fauteuil, son fauteuil, près de la fenêtre (noe). A portée de main, sur un guéridon, une pipe (les autres sont dans un râtelier, CLO), des journaux, le téléphone, et suivant les circonstances, une tasse de tisane pour les jours de rhume ou de grippe, ou un petit verre de prunelle (ou de framboise...), que Maigret a versé du carafon que l'on range dans le buffet vitré (PAT) de la salle à manger (cité de très nombreuses fois). Mme Maigret, a aussi son fauteuil (PRE), mais elle préfère rester sur une chaise, sinon elle a l'impression d'être "prisonnière" d'un fauteuil (CHA).
C'est aussi dans la salle à manger que les Maigret prennent les repas, la fenêtre ouverte "laissant pénétrer les odeurs du dehors, les bruits familiers du boulevard Richard-Lenoir" (PAT). Les repas, eux, ont été mijotés – à la chaleur du gaz - par Mme Maigret dans la pièce qui lui est réservée par définition, la cuisine: la preuve que c'est le fief de Louise, on ne trouve dans le corpus aucun élément de description de cette cuisine; comme souvent dans les romans, l'action est vue à travers le regard de Maigret (tout particulièrement dans les descriptions de lieux, paysages et autres conditions atmosphériques...), le commissaire ne peut nous décrire cette cuisine, qu'il ne visite "en coup de vent" que lorsqu'il rentre chez lui en allant soulever les couvercles des casseroles; jamais on ne le voit ni faire la cuisine, ni aider à la vaisselle (ceci dit, il est un homme typique de sa génération, celle des années où sont écrits les romans...).
Cependant, arrive un jour une certaine modernité dans l'appartement: Simenon, mettant en phase temps d'écriture et temps d'action, introduit une télévision chez les Maigret. Les temps modernes changent les habitudes, et les Maigret bouleversent – un peu – la disposition des pièces: la télévision est placée au salon (qui trouve ainsi une certaine utilité !), et la table de la salle à manger est orientée de sorte que le couple puisse la regarder lorsqu'ils mangent. Mais l'attrait de la nouveauté ne durera guère, et après avoir passé du stade de néophytes fascinés par tout ce qui passe sur le petit écran (CLI), ils deviendront plus sélectifs, choisissant un bon western, évitant les chanteurs de variétés, puis n'écoutant le plus souvent que les informations, avant de préférer retourner au cinéma...
A la fin du corpus, Maigret se "réconcilie" en quelque sorte avec son salon, et celui-ci, avec la salle à manger, ne forme plus qu'une seule grande pièce, un "living-room" (TUE, VIN), où Maigret a toujours son fauteuil, cette fois en cuir (VIN), près de la fenêtre, et la pièce est éclairée par une lampe et un plafonnier (VIN).
A part la salle de bains, on trouve encore dans l'appartement une chambre d'amis (MOR), qu'on n'utilise que rarement, en particulier pour la sœur de Mme Maigret; un placard pour les vêtements (MOR) et, plus tard, un petit bureau que Maigret s'est aménagé (DEF). Les rideaux des pièces sont de tulle (MOR; TUE), les fenêtres peuvent être fermées par des stores (MOR) ou des persiennes (VIE, VIN), le sol est couvert de parquet (TEN), avec de plus un tapis dans la salle à manger (COR).
L'appartement comprend enfin une chambre à coucher, lieu intime par excellence, mais qui est paradoxalement la première pièce chronologiquement décrite dans le corpus (LET), et une des pièces où on rencontre le plus souvent le couple des Maigret (mise à part la salle à manger, pièce importante s'il en est, puisque c'est autour du repas que beaucoup de liens sont tissés entre Maigret et sa femme...); c'est dans la chambre à coucher que Maigret retrouve sa femme quand il rentre d'une enquête au milieu de la nuit, c'est là aussi que Louise vient le réveiller le matin en lui apportant son café au lit, et c'est là enfin que plusieurs romans s'ouvrent, particulièrement vers la fin du corpus, lorsque Maigret est réveillé en pleine nuit par la sonnerie du téléphone, ce qui, souvent, ne le dérange pas vraiment, au contraire, mais le tire d'un mauvais rêve, qu'il a tôt fait d'oublier dans la nouvelle enquête qui commence (PAR, BRA, NAH, IND)...
Dans cette chambre à coucher, tapissée de papier à bouquets de roses (LET), les Maigret dorment dans un grand lit couvert d'un édredon de soie rouge (LET) et d'un gros oreiller de plumes (LET). La pièce comporte encore une armoire à glace (MAJ), une bergère (MME); elle est éclairée par deux fenêtres, donnant sur le Boulevard Richard-Lenoir (pau), et les rideaux ne ferment jamais hermétiquement (noe). Sur la table de nuit de Mme Maigret, le réveil-matin (c'est elle qui se lève la première le matin, pour préparer le café de son mari ... on n'ose pas vraiment évoquer ici une certaine forme de machisme chez Maigret, dans la mesure où Louise adore "chouchouter son grand bébé de mari" (MEM)... Sur la table de nuit de Maigret, le téléphone, qu'il a emporté de la salle à manger pour le brancher dans la chambre à coucher (JEU).
Et si celui-ci n'a pas sonné au milieu de la nuit, Maigret peut commencer sa journée en prenant tranquillement son petit déjeuner avec sa femme: "Il [est] huit heures vingt-cinq du matin et Maigret se [lève] de table tout en finissant sa dernière tasse de café." (TRO) Une dernière recommandation "maternelle" de Mme Maigret: "Tu n'as pas oublié ton parapluie ?" (TEM), et Maigret se retrouve sur son seuil, boulevard Richard-Lenoir, à allumer une pipe "déjà plus savoureuse que les autres matins." (CEC). Le premier brouillard de l'automne est là, qui l'attend pour une plongée dans une nouvelle enquête...
2. Des histoires de concierges...
"Il en est des concierges comme des femmes de ménage: tout bon ou tout mauvais. Il en avait rencontré de charmantes, proprettes et gaies, dont la loge était un modèle d'ordre et de propreté. [...] l'autre catégorie, les grincheuses, les mal portantes toujours prêtes à se plaindre de la méchanceté du monde et de leur triste sort." in "La patience de Maigret"
Dans le chapitre 5 du roman, Maigret interroge une concierge, un genre de personnage typiquement parisien que le commissaire rencontre souvent dans ses enquêtes. Dans quels romans trouve-t-on des concierges ? Comment sont-elles décrites, au physique et au moral ? Voilà les questions auxquelles j'ai eu la curiosité de répondre....Voici le résultat de mes recherches.
D'abord, il est intéressant de connaître la fréquence d'apparition de ces concierges dans le corpus:
En abscisse, les romans dans l'ordre chronologique; en ordonnée, le 0 indique qu'il n'y a pas de concierge mentionnée dans le roman, le 1 indique que les concierges sont mentionnées, mais pas décrites, le 2 indique que des personnages de concierges sont décrites avec plus ou moins de détails. Remarquons d'abord qu'au début du corpus, peu de concierges apparaissent, ce qui est plutôt logique puisque les romans se passant à Paris sont peu nombreux. Nous voyons ensuite que lorsque des concierges apparaissent, elles sont le plus souvent décrites avec des détails. Le deuxième graphique ci-dessous le confirme:
Notons les éléments suivants:
* des concierges apparaissent dans un peu plus de la moitié des romans (40 romans sur 74, soit 54%), c'est donc un personnage assez indispensable dans l'univers parisien de Maigret
* lorsqu'elles apparaissent, les concierges sont beaucoup plus souvent décrites que seulement mentionnées (seulement 12 romans sans description, contre 28 romans avec description)
Comment ces concierges sont-elles décrites ? Pour répondre à cette question, j'ai repris les romans où apparaissent ces concierges, et j'ai analysé les phrases qui les décrivent. Très vite, il m'est apparu que l'on peut répartir les personnages de ces concierges selon deux critères: l'un de ces critères est plutôt moral: soit la concierge apparaît à Maigret plutôt comme sympathique, soit elle est plutôt antipathique; et cette notion morale est décrite par des caractéristiques physiques: par exemple, dans PIC, Mme Aubin, la concierge de la comtesse von Farnheim, parle d'une voix acide, les lèvres pincées, tandis que Mme Boué, la concierge d'Arlette, parle d'une voix calme, d'un air intelligent. Les concierges sympathiques sont souvent qualifiées de "brave femme" (REV; BAN), les concierges antipathiques ont une voix vulgaire (CON), sont débraillées (COR), ont l'œil méfiant (JEU) ou un air soupçonneux (GAL).
Le second critère caractérisant les concierges est leur âge: l'auteur donne presque toujours une indication quant à l'âge de ce personnage, et celui-ci est toujours un élément important, voire déterminant quant à la personnalité de la concierge: on peut répartir les concierges en deux groupes: le premier comprend les femmes plutôt âgées (décrites dans le corpus par les termes "vieille", "âgée", "d'un certain âge", "sans âge"), le second est celui des jeunes concierges.
Les 2 premières colonnes donnent la répartition des concierges rencontrées par Maigret selon leur âge (quand celui-ci est bien sûr indiqué, ce qui n'est pas toujours le cas), les 2 colonnes suivantes indiquent la répartition des concierges selon leur degré de sympathie. On constatera que les concierges rencontrées par Maigret sont à parts quasi égales des femmes âgées et des jeunes, et sont aussi souvent sympathiques qu'antipathiques. Mais le plus intéressant est de faire une comparaison entre le critère de l'âge et celui du degré de sympathie: les quatre dernières colonnes indiquent une corrélation assez importante entre l'âge et le degré de sympathie: manifestement, les concierges âgées sont, chez Simenon-Maigret, plutôt des femmes antipathiques, tandis que les concierges jeunes sont, dans leur très grande majorité, des femmes sympathiques. Dans le corpus, les concierges jeunes sont qualifiées par les termes "avenante" (5 occurrences), "accorte", "appétissante". Moral et aspect physique semblent aller de pair: la concierge antipathique a un corps disgracieux: "une grosse femme aux cheveux filasses" (GAL), "petite, maigre, toute plate, une femme sans âge comme sans sexe" (OMB), "maigre poitrine" (CEC), "sans couleur, sans forme" (REV); alors que la concierge sympathique a une "chair appétissante" (CON), une silhouette "moelleuse" (BRA). Notons encore le cas particulier de deux concierges qu'on pourrait dire "entre-deux" au niveau de l'âge: Mme Cornet (TRO) et Mme Sauget (FAN), qui sont presque les seules pour lesquelles Simenon donne un âge chiffré (environ 40 ans pour la première et 45 ans pour la seconde), et qui sont présentées comme deux femmes sympathiques. A part une autre concierge d'environ 50 ans, "calme et souriante" (TEN), les autres femmes sont classées "dans les vieilles", sans mention précise de leur âge. Enfin, trois concierges dont l'âge n'est pas donné, mais qui sont sympathiques, sont décrites par les termes "petite et vive" (BAN), "petite bonne femme" (FOL, CHA). Et pour terminer, notons que "l'archétype" de la concierge antipathique est la "monumentale" Mme Blanc de "L'ami d'enfance de Maigret", le personnage de concierge sans doute le plus fort de tout le corpus.
3. Les clefs d'un roman
Ce roman est tout à fait inhabituel et particulier dans le corpus: en effet, Maigret, quoique chef de la "Criminelle" ou "Brigade des homicides" n'enquête pas ici sur un meurtre: il n'y pas de victime, pas de meurtrier, "juste" la recherche de l'auteur du vol d'un rapport fort compromettant.
Pourquoi Simenon a-t-il tout à coup plongé son commissaire dans cette sordide histoire politique ?
On pourrait trouver plusieurs réponses à cette question, l'une étant peut-être un écho de l'affaire Stavisky qui occupa Simenon dans les années 1930, et peut-être voudrait-il régler ici ses comptes avec ce domaine politique...Mais, outre le fait que l'affaire semble bien loin des préoccupations du Simenon des années 50 ("L'année 1954 me laisse le souvenir d'une année comme les autres, plus paisible et plus savoureuse car marquée par peu d'événements, avec, en plus de mes deux garçons, une petite fille qui grandit " et plus loin: "J'écris beaucoup de romans mais on chercherait en vain, même en les "lisant entre les lignes" [...], un reflet de mon état d'esprit du moment." in "Mémoires intimes"), il me semble difficile de faire un lien direct entre cette affaire et l'intrigue de ce roman, mis à part la "dénonciation" des "magouilles" politiques faite par Simenon.
Il faut donc chercher ailleurs une explication, ou du moins un début d'explication, à ce roman. J'ai donc relevé dans le roman d'autres éléments, qui, selon moi, peuvent livrer quelques clefs d'interprétation...
Si on lit bien le texte, on se rend compte que le roman fourmille d'allusions à la vie de Maigret, à son passé et à son présent, ainsi que de réminiscences d'autres romans du corpus. Ainsi, dans le premier chapitre, nous trouvons d'abord une allusion à la deuxième guerre mondiale, et il est rare que Simenon fasse des références historiques qui permettent de dater les enquêtes de Maigret. D'après d'autres points de repère parsemés dans le roman, celui-ci est censé se passer environ une douzaine d'années après la fin de la guerre.
Ensuite, nous trouvons dans ce roman une allusion à Luçon – et par là au roman "La maison du juge", ce qui nous donne l'explication de la raison de l'"exil" de Maigret en Vendée (il a déplu à des personnages politiques: voir le chapitre 2). On trouve aussi une allusion au roman "Maigret a peur" (Maigret téléphone à Julien Chabot pour avoir des renseignements sur Point, chapitre 3). Les "dimanches de Samois" de Nicoud (chapitre 2) évoquent le dimanche passé à Samois par Maigret lorsqu'il y a été invité par Ducrau (ECL). Tandis que Seineport (chapitre 8: "Maigret se souvenait d'une enquête, jadis..."), nous rappelle GUI, SIG, FAC et COL.
Mais le plus intéressant est le rapprochement que l'on peut faire entre Maigret et Point. Plus d'une fois, Simenon nous incite à la comparaison: ainsi, au chapitre 1: "De taille et d'embonpoint, il était à peu près le pendant du commissaire" et plus loin: "ils étaient deux de même stature, à peu près du même âge, [...] ils découvraient des similitudes, [...] et hésitaient à se reconnaître comme des frères"; au chapitre 2: "[Point] lui ressemblait, sinon comme un frère, tout au moins comme un cousin germain. Ce n'était pas seulement au physique. Un coup d'œil aux portraits de famille disait au commissaire que Point et lui avaient à peu près les mêmes origines. "; et au chapitre 9: "Une fois encore, le commissaire eut l'impression d'avoir en face de lui quelqu'un qui lui ressemblait comme un frère. Tous les deux avaient le même regard lourd et triste, la même voussure des épaules." Notons aussi que Point fume la pipe, comme Maigret.
Plus intéressant encore est le lien que Maigret tisse entre lui et Point au niveau de ses souvenirs d'enfance, en particulier sa relation à son père: tout au long du roman, le rapprochement se fait entre Point et le père de Maigret: ainsi, au chapitre 1, Point possède un "bureau démodé, comme le père de Maigret en possédait un jadis", le ministre est assis dans "un fauteuil tournant, tout pareil aussi à celui du père de Maigret". De plus, on apprend au chapitre 3 que le père de Point a pour prénom Evariste, comme celui de Maigret; et que Point, fils unique (comme Maigret !) a fait ses études en même temps que le commissaire. Et est-ce un hasard si le père de Point habite à "Sainte-Hermine", comme le père de Maigret était régisseur de "Saint-Fiacre" ?
De même, Maigret croit comprendre (chapitre 2) que la mère de Point est morte alors que celui-ci était en bas âge, comme ce fut le cas pour Maigret lui-même.
Tous ces indices m'amènent à penser que Simenon a écrit ce roman "sans crime et sans meurtrier" un peu comme s'il fallait d'une part à nouveau ancrer son personnage dans sa biographie (comme il l'avait fait dans "La première enquête de Maigret" et "Les mémoires de Maigret"), en rappelant des éléments importants de l'enfance de Maigret, et en particulier son rapport à son père, et comme si d'autre part Maigret était en quelque sorte le "sauveur providentiel" de ce sorte de double de lui-même, ce "frère" qu'il reconnaît en Point. Le ministre, dont les origines et le parcours rappellent ceux de Maigret, attaqué dans son honneur et sa probité, ne peut être sauvé que par Maigret, à la fois parce que celui-ci a vécu la même situation et comprend bien les sentiments de Point (voir le début du chapitre 2), et à la fois parce que Maigret se sent, dans cette histoire plus que jamais, ce "médecin des âmes" qu'il a si souvent rêvé d'être (voir le chapitre 2: "Maigret se sentait vraiment comme un médecin qu'on a appelé d'urgence et entre les mains de qui le patient a remis son sort")...
Et peut-être est-ce la seule façon pour Maigret d'"exorciser" l'affaire de Luçon: à l'époque, il a été impuissant à se défendre, et ce n'est qu'aujourd'hui (i.e. au moment où se passe l'histoire de ce roman) qu'il réussit à avoir raison par Point interposé...
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