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1. Cinéma et escargots, ou: les "infidélités" de Maigret
Nous apprenons, dans le chapitre 1, que Mme Maigret est absente de Paris, car elle est au chevet de sa sœur que l'on va opérer. Cette absence de sa femme va peser sur la conduite de Maigret tout au long du roman. Non seulement parce qu'il n'aime pas se retrouver seul dans son appartement, qui lui paraît si vide, "presque étranger", sans la présence rassurante et indispensable de Mme Maigret, mais aussi parce que, sans celle-ci, le commissaire se sent plus exposé aux tentations.
Si la fidélité conjugale de Maigret est proverbiale (cf. l'article de Jouanny), le commissaire n'en est pas moins en proie aux tentations, et celles-ci peuvent prendre la forme symbolique d'une infidélité gastronomique ("Sa femme n'aimait pas les escargots. Il en mangeait rarement. Il décida de s'en offrir ce soir-là, donc d'"en profiter"), ou d'une entorse aux coutumes familiales (Maigret décide d'aller au cinéma sans sa femme, alors que c'est d'habitude une sortie que le couple fait ensemble: "Je vais en profiter pour aller au cinéma, avait-il répondu." et plus loin: "Jusqu'au cinéma qui avait quelque chose de coupable quand il s'agissait d'y entrer seul."). Mais tout cela conduit le commissaire, bien malgré lui, sur la pente des tentations plus "charnelles": "Une femme le regarda avec insistance et il rougit presque, car elle semblait avoir deviné qu'il était provisoirement célibataire. S'attendait-elle, elle aussi, à ce qu'il en profitât ?"
2. Mlle Clément, ou: la suppléante de Mme Maigret
On pourrait se demander si le lien qui se crée entre Mlle Clément et Maigret n'est pas, lui aussi, du registre des "infidélités": voir la fin du chapitre 2, quand Maigret, installé chez Mlle Clément, reçoit un coup de téléphone de sa femme: "Et, comme la veille sur les boulevards, il était un peu gêné, se sentait presque coupable."; au chapitre 3, Maigret téléphone à Lucas, qui lui demande "Vous êtes toujours chez Mlle Clément ? Vous avez bien dormi ? Il n'y avait aucune raillerie dans la voix de Lucas, mais le commissaire n'en tiqua pas moins."; au chapitre 4: Maigret dit à Lucas: "S'il y a du nouveau, téléphone-moi. – Chez Mlle Clément? Il faut croire qu'à ces moments-là le commissaire était plus chatouilleux que d'habitude. Il lança un vilain coup d'œil à Lucas, comme s'il le soupçonnait d'ironie. –Chez Mlle Clément, oui!".
En fait, je pense que, paradoxalement, il n'en est rien, et que Mlle Clément va en réalité prendre le rôle que Mme Maigret ne peut remplir en raison de son absence: elle s'occupe de vider la valise de Maigret, elle lui apporte du café le matin, lui prépare de la bière pour la soirée, que Maigret passe en tête-à-tête avec elle ("C'était une curieuse sensation d'être là, dans un fauteuil, un peu comme chez lui" chapitre 2). Et très vite, la description que Simenon fait d'elle nous fait penser à un double de Mme Maigret, "une sorte de Mme Maigret, une Mme Maigret qui n'aurait pas eu un homme à soigner et qui s'en consolait en dorlotant ses locataires" (chapitre 2). Comme Mme Maigret, elle a un embonpoint rassurant, elle est d'un caractère enjoué, elle fait du tricot, et c'est presque sans arrière-pensées, en tout cas sans la sensation de culpabilité qu'il avait éprouvée au début, que Maigret se retrouve à ses côtés lors de la scène de nuit dans la cuisine: malgré que Mlle Clément soit en chemise, et Maigret en pantalon, les bretelles sur les reins, sans veston, la scène est pour celui-ci seulement "très drôle", sans équivoque...Et Maigret gardera de Mlle Clément une image "maternelle": "Je vous remercie pour vos soins et votre gentillesse" lui dit-il en la quittant (fin du chapitre 8).
3. Maigret et Paulus, ou: la "nostalgie de la paternité"
Voilà, une fois de plus, le commissaire aux prises avec un jeune délinquant. Ces jeunes délinquants pour lesquels il a une certaine indulgence: que l'on pense à Albert Jorisse dans BAN et le jeune Lecoeur dans le même roman. Ces jeunes hommes, presque encore des gamins, que Maigret a envie à la fois de corriger et de remettre dans le droit chemin, comme il aurait eu le désir de montrer la voie à un fils s'il en avait eu un: "Il ne comprenait pas pourquoi Maigret, qui n'avait pas d'enfant, qui aurait tant voulu un fils, le regardait avec des yeux troubles" (chapitre 4).
4. Galerie de personnages, ou: microcosme dans un meublé
Une des forces de ce roman, et de Simenon en général, est l'évocation d'un petit monde réuni par les hasards de la vie dans un endroit plus ou moins circonscrit. Ici, il s'agit d'un meublé, comme dans PAT, il s'agissait des locataires de l'immeuble de Palmari, ou dans BRA; des locataires de l'immeuble des Josselin, ou dans OMB, des locataires de l'immeuble de la place des Vosges, ou dans CEC, de ceux de l'immeuble de Juliette Boinet.
Dans ce roman-ci, le thème est très bien présenté: le portrait de chacun des locataires se fait par petites touches successives: d'abord le point de vue de Mlle Clément sur chaque locataire, puis les notes de Vauquelin, puis l'évocation par Maigret de chaque locataire pendant sa première nuit dans le meublé, puis les notes de Maigret.
5. Enchevêtrement d'histoires, ou: du drame au comique pour revenir au drame
Ce roman a ceci de particulier qu'il mêle deux histoires parallèles, qui se trouvent liées entre elles par le hasard: l'installation de Maigret dans le meublé lui fait découvrir à la fois la vie de celui-ci, mais aussi la vie dans la rue et les maisons avoisinantes, et la recherche de celui qui a blessé Janvier lui permet à la fois de retrouver Paulus, et en même temps de découvrir le secret de Mme Boursicault. Simenon a usé plusieurs fois de ce procédé, qui consiste à partir d'une intrigue pour en développer une autre parallèle: que l'on pense par exemple à PAR (l'enquête sur Cuendet et celle sur les hold-up), ou à VIN (l'interrogatoire de Stiernet et l'affaire Chabut), ou plus complexe, dans DEF, l'affaire du dentiste Mélan et l'enquête sur les vols dans les bijouteries, reprise dans PAT.
L'enchevêtrement des deux histoires parallèles, celle de Paulus et celle de Boursicault, conduit Simenon à donner une forme stylistique particulière à son roman: commencée de façon dramatique (l'attentat sur Janvier, la visite à l'hôpital), l'intrigue se poursuit sur un mode presque comique (la découverte par Maigret de Mlle Clément et de ses locataires, avec pour point culminant la scène de la cuisine et du sandwich; voyez, si vous en avez l'occasion, cette scène dans l'épisode de la série avec Jean Richard, un régal!!), et elle se termine de façon dramatique, par l'arrestation de l'amant de Mme Boursicault.
En même temps, le mode de narration adopte un style qu'on pourrait dire "en boucle": les mêmes événements sont racontés plusieurs fois, de façon à amener chaque fois des éléments nouveaux, pour élargir le cercle de l'enquête, de sorte que Maigret, en poussant de plus en plus son investigation, en arrive à l'appartement des Boursicault: au chapitre 1, Maigret, après sa visite à l'hôpital, se remémore le début de l'affaire Paulus et le pourquoi de la présence de Janvier devant le meublé; puis il demande à Mlle Clément de raconter le moment de l'attentat contre Janvier. Au chapitre 4, Maigret va lui-même questionner les témoins, puis fait un résumé de la reconstitution. Au chapitre 5, Maigret va demander sa déposition à Mme Keller, la concierge des Boursicault, au chapitre 6, il questionne Mme Boursicault, et le dernier chapitre verra le meurtrier raconter lui-même son acte.
6. Le sandwich et le pot de cuivre, ou: les objets qui parlent
Il arrive souvent à Simenon de donner à un objet un rôle important dans une intrigue (qu'on se rappelle le chapeau de Gloria Lotti dans MME, les souliers jaunes dans BAN, les billes dans CLO, etc.), mais avec ceci de spécifique que le rôle de ces objets n'est jamais explicité directement, mais suggéré. Je veux dire par là que, par exemple dans le cas qui nous occupe, Simenon n'écrit pas, par exemple: "le sandwich mangé par Mlle Clément était en réalité destiné à Paulus", mais il nous décrit la scène dans la cuisine, puis lorsque Maigret a découvert Paulus, il écrit "Maigret sourit en pensant à l'énorme sandwich qu'il l'avait forcée à dévorer à deux heures et demie du matin, alors qu'elle n'avait pas faim." De même pour le pot de cuivre: "On voyait maintenant un pot de cuivre qui contenait une plante verte. Maigret avait la certitude que, la veille au soir, ce pot n'était pas à la même place". Puis Maigret monte chez Mme Boursicault et déplace le pot de cuivre. Nul besoin de dire à Mme Boursicault: "J'ai deviné que ce pot était un signal". Son geste a suffi pour que celle-ci comprenne que le commissaire a deviné…
7. La famille de Mme Maigret
Nous apprenons au chapitre 1 que Mme Maigret est au chevet de sa sœur Hortense, que l'on va opérer. Cela m'a rappelé le joli texte écrit par Steve il y a …un certain temps! Et cela m'a donné l'envie de traiter à nouveau le sujet. J'ai repris les informations collectées par Steve dans les romans, j'en ai ajouté quelques autres, et, après les avoir manipulées dans tous les sens, j'ai essayé de les agencer et de les regrouper selon une certaine logique. Voici le résultat de ce que je vous prie de ne considérer que comme un simple jeu de l'esprit, destiné à se donner l'occasion et le plaisir de parcourir, une fois de plus, le corpus des Maigret …
- Dans PHO, Mme Maigret a une belle-sœur en Alsace qui fait de la prunelle; Mme Maigret y passe des vacances dans GUI (près de Colmar). Dans OMB, la belle-sœur est arrivée d'Alsace avec la mirabelle et son mari André, qui dirige une briqueterie. Dans AMI, le beau-frère et la belle-sœur Mouthon sont arrivés de la gare de l'Est et passent quelques jours chez les Maigret. Apparemment, ils n'ont pas d'enfants. Dans MEU, Mme Maigret est en Alsace auprès de sa sœur opérée; Hortense.
- Dans GAI; les Maigret reçoivent une carte de la sœur qui va avoir un nouvel enfant, et dans FOU, la belle-sœur en Alsace accouche d'une fille, elle a eu trois enfants en quatre ans. Dans MAI, on voit apparaître Philippe Lauer, inspecteur de police, né en Alsace, il vient des Vosges, sa mère fait des liqueurs à la maison; la belle-sœur arrive d'Alsace; son mari Emile travaille dans un bureau; à la fin, Philippe rentre au pays et il va peut-être se marier (son futur beau-père dirige une usine à gaz). Dans FEL, Elise est venue d'Epinal (Vosges) avec son mari et ses enfants. Dans mal, il est fait mention d'un neveu de Maigret, prénommé Daniel, qui a une femme et une fille; et qui travaille à Police-Secours. Celui-ci pourrait être le frère de Philippe, et, dans ce cas, le bébé annoncé dans la carte de GAI pourrait être soit Philippe, soit Daniel. Dans MOR; la nièce de Mme Maigret s'appelle Aline (peut-être le bébé né dans FOU ?).
- Dans AMU; la belle-sœur habite Colmar avec son mari Charles et ses enfants; dans CLO, la sœur de Mme Maigret habite Mulhouse, son mari est dans les Ponts et Chaussées, elle s'appelle Florence, et elle a des enfants. Rien n'interdit de penser qu'ils aient déménagé de Colmar à Mulhouse…Dans arr, on découvre un autre neveu, Paul Vinchon, inspecteur à la frontière belge. Serait-ce le fils de Florence ?
- Dans ber, il y a encore un autre neveu, Jérôme Lacroix, inspecteur à la PJ, qui a une femme et un fils. Dans hom, la sœur de Mme Maigret est venue d'Orléans (serait-ce la mère de Jérôme?). Enfin, dans amo, Mme Maigret est allée chez sa sœur qui habite Paris. Dans MOR, la sœur est invitée à dîner, elle est apparemment seule, elle s'appelle Odette. Dans CON, les Maigret n'ont pas de famille à Paris (Odette a-t-elle déménagé ? et si oui, habite-t-elle à Orléans?)
En résumé, on pourrait imaginer la situation suivante: Mme Maigret aurait quatre sœurs:
- Elise, qui habite Epinal, qui est mariée à Emile Lauer, et qui a trois enfants: Philippe, Daniel et Aline
- Hortense, qui habite en Alsace, qui est mariée à André Mouthon, et qui n'a pas d'enfants
-Florence, qui habite Colmar puis Mulhouse, qui est mariée à Charles Vinchon, et qui a plusieurs enfants, dont Paul, inspecteur à la frontière belge
-Odette Lacroix, qui a habité Paris puis Orléans, qui est probablement veuve, et qui a un fils, Jérôme
Que pensez-vous de mon raisonnement ?
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