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1. France-USA: 1 à 0
Un roman un peu particulier dans le cycle des Maigret que ce roman-ci. S'il est bien situé à Paris comme l'était les deux précédents (MEU et GRA), il montre cependant l'intrusion des gangsters américains dans le contexte français. Depuis qu'il est installé en Amérique, Simenon a écrit de nombres Maigret (en fait, tous ceux parus aux Presses de la Cité depuis NEW), mais il n'y a que dans NEW et CHE que Simenon a fait allusion aux rapports de Maigret avec les USA. C'est tout à coup comme si l'auteur éprouvait le besoin de mettre en rapport des éléments de vie aux USA et la vie de Maigret en France, et de la confrontation de deux mondes naît un combat dont les péripéties sont savoureuses pour le lecteur, qui ne doute pas que le vainqueur sera forcément …français. S'il est souvent mentionné dans le roman que les gangsters américains sont "forts", qu'ils ont –du moins en apparence – une certaine supériorité sur les policiers français, c'est tout de même Maigret qui, aidé à la fois par sa connaissance du terrain (après tout, il est "sur son territoire" dans la ville parisienne, et une bonne part de son irritation dans l'histoire vient du fait qu'il n'accepte pas l'intrusion des gangsters américains, qui se comportent "comme s'ils étaient chez eux", sans aucune gêne; mais Maigret connaît quand même mieux la ville –sa ville – qu'eux, ce qui lui permettra de les suivre à la trace et de finir par les localiser), et à la fois par sa capacité à se mettre dans la peau des autres (ce qui va le conduire, paradoxalement, à se comporter de la même façon que ceux qu'il pourchasse, et à les arrêter en utilisant la "méthode américaine" des films de gangsters), c'est Maigret, disions-nous, qui va gagner la partie: "Il leur avait quand même montré…Parfaitement!" que c'est lui le plus fort !
2. Comme au cinéma…
 D'un point de vue stylistique, Simenon utilise plusieurs procédés pour rendre l'atmosphère "film de gangsters" qui baigne le roman: description physique de Cicero et Cinaglia, description du bar chez Pozzo, allusions aux "méthodes américaines" racontées par Pozzo et par Luigi, utilisation de mots d'argot pour donner l'ambiance, et le récit des trois attaques: celle contre Lognon, celle contre Maigret rue Grange-Batelière, et enfin l'arrestation mouvementée des tueurs au "Bon-Vivant".
3. Tragi-comique
Le roman s'ouvre sur la visite de Maigret à Mme Lognon, qui apparaît comme un personnage tragi-comique, à la fois pitoyable et risible: on a plus envie de rire que de frémir quand elle raconte la visite des gangsters. Cet aspect tragi-comique se retrouvera plusieurs fois au cours du roman, par exemple quand Simenon décrit l'allure de Lognon blessé: Maigret ne peut s'empêcher de sourire en voyant le visage de Lognon dont l'œil tuméfié voisine avec son nez recouvert de sparadrap. Ou encore dans le chapitre 4, qui alterne entre la visite de Maigret chez Luigi, qui lui explique les méthodes américaines, et qui devrait rendre un son menaçant, et la visite de Maigret chez Adrienne, dont les allures et le franc-parler rendent un son plus léger. Et enfin, un troisième exemple serait celui où Maigret retrouve Baron chez lui, et le récit de celui-ci, qui raconte des événements plutôt dramatiques, contraste avec la description de l'état de l'inspecteur après sa "gueule de bois".
Si vous en avez l'occasion, je vous conseille de voir l'épisode tiré du roman dans la série avec Jean Richard: l'aspect tragi-comique en est particulièrement bien rendu.
4. Réminiscences et allusions
Recensons ici quelques éléments qui nous rappellent d'autres romans (un petit jeu auquel, vous l'aurez remarqué, je me livre toujours avec plaisir !):
- Bill Larner, le spécialiste du vol à l'américaine: cette technique est rapportée plusieurs fois par Simenon dans les Maigret. On en trouvera notamment une description dans JEU (c'est le "métier" de Julius Van Cram)
- le rendez-vous de Maigret avec Luigi à la Coupole: le célèbre bar du boulevard de Montparnasse est un lieu principal de l'action dans TET
- Helen Donahue, l'Américaine qui a recueilli les gangsters, me fait penser à Rosalie Bourdon qui recueille la bande de Fernand dans PAR
Enfin, permettez-moi d'apporter quelques informations supplémentaires à propos de deux détails qui apparaissent dans le texte:
Edouard Belin et son bélinographe |
- au chapitre 4, le bélinographe: il a été inventé en 1907 par Edouard Belin (1876- 1963). Cette invention permet la transmission à distance de texte, de document, et surtout de photographie ; elle sera très utilisée par les reporters de presse jusque dans les années 1960-1970. Il s'agit de transmettre l'information sur une ligne télégraphique, téléphonique, puis dès 1920 sur une liaison radio. Le document est placé sur un cylindre mobile ; il est analysé ligne par ligne, par une cellule photoélectrique qui se déplace sur la génératrice du tambour en rotation ; les niveaux de gris sont transformés en fréquences (aiguë pour le blanc, grave pour le noir) et transmis en ligne ; à l'autre extrémité un système synchronisé, avec un cylindre identique dans une chambre noire, et une petite ampoule qui marque un papier photographique, permet de restituer le document. L'envoi d'une photographie noir et blanc de 13x18 cm dure environ 12 minutes.
 - au chapitre 8, Harry Pills porte "un nom de chanteur": le chanteur auquel il est fait allusion est Jacques Pills (1910-1970). De son vrai nom René Ducos, il débuta au music-hall en participant à des revues au Casino de Paris, comme boy aux côtés de Mistinguett. Il forma avec Georges Tabet un duo dans les années 1930 (un de leurs succès fut "Couchés dans le foin", la chanson de Jean Nohain et Mireille). Pills et Tabet se séparent en 1939. Jacques Pills continue une carrière en solo. Marié à la chanteuse Lucienne Boyer, il enregistre des chansons de Bruno Coquatrix. Lors d'une tournée en Amérique, il rencontre Edith Piaf, avec laquelle il se marie en 1952. Il lui écrit une chanson "Je t'ai dans la peau", dont la musique est composée par le pianiste de Jacques Pills, Gilbert Bécaud. Jacques Pills et Edith Piaf se produisent successivement sur les mêmes scènes, Moulin Rouge en 1954 ou Olympia en 1955. Après leur divorce en 1957, Jacques Pills ne renoue plus avec le succès de ses débuts. De 1967 à sa mort en septembre 1970, il dirige le cours de music-hall de l'Olympia créé par Bruno Coquatrix.
5. Petite image poétique en prime
J'aimerais terminer ce petit texte par une citation extraite du roman, à la fois pour signaler le talent de Simenon pour décrire poétiquement une atmosphère, et à la fois pour mettre en avant le contraste de cette image avec le contexte de l'action, puisque cette description précède l'arrestation plutôt "musclée" menée par Maigret et ses hommes face aux gangsters. Il s'agit d'un extrait du chapitre 8:
"Un vent assez fort, très froid, s'était levé, qui donnait un curieux caractère à cette nuit-là. Au ciel, en effet, on voyait deux couches distinctes de nuages. Ceux d'en bas, épais et sombres, qui couraient très vite avec le vent, rendaient le plus souvent l'obscurité complète. Mais parfois une déchirure se produisait, et on découvrait alors, comme par une crevasse entre deux rochers, un paysage lunaire où, très haut, des nuages moutonneux et scintillants restaient immobiles."
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