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1. Où il est question de Maigret, de Lognon et des jeunes filles....
Ce roman est l'un de mes préférés dans le cycle des Maigret, pour plusieurs raisons: d'abord, il est caractéristique, dans le sens où Simenon y dépeint le "petit monde de Paris", avec son cortège de personnages plus ou moins pittoresques. Ensuite, comme l'a écrit Steve, il nous montre Maigret à l'œuvre dans sa façon empathique de mener une enquête. Ce n'est pas par de brillantes déductions logiques que le commissaire découvre la vérité, mais c'est parce qu'il a appris à connaître Louise, de l'intérieur pourrait-on dire: par son extraordinaire faculté à se "mettre dans la peau" des autres, il a réussi à comprendre que le comportement que la jeune fille a soi-disant eu dans le bar d'Albert ne correspondait pas du tout à ce qu'était Louise.
De plus, ce roman fait partie de ceux qui voient Maigret aux prises avec des jeunes filles, et c'est un de aspects les plus intéressants des enquêtes du commissaire que ce rapport qu'il établit avec de jeunes êtres féminins: dans le long cortège de jeunes filles ou jeunes femmes rencontrées par le commissaire, on citera bien sûr Félicie (FEL), Cécile (CEC), Arlette (PIC), Berthe et Emma (SIG), une autre Emma (JAU), Else (NUI), Anna (FLA), Julie (POR), Céline (eto), etc. On renverra ici une fois de plus au texte de Robert Jouanny. Notons aussi ce détail significatif, et plus ou moins sorti de l'inconscient de l'auteur: avez-vous remarqué que nombres de jeunes filles ou jeunes femmes avec lesquelles Maigret entretient un rapport privilégié ont pour prénom Louise ? Citons Louise Sabati (PEU), Louise Fillon (TRO) et Louise Laboine. Le fait est d'autant plus significatif que Mme Maigret s'appelle, elle aussi, Louise...
Enfin, ce roman me plait aussi parce que l'adaptation qui en a été faite dans la série télévisée avec Jean Richard est l'une des plus réussies, et l'acteur a su très bien rendre ce rapport "intime" qui s'établit entre le commissaire et la victime.
C'est vrai que ce roman évoque Maigret et son mort par bien des aspects, mais il me fait penser aussi à Maigret au Picratt's, dans le sens où là aussi, c'est un rapport très fort qui s'établit entre Maigret et Arlette. Par petites touches, Simenon pousse au rapprochement entre les deux filles, même s'il y a de grandes différences entre leurs vies: par exemple, le cadavre de Louise a un pied déchaussé, et on voit "les doigts de pied à travers le bas de soie"; chez Arlette, la même image: "un pied déchaussé, dont on distinguait les orteils à travers un bas de soie". Dans les deux histoires aussi, on retrouve Maigret aux prises avec Lognon, qui n'a pas du tout la même attitude que le commissaire face aux victimes: Lognon réagit de façon "professionnelle", suivant la piste de Louise comme doit le faire un policier, mais sans avoir recours à l'intuition qui est la force de Maigret et qui fait finalement triompher le commissaire: "Techniquement, [Lognon] n'avait commis aucune faute, et aucun cours de police n'apprend à se mettre dans la peau d'une jeune fille" (chapitre 9), et pourtant ! Il n'y a que cette force d'empathie qui permettra à Maigret de découvrir la vérité...
2. Où l'on découvre Police-Secours et les Sommiers...
Je m'en voudrais de ne pas répondre aux interrogations de Steve à propos de Police Secours et de la soupe à l'oignon... Je parlerai de la soupe plus bas, et pour le moment nous allons visiter Police Secours. En fait, la mention de ce local n'intervient pas avant la nouvelle L'Etoile-du-Nord, rédigée vers 1937-38. On peut sans doute expliquer cela par le fait que Simenon n'a vraiment "découvert" ce local que dans ces années 1930 où Xavier Guichard l'invite à découvrir les coulisses de la police, découverte que Simenon relatera dans les textes parus en 1934 dans "Paris-Soir". En 1937, il fera paraître une autre série de textes, intitulée "Police-Secours ou Les nouveaux mystères de Paris", dans lesquels il décrit justement le local de Police-Secours et les activités qui s'y déroulent. Ces deux séries de textes ont été recueillies dans le volume "Simenon, mes apprentissages", paru aux éditions Omnibus. Voici quelques extraits de ces textes:
"Dans la grande pièce que ferme une porte de fer, mais dont les deux fenêtres sont ouvertes sur la nuit, ils sont quatre, quatre fonctionnaires paisibles, et deux d'entre eux ont revêtu une blouse grise [...] A gauche, se dresse un énorme meuble qui ressemble à un central téléphonique et où des centaines de petites lampes sont prêtes à s'allumer. A droite, c'est un émetteur télégraphique qui va fonctionner d'un instant à l'autre. Enfin, au dessus [...] nous entendons les pas du "solitaire", un cinquième fonctionnaire qui, lui, est tout seul, attendant devant ses appareils de lancer quelque appel par radio. [...] Justement, une lampe, grosse comme une pastille, vient de s'allumer sur le plan de Paris appliqué au mur. C'est la lampe du XIIIe arrondissement et son clignotement signifie que le car de Police-Secours de cet arrondissement vient de sortir. [...] Déjà l'opérateur a saisi le téléphone qui le met en relation directe avec le poste principal du XIIIe. [...] Le poste, là-bas, place d'Italie, ne sait pas encore. C'est un de ses agents qui a brisé la glace de l'avertisseur de la rue de Tolbiac, demandant ainsi du renfort. [...] Je suis à nouveau dans cette vaste pièce de la Préfecture de Police où des centaines de disques éteints ou lumineux sont autant de témoins des drames de Paris.[...] Je suis pour la dernière fois au cœur de ce réseau de fils qui transcrivent au tableau lumineux du bureau central tous les faits divers de Paris. Il fait nuit. Nous sommes cinq au milieu des appareils qui fonctionnent par intermittence."
Comme dit plus haut, il est fait mention de ce local dans eto, où c'est un appel de l'inspecteur de garde à Police-Secours qui va déclencher l'enquête de Maigret. On trouve la mention de Police-Secours dans plusieurs romans, soit que Maigret en reçoive un appel, soit qu'il y téléphone lui-même pour savoir si quelque chose s'est passé à Paris. Une description plus précise du local est faite dans trois romans: c'est ainsi que Signé Picpus s'ouvre dans le local de Police-Secours: "Cinq heures moins trois. Une pastille blanche s'éclaire dans l'immense plan de Paris qui couvre tout un pan de mur. Un employé dépose son sandwich, enfonce une fiche dans un des mille trous d'un standard téléphonique." Plus loin, le local est décrit comme une "pièce qui est comme le cerveau de Police-Secours." C'est là que Maigret est venu attendre l'annonce d'un hypothétique crime sur une voyante...
Un autre roman commence à Police-Secours, ou, pour être plus exact, il s'agit d'une nouvelle: Maigret et l'inspecteur Malgracieux. Maigret, qui "s'ennuyait, tout seul dans son bureau", à attendre un coup de téléphone important, a traversé la rue: "Il faisait bon, un peu lourd, dans la vaste salle de Police-Secours, où Maigret était venu se réfugier." Il y retrouve son neveu Daniel, avec qui il échange des nouvelles de la famille. Mais "impossible de finir une phrase un peu longue: invariablement, une des petites pastilles s'éclairait dans l'immense plan de Paris qui s'étalait sur tout un pan de mur." Suit ensuite dans le texte une longue explication sur le rapport de Maigret avec ce local: "Maigret avait toujours aimé cette immense salle, calme et nette comme un laboratoire, inconnue de la plupart des Parisiens, et qui était pourtant le cœur même de Paris. A tous les carrefours de la ville, il existe des appareils peints en rouge, avec une glace qu'il suffit de briser pour être automatiquement en rapport téléphonique avec le poste de police du quartier en même temps qu'avec le poste central. Quelqu'un appelle-t-il au secours pour une raison ou pour une autre ? Aussitôt, une des pastilles s'allume sur le plan monumental. Et l'homme de garde entend l'appel au même instant que le brigadier du poste de police le plus proche. En bas, dans la cour obscure et calme de la Préfecture, il y a deux cars pleins d'agents prêts à s'élancer dans les cas graves. Dans soixante postes de police, d'autres cars attendent, ainsi que des agents cyclistes. [...] Toute la journée, toute la nuit, la vie dramatique de la capitale vient ainsi s'inscrire en petites lumières sur un mur; aucun car, aucune patrouille ne sort d'un des commissariats sans que la raison de son déplacement soit signalée au centre. Maigret a toujours prétendu que les jeunes inspecteurs devraient être tenus de faire un stage d'un an au moins dans cette salle afin d'y apprendre la géographie criminelle de la capitale, et lui-même, à ses moments perdus, vient volontiers y passer une heure ou deux." Sur le rapport de Maigret avec ce local, on pourra lire le texte de Modenesi, qui fait référence à cette nouvelle. C'est justement le bris de la vitre d'un appareil de secours qui est à l'origine de l'enquête qui démarre pour Maigret...
On retrouve Police-Secours dans Les Mémoires de Maigret, au chapitre 7: "Onze heures du soir. Un coup de téléphone du centre de Police-Secours, en face, dans les bâtiments de la police municipale, où tous les appels sont centralisés et viennent s'inscrire sur un tableau lumineux qui occupe la largeur d'un mur."
Enfin, c'est dans une nouvelle hors du cycle des Maigret, que l'action du récit est basée sur le central de Police-Secours: il s'agit de Sept petites croix dans un carnet. L'agent Lecoeur, qui est de garde cette nuit-là, a pour habitude de tracer dans un carnet des petites croix, dans les colonnes correspondant au genre d'appel reçu: rixes entre ivrognes, suicides, vols de voitures, etc.
Lecoeur travaille "devant son standard téléphonique aux centaines de fiches": "Une lumière grande comme un cachet d'aspirine, s'alluma sur un des murs. [...] Un gigantesque plan de Paris était peint sur le mur, en face de lui, et les petites lampes qui s'y allumaient représentaient les postes de police. Dès qu'un de ceux-ci était alerté pour une raison quelconque, l'ampoule s'éclairait, Lecoeur poussait sa fiche." On apprend encore que le local a de "grandes fenêtres sans rideaux", qu'il est de "couleur jaunâtre". L'action va démarrer lorsque la glace d'une borne est brisée, sans qu'on n'en sache d'abord la raison. Puis, ce seront six autres bornes qui seront brisées, jusqu'à ce que Lecoeur comprenne que quelqu'un appelle au secours: on découvrira qu'il s'agit d'un jeune garçon qui est sur la trace d'un tueur en série...Je n'en dirai pas plus, à vous lecteurs de vous plonger dans cette très jolie nouvelle, qui a d'ailleurs fait l'objet d'un épisode dans la série télévisée avec Bruno Crémer...
Puisque nous voilà dans la visite de locaux de la police, vous aurez vu qu'il est aussi fait mention, dans Maigret et la jeune morte, du local des Sommiers, où "sur des kilomètres de rayonnages, s'alignaient les dossiers de tous ceux qui ont eu des démêlés avec la justice." (chapitre 6). J'ai donc décidé de vous emmener faire un tour dans cette pièce, et de vous la montrer telle qu'elle est décrite dans le corpus. La salle des Sommiers se trouve "sous les combles du Palais de Justice" (amo), à côté du laboratoire de l'Identité judiciaire, séparée de celui-ci par "un escalier en colimaçon" (ibid.), "mal éclairé, qui ressemblait à quelque escalier dérobé de château" (MME). Si vous le voulez bien, nous réserverons notre visite au laboratoire de l'Identité, le fief de Moers, à un autre article, et nous en resterons pour aujourd'hui aux Sommiers. Les employés y sont vêtus de longues blouses grises, et l'un deux est "chenu [et] suce des bonbons à la violette." (AMI). Ils travaillent sur plus de "quatre-vingt mille" fiches (PRO), contenues dans "des armoires de fer" (PRO), et portant les empreintes de tous ceux qui ont passé par le service d'anthropométrie. Maigret fait appel à ces fichiers dans de nombreux romans, qui sont, à part ceux déjà cités, MME, MOR, BAN, CHA, PAR, FAN, ENF et IND.
3. Où l'on passe de la soupe à l'oignon au Pernod...
Pour répondre à la seconde question de Steve, il n'est question de soupe à l'oignon mangée par Maigret que dans un seul autre roman du corpus: c'est dans Signé Picpus que Maigret partage avec Le Cloaguen-Picard une soupe à l'oignon gratinée, avant de déguster une plantureuse choucroute garnie (chapitre 9). Je n'ai pas trouvé trace d'autres mentions de soupe à l'oignon: Steve avait donc (presque) raison !
Puisque nous voici aux allusions gastronomiques, vous aurez remarqué que Maigret, dans ce roman de la jeune morte, déguste à plusieurs reprises du Pernod, souvent synonyme pour lui du midi ou de la chaleur de l'été: s'il commande "machinalement" au chapitre 4, un Pernod, n'est-ce pas parce qu'il vient d'évoquer le passé de Louise à Nice ? Ensuite, s'il reprend du Pernod aux chapitre 7 et 8, c'est qu'il sacrifie à sa "manie" de mener une enquête avec un alcool déterminé: "Si je commence une de ces enquêtes au vouvray, par exemple, parce que je me trouve dans un bistrot dont c'est la spécialité, j'ai tendance à la continuer au vouvray..." (VIC). D'après Jacques Sacré, dans son étude Bon appétit, commissaire Maigret, parue aux éditions du Céfal, le pastis est l'apéritif le plus consommé par Maigret: "Le premier des apéritifs, celui de l'amitié virile, celui de la convivialité souriante et du clin d'œil aux vacances est sans conteste le pastis (35% des liqueurs et apéritifs [cités]). Détail amusant, Maigret ne nous a jamais dit s'il le buvait sec: il nous a privés de la description du liquide ambré devenant opalin par l'adjonction d'une eau bien fraîche. Quand il en parle, il cite le pastis, le pernod, l'anis, la boisson anisée." Voici la liste des romans dans lesquels Maigret savoure la boisson opaline: JAU (rôle important de la boisson empoisonnée par Emma), GUI, LIB, MAI; ceu, MAJ; AMI, GRA, REV, PEU, ECO, MIN, COL; HES, IND et CHA.
4. Où il est question de chronologie, et de reconstitution de la vie d'une jeune fille...
"Les vides, maintenant, étaient presque tous remplis. Il devenait possible de reconstituer l'histoire de la jeune fille depuis le moment où elle avait quitté sa mère, à Nice, jusqu'à la nuit où elle avait retrouvé Jeanine au Roméo. [...] Il ne restait à reconstituer que son emploi du temps pendant à peu près deux heures la dernière nuit." Et si nous essayions de "jouer au commissaire" et d'établir cet emploi du temps ? En relisant tout le roman, et en rassemblant les indices éparpillés dans le texte, je me suis amusée à établir cette chronologie:
* à 16 ans, Louise part à Paris, elle rencontre Jeanine dans le train, celle-ci la fait loger en cachette chez Mlle Poré, où elle reste environ 6 mois
* chassée de là, elle retrouve Jeanine rue de Ponthieu, et les jeunes filles partagent un appartement pendant environ deux ans
* 6 mois avant sa mort, soit vers octobre, Louise quitte la rue de Ponthieu et s'installe dans un meublé rue d'Aboukir; pendant l'hiver, elle travaille pour un magasin, dans un rayon de soldes installé sur le trottoir
* début janvier, elle prend une chambre chez Mme Crêmieux, rue de Clichy
* en février, elle reçoit un coup de téléphone, passe la nuit dehors et ne rentre qu'au matin; où est-elle allée ? On ne le saura pas, car ce n'est pas cette fois-là qu'elle se rend pour la première fois chez Mlle Irène; si c'est aussi en février qu'elle loue la robe pour essayer d'entrer au Maxim's, ce n'est pas le même soir; de qui était le coup de téléphone ? de sa mère ? de Jeanine ? Je n'ai pas trouvé de réponse claire à la question...
* En mars, un dimanche, Mme Crêmieux la met à la porte; le lundi, à neuf heures du soir, elle se rend chez Mlle Irène pour louer une robe; elle s'arrête dans un bar rue Caumartin, où elle essaie d'appeler quelqu'un au téléphone jusqu'à minuit (probablement Jeanine au Roméo); elle y boit aussi trois grogs; à minuit, elle se rend au Roméo, où elle trouve Jeanine, qui lui parle du contenu de la lettre; elle traverse ensuite la ville en prenant le boulevard Haussmann, puis le faubourg Saint-Honoré, en direction des Champs-Elysées. Vers une heure du matin, elle est arrivée au Pickwick's-Bar, rue de l'Etoile. Un peu avant deux heures, elle est attaquée par le complice d'Albert, qui dépose son corps place Vintimille, où on le découvre vers trois heures du matin...
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