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1. Découverte d'un nouveau milieu
"A d'autres moments, on aurait pu lui prêter d'autres mobiles, se demander s'il ne prenait pas un plaisir plus ou moins pervers à mettre la maison sens dessus dessous. Il leur était rarement donné de travailler dans un intérieur comme celui-là, où tout était paisible et harmonieux […] où, après des heures de recherches malignes, on n'avait pas relevé un seul détail équivoque." (chapitre 6)
C'est une constante à relever dans le cycle des Maigret que le commissaire a l'occasion de pénétrer dans des milieux qui lui seraient normalement fermés, qu'il peut avoir accès à certaines couches sociales par le biais de l'enquête qu'il doit y mener. On connaît l'ambition de Simenon de connaître l'Homme sous toutes ses formes et dans toutes les conditions, afin de découvrir, sous le "vernis" de la surface sociale, l'"homme nu". On se rappellera également que Simenon avait imaginé, dans ses premiers romans populaires, le personnage de Jarry, qui pouvait endosser toutes les personnalités. Cf. ce texte souvent cité: "j'avais commencé à dessiner un personnage nommé Jarry [dont la] seule ambition était de vivre un certain nombre de vies. Parisien raffiné à Paris, pêcheur en sabots en Bretagne […] Et puis Maigret est venu qui l'a supplanté et je m'aperçois que Maigret est une transposition de Jarry: lui aussi vit un grand nombre de vies. Mais c'est la vie des autres à qui, pendant un moment, il se substitue."
De par son rôle de policier, Maigret a par définition la faculté de rencontrer des personnages de couches sociales fort diverses, et c'est sans doute cette idée qui séduisait Simenon lorsqu'il a choisi un métier pour son personnage. Voir à ce propos cet extrait de "Maigret voyage": "- Un policier, le policier idéal, devrait se sentir à son aise dans tous les milieux… C'était Maigret qui avait dit cela un jour, et toute sa vie il s'était efforcé d'oublier les différences de surface qui existent entre les hommes, de gratter le vernis pour découvrir, sous les apparences diverses, l'homme tout nu."
On a, dans "Maigret et la Grande Perche", une illustration particulièrement frappante de ce parcours du commissaire à travers les couches sociales. Une ancienne connaissance du commissaire, une fille publique avec laquelle il a eu maille à partir autrefois, vient le trouver pour lui dire que son mari, un cambrioleur spécialisé dans les coffres-forts, a découvert un cadavre de femme dans une maison cossue de Neuilly. Cela va donner à Maigret l'occasion à la fois de sillonner la capitale selon la "géographie personnelle" que l'auteur Simenon a dépeinte de Paris, géographie qui est aussi fonction de l'appartenance sociale de ses habitants ("Selon le commissaire, il existe une correspondance nécessaire entre les quartiers, et donc la rue, où habite un personnage et son status social." Marco Modenesi, in "Rues, ruelles, impasses et boulevards: Maigret et l'espace parisien"), et à la fois de pénétrer dans un milieu de bourgeoisie fortunée dans lequel il se sent souvent peu à l'aise. Comme on le sait, il a gardé de son enfance de fils de régisseur de château un certain "respect" vis-à-vis des personnes des classes sociales élevées, un respect qu'on peut soupçonner mêlé d'un rien d'envie ou en tout cas d'un certain agacement. Et l'on pourrait aller jusqu'à dire qu'il éprouve un certain plaisir à "faire craquer le vernis de respectabilité", comme le dit Maigret dans MEM, des personnages de ces couches sociales élevées. Les exemples abondent dans le corpus, mais nous nous contenterons de relever que cette intrusion, un rien jubilatoire, de ce commissaire qui appartient lui-même à la classe moyenne, dans le monde fermé des classes sociales élevées, est non seulement une constance dans le corpus, mais une "habitude" que Maigret a contractée dès ses débuts dans la police: on en voudra pour preuve l'affaire Gendreau-Balthazar dans "La première enquête de Maigret".
Dans "Maigret et la Grande Perche", c'est au milieu de la "bonne bourgeoisie" fortunée que Maigret va "s'attaquer", ce milieu où domine, selon Maigret-Simenon, le culte de l'argent et de la fortune, et où on est prêt à tout pour conserver cette fortune. Ce thème apparaît dans plusieurs romans du cycle des Maigret, et dans d'autres romans hors cycle.
Ce qui est intéressant ici, c'est la manière qu'utilise le romancier pour faire pénétrer le commissaire dans ce milieu: si Maigret s'introduit dans la maison de Neuilly, c'est en quelque sorte par l'intermédiaire d'Ernestine, c'est-à-dire une fille qui se trouve à l'autre bout de l'échelle sociale. C'est l'occasion pour Simenon de peindre les contrastes entre deux mondes, symboliquement représentés par les quartiers où les personnages habitent. D'un côté, les hôtels particuliers de la rue de la Ferme, "paisible et provinciale", parallèle au boulevard Richard-Wallace, et de l'autre la place populeuse de Puteaux habitée par Eugénie, la femme de ménage des Serre. ("J'ai choisi un vaste appartement boulevard Richard-Wallace […] et je l'ai fait meubler d'une façon raffinée par un décorateur. […] lorsque je m'ennuyais, je franchissais le pont et je retrouvais Puteaux, son petit peuple" Simenon, in "Un homme comme un autre", dans "Mes Dictées"), ou encore le bistrot du quai de Jemmapes où habite Ernestine.
On notera, pour mémoire, que Maigret a enquêté dans un immeuble du boulevard Richard-Wallace dans REV, et qu'il a "traîné" le long du canal Saint-Martin, quai de Jemmapes et quai de Valmy, dans COR:
2. La "vieille dame indigne"
Ce milieu de bonne bourgeoisie avide et cupide est personnifié dans ce roman par Mme Serre, la mère du dentiste. Cette vieille dame, dont le premier abord est celui d'une femme élégante et digne, dont le maintien rappelle celui d'une religieuse, se révélera bientôt comme un personnage beaucoup plus pervers, une femme"égoïste" comme la qualifie sa belle-fille dans une de ses lettres, et Maigret finira par découvrir la vérité profonde de cette femme, une empoisonneuse qui n'aurait pas hésité à tuer son propre fils pour garder sa fortune.
Ce personnage m'a fait penser à celui de Valentine Besson dans "Maigret et la vieille dame", elle aussi une empoisonneuse qui a agi par cupidité.
3. Découpage temporel
Dans ce roman, Simenon accorde une grande importance au "timing" de l'enquête, et les indications temporelles abondent dans le texte, structurant l'action de façon très précise. Notons aussi que cette question de timing et de date aura son importance dans la découverte de la vérité par Maigret. Suivons ce "fil temporel" tout au long du roman:
| - chapitre 1: | - Ernestine raconte à Maigret le pourquoi de sa venue:
"Nous sommes jeudi. La nuit de mardi à mercredi, Alfred est parti pour faire un coup." |
| - chapitre 2: | - Maigret questionne le patron du restaurant rue de la Ferme à propos de Serre:
"Il me semble que je lui ai encore servi ses deux verres de rouge il y a deux ou trois jours.
– Deux ou trois ? […] C'était l'avant-veille, c'est-à-dire le mardi, quelques heures avant qu'Alfred Jussiaume découvrît un cadavre de femme dans la maison."
- Maigret questionne Mme Serre sur sa belle-fille:
"Elle est donc partie mardi ?"
- Maigret découvre le carreau remplacé dans le bureau de Serre:
"Il y a longtemps que ce carreau a été remplacé? questionna alors celui-ci. Ce fut la vieille qui répondit sans hésiter:
- Il y a quatre jours."
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| - chapitre 3: | - Maigret raconte à Ernestine sa visite aux Serre:
"-Un carreau a été récemment remplacé; il paraît qu'il a été cassé il y a quatre ou cinq jours, le soir de l'orage."
- Maigret demande à Janvier de se renseigner sur la femme de Serre:
"Elle aurait soi-disant quitté la maison de la rue de la Ferme mardi, entre huit et neuf heures du soir"
- Mme Serre vient rendre visite à Maigret au QdO:
"Quand le carreau a-t-il été brisé ?
– Je vous l'ai dit […]: lors de l'orage de la semaine dernière"
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| - chapitre 4: | |
| - chapitre 5: | - Maigret questionne la concierge de l'immeuble en face de chez les Serre:
"L'avez-vous vu cette semaine prendre sa voiture ?
– Il me semble que oui.
– Vous ne vous souvenez pas du jour ?
- […] c'était donc mardi"
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| - chapitre 6: | - Maigret fait entrer Serre dans son bureau au QdO:
"L'horloge, sur la cheminée, marquait quatre heures vingt-cinq. On était samedi."
- Maigret mène l'interrogatoire de Serre:
"-Vous continuez à soutenir que vous n'avez remplacé qu'une fois le carreau de votre bureau ?
– Le lendemain de l'orage.
– Voulez-vous que nous nous assurions auprès du service météorologique qu'il n'y a pas eu d'orage à Neuilly la nuit de mardi à mercredi ?
– C'est inutile. […] Je parle de l'orage de la semaine dernière. […]
– Quand vous êtes-vous servi pour la dernière fois de votre voiture ?
– Dimanche dernier."
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| - chapitre 7: | - Maigret continue l'interrogatoire:
"- Pourquoi avez-vous sorti votre voiture mardi soir ?
– Je ne l'ai pas sortie. […]
- Où étiez-vous, mardi vers minuit ?
– Dans mon lit.
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| - chapitre 8: | - Vacher vient de découvrir l'endroit où on a déchargé de la brique:
"Il n'y a qu'à Billancourt qu'une péniche a déchargé récemment de la brique.
– Quand?
– Lundi dernier. Elle est repartie mardi vers midi."
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4. Réminiscences
Comme vous l'avez sans doute remarqué, j'aime beaucoup "suivre à la trace" les thèmes d'un roman et les retrouver dans d'autres romans du corpus. Voici quelques éléments que j'ai récoltés:
- le roman s'ouvre dans le bureau de Maigret, où celui-ci suit le trajet d'une guêpe qui est entrée par la fenêtre et tourne en rond au plafond de la pièce. Maigret s'amusera au même jeu avec une mouche dans ENF
- l'affaire du portefeuille volé par Lulu, la copine d'Ernestine, trouve un écho dans l'histoire de Thérèse, la fille de salle de Paumelle dans ECO
- Alfred, le voleur "silencieux" ("Il n'y en a pas un comme Alfred à Paris pour pénétrer sans bruit dans une maison habitée et pour y travailler sans seulement éveiller le chat") nous rappelle Grégoire Brau, dit le Chanoine, cambrioleur dans TEM, et aussi Honoré Cuendet dans PAR
- Eugénie fait partie de ce long cortège de femmes de ménage d'un certain âge, que Maigret a souvent croisées dans sa carrière: parmi celles-ci, Désirée Brault dans TRO, ou Mme Bodin dans NAH.
5. A touch of humor…
Comme d'habitude, je ne résiste pas au plaisir de signaler les touches d'humour de Simenon, dont voici trois exemples:
6. Un combat de poids lourds
Ce qui donne toute sa saveur à ce roman, c'est le combat engagé entre Maigret et Guillaume Serre, deux hommes d'allure physique proche, et dont l'affrontement ressemble à un combat de poids lourds sur un ring. C'est Simenon lui-même, par sa façon de décrire Serre, qui accentue ce côté "titanesque" du duel entre les deux hommes. Voyons, en parcourant le texte, à quel point les mots utilisés pour décrire Serre pourraient être les mêmes que ceux que l'auteur emploie pour décrire le commissaire:
- chapitre 2: "un homme, en effet plus grand, plus large et plus lourd que le commissaire"; "il parlait sans hâte, en les couvant l'un après l'autre d'un regard lourd et lent"
- chapitre 4: "On aurait dit que Maigret imitait malgré lui le dentiste. Il avait le même air sombre et lourd."
- chapitre 5: "la lourde silhouette de Guillaume Serre"
- chapitre 6: "Etait-ce devenu une affaire personnelle entre lui et Guillaume Serre ? Plus exactement: est-ce que les événements se seraient déroulés de la même manière, Maigret aurait-il pris la même décision, au même moment, si l'homme de la rue de la Ferme n'avait été plus lourd que lui physiquement et moralement ? Il semblait, dès le début, impatient de se mesurer avec lui." et plus loin: "Ce n'étaient que les premières passes. Deux poids lourds étaient en train de s'observer, de se mesurer de l'œil, de se tâter, dans le bureau qui devenait une sorte de ring"
- chapitre 7: "Ils se regardèrent en silence, aucun des deux ne voulant baisser les yeux."
- chapitre 8: "Quand [Maigret] revint, il avait la pesante démarche de Guillaume Serre et son regard buté."
Cette rivalité prend des détails matériels à la fois comiques et dérisoires pour se manifester: détail vestimentaire: "[Maigret] se demanda quelle tête il aurait avec un panama. Après quoi il sourit drôlement à l'idée que c'était en quelque sorte une lutte de poids lourds qui s'engageait." (chapitre 4), ou habitude de fumer: "Serre venait d'allumer un de ses longs cigares et murmura non sans insolence: - Vous permettez ? Maigret hésita à répondre que non, haussa les épaules." (chapitre 6).
Mais Simenon emploie aussi d'autres termes qui servent à souligner la différence entre les deux hommes, et qui tendent à expliquer pourquoi c'est Maigret qui va gagner le combat: ainsi, si Maigret a souvent été décrit comme "massif", Serre lui, malgré son poids, a un corps "mou", reste penaud devant sa mère, comme le petit garçon qu'il n'a jamais cessé d'être devant elle, ne boit qu'en cachette (alors que Maigret ne se gêne pas pour absorber force alcool! ), et finalement, si l'on me permet d'employer cette métaphore, Serre finira par se dégonfler comme un ballon de baudruche devant la force de Maigret, qui a découvert, à travers les indices matériels et temporels mis à la disposition de son intuition, l'identité et le mobile du vrai coupable.
7. Une correctrice de caractère
Comme j'ai la chance de posséder un exemplaire de 1951 de ce roman, donc paru dans les années où l'édition aux Presses de la Cité était sous forme d'une jaquette dont le revers comprenait un texte de présentation signé Doringe, et que ces textes de présentation sont souvent très intéressants, j'aimerais vous en citer un extrait ici. Après avoir fait un résumé de l'intrigue du roman et présenté les personnages principaux, Doringe écrit:
"Récit policier, comme on voit. Les uns vont s'en réjouir: "Ah! du sang et des complications!" Les autres vont faire la moue: "Oh! pourquoi ? Simenon est si bon dans ses romans psychologiques!" Mettez-vous donc un bon coup dans la tête que tous les romans policiers de Simenon sont de profondes études psychologiques! Maigret a une âme, Maigret a un cœur, en quoi il diffère de tant de détectives qui n'ont qu'un traité d'algèbre ou un jeu de coïncidences miraculeuses à leur disposition."
Mais au fait, qui est cette Doringe ? J'ai essayé de parcourir la Toile pour y chercher des renseignements, mais je n'en ai guère trouvé. J'ai juste pu glaner quelques informations dans le livre d'Assouline sur Simenon: j'y ai appris qu'elle était la "correctrice attitrée" de Simenon, avec qui il discutait du style de ses romans, au niveau de la grammaire, de la syntaxe et de l'orthographe. On y découvre aussi cette jolie anecdote: "A 83 ans, elle continue de travailler pour lui […]. En juillet 1964, rongée par un cancer généralisé, elle n'a qu'un souci: achever de sa propre main la correction du dernier manuscrit envoyé par Simenon. Alitée depuis plusieurs jours, elle n'a plus de force. Ainsi fait-elle venir le curé […], non pour la confession ou l'extrême-onction, mais pour un exercice tout différent. Assis à son chevet, le chanoine Gonnet termine donc à sa place la correction de "Maigret se défend"…"
Chers amis maigretphiles et / ou spécialistes de Simenon, qui d'entre vous a d'autres informations à nous communiquer sur Doringe ?
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