[original French]
1. Maigret et la mer: arcs-en-ciel brillants et maillots clairs de baigneuses...
Revoici notre commissaire devant la mer. Après le climat Méditerranéen et quasi estival (l'action se passe en mai) de AMI, c'est la Manche en automne (septembre) qui accueille Maigret.
Cette mer évoque pour Maigret les souvenirs de vacances: celles qu'il n'a pas pu s'offrir en étant jeune, quand "alors qu'il était au collège, il avait vu des camarades revenir de vacances, brunis, avec plein d'histoires à raconter et des coquillages dans les poches [...]", puis celles qu'il a passées en bord de mer avec Mme Maigret.
Pour le commissaire, la mer c'est d'abord des odeurs: celle du varech, celle des pensions de famille; c'est aussi des images, de deux ordres: le tableau qu'offre la mer: "les falaises blanches des deux côtés de la plage de galets", "l'écume éblouissante des flots", la "lumière si savoureuse du matin, surtout quand l'humidité de la nuit met encore comme un frémissement dans les rayons du soleil" (saviez-vous que notre commissaire avait une âme de poète?!); et les vacanciers: "des hommes en pantalon de flanelle", "les jeunes filles qui dansaient dans les vagues", "des mères de famille qui tricotaient", "des couples de vieillards qui marchaient à petits pas", "les enfants accroupis dans les galets".etc. C'est encore des sons: "bruit rythmé" des vagues, "appels rauques" de la corne de brume. C'est enfin un goût et un frémissement sur la peau: goût du vin blanc et des huîtres, et air frais du matin, "d'une fraîcheur savoureuse qu'on respirait par tous les pores".
2. Un Maigret sentimental et nostalgique: petits trains, ballon rouge et rayon vert...
Ce que j'aime, entre autres, dans ce roman, ce sont les petites touches par lesquelles Simenon sait nous rendre son personnage si attachant. Après nous l'avoir montré en admiration devant le spectacle de la mer, il nous le montre aussi sous deux aspects qui le rendent si humain: un Maigret nostalgique et sentimental.
Maigret a la nostalgie de ses souvenirs d'enfance: le fait est évoqué dans plus d'un roman: si on connaissait déjà son admiration de gamin pour la comtesse de Saint-Fiacre (FIA), son passé d'enfant de chœur (FIA, cho), on découvre ici que lorsqu'il était enfant "il avait rêvé de poinçonner un jour les billets de chemin de fer" (quel petit garçon n'a pas eu un jour ce rêve!).
Malgré ses airs volontiers bourrus, notre commissaire est un grand sentimental: nous en avons plus d'une preuve dans ce roman. Par exemple, le petit train qui ressemble à un jouet, et par la portière duquel Maigret se penche pour apercevoir plus vite la mer; ou encore le gros ballon rouge avec lequel des adolescents jouent: peut-être Maigret les envie-t-il et préférerait-il partager leur jeu plutôt qu'écouter les fadaises de ce "ballot" de Charles Besson...Et enfin, que pensez-vous de ce commissaire qui s'obstine à guetter, en vain d'ailleurs, le rayon vert jusqu'à s'en faire mal aux yeux ? Quoi de mieux pour nous inspirer un sentiment de sympathie à son égard?!
3. Maigret et la boisson: une enquête sous le signe du calvados
Je ne vais pas refaire ici l'analyse des rapports de Maigret avec la boisson: d'autres l'ont déjà fait et fort bien fait (citons, entre autres, le classique Simenon et Maigret passent à table, de Courtine, aux éditions Laffont, ainsi que le très joli ouvrage de Jacques Sacré, Bon appétit, commissaire Maigret, paru aux éditions du Céfal.).
J'aimerais juste souligner ici comment ce rapport à la boisson est intimement lié au déroulement de l'enquête. Dans ce roman, comme dans tant d'autres, Maigret est amené à boire beaucoup. Toutes sortes de boissons, mais une en particulier: le calvados. Normal, d'ailleurs, puisque l'enquête se déroule dans le pays d'origine de ce breuvage!
En attendant le petit train pour Etretat, Maigret boit un premier calvados dans l'estaminet de la gare. Plus tard, discutant avec l'inspecteur Castaing de l'enterrement de la Rose, la première idée qu'évoque pour lui cet enterrement est celle d'"une bouffée de calvados". Ensuite, c'est Valentine elle-même qui va lui offrir son calvados de plus de trente ans d'âge, un "vieux calvados doré dont le parfum imprégnait la pièce", un calvados "tellement vieux, tellement fameux" qu'on pourrait soupçonner Valentine de chercher à en "saouler" le commissaire; mais celui-ci, malgré les apparences, ne s'y laisse pas prendre, puisqu'au sortir de chez Valentine, il se précipite au bistrot pour y avaler un verre de bière fraîche, tellement ce calvados lui "a donné soif de quelque chose de plus vulgaire et de plus désaltérant"!
Ce qui ne l'empêche pas de "remettre ça" dans la soirée, lorsqu'il se rend au bar du casino: "Maigret but un calvados, parce qu'il était en Normandie et qu'il avait commencé." Et cela continue lors de sa seconde visite chez Valentine: elle lui offre de nouveau son fameux calvados, qui finit par engourdir le commissaire, qui a même failli s'endormir! Valentine croit-elle ainsi avoir endormi aussi les soupçons de Maigret? Elle aurait tort de s'y fier! Même s'il accepte le calvados lors de sa troisième visite chez Valentine (et encore peut-on pressentir chez lui à ce moment une forme de tactique pour pouvoir observer la vieille dame, plutôt qu'une réelle envie de boire!), c'est au cours de la scène finale chez cette dernière que Maigret manifeste par un geste significatif qu'il a changé son attitude envers Valentine, et qu'il ne se laisse plus prendre à ses manœuvres: en effet, quand la vieille dame veut lui offrir à nouveau l'alcool qu'ils ont partagé plus d'une fois, Maigret lui arrache des mains la bouteille de calvados et la lance violemment sur le sol, brisant ainsi symboliquement leur relation, car il a découvert la vraie personnalité de Valentine, celle d'une vieille femme solitaire, d'une empoisonneuse qui n'a pas reculé devant deux meurtres pour conserver sa fortune.
4. Les femmes criminelles: les espionnes, les passionnées et les intéressées
Le portrait de Valentine, meurtrière par intérêt, m'a fait penser à un autre portrait de femme criminelle: celui de Madame Serre, la mère du dentiste dans GRA. En y réfléchissant, j'ai eu l'impression que Maigret avait rencontré moins de femmes criminelles que d'hommes au cours de sa carrière. J'ai eu alors la curiosité d'examiner le corpus. Voici, résumé sous forme de graphique, ce qui ressort de l'analyse:
Nous trouvons 64 romans où le meurtrier est un homme (par exemple, le Dr Bellamy dans VAC), et 20 romans où le meurtre est commis par une femme (par exemple , Any dans HOL, Mme Gouin dans TRO).
De plus, il y a 8 romans où on trouve des meurtriers des deux sexes: on trouve ici deux cas de figures:
1° il y a plusieurs meurtres, dont l'un est commis par une femme et l'autre par un homme : c'est le cas de LET (Pietr et Anna), de CEC (Cécile et Dandurand), de TEN (M. et Mme Moncin) et de CHA (Fazio et Nathalie Sabin-Levesque)
2° le crime est commis par un couple de complices: COR, CLI; PAT et IND. Dans les 4 cas, il s'agit d'éliminer un mari encombrant pour le couple d'amants.
Enfin, il y a 11 romans où il n'y pas de meurtrier: il peut s'agir d'un suicide (VIE), d'un vol (not), ou d'histoire où n'y a pas à proprement parler de meurtre (MEM, LOG, MIN).
LETEn examinant le graphique, il nous apparaît d'emblée que les meurtrières sont nettement moins nombreuses que les meurtriers. On trouve 20 romans seulement qui racontent un crime commis par une femme. Si on examine de plus près ces romans, on verra qu'on peut classer les meurtrières en deux grands groupes:
1° les "meurtrières par amour": c'est le cas de Anna dans LET (elle tue Mortimer pour "sauver" Pietr), Any dans HOL (un amour qui s'est transformé en haine), Anna dans FLA (un amour quasi incestueux pour son frère), Jaja dans LIB (jalousie par rapport à Sylvie), Miss Wilfur dans lun (amour qui confine à la folie), Dora dans hom (le "crime passionnel" classique), Isabelle dans obs (elle tue pour défendre son mari), Yvonne Moncin dans TEN (elle tue pour faire croire à l'innocence de son mari), Jenny dans SCR (elle voulait aider Marton à tuer sa femme).
2° les "meurtrières par intérêt": ce sont celles qui tuent pour conserver soit leur fortune, soit leur position sociale, qu'elles croient menacées: Mme Martin dans OMB, Amélie dans lar, Valentine dans DAM; Mme Serre dans GRA, Mme Gouin dans TRO, Mme Parendon dans HES. On peut intégrer dans ce groupe Emma Aerts dans pen (où se mêle à son amour pour Gradut l'envie de le garder en prenant l'argent de son mari) et Julia dans ven (conserver son mari en lui offrant l'argent de Borchain). Le cas de Lise dans PRE est moins clair: il y a bien sûr une question d'intérêt à la base, mais on peut imaginer qu'elle ne voulait pas vraiment tuer Bob. Enfin, le cas de Nathalie dans CHA est plus complexe: à la fois meurtre d'intérêt pour éliminer le mari, puis meurtre de Fazio par amour déçu.
On peut mettre dans un troisième groupe les cas qui n'appartiennent pas à ces deux catégories, et qui apparaissent dans une seule (voire rarement deux ) occurrence dans les romans: Lena dans arr et Germaine dans owe (histoire d'espionnage), Lucienne dans eto (vengeance), Cécile dans CEC (révolte) et Paulette dans TEM (légitime défense).
5. Les infidélités gastronomiques de Maigret: du homard de Félicie au café de Fernande
Le repas que partage Maigret avec Arlette m'a fait penser au texte de Jouanny "Le regard de Maigret sur les femmes. Nombreux sont en effet les romans où le commissaire, sollicité par les appas féminins, a pu être tenté d'y succomber. Mais sa fidélité à Mme Maigret étant proverbiale, il n'a pas cédé. Quoique...certains pourront considérer les repas qu'il partage avec ces dames comme une forme d'infidélité....gastronomique.
Pour mémoire, citons la boîte de langouste ouverte par Maigret pour Else dans NUI, le café du petit déjeuner chez Fernande dans MAI, le déjeuner avec Berthe Janiveau dans SIG, et l'incontournable homard de Félicie! [FEL] En voyez-vous d'autres?
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