1. Entre Porquerolles et Etretat
Au début du 3e cycle des Maigret, Simenon a renoué avec son personnage en publiant une nouvelle, La pipe de Maigret (pip), dont l'histoire se passe à Paris et dans les environs. Les deux premiers romans (FAC et NEW) de ce 3e cycle nous montrent Maigret à la retraite. Il faudra à l'auteur encore le temps d'écrire 4 nouvelles (cho, obs, mal et pau), avant de nous présenter le commissaire dans l'exercice de ses fonctions. Comme s'il ne voulait pas "brusquer" (!) son personnage, il lui donnera le temps de prendre des vacances (VAC), avant de retrouver l'ambiance parisienne (MOR). Il est d'ailleurs intéressant de noter que dans Maigret et son mort, Simenon prend beaucoup de temps pour nous décrire les rouages de la PJ, les étapes d'une enquête (utilisation des indices, travail de l'Identité judiciaire, etc.), comme s'il voulait nous montrer le "vrai" travail d'un commissaire, le situant en quelque sorte dans une réalité authentique.
Ensuite, Simenon va ancrer son personnage dans sa propre réalité historique et biochronologique, en nous racontant les débuts de Maigret (PRE).
Simenon laissera encore le temps de trois romans (AMI, CHE et DAM), où il promène son commissaire hors de Paris, avant de l'installer quasi définitivement dans la capitale. En effet, avez-vous remarqué que dans ces trois romans, Maigret travaille ailleurs qu'à Paris? Dans AMI; il est appelé à Porquerolles, dans CHE, il est emmené par son auteur jusqu'en Amérique (!), et dans DAM, il enquête à Etretat.
Mais, dès le roman suivant (MME), Maigret va travailler quasi exclusivement dans la capitale française. Le temps de faire une mise au point (MEM), et Simenon cantonne son personnage à Paris, lui donnant ainsi le cadre le plus connu (et le plus authentique ?) de ses actions: sur les 40 romans qui suivront (dès PIC), il n'y en a que 3 dont l'action se situent entièrement hors de Paris (PEU, ECO et VIC). Dans 5 romans (REV, VOY, FOL, SEU et IND), une partie de l'enquête se déroule ailleurs qu'à Paris. Tous les autres romans nous présentent le commissaire travaillant dans "sa" ville.
2. Maigret découvre l'Amérique
Même si Simenon nous a déjà montré Maigret en contact avec les USA (dans NEW), c'est dans Maigret chez le coroner que le commissaire est censé découvrir l'Amérique, puisque dans NEW, Maigret est à la retraite, alors qu'il est encore en fonction dans CHE.
Maigret en Amérique, c'est un peu une image de Simenon découvrant le Nouveau Monde: dans ce roman, le commissaire découvre vraiment un autre monde, d'autres habitudes, d'autres murs, qu'il compare à ce qu'il connaît: cordialité des Américains, avec une "gaieté sereine", tellement sereine qu'elle finit par mettre "Maigret en boule" (chap. 3); richesse du pays, confort, qualité, règles de vie, tout un ensemble tellement parfait qu'on finit par trouver tout cela "emmerdant" (sic!) et qu'on cherche à y échapper, en passant d'un bar à l'autre; chaleur torride et étendue sans fin du pays; différence du système policier; et enfin, les choses "typiquement américaines", tels les drive-in, les cow-boys, les machines à sous, etc.
Malgré tout, Maigret cherchera, sous les différences apparentes, à retrouver le même fond d'humanité, parce qu'"il avait décidé de comprendre et il comprendrait" (chap. 2), parce que pour lui, "les hommes et leurs passions sont partout les mêmes." (ibid.).
Finalement, j'aurais envie de dire que Maigret a, en quelque sorte, aidé Simenon à "régler un compte" avec l'Amérique: Maigret et les USA; c'est une histoire en 3 volets: première approche d'une métropole américaine dans NEW, avec son cortège de clichés; découverte un peu plus en profondeur du pays dans CHE, avec une sorte d'écoeurement et d'envie de fuir (cf. la dernière phrase du roman: "Qu'est-ce qu'il faisait là?"); et enfin, victoire des policiers français sur les gangsters américains dans LOG.
3. Maigret au tribunal
J'aimerais revenir ici, comme je l'avais promis, sur cette affirmation de Dubourg: "Quand dans Maigret et le Coroner il s'essaye à un genre classique du roman policier anglo-saxon où l'action se déroule presque entièrement dans une salle de tribunal, il échoue complètement.". Tel n'est pas mon avis, au contraire.
Presque toutes les pages consacrées dans ce roman à l'enquête du coroner fonctionnent sur le mode du dialogue, un genre qui fait la force de Simenon, qui réussit une certaine théâtralisation de l'action. Ce "huis-clos" confiné à l'enceinte du tribunal est fort bien décrit, la présentation successive des suspects nous fait découvrir leur personnalité, juste assez pour que l'on s'en fasse une idée, mais sans dévoiler tout leur mystère (franchement, qui, parmi nous lecteurs, aurait deviné qui est le coupable? C'est Maigret seul, une fois de plus, qui a trouvé, par sa compréhension de la nature humaine, la solution, avant même l'aveu du coupable). Quant au défilé des témoins à la barre, c'est l'occasion pour Simenon de nous présenter une galerie de portraits (chap. 6, titré "Le défilé des confrères"): l'inspecteur Hansen de la Southern Pacific, un "homme de valeur"; Schmider, un "expert de premier ordre";le deputy-sheriff Conley, un "brave homme", et le sheriff Atwater, un "solennel imbécile"! Sans parler du premier personnage entré en scène dans le roman, celui que Maigret a surnommé "Ezechiel", un des plus savoureux personnages du roman.
Et les croquis ? N'est-ce pas aussi une jolie invention de Simenon, ces petits dessins naïfs qui parsèment le roman ?
En définitive, mon avis est (contrairement à ce qu'affirme Dubourg), que la peinture que fait Simenon d'une salle de tribunal est tout à fait réussie, et qu'il prouvera encore par la suite qu'il s'en sort bien dans ce genre (cf. ASS).
Le public ne s'y est pas trompé, puisque "Avec Maigret chez le coroner, Simenon atteint son plus gros tirage en langue française (610'000 exemplaires). Auparavant, Trois chambres à Manhattan (1946, 525'000 exemplaires), Lettre à mon juge (1947, 470'000 exemplaires) et La neige était sale (1948, 470'000 exemplaires), trois romans dits de la destinée avaient atteint le statut de best-sellers." (Source: Noces d'encre)
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