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par Murielle Wenger

English translation

"Au fond, elle était enchantée de l'image que Simenon a tracée d'elle, l'image d'une bonne «mémère», toujours à ses fourneaux, toujours astiquant, toujours chouchoutant son grand bébé de mari." (Les mémoires de Maigret)

Préambule

Il est temps, je crois de consacrer enfin une petite étude à ce personnage incontournable...

En effet, que serait Jules sans Louise ? Un commissaire de police, peut-être pas quelconque, mais certainement un homme incomplet...

Mᵐᵉ Maigret, c'est la gardienne du havre du boulevard Richard-Lenoir, l'un des deux pôles entre lesquels Maigret navigue, l'autre étant bien entendu le Quai des Orfèvres. D'un côté, le travail et la confrontation avec des mondes pas toujours faciles à comprendre; de l'autre, quelques plaisirs tout simples, sensoriels et basiques: odeurs de plats mijotés, quiétude d'un intérieur douillet, petites attentions d'une épouse aimante...

Mᵐᵉ Maigret apparaît dès le début du corpus: elle est en effet présente dans Pietr le Letton, d'abord par trois allusions à elle que fait son mari, puis elle apparaît "en personne" au dernier chapitre. On peut dire que, dès ce roman, le ton est donné. La première mention du personnage se passe au troisième chapitre: Maigret est rentré au milieu de la nuit dans son bureau du Quai des Orfèvres; après avoir échangé avec Torrence les derniers renseignements à propos de l'enquête en cours, le commissaire décide de prendre le train pour Fécamp, et il dit "Ce n'est pas la peine de rentrer chez moi et d'éveiller ma femme."

On pourrait croire à une certaine légèreté, voire à un certain cynisme de la part du mari, mais il n'en est rien: la vie du couple est réglée de telle sorte que Mᵐᵉ Maigret sait qu'elle est là pour attendre son mari, être présente, de préférence avec un bon repas sur le feu, au cas où il rentrera à l'improviste. Comme il oublie (plus ou moins inconsciemment...) de l'appeler pour lui dire où il est, c'est elle qui prend les renseignements. C'est ainsi qu'apparaît la deuxième mention du personnage, au sixième chapitre: Maigret, de retour de Fécamp, rentre au Quai (et pas à son appartement, notons-le) et demande (tout de même !):

"-Ma femme n'a pas téléphoné?
-Ce matin. On lui a dit que vous étiez en mission... Elle y était habituée. Il savait qu'il pouvait rentrer chez lui et qu'elle se contenterait de l'embrasser, de remuer ses casseroles sur le fourneau et de remplir une assiette de quelque ragoût odorant. Tout au plus risquerait-elle, mais seulement quand il serait à table, et en le contemplant, le menton entre les mains:
- Ça va?...
A midi ou à cinq heures, il eût trouvé le repas prêt de même."

La troisième mention, au douzième chapitre, reprend la même idée: alors que Maigret est en faction au Majestic, et qu'une cliente a dit de lui: "Regardez-moi ça!", le commissaire lui répond in petto: "Mon Dieu, oui! «Ça», c'était un policier, qui essayait d'empêcher des malfaiteurs d'envergure de continuer leurs exploits et qui s'acharnait à venger un collègue assassiné dans ce même palace! «Ça», c'était un homme qui ne se faisait pas habiller par un tailleur anglais [...] et dont la femme, depuis trois jours, préparait en vain les repas, résignée, sans rien savoir."

Nous avons résumé là l'essentiel de la fonction du personnage de Mᵐᵉ Maigret (surtout tel qu'il apparaît au début du corpus; on verra que par la suite, il va s'étoffer, comme en parallèle s'étoffe et s'affine celui du commissaire): une Pénélope, qui attend son mari patiemment, en réchauffant tant qu'il faudra le repas préparé, et qui s'inquiète de savoir comment va son mari, sans insister et sans lui demander de détails sur son travail.

C'est comme ça qu'on la retrouve au dernier chapitre, quand enfin Maigret est rentré chez lui, avec une composante supplémentaire: en plus de faire la cuisine, elle se mue aussi en infirmière. Le commissaire, ayant terminé son enquête, se décide enfin à soigner sa blessure, et à se reposer. Quant à Mᵐᵉ Maigret, "elle trottait à travers l'appartement, contente, feignait de bougonner pour la forme, remuait le frichti crépitant dans sa casserole, agitait des seaux d'eau, ouvrait et refermait les fenêtres, s'informait de temps en temps:
- Une pipe?..."

Peu avant cela, non sans avoir au préalable régalé les infirmiers d'un verre de prunelle d'Alsace, et posé les deux questions de confiance à son mari: "Ils t'ont fait mal?" et "Tu peux manger?", elle s'est permis d'interroger son mari sur la conclusion de son enquête, tout en sachant qu'elle n'aura qu'un minimum de renseignements, mais elle s'en contentera:

"Mᵐᵉ Maigret haussa les épaules.
- C'est vraiment la peine d'être la femme d'un officier de la police judiciaire!
Mais elle disait cela en souriant."

Dans la suite de notre analyse, nous allons parcourir à nouveau le corpus pour retrouver Mᵐᵉ Maigret dans les aspects que nous venons d'évoquer, et voir comment le personnage évolue au fil des romans.

Analyse statistique

Mais tout d'abord, commençons par une petite étude statistique.

Mᵐᵉ Maigret est présente (dans une gamme allant d'une simple mention dans le texte jusqu'au personnage intégré à l'action) dans 69 romans et 18 nouvelles, soit une très grande majorité des textes du corpus. Elle est absente de 5 romans de la période Fayard (PRO, JAU, HOL; POR, FIA) et d'un roman de la période Gallimard (CAD), et elle ne manque dans aucun des romans de la période Presses de la Cité.

Je profite de cette occasion pour mettre à mal une erreur qui court dans les études simenoniennes depuis un certain nombre d'années, en fait probablement depuis la parution du livre de Francis Lacassin, Simenon et la vraie naissance de Maigret. Dans cet excellent ouvrage, Lacassin fait une jolie analyse du personnage de Mᵐᵉ Maigret, dont il détaille la présence dans le corpus:

Nous nous en voudrions de contredire cet érudit simenonien qu'est Lacassin, et pourtant, il faut apporter quelques corrections sur cette partie du texte de l'auteur:

1° Mᵐᵉ Maigret apparaît en personne, comme déjà dit plus haut, dès le premier roman de la période Fayard; s'il est vrai qu'elle est absente du deuxième (selon l'ordre de rédaction), Le charretier de la Providence, elle réapparaît dans le troisième, au dernier chapitre de M. Gallet, décédé, lorsqu'elle accueille son mari à son retour de Sancerre. On la retrouvera ensuite dans cette période Fayard, comme nous le verrons plus loin

2° pour les textes de la période Gallimard, elle est présente (ou pour le moins mentionnée) dans 5 romans et 10 nouvelles

3° pour les textes de la période Presses de la Cité, elle est présente dans tous les romans, et absente d'une seule nouvelle, Vente à la bougie, comme l'écrit Lacassin. Mais il est effectivement question d'elle dans Maigret et la vieille dame: si elle n'est pas présente dans l'enquête, il est fait mention d'elle à cinq reprises, dont la deuxième mérite d'être retenue, car elle illustre bien la relation qui existe au sein du couple: Maigret, arrivé à Etretat, après être allé regardé la mer, se rend à son hôtel:

"L'odeur de l'hôtel était si bien celle qu'il connaissait que Mᵐᵉ Maigret lui manqua soudain, car c'était toujours avec elle qu'il avait reniflé cette odeur-là."

Dommage donc que cette phrase ait passé inaperçue de Lacassin, et surtout qu'elle ait continué d'échapper par la suite à tous ceux qui ont consacré quelques lignes à Mᵐᵉ Maigret: non seulement cette erreur continue à être propagée dans divers sites sur le web, mais on la retrouve encore dans le pourtant magnifique ouvrage, paru cette année à la suite de l'exposition Simenon au musée des lettres et manuscrits de Bruxelles, Georges Simenon, parcours d'un écrivain belge.

Quant à Maigret au Picratt's, Mᵐᵉ Maigret y apparaît deux fois. La première, lorsque Maigret rentre dîner chez lui après la découverte du meurtre de la comtesse. Comme il décide de sortir à nouveau (pour se rendre au Picratt's), Mᵐᵉ Maigret lui recommande de ne "pas prendre froid". La seconde, elle aussi, mérite une mention: au matin du lendemain de la soirée au Picratt's, Maigret se fait éveiller – à son habitude – par sa femme qui lui apporte une tasse de café. D'un "air tout guilleret", Mᵐᵉ Maigret ouvre les rideaux, "comme quelqu'un qui prépare une joyeuse surprise": en fait, elle veut montrer à son mari, qui par certains côtés est resté un grand enfant, qu'il est en train de neiger...

Revenons à nos statistiques.

Une fois établie la présence de Mᵐᵉ Maigret dans les romans, comme nous l'avons fait plus haut, il est intéressant de se concentrer sur la fréquence et la forme de cette présence. Pour ce faire, nous avons considéré, d'une part, le nombre de chapitres par roman où il est question du personnage, et d'autre part, s'il s'agit d'une simple mention ou d'une présence active dans la trame du texte. Voici quels sont les résultats:

* si l'on examine le nombre de chapitres par roman où Mᵐᵉ Maigret apparaît, on arrive, pour l'ensemble du corpus, à une moyenne de 56%, soit la moitié des chapitres; pour la période Fayard, cette moyenne est de 32%, soit un tiers des chapitres; pour la période Gallimard, la moyenne est de 44%, et pour la période Presses de la Cité, elle est de 65%; on constate donc une nette augmentation de la présence du personnage au fil du corpus; à noter cependant que Mᵐᵉ Maigret est déjà très présente dans deux romans de la période Fayard (REN et FOU), où elle accompagne son mari sur le lieu de son enquête, ce qui est plutôt rare, car dans la plupart des romans où elle est très présente, il s'agit d'enquêtes se déroulant à Paris, et dans lesquelles Maigret la retrouve en rentrant du travail; lorsque Maigret se rend hors Paris, il est en général seul (à l'exception de Maigret en vacances et Maigret à Vichy, pour des raisons évidentes)

* un autre point intéressant à étudier est l'endroit du roman où Mᵐᵉ Maigret apparaît le plus fréquemment: d'une façon générale, on observe que, pour les deux premières périodes, Mᵐᵉ Maigret est surtout présente en fin de roman; c'est là que son mari la retrouve à la fin d'une enquête: une façon pour Maigret de "faire le point", de tirer une conclusion, de retrouver le havre de son foyer... le repos du guerrier, en quelque sorte... Par contre, pour la période Presses de la Cité, si on trouve aussi cette composante, elle est contrebalancée par une autre: Mᵐᵉ Maigret est présente dans 90% des premiers chapitres de cette période; on verra de plus en plus, à mesure qu'on avance dans le corpus, les romans s'ouvrir sur une scène familière et familiale, où Maigret prend son petit déjeuner avec sa femme avant de partir au travail, quand il n'est pas réveillé par un coup de téléphone au milieu de la nuit, et que Mᵐᵉ Maigret lui prépare tasse de café et chaude écharpe avant qu'il ne s'échappe dans son enquête nocturne...

* si on considère maintenant les chapitres dans lesquels il est question de Mᵐᵉ Maigret, selon qu'elle est simplement mentionnée, ou selon qu'elle joue un rôle actif dans le texte, on constate que, d'une façon générale, sur les 346 chapitres où il est question d'elle, il y a 84 chapitres où elle n'est l'objet que d'une simple mention, soit 24% des cas: c'est dire l'importance de son rôle...; pour la période Fayard, il y a 14 chapitres où elle fait l'objet d'une simple mention, sur les 51 où son nom apparaît, soit 27% des cas; pour la période Gallimard, elle est mentionnée dans 13 chapitres sur les 23 concernés, soit 57% des cas, et pour la période Presses de la Cité, elle est mentionnée dans 58 chapitres sur les 272 concernés, soit 21% des cas; on notera donc que sa présence dans la période Fayard est assez importante (fort présente dans deux romans, comme dit plus haut, elle est surtout active en fin de roman pour les autres cas), dans la période Gallimard, elle est plus souvent absente (ce qui paraît assez évident puisque deux romans de cette période voient une enquête hors Paris (JUG et CAD), et pour les romans "parisiens", Maigret se contente de brèves visites au domicile conjugal, préoccupé qu'il est par les demoiselles Cécile ou Félicie...; quant aux romans de la période Presses de la Cité, on y constate la place toujours plus importante qu'y occupe Mᵐᵉ Maigret, les scènes où le commissaire rentre chez lui pour dîner, dormir, et en quelque sorte "décompresser", comme on dit de nos jours, sont de plus en plus nombreuses: Mᵐᵉ Maigret n'est plus seulement la "dame qui attend au coin de son fourneau" (même si elle continue de mijoter les plats revigorants dont son mari a besoin pour se remettre d'aplomb), mais elle devient de plus en plus une confidente, celle avec qui Maigret partage plus qu'un simple repas...

Aspect physique et moral

Intéressons nous tout d'abord à la description du personnage, tel que Simenon le conçoit.

Mᵐᵉ Maigret – pas plus que son mari d'ailleurs – n'est pas décrite en détail par l'auteur. Si Maigret est à peine plus qu'une silhouette – pardessus et chapeau – permettant au lecteur de s'en faire sa propre représentation, et aux acteurs qui l'incarnent de se glisser dans son image, Mᵐᵉ Maigret est elle aussi évoquée à grands traits, esquissée plus que décrite.

On sait d'elle qu'elle porte des bigoudis la nuit (portrait typique de la femme d'intérieur des années 30 à 50 !), qu'elle ne se maquille guère, ne se servant que d'un peu de poudre, usant d'un "parfum un peu sucré" pour les grandes occasions (L'amie de Madame Maigret).

Elle revêt volontiers des tabliers lorsqu'elle est chez elle, mais aussi lorsqu'elle s'installe avec son mari à l'hôtel ("Bien que vivant à l'hôtel, elle portait un tablier pour se sentir un peu chez elle, comme elle disait." in Le fou de Bergerac); ce sont des tabliers de cotonnade, de couleur bleue. Pour sortir, elle se coiffe d'un chapeau: "chapeau à plume verte" (Maigret et son mort), "chapeau de paille" (Le revolver de Maigret), "petit chapeau blanc" (Maigret s'amuse); et elle se gante de fil blanc. Elle porte évidemment des robes (et pas de pantalon), à l'image des femmes de son époque: de préférence des robes à fleurs ("Elle portait une robe de coton à petites fleurs comme elle les aimait quand elle restait dans l'appartement, et cela donnait au dîner un air d'intimité plus souligné." in L'ami d'enfance de Maigret), de coton clair en été, de laine en hiver. Elle s'habille volontiers de rose: "Mᵐᵉ Maigret portait une robe à fleurs roses" (Maigret et le clochard), "Mᵐᵉ Maigret apparut, en tailleur rose" (Maigret à Vichy), mais aussi de bleu: c'est d'ailleurs vêtue d'une robe bleu pâle que Maigret la rencontre pour la première fois (Les mémoires de Maigret).

Physiquement, elle est plutôt boulotte, probablement blonde (une Alsacienne avec un léger embonpoint), "grassouillette" (Le revolver de Maigret), elle a des mains "boudinées" (Le témoignage de l'enfant de chœur); elle paraît "grosse mémère" pour certains (L'amie de Madame Maigret); dès sa jeunesse, elle avait le même physique: "C'était une grosse fille fraîche comme on n'en voit que dans les pâtisseries ou derrière le comptoir de marbres des crémeries, une grosse fille pleine de vitalité" (La première enquête de Maigret), "une jeune fille un peu dodue, au visage très frais, avec, dans le regard, un pétillement qu'on ne voyait pas dans celui de ses amies" (Les mémoires de Maigret).

Ce que Maigret apprécie en elle, c'est qu'elle est souriante, même rieuse; il aime la découvrir au matin, qui "sent bon le frais et la savonnette" (La première enquête de Maigret), "toute fraîche, coiffée, parée d'un tablier clair" (Un Noël de Maigret), "déjà fraîche et habillée, sentant le savon" (Maigret et le corps sans tête); "déjà fraîche et nette dans une blouse de travail bleu pâle" (Maigret et le client du samedi), "déjà fraîche et alerte dans une robe d'intérieur à fleurs" (Maigret hésite).

Côté famille, Mᵐᵉ Maigret est originaire d'Alsace, où le couple passe parfois des vacances: "Mᵐᵉ Maigret, là-bas, en Alsace, était en famille, aidait à faire les confitures et la liqueur de prune." (Au rendez-vous des Terre-Neuvas); "il fallut conduire Mᵐᵉ Maigret en Alsace, chez sa sœur, où, comme chaque année, elle allait passer un mois" (La guinguette à deux sous). Mᵐᵉ Maigret a donc une sœur... au moins... (voir ici et ici), mais aussi un certain nombre de cousins, dont l'un habite Nancy (Chez les Flamands), et onze tantes, dont l'une habite Quimper (L'improbable Monsieur Owen). Mᵐᵉ Maigret a aussi de la famille sur l'île de Ré (Ceux du Grand-Café). Une bonne partie de la branche alsacienne a fait carrière dans les Ponts et Chaussées (Les mémoires de Maigret).

Il existe un drame dans l'histoire du couple Maigret: ils ont perdu une petite fille, soit à la naissance, soit peu de temps après; on n'en apprend pas beaucoup plus, d'après les quelques allusions dans le corpus. On sait cependant que c'est ce qui provoque la "nostalgie de la paternité" chez Maigret, nostalgie qu'il compense dans sa relation à ses inspecteurs. Quant à Mᵐᵉ Maigret, son "grand chagrin" de ne pas avoir d'enfants, elle le surmonte en reportant toute son affection sur son mari, qu'elle "dorlote" et sur qui elle veille avec une attention toute maternelle...

Portrait d'une femme aimante

Pour cette partie de notre analyse, nous allons reprendre les éléments essentiels du personnage, tel qu'il apparaît dès le début, comme nous l'avons vu plus haut, et nous allons examiner comment le personnage est décrit et évolue au fil du corpus, en se plaçant selon les différents "angles de vue" par lesquels Mᵐᵉ Maigret est décrite.

a) l'attente de Pénélope et le retour d'Ulysse

Comme dit plus haut, la première image que Simenon nous montre de Mᵐᵉ Maigret, c'est celle d'une épouse qui attend au foyer, en surveillant ses casseroles, le retour du valeureux guerrier... Attente longue et souvent infructueuse, puisque le commissaire oublie parfois de l'appeler pour la prévenir qu'il ne reviendra pas ("Mᵐᵉ Maigret, une fois de plus, attendrait devant les deux couverts dressés sur la table ronde. Elle en avait tellement l'habitude! Et cela n'avait servi à rien d'installer le téléphone: Maigret oubliait de la prévenir." in Cécile est morte), ou le lui fait dire par le garçon de bureau ou un inspecteur... Remarquons tout de même qu'au fil du temps, le personnage s'affinant, une certaine délicatesse lui vient, et les coups de téléphone se feront plus fréquents (voir cette étude).

A l'instar de Pénélope, Mᵐᵉ Maigret pratique aussi les "arts du fil": si elle ne tisse pas, elle coud, elle brode, elle tricote... travaux de patience qui aident à "passer le temps" en asttendant que son mari revienne... Comme Pénélope toujours, elle accueille le retour du vainqueur sans récriminations, mais avec sollicitude. Une sollicitude qui passe par quelques questions simples, mais qui n'en reflètent pas moins la tendresse qu'elle éprouve pour son mari. Ces questions tournent d'ailleurs toujours autour des mêmes thèmes, ceux que l'on a déjà présents au début du corpus: santé physique et morale, appétit, et avancée de l'enquête:

"- Tu as l'air de revenir d'un enterrement! remarqua Mᵐᵉ Maigret quand il pénétra dans son logement du boulevard Richard-Lenoir... Tu as mangé, au moins?" (M. Gallet, décédé)

"Maigret rentra chez lui, boulevard Richard-Lenoir.
– Tu as l'air fatigué! lui dit simplement sa femme." (La tête d'un homme)

"Quand il se coucha, Mᵐᵉ Maigret ne s'éveilla que juste le temps de murmurer dans une demi-conscience: - Tu as dîné, au moins?" (L'ombre chinoise)

"- Tu n'as pas l'air satisfait... Tu as mauvaise mine...On dirait que tu couves un rhume." (ibidem)

"- Tu as réussi ton affaire? [...] Tu as bien mangé, au moins, à Givet? [...] Tu as faim?" (Chez les Flamands)

"- Enfin!... Te voilà, Maigret!... Je me demandais... J'ai préparé le fricandeau, comme tu me l'as demandé au téléphone..." (Signé Picpus)

"Sa femme l'attendait sur le palier.
"- Qu'est-ce que tu as? demanda Mᵐᵉ Maigret. On dirait...
- Que j'ai un rhume, simplement, et que je vais me coucher avec un grog et deux cachets d'aspirine.
- Tu ne manges pas?" (Maigret, Lognon et les gangsters)

- Pas trop fatigué? Tu as dormi un peu?" (Maigret a peur)

"comme d'habitude, Mᵐᵉ Maigret ouvrit la porte de l'appartement avant qu'il en eût tourné le bouton. Elle ne lui fit pas remarquer qu'il était en retard. Le dîner était prêt.
- Tu n'as pas pris froid?" (Maigret se trompe)

"Même quand elle était profondément endormie, il n'arrivait pas à monter l'escalier sans qu'elle l'entende. [...]
- Tu n'as pas faim?
- Non.
- Viens vite te coucher. Une tasse de café?" (Maigret et la jeune morte)

"Fatigué? demanda Mᵐᵉ Maigret en ouvrant la porte de leur appartement au moment précis où son mari atteignait le palier.
- Il a fait chaud.
- Toujours rien? [...]
- Vous avez une piste? [...]
- Tu as dîné?" (Maigret tend un piège)

"Elle dormait et il commença à se déshabiller dans la demi-obscurité [...] une voix partant du lit questionnait:
- Il est tard?
- Je ne sais pas. Peut-être une heure et demie...
- Tu n'as pas pris froid?
- Non.
- Tu ne veux pas que je te prépare une tisane?" (Les scrupules de Maigret)

"Il gravit l'escalier lourdement, remuant des pensées imprécises, et il trouva la porte ouverte par Mᵐᵉ Maigret en chemise de nuit.
- Pas trop fatigué?" (Maigret et les braves gens)

"- C'est toi?
Cela faisait des centaines, sinon des milliers de fois aussi qu'elle posait cette question-là d'une voix engourdie alors qu'il rentrait au milieu de la nuit, qu'elle tâtonnait pour allumer la lampe de chevet, puis se levait, en chemise de nuit, jetait un coup d'œil à son mari pour se rendre compte de son humeur. [...]
- Tu n'as pas faim? Tu ne veux pas que je te prépare quelque chose?" (Maigret et le fantôme)

"- Tu n'as pas eu trop chaud? s'inquiétait Mᵐᵉ Maigret. J'espère que tu as pris le temps de déjeuner et de dîner et que cette fois tu ne t'es pas contenté de sandwiches?" (La patience de Maigret)

"Quand il gravit la dernière volée d'escalier, la porte s'ouvrit.
- Tu n'as pas pris froid?
- Je ne crois pas...
- J'ai de l'eau bouillante pour te préparer un grog..." (Maigret et le tueur)

"Il était près de minuit quand il s'engagea dans l'escalier, et il vit la porte de leur appartement s'entrouvrir, sa femme qui l'attendait sur le palier. [...]
- Tu n'as pas pris froid?" (Maigret et le marchand de vin)

"Il revint chez lui en taxi.
- Je me demandais si tu allais rentrer dîner. [...]
- Je n'ai pas faim...
- La table est mise et tu mangeras quand même..." (Maigret et l'homme tout seul)

"Mᵐᵉ Maigret vint accueillir son mari à la porte et le regarda en fronçant les sourcils.
- Pas trop fatigué?
- Très fatigué.
- Ton enquête progresse?
- Peut-être..." (Maigret et monsieur Charles)

Et quand il arrive à Maigret de passer à son domicile "en coup de vent", au milieu d'une enquête, si sa femme n'apprécie guère la chose, elle a soin de n'en rien dire:

"Mᵐᵉ Maigret soupira, mais ne dit rien, quand, dès sept heures du matin, son mari la quitta après avoir avalé son café sans même s'apercevoir qu'il était brûlant." (La tête d'un homme)

"Pendant qu'il déjeunait, boulevard Richard-Lenoir, sa femme ne put en tirer un mot. [...] Elle comprit à son air qu'il était inutile de lui demander à quelle heure il rentrerait." (Cécile est morte)

"Cela lui donnait le temps de passer boulevard Richard-Lenoir, de se changer et même de se raser et d'avaler son petit déjeuner. Mᵐᵉ Maigret eut soin de ne pas lui poser de questions." (Le revolver de Maigret)

"Au dîner, Mᵐᵉ Maigret comprit à sa mine qu'il valait mieux ne pas le questionner. Il passa la soirée à lire une revue de police internationale et, à dix heures, se mettait au lit.

- Tu as beaucoup de travail?

Ils étaient près de s'endormir. Elle avait gardé longtemps la question sur le bout de la langue.

- Pas beaucoup, mais du vilain." (Maigret chez le ministre)

"- Je sors, ce soir... annonça-t-il à sa femme d'une voix bourrue.

Elle savait qu'il valait mieux ne pas lui en demander davantage. [...]

- J'ignore quand je rentrerai... Je vais à Montmartre, dans les boîtes de nuit...

On aurait dit qu'il essayait de la rendre jalouse et qu'il était vexé de la voir sourire." (La colère de Maigret)

"Il avait deux cents mètres à parcourir pour arriver chez lui [...]. Elle comprit tout de suite qu'il n'était pas content de son enquête et ne posa pas de questions." (Maigret et le tueur)

D'ailleurs, elle connaît si bien son mari qu'elle n'a pas vraiment besoin de lui poser beaucoup de questions: "Quand je rentrais, ma femme n'avait qu'à me regarder sans me poser de questions pour savoir comment cela s'était passé. [...] elle connaissant aussi le sens de certaines mauvaises humeurs, d'une certaine façon de m'asseoir, le soir en rentrant, et de remplir mon assiette, et elle n'appuyait pas." (Les mémoires de Maigret); "Elle décelait le moindre changement dans son humeur et, si elle ne lui posait pas de questions directes, elle n'en essayait pas moins de deviner ce qui le tracassait." (Les scrupules de Maigret); "Mᵐᵉ Maigret ne lui posa pas de questions. Elle sentait confusément qu'il revenait de loin, qu'il avait besoin de se réhabituer à la vie de tous les jours, de coudoyer des hommes qui le rassurent." (Maigret tend un piège); "Il dîna en tête à tête avec sa femme, à qui il ne parla de rien et qui, connaissant ses humeurs, eut soin de ne pas lui poser de questions."(Une confidence de Maigret); "- J'ai une grosse journée devant moi, des responsabilités à prendre. Cela, elle l'avait deviné la veille quand il était rentré, mais elle avait eu soin de ne pas lui poser de questions." (La patience de Maigret); "quand le commissaire était rentré chez lui [...], Mᵐᵉ Maigret n'avait eu besoin que d'un coup d'œil pour juger de son état d'esprit." (Maigret et l'affaire Nahour); "Il était en retard, mais elle ne lui adressa aucun reproche, se contentant de noter qu'il n'avait pas tout à fait le même air que le matin. Elle connaissait ce visage-là, à la fois renfrogné et songeur." (Maigret à Vichy); "Ils souriaient tous les deux, mais elle n'en avait pas moins deviné son état d'âme." (Maigret hésite); "Quand il rentra chez lui, il n'essaya pas de cacher sa mauvaise humeur. Avec Mᵐᵉ Maigret, c'était d'ailleurs impossible." (L'ami d'enfance de Maigret); "Il rentra déjeuner chez lui et Mᵐᵉ Maigret, après avoir vu son visage renfrogné, évita de lui poser des questions." (La folle de Maigret); "Mᵐᵉ Maigret sut tout de suite qu'il était préoccupé et feignit de ne pas s'en apercevoir." (Maigret et l'homme tout seul); "Mᵐᵉ Maigret lui jeta le petit coup d'œil anxieux qu'elle avait toujours quand son mari menait une enquête difficile. Elle ne s'étonnait pas de son silence, de son air grognon." (Maigret et monsieur Charles).

b) la cuisinière

Mᵐᵉ Maigret est une bonne cuisinière, c'est presque devenu une trivialité de le dire... C'est au point qu'on a même édité un livre des recettes de cuisine de Mᵐᵉ Maigret. Sans entrer dans les détails (pour cela, je vous renvoie au livre de Courtine...), nous allons parcourir le corpus pour énumérer quelques-uns des plats que Louise prépare pour son Jules.

Du simple "ragoût odorant" du début du corpus (voir l'extrait de Pietr le Letton cité plus haut), et du banal "fricot sur le feu" mentionné dans La nuit du carrefour, on va petit à petit évoluer vers des notations plus précises, comme les quiches, qui parfument toute la maison dans Chez les Flamands, ou les divers "en-cas pour homme alité" que Mᵐᵉ Maigret prépare dans Le fou de Bergerac: "un bon bouillon de poule", une "crème au citron, qui était un pur chef-d'œuvre", et quelques tisanes moins alléchantes, mais que Maigret avale moyennant l'autorisation de quelques bouffées de pipe. Puis, dans Liberty Bar:

"- Tu es content que j'aie fait de la morue à la crème?

- Tu ne peux pas t'imaginer à quel point!"

Et on retrouve le même plaisir du commissaire devant les plats préparés par sa femme dans Maigret:

"- Quelle soupe as-tu faite ? cria-t-il en s'asseyant sur une caisse.

- Aux tomates.

- Ça va!"

Il peut arriver cependant parfois que, malgré les efforts culinaires de Mᵐᵉ Maigret, le commissaire soit tellement pris par son enquête qu'il ne déguste pas à sa juste valeur les plats servis:

"Il mettait les coudes sur la table, émiettait du pain sur la nappe, mastiquait avec bruit, et tout cela était mauvais signe. [...] S'aperçut-il seulement qu'il mangeait une onctueuse crème au caramel?" (Cécile est morte)

Heureusement, ceci n'est pas la règle, et en général, Maigret a plutôt tendance à apprécier la cuisine de sa femme: "et Dieu sait si Mᵐᵉ Maigret s'y entendait, à faire mijoter des ragoûts!" (Maigret à New York). Et comment ne pas partager son avis, à la lecture de quelques exemples: la poule au pot, "avec une belle carotte rouge, un gros oignon et un bouquet de persil", qui malheureusement va brûler dans la casserole... (L'amie de Madame Maigret), le coq au vin parfumé à la prunelle d'Alsace (Une confidence de Maigret), le macaroni au gratin, "farci de jambon haché menu et, de temps en temps, d'une truffe coupée encore plus fin" (Maigret et le clochard), la "savoureuse choucroute à l'alsacienne [avec un] petit-salé particulièrement «goûteux»" (Maigret et l'affaire Nahour), le poulet à l'estragon garni de pointes d'asperges (L'ami d'enfance de Maigret), les maquereaux au four cuits au vin blanc, à petit feu, avec beaucoup de moutarde (Maigret et le tueur), le rôti avec des têtes de céleri et de la purée (Maigret et le marchand de vin), et "un gigot d'agneau d'un joli rose, avec juste une goutte de sang qui perlait près de l'os" (Maigret et l'homme tout seul).

c) la ménagère

Mᵐᵉ Maigret n'a pas que des talents de cuisinière, c'est aussi une femme qui aime soigner son intérieur, qui tient à la propreté de son ménage, on la voit "secouer une carpette où un infirmier avait laissé des traces de pas" dans Pietr le Letton, "aérer les draps" du lit défait dans La nuit du carrefour, "récurer ses cuivres" dans Cécile est morte, "cirer le parquet" dans Maigret se défend, "repasser" dans Maigret et le marchand de vin.

Il faut voir dans ces images non pas une "maniaquerie de la propreté", mais plutôt la manifestation d'un sentiment qui fait que Mᵐᵉ Maigret ne se sent à l'aise que dans un endroit qu'elle a réussi à rendre à son image, reflétant sa "propreté intérieure", une certaine sérénité qui est certainement un des traits de son caractère qui plaît le plus à son mari, et ceci dès le début de leur relation: que l'on se rappelle leur première rencontre (voir Les mémoires de Maigret), et comment Louise a su mettre à l'aise le jeune Jules lors de l'épisode des petits fours... Sous des dehors de "bonne mémère", on sent une certaine force chez cette femme, une volonté qui ne se manifeste pas de façon véhémente, mais par des actes en accord avec sa personnalité: dans Au rendez-vous des Terre-Neuvas, à peine le couple installé à l'hôtel, Mᵐᵉ Maigret commence par "aménager la chambre à sa guise", dans Le fou de Bergerac, "elle bouleverse les cuisines. Elle donne des recettes au chef et recopie celles qu'il lui refile." Si la douceur de son caractère est bien réel, cela ne l'empêche pas de vouloir mener son ménage à sa guise, être seule maîtresse de son intérieur: "elle ne voulait pas de bonne et se contentait d'une femme de ménage le matin pour le gros travail" (L'amoureux de Madame Maigret). "Elle n'acceptait une femme de ménage, certains jours de la semaine, que pour les gros travaux, et encore lui arrivait-il souvent de refaire le travail derrière elle." (Maigret et les braves gens). D'ailleurs, quand son mari a le malheur de lui proposer de prendre une bonne, parce qu'il craint qu'elle ne se fatigue, elle n'apprécie guère: "Dans son esprit à elle, c'était un peu comme s'il voulait lui enlever une de ses prérogatives, celle qui lui tenait le plus à cœur." (Les scrupules de Maigret).

d) l'infirmière

Cuisine et ménage, la panoplie des talents de Mᵐᵉ Maigret ne s'arrête pas là. Elle y allie encore un don d'infirmière, ce qui, étant donné ce que l'on a déjà vu d'elle, n'a rien d'étonnant... Dès le début du corpus, elle va soigner son mari blessé, comme on l'a vu plus haut. On la retrouvera dans ce rôle d'infirmière dans Le fou de Bergerac, une infirmière possédant toutes les qualités: calme, adresse, patience, sollicitude: "Mᵐᵉ Maigret acceptait la situation, comme elle acceptait tout, sans étonnement, sans fièvre. Elle était depuis une heure dans la chambre, que cette chambre devenait sa chambre, qu'elle y apportait ses petites commodités, sa note personnelle." De même dans Le témoignage de l'enfant de chœur: "Résignée, sachant par expérience qu'il était inutile de contrarier son gros homme de mari".

Son mari apprécie d'ailleurs sa femme dans ce rôle, et il lui arrive de "tricher" avec un gros rhume en prétendant qu'il s'agit d'une grippe, car il peut alors mener son enquête en gardant la chambre, ce qui s'avère certaines fois efficace: "Mettons qu'ici, chez moi, avec ma femme pour me soigner, je me sente plus tranquille pour penser à l'enquête et pour la diriger." (Maigret et son mort). "Il avait de nouveau de la température, pas beaucoup […]. Mᵐᵉ Maigret en profitait pour le chouchouter et, chaque fois qu'elle avait une petite attention à son égard, il feignait de grogner." (Maigret et le marchand de vin). Et cela remonte loin dans l'histoire du couple: "Elle le soignait avec tendresse. On pouvait dire qu'elle le dorlotait. Cependant, il avait l'impression qu'elle n'était pas dupe. [...] Elle adorait préparer les tisanes, les cataplasmes, faire du bouillon et des œufs au lait. Elle aimait aussi fermer les rideaux avec soin et marcher sur la pointe des pieds, entrouvrir parfois la porte pour s'assurer qu'il dormait." (La première enquête de Maigret).

e) la collaboratrice

Une facette moins évidente de Mᵐᵉ Maigret, c'est son rôle d'aide dans le travail de son mari. Même si, en général, et surtout au début du corpus, il la tient plutôt en dehors de son enquête, au fil du temps, il lui arrive de lui confier certains détails, la prenant comme confidente de ses humeurs. Plus on avance dans le corpus, plus Maigret va parler de l'avancée de son enquête à sa femme, ce qui va de pair avec le fait qu'on le voit passer aussi plus de temps boulevard Richard-Lenoir. Il n'en demeure pas moins qu'elle est amenée certaines fois à jouer un rôle plus important dans l'enquête (voir par exemple L'amie de Madame Maigret, L'amoureux de Madame Maigret, Le fou de Bergerac, Maigret et le clochard, Maigret et le fantôme). Comme dit plus haut, elle pose des questions à son mari, même si elle n'en obtient pas toujours de réponse. Il n'empêche: une simple question de sa part peut parfois donner à son mari l'occasion de faire une conclusion sur son enquête, afin de pouvoir "passer à autre chose"...

Ainsi, dans Pietr le Letton, lors du retour, en fin de roman, de Maigret à son domicile, une fois celui-ci soigné et installé dans son lit, sa femme le questionne à propos d'Anna Gorskine. Si Maigret ne lui donne pas de détails, il n'en formule pas moins une sorte de conclusion, sous la forme de la phrase: "La vie est si compliquée, vois-tu...". Dans Au rendez-vous des Terre-Neuvas, ce sont les questions de Mᵐᵉ Maigret qui permettent à son mari d'exprimer ce qu'il ressent de la situation de Le Clinche. Maigret dit à propos de lui: "Dix-neuf ans... Un gamin... Je crains bien que ce ne soit désormais un oiseau pour le chat..." Et Mᵐᵉ Maigret lui demande: "Pourquoi?... Il n'est pas innocent?..." Et Maigret de répondre: "Il n'a probablement pas tué... Non!... J'en mettrais ma main au feu... Mais je crains bien qu'il soit perdu quand même...". Dans Liberty Bar, également en fin de roman, au retour de Maigret, sa femme lui demande: "Qu'est-ce que c'était, cette histoire?" et Maigret lui répond: "Une histoire d'amour!"; et toute la suite du dialogue va se passer sur le même mode: Mᵐᵉ Maigret pose des questions sur l'enquête, et son mari (pour une fois !) lui explique ce qu'étaient les protagonistes. Dans Maigret a peur, toujours en fin de roman, lorsque Maigret rentre de Fontenay, sa femme le questionne: "Tu t'es occupé d'une affaire? – Elle est finie. – Qu'est-ce que c'était? – Un type qui ne se résignait pas à perdre. – Je ne comprends pas. – Cela ne fait rien. Il y a des gens qui, plutôt que de dégringoler la pente, sont capables de n'importe quoi. – Tu dois savoir ce que tu dis, murmura-t-elle philosophiquement". Dans Les scrupules de Maigret, lorsque le commissaire lit chez lui l'ouvrage de psychiatrie, sa femme lui demande: "Tu as un cas difficile? [...] Il se contenta de hausser les épaules et de grommeler: - Une histoire de fous!". Dans La folle de Maigret, alors que le commissaire rentre du bureau: "Mᵐᵉ Maigret ouvrit la porte dès qu'il atteignit le palier, comme toujours. – Tu parais préoccupé. – Il y a de quoi. Je me débats dans une affaire à laquelle je ne comprends rien.", et dans la suite du dialogue, Mᵐᵉ Maigret pose des questions à propos de la vieille dame assassinée.

f) l'épouse

A côté de toutes ces "fonctions", Mᵐᵉ Maigret tient aussi le rôle de l'épouse, c'est-à-dire la seconde partie du tout que forme un couple. La relation entre les deux personnages est forte, même si elle ne se fait pas par de grandes démonstrations, ni de grands discours. Quelques petits gestes affectueux, des échanges de paroles simples, mais qui n'en reflètent pas moins la profonde tendresse qui unit le couple: "Ce fut un baiser grave, profond, qu'il mit au front de sa femme déjà assoupie." (Au rendez-vous des Terre-Neuvas); "Et il lui embrassa la main, avec une tendresse qui se cachait sous des airs ironiques." (Le fou de Bergerac); "Ils se chamaillaient doucement, après vingt ans de mariage, en savourant la paix de leur intérieur." (L'amoureux de Madame Maigret); "ils se dirigèrent vers leur logement, la main de Mᵐᵉ Maigret accrochée au bras de son mari." (Maigret et la Grande Perche); "Ils avaient l'habitude de marcher tranquillement, bras dessus, bras dessous" (Maigret, Lognon et les gangsters); "Un quart d'heure plus tard, dans l'obscurité de la rue, Mᵐᵉ Maigret accrochait sa main au bras de son mari."(Le revolver de Maigret); "Alors, de son côté, elle continua de coudre, prononçant de temps en temps une phrase sans importance pour meubler le silence. Peu importait qu'il réponde ou non, ou qu'il se contente de pousser un grognement: cela faisait plus intime." (Maigret et la jeune morte); "C'étaient là des rites qui avaient mis des années à s'établir et auxquels il tenait plus qu'il n'aurait voulu l'avouer. [...] sa femme avait un geste particulier pour lui prendre des mains son parapluie mouillé en même temps qu'elle penchait la tête pour l'embrasser sur la joue." (Maigret chez le ministre); "Ici aussi, il arrivait aux Maigret d'échanger un coup d'œil. Ils ne parlaient jamais beaucoup quand ils étaient tous les deux. Et dans les regards qu'ils échangeaient aujourd'hui, par exemple, il y avait de la nostalgie et de la reconnaissance." (Maigret s'amuse); "A certain moment, Mᵐᵉ Maigret glissa sa main dans la sienne, comme si elle comprenait, et quand ils sortirent avec la foule, elle ne lui posa aucune question, ne se permit aucun commentaire." (ibid.); "Il l'embrassa, revint sur ses pas pour lui tapoter les joues et murmurer: - Ne fais pas attention. Je crois que je me suis levé du mauvais pied." (Les scrupules de Maigret); "A l'entracte, il acheta des bonbons pour sa femme, car, depuis presque aussi longtemps que le geste de Mᵐᵉ Maigret pour lui prendre le bras, c'était une tradition." (ibid.); "Il se glissa dans les draps chauds, éteignit, trouva dans l'obscurité, sans tâtonner, les lèvres de sa femme." (ibid.); "Cela faisait partie de la tradition. Mᵐᵉ Maigret prenait automatiquement le bras de son mari et, sur le trottoir désert, ils cheminaient lentement dans le calme de la nuit." (Une confidence de Maigret); "Ce dîner était bien agréable pourtant, plein d'intimité, de compréhension subtile entre sa femme et lui." (Maigret et le voleur paresseux); "Mᵐᵉ Maigret se dirigeait vers la cuisine pour y préparer du café et Maigret lui adressait un clin d'œil complice." (Maigret et les braves gens); "Bras dessus, bras dessous, ils se dirigeaient vers le boulevard Bonne-Nouvelle et ils se sentaient bien ainsi, sans éprouver le besoin de parler." (Maigret et le client du samedi); "Ce fut une soirée paisible et douce, avec de longs silences entre les phrases, ce qui ne les empêchait pas de se sentir fort près l'un de l'autre." (Maigret et le clochard); "Boulevard Richard-Lenoir, une grosse lune, teintée de rose, les regardait marcher, bras dessus, bras dessous, vers leur maison." (Maigret se défend); "- Bonne nuit, lui disait-elle en approchant son visage du sien. Il l'embrassait, comme il le faisait depuis tant d'années, et murmurait: - Bonne nuit..." (Maigret et le tueur); "C'était un de ses plus sûrs plaisirs. Après quelques pas, Mᵐᵉ Maigret s'accrochait à son bras et ils avançaient lentement, en s'arrêtant parfois pour regarder un étalage. Ils n'avaient pas une conversation suivie, parlaient de choses et d'autres, d'un visage qui passait, d'une robe, de la dernière lettre reçue de la belle-sœur..." (ibid.); "Ils marchaient pour marcher, pour le plaisir d'être ensemble, mais ils n'avaient rien de particulier à se dire. Ils regardaient les mêmes personnes qu'ils croisaient, les mêmes étalages, et, de temps en temps, l'un des deux faisait une réflexion." (La folle de Maigret); "Peu importe ce qu'ils feraient. Même quand ils se contentaient de marcher côte à côte le long des trottoirs, ils ne s'ennuyaient jamais." (ibid.); "Il embrassa sa femme. Elle l'accompagna jusqu'à la porte et la lui ouvrit. Penchée sur la rampe, elle le regardait descendre, et il lui adressa un petit signe de la main." (Maigret et monsieur Charles).

Maigret, d'ailleurs, même s'il n'en fait pas étalage, sait bien qu'il lui faut la présence de sa femme pour exister pleinement: "Maigret n'aimait pas rester à Paris sans sa femme. Il mangeait, sans appétit, dans le premier restaurant venu, et lui arriva de coucher à l'hôtel pour ne pas rentrer chez lui." (La guinguette à deux sous); "Au fait, en période normale, qu'est-ce qu'il racontait à sa femme quand il était avec elle? [...] Rien, en somme. Alors, pourquoi, toute la journée, lui manquait-elle tellement?" (Les vacances de Maigret); "Elle ne lui disait pas chéri et il ne lui disait pas chérie. A quoi bon, puisqu'ils se sentaient en quelque sorte une même personne?" (Maigret et le fantôme); "Il avait rarement eu autant l'envie de rentrer chez lui et de retrouver les yeux tendres et gais de sa femme." (Maigret se défend); "Il la regarda par la fenêtre, elle s'éloignait vers la rue Servan. Il était heureux d'avoir une femme comme elle et il avait aux lèvres un petit sourire de satisfaction." (Maigret et l'indicateur); "Il était un peu ému quand même, comme chaque fois qu'il quittait sa femme pour plus d'un jour." (ibid.).

Cette relation au sein du couple, basée sur la confiance et la complicité, s'est bâtie dès la première rencontre: rappelons-nous, dans Les mémoires de Maigret, la "gaffe" du jeune Jules, dévorant, pour se donner une contenance, les petits fours lors de la soirée "Ponts et Chaussées", et découvrant néanmoins un regard complice parmi les invités: "A ce moment-là, dans la pénombre, j'aperçus un visage, le visage de la jeune fille en bleu, et, sur ce visage, une expression douce, rassurante, presque familière. On aurait dit qu'elle avait compris, qu'elle m'encourageait." Et ainsi apparaît dans la vie de Maigret cet être calme et serein, la "personne de ressource" en laquelle il dépose ses soucis et ses tracas, ce personnage indispensable à son équilibre...

English translation

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