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Meurtre en la mineur

par Murielle Wenger

[English translation]

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Top     1     2     3     4     5     6     7     8     9     10     Epilogue

La pluie avait cessé vers trois heures. Soudain, on n'avait plus entendu le crépitement chuinté des gouttes d'eau sur la vitre.
Le commissaire Maigret se leva, s'étira et bâilla en homme harassé. Lucas et Janvier, des poches sous les yeux et les joues envahies de barbe, n'en menaient pas plus large que lui. Maigret soupira.

—Bon, les enfants, faites signer cette déposition et nous allons tous nous coucher.
Maigret se saisit d'un verre dans lequel nageait un reste de bière, le vida d'un trait et fit une grimace: le liquide était tiède et fade.

De l'autre côté du bureau, était affalé un homme, les coudes sur les genoux, la tête entre les mains, l'air épuisé de celui qui vient de perdre un rude combat.
L'inspecteur Janvier lui mit sous les yeux une feuille dactylographiée et lui tendit un stylo. D'un geste de vaincu, l'homme signa, sans se donner la peine de relire le texte. Puis les deux inspecteurs emmenèrent l'homme, tandis que le commissaire se tournait vers la fenêtre, sans un regard pour celui qu'il venait d'acculer aux aveux après de nombreuses heures d'interrogatoire, dont il sortait aussi épuisé que le coupable.

C'était toujours un moment difficile à passer pour Maigret, ce moment où il avait le sentiment d'avoir gagné une bataille contre un homme, parce qu'il savait que cet homme se retrouverait devant un juge, puis un tribunal, et qu'il n'y trouverait sans doute pas cette sorte d'empathie que le commissaire éprouvait pour ses semblables, en particulier ceux qui étaient "sortis du rang", qui s'étaient mis en dehors des normes de la société. A ces moments-là, le commissaire ne savait plus s'il avait obtenu un succès en arrachant des aveux à un coupable, en ayant en quelque sorte accompli son devoir de policier, ou s'il venait au contraire de faire perdre son destin à un homme.

Le commissaire resta longtemps derrière sa fenêtre, à suivre d'un œil vague les phares des rares voitures qui passaient dans la rue. Les dernières perles de pluie qui roulaient sur la vitre donnaient l'impression que tout était baigné par l'eau de la Seine, que celle-ci avait envahi non seulement les quais, les rues, mais aussi les bâtiments de la Police Judiciaire, et Maigret se sentait comme au fond d'un glauque aquarium.

Janvier et Lucas revenaient du Dépôt. Le teint hâve, ils avaient cependant un léger sourire, comme de soulagement.
—Alors, patron, fit Lucas, cette fois, ça y est!

Le commissaire se secoua, et se retourna vers les deux hommes. Il regarda ses inspecteurs, avec l'air de revenir de très loin.
—Tu as raison, mon vieux, après tout nous avons réussi, dit-il d'un ton plutôt amer, ce qui fit se regarder d'un air étonné les deux inspecteurs. Mais ils connaissaient assez leur chef pour savoir que cet état d'esprit ne durerait pas, et que le lendemain, ils le retrouveraient prêt à se plonger jusqu'au cou dans une nouvelle affaire.
—On peut rentrer, patron? demanda Janvier, qui avait hâte de retrouver sa famille.
—Allez-y, les enfants. Je ne veux vous voir ni l'un ni l'autre avant cet après-midi. Si j'ai besoin de quelqu'un ce matin, je prendrai Lapointe ou Torrence.
—Mais vous, patron, vous n'allez pas vous reposer? demanda Lucas.
—Si, je vais rentrer dormir quelques heures, mais je dois être au rapport. Le chef veut absolument que l'on en finisse avec le gang des bijoux avant la fin de la semaine.
—Tornari a parlé, alors? demanda Janvier, qui n'avait pas été sur cette affaire.
—Pas encore, mais le juge a bon espoir que la petite Delphine réussisse à le convaincre de se mettre à table. Ce type tient très fort à elle, et à leur enfant, et il sait très bien qu'en parlant, il a des chances qu'on en tienne compte et qu'on le "sale" moins.

Les trois hommes quittèrent le Quai des Orfèvres. Janvier prit sa voiture pour rejoindre le pavillon qu'il habitait en banlieue, tandis que Maigret et Lucas rentraient avec le même taxi.

Mme Maigret se retourna quand son mari se glissa dans le lit.
—C'est fini? demanda-t-elle.
—Oui, soupira Maigret, il a avoué.
—A quelle heure dois-je te réveiller?
—Il est quatre heures. Laisse-moi dormir jusqu'à huit heures.
—Pas plus tard?
—Non. Je dois voir le chef pour le rapport à neuf heures.
—Ils ne peuvent donc pas se passer de toi, pour une fois?
—Nous devons absolument en finir avec le gang des bijoux. Plus vite nous obtiendrons des aveux de Tornari, mieux cela sera. Bonne nuit, madame Maigret.
—Bonne nuit. Essaie de ne pas trop y penser.
Le commissaire chercha dans l'obscurité les lèvres de sa femme, puis il sombra dans un sommeil entrecoupé de mauvais rêves.

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Lorsque l'odeur du café le réveilla, il eut l'impression qu'il venait à peine de s'endormir. Après avoir bu une tasse du liquide brûlant, il passa dans la salle de bains. Il fit une grimace à l'image que lui renvoyait son miroir.
—J'ai une sale tête, ce matin, pensa-t-il tandis qu'il se rasait.
—Tu rentres déjeuner? lui demanda sa femme en l'aidant à passer son pardessus.
—Je ne sais pas encore. Que vas-tu préparer?
—Un fricandeau à l'oseille.
—Je tâcherai de rentrer, mais je ne peux rien te promettre.
—Je sais. J'ai l'habitude.

Mme Maigret sourit:
—Tout de même, cela risque de me faire drôle quand tu auras pris ta retraite.
—Pourquoi?
—Parce que je devrai prendre l'habitude de préparer les repas à une heure fixe, et surtout manger tous les jours à la même heure, avec un mari qui surveillera mes casseroles.
—Tu dis des bêtises, Madame Maigret.

Le commissaire embrassa sa femme et descendit l'escalier.

Dehors, le ciel restait gris, mais il ne pleuvait pas. Maigret décida de marcher pour se rendre au Quai. Les mains dans les poches du pardessus, la pipe entre les dents, il se délectait au spectacle des rues, s'arrêtant parfois devant une devanture de charcuterie, reniflant en passant l'odeur sucrée qui émanait d'une boulangerie, ou les effluves un peu acides d'un étalage de crémerie.

Cette déambulation dans les rues de Paris, c'était pour Maigret une façon de noyer les problèmes de la nuit, de reprendre pied dans la vie quotidienne, après avoir été plongé pendant plusieurs jours dans une enquête qui lui prenait toute son énergie.

C'est presque rasséréné que le commissaire monta l'escalier poussiéreux de la Police Judiciaire, qu'il retrouvait toujours avec le même plaisir. Il jeta en passant un coup d'œil dans la salle d'attente aux fauteuils de velours vert. Pour une fois, et c'était rare, il n'y avait personne d'assis sous les cadres des photos des inspecteurs tombés en service commandé.

Il ouvrit la porte du bureau des inspecteurs. Torrence était en train de raconter une histoire drôle à Lapointe, et les deux hommes riaient de bon cœur. Maigret sourit, leur adressa un cordial bonjour, puis se rendit dans son propre bureau. Il jeta un coup d'œil rapide à la pile de correspondance, n'y découvrit rien qui valût la peine de s'y attarder, puis il prit le dossier sur le gang des bijoux et se rendit au rapport.

A dix heures trente, le commissaire était assis à son bureau et hésitait entre deux pipes, quand Lapointe frappa à la porte.
—Entre, mon petit.

Malgré que l'inspecteur fût dans la maison depuis plus de dix ans, et qu'il eût déjà une famille de trois enfants, il restait pour le commissaire "le petit Lapointe".
—Patron, nous venons de recevoir un appel du directeur de l'Opéra. Il voudrait vous voir immédiatement.
—Mais que peut-il me vouloir?
—Je ne sais pas, il n'a pas voulu dire de quoi il s'agissait, mais il a tellement insisté que je lui ai promis que vous passeriez à l'Opéra le plus vite possible.

Maigret quitta le Quai dans une petite voiture noire que conduisait Lapointe, tout heureux d'accompagner le patron. La circulation était dense à cette heure, mais l'inspecteur savait se faufiler avec habileté dans le trafic, et bientôt il garait la voiture dans une rue parallèle à celle de l'Opéra. Les deux hommes furent accueillis par le directeur de l'Opéra, qui les avait attendus devant une entrée de service. Petit, chauve, bedonnant, Albert Sergent dirigeait l'Opéra depuis de nombreuses années, et il était, en temps ordinaire, d'un commerce fort agréable, toujours prêt à faire une bonne plaisanterie, à partager de copieuses agapes, et à inviter à sa table les plus jolies femmes de Paris. Mais en ce moment, un air soucieux avait remplacé sur son visage son affabilité coutumière. Il fit entrer Maigret et Lapointe dans la pièce qui lui tenait lieu de bureau.
—Je vous remercie, monsieur le commissaire, d'être venu aussi vite.

Le directeur alluma un cigare d'un geste un peu fébrile.
—Je ne vous en propose pas, je crois que vous préférez votre pipe.
—En effet. Que puis-je faire pour vous, monsieur Sergent? Je dois dire que j'ai été un peu surpris de votre appel.

Le directeur ne savait visiblement pas par où commencer. Il posa son cigare dans le cendrier, et, avec l'air de se lancer à l'eau:
—Un gros pépin, monsieur le commissaire. Il m'arrive une sacrée tuile.

Il hésitait à continuer, et Maigret prit sa mine la plus aimable pour l'encourager.
—Je vous écoute, monsieur Sergent.
—Je ne sais pas comment vous expliquer. Hier soir... ou plutôt, non, venez.

D'un air décidé, il se leva de son fauteuil, invitant les deux hommes à le suivre.

Il les conduisit à travers les dédales des couloirs de l'Opéra. Après avoir quitté le rez-de-chaussée, où se trouvaient la réception et le vestiaire, ils s'engagèrent dans un escalier dont l'entrée était masquée par une tapisserie, et dont personne n'aurait pu soupçonner l'existence. On quittait les dorures, et, en somme, on rejoignait l'envers du décor.
—Ici, expliquait le directeur, ce sont les locaux où nous entreposons le matériel.

Il s'arrêta devant une porte entrebâillée, qu'il poussa d'un geste fataliste, non sans avoir jeté au commissaire un regard suppliant qui quémandait de l'aide, voire de l'indulgence. Maigret franchit la porte, et il comprit alors les hésitations du directeur. Au milieu de la pièce, un corps gisait et du sang avait laissé une longue traînée rouge qui s'étendait jusqu'à une tenture dorée enroulée sur elle-même. Le commissaire se tourna vers son inspecteur:
—Téléphone à la PJ, que Moers et ses hommes viennent ici au plus vite. Ensuite, tu appelleras le Parquet. Ou plutôt, non. Le commissaire tira sa montre de sa poche. Il est onze heures. Laisse ces messieurs déjeuner, et appelle-les à quatorze heures. Cela nous laissera du temps pour faire notre travail.

Lapointe, qui connaissait l'horreur de Maigret pour les descentes de Parquet, sourit malgré lui, puis il rejoignit le bureau du directeur pour exécuter les ordres du commissaire. Celui-ci se pencha sur le corps étendu, qui paraissait gigantesque dans la petite pièce encombrée.
—Qui est-ce? demanda-t-il au directeur, qui se tenait appuyé au chambranle. Celui-ci soupira.
—Vous ne le reconnaissez pas? Sa photo a pourtant paru dans les journaux, il est même passé à la télévision lorsqu'il est devenu premier violon de l'orchestre de l'Opéra. Vous ne vous intéressez pas à la musique?
—J'en ai rarement le temps, et c'est plutôt ma femme qui suit l'actualité artistique. Comment s'appelle-t-il, votre premier violon?
—Bertrand Crémier.
—Il y a longtemps qu'il est dans votre orchestre?
—Cela va faire bientôt six ans. Auparavant, il avait travaillé dans l'orchestre symphonique de Toulouse. Quand il est arrivé à Paris, il a tout de suite été remarqué par le chef d'orchestre, qui lui a donné la place de premier violon au bout de dix-huit mois. C'est, ou plutôt c'était, un grand violoniste...
—Quand avez-vous découvert le corps?
—Ce n'est pas moi, c'est un machiniste qui l'a trouvé ce matin en venant chercher ici je ne sais quel objet dont il avait besoin pour la représentation de ce soir.
—Et où est-il, ce machiniste?
—Là-haut, sur la scène, en train de préparer les décors.
—Je le verrai tout à l'heure.

Lapointe arriva en compagnie de Moers et des gens de l'Identité judiciaire.
—Le docteur Paul nous suit, dit l'inspecteur. J'ai pu le toucher chez lui.
—Venez, dit le commissaire au directeur de l'Opéra. Nous ne sommes plus utiles ici. Nous allons rejoindre votre machiniste.

Ils remontèrent deux étages, et Sergent pilota Maigret jusqu'à la scène de l'Opéra, d'où leur parvenaient des bruits de scie et de coups de marteau.
—Jean, appela le directeur, viens un peu par ici.

Un grand garçon efflanqué descendit de l'échelle sur laquelle il s'était perché pour suspendre une guirlande multicolore de 14 juillet, et s'approcha des deux hommes. Le commissaire lui demanda:
—C'est vous qui avez découvert le corps de Crémier, ce matin?
—Oui, monsieur le commissaire. Et ça m'a fait un drôle d'effet, vous savez, surtout après ce qui s'était passé hier soir.
—Que s'est-il passé hier soir?

Le machiniste se tourna vers le directeur, hésitant à répondre. Il murmura:
—Vous ne lui avez rien dit?

Le directeur, visiblement mal à l'aise, regarda tour à tour le machiniste et le commissaire. Celui-ci, qui n'y comprenait rien, finit par dire:
—Ce serait peut-être plus simple que vous me racontiez tout, non?
—Si nous retournions dans mon bureau, commissaire? Ce serait plus facile pour moi de vous expliquer plutôt qu'ici au milieu de tout ce monde.
—D'accord. Maigret se tourna vers le machiniste. Ne quittez pas l'Opéra avant d'avoir vu mon inspecteur. Vous lui raconterez exactement ce qui s'est passé ce matin quand vous avez découvert le corps.

Dans le bureau de Sergent, celui-ci invita Maigret à s'asseoir, puis il se dirigea vers un petit meuble bas qui contenait toute une série de bouteilles colorées.
—Un petit verre, commissaire?
—Non, merci.
—Je vous en prie, j'ai besoin d'un petit remontant et je n'aime pas boire seul. Allez, un petit armagnac que je fais venir directement du pays.
—Si vous insistez...

Le directeur remplit les verres, puis se laissa tomber avec un gros soupir dans son fauteuil.

Maigret but une gorgée d'armagnac, fit une petite moue qui indiquait qu'il appréciait le breuvage, puis, posant son verre sur le bureau:
—Monsieur Sergent, si vous me racontiez exactement ce qui s'est passé hier?

Le directeur soupira derechef.
—Monsieur Maigret, tout cela est si compliqué. Je ne sais pas comment vous expliquer sans que vous alliez vous imaginer...
—Imaginer quoi?
—Je n'aimerais pas porter une accusation à la légère, cependant...
—Dites toujours, tant que je n'en sais pas plus, il m'est difficile de vous comprendre.

Le directeur, pour se donner une contenance, se versa un second verre d'armagnac, puis demanda au commissaire:
—Vous en voulez?
—Non merci.

Sergent avala son verre d'un coup, puis se lança:
—Voilà. Pour que vous compreniez bien la situation, il faut que je vous dise que lorsque Crémier a été nommé premier violon de l'orchestre, il y avait bien sûr déjà quelqu'un à cette place, et...
—Son prédécesseur a mal pris la chose?
—C'est cela. Vous comprenez, Joseph Richard – c'est le nom de l'ancien premier violon - avait occupé ce poste pendant plus de cinq ans, et de se voir remplacé du jour au lendemain par un autre musicien, ça a été dur à avaler...
—Lorsque le chef d'orchestre a décidé de le remplacer, avait-il des reproches à lui faire?
—Non. Richard est un bon musicien, il a rempli son rôle de premier violon à la satisfaction de tous pendant ces cinq ans, mais...
—Mais?

Le directeur alluma un nouveau cigare.
—Vous pouvez fumer votre pipe, commissaire. Voyez-vous, si Joseph Richard est un bon violoniste, il faut reconnaître que Crémier était plus doué, avait un talent supérieur. Il était difficile au chef d'orchestre de dire cela tout à trac à Richard.
—Si bien que l'explication entre le chef d'orchestre et Richard s'est mal passée?
—C'est cela. Richard a failli quitter l'orchestre, et il a fallu que je m'en mêle personnellement pour décider Joseph à rester. Nous avons négocié une augmentation de son salaire, nous lui avons assuré qu'il était indispensable à l'orchestre, enfin vous imaginez les arguments que nous avons employés.
—Et il a accepté de rester?
—Oui.
—Et depuis quatre ans, il admettait cette situation?
—Oui.

Le commissaire soupira à son tour.
—Tout de même, cela ne devait pas être facile pour lui de se voir supplanté dans son rôle, et de continuer à jouer dans cet orchestre à une place bien plus modeste que celle qu'il avait occupée. Comment pouvait-il accepter de voir son rival recevoir tous les bravos et les compliments qu'il aurait dû avoir pour son propre compte?
—Je ne sais pas. Il semblait avoir admis assez facilement la situation. Il n'y a pas eu d'histoires, pas de disputes entre eux.
—Mais il s'est passé quelque chose hier soir, n'est-ce pas?
—Comment avez-vous deviné?
—Ce n'est pas très difficile, à voir la façon dont vous m'avez présenté la chose. Alors, qu'y a-t-il eu hier soir?
—Eh bien, Joseph Richard est arrivé très en retard pour la répétition générale, ce qui ne s'était jamais passé, lui qui a toujours mis son point d'honneur à être à l'heure aux répétitions. Il avait plutôt l'habitude d'être assez en avance, on le taquinait même sur ce point. Bref, hier après-midi, il est arrivé alors que tous les musiciens étaient déjà installés à l'orchestre. Il ne s'est pas excusé, au contraire, il s'est avancé comme par bravade devant le chef d'orchestre, qu'il a regardé en ricanant, sans dire un mot, puis il s'est tourné vers Crémier, qu'il a toisé de la même façon. Le premier violon a fait semblant de ne pas voir son attitude arrogante, et la répétition a commencé. Rien d'autre ne s'est passé à ce moment-là, mais les musiciens m'ont dit qu'ils avaient eu l'impression que Richard avait bu avant de venir.
—Cela lui arrivait souvent?
—C'est justement cela qui est bizarre. Jusque-là, j'avais cru comprendre que Joseph Richard ne buvait jamais d'alcool. J'avais même pensé qu'il devait avoir une maladie de foie ou quelque chose de ce genre.
—Que s'est-il passé ensuite?
—La répétition s'est terminée sans histoires. Les musiciens sont rentrés chez eux en attendant la représentation. Et puis, hier soir, au moment où l'orchestre se mettait en place, on s'est aperçu que Bertrand Crémier n'était pas là. On l'a appelé chez lui, il n'était pas rentré de la journée, on l'a cherché dans les cafés où il lui arrivait d'aller prendre un verre, mais il a été impossible de le retrouver. Vous imaginez la situation, la représentation devait commencer, la salle était bondée, nous ne pouvions pas annuler la soirée. Et finalement, le chef d'orchestre a pensé trouver la solution: il a proposé à Joseph Richard de remplacer au pied levé le premier violon.
—Et celui-ci a accepté?
—Oui.
—C'était une belle revanche pour lui, n'est-ce-pas? Il a dû vivre une soirée fantastique: retrouver la place qu'il avait occupée auparavant, recevoir enfin les applaudissements qui devaient lui manquer...
—Sans doute.
—Et comment s'est terminée la représentation? Est-ce que Crémier a réapparu?
—Non. Et ce n'est pas tout. Joseph Richard s'était surpassé, il faut le dire. A la fin du spectacle, le chef d'orchestre a voulu le faire revenir sur la scène. Mais il avait disparu.
—Quoi?!
—Il n'était pas dans la loge des musiciens, il n'était pas dans les coulisses, impossible de le retrouver...
—Vous l'avez cherché aujourd'hui?
—Oui, bien sûr. Mais en vain. Personne ne l'a vu depuis hier soir, dans aucun des endroits qu'il avait l'habitude de fréquenter.
—Il n'était pas rentré chez lui?
—Non.
—Il est marié?
—Non. Il vit seul depuis des années dans un meublé de la rue Lafayette.

On frappa à la porte du bureau. C'était Lapointe.
—Patron, Moers et ses hommes ont terminé. Le docteur Paul demande si on peut emmener le corps?
—Oui, allez-y. As-tu interrogé le machiniste?
—C'est fait. Voulez-vous que je vous lise sa déposition?
—Pas maintenant.

Le commissaire se leva en soupirant.
—Avez-vous encore quelque chose à me dire, monsieur Sergent?
—Je ne crois pas.

Le directeur ajouta en hésitant:
—Croyez-vous que la presse va être alertée? Ce n'est jamais une bonne publicité pour nous, ce genre d'histoires...
—De toutes façons, il va bien falloir que vous mettiez les gens au courant. Comment allez-vous faire pour la représentation de ce soir? Vous n'avez plus de premier violon, puisque l'un est mort et que l'autre a disparu.
—Je vais en discuter avec le chef d'orchestre. Je ne sais pas si nous pouvons nous passer d'un premier violon pour ce soir...
—Et les autres soirs?
—Vous avez raison. Il va falloir trouver rapidement une solution.

Le directeur tendit la main à Maigret:
—Je vous remercie, monsieur le commissaire.
—Je vous en prie. Je vais sans doute revenir vous voir pour la suite de l'enquête. Voulez-vous s'il vous plaît donner à mon inspecteur les adresses de Crémier et de Richard? Je vais prévenir madame Crémier, puis j'irai voir la tenancière du meublé de Richard.

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Dehors, le temps avait changé. Un soleil léger et allègre annonçait le printemps, un peu en avance puisqu'on était le 3 mars. Cette atmosphère avant-printanière donna soif au commissaire, et il entraîna Lapointe dans un petit café qui ouvrait ses portes en face de l'Opéra. Les deux hommes commandèrent un vin blanc, dont la couleur acide s'harmonisait avec l'air pétillant.
—Que penses-tu de tout ça, toi?
—Je ne sais pas, patron. En tout cas, c'est une affaire drôlement embrouillée.

Le commissaire soupira.
—J'espère que nous y verrons un peu plus clair après notre visite chez Madame Crémier. Allons-y.

Les Crémier possédaient un joli pavillon avenue de Courcelles, et c'était un plaisir de rouler le long des rues, où les passants avaient retrouvé un pas plus enjoué depuis que la pluie avait cédé sa place au soleil rayonnant. De légers nuages mettaient des taches blanches dans un ciel d'un bleu clair d'aquarelle.

Une jolie petite bonne les introduisit dans un salon aux meubles Empire, dont le velours rouge renvoyait des reflets somptueux dans le soleil qui pénétrait par les hautes fenêtres.
—Je vais prévenir Madame. Un instant, messieurs.

Les deux hommes attendirent en admirant les fort beaux tableaux accrochés au mur.

"Un homme de goût, ce Crémier, pensa Maigret. Deux Degas, un Corot, et un Sisler de la première période. Magnifique!"

Une femme dans la quarantaine, de cette quarantaine particulière aux Parisiennes qui se soignent, élégante et racée, une coiffure stricte mais étudiée, une robe sobre mais qui sortait d'une bonne maison de couture, s'avança vers eux avec un sourire poli et légèrement étonné.
—Messieurs, Mathilde me dit que vous êtes de la police? Je ne vois pas très bien quel peut être l'objet de votre visite...

Le commissaire était surpris. Sergent lui avait pourtant dit qu'il avait téléphoné à Madame Crémier lorsqu'on avait cherché son mari le soir précédent. Or celle-ci n'avait pas l'air inquiet d'une femme dont le mari n'est pas reparu depuis la veille.
—Vous avez des nouvelles de votre mari, Madame?

Celle-ci prit un air encore plus étonné.
—Bien sûr! Il doit être arrivé à Vichy à l'heure qu'il est!
—Pardon, je ne comprends pas très bien. Vous voulez dire que votre mari est parti à Vichy? Comment le savez-vous?
—Il m'a téléphoné hier soir avant le spectacle, pour me dire qu'il avait été engagé à une représentation unique, décidée à la dernière minute, parce que le Président se rendait à Vichy avec le délégué Chinois, et que celui-ci avait manifesté l'envie d'écouter un concert. L'orchestre de Vichy est très réputé, mais il paraît que son premier violon a une indisposition, et on a demandé à mon mari de le remplacer au pied levé. Elle eut un regard plein de fierté. La réputation de mon mari n'est plus à faire, et son talent est reconnu loin à la ronde.
—Je n'en doute pas, Madame. Vous dites qu'il vous a téléphoné hier soir?
—Oui, vers six heures.
—Et il vous a donné de ses nouvelles, depuis lors?
—Non.
—Vous ne vous en êtes pas inquiétée?
—Pourquoi? Je sais que le spectacle de hier soir se termine fort tard. Mon mari aura pris le premier train pour se rendre à Vichy. Il va sans doute m'appeler dès qu'il sera installé à l'hôtel.
—Je crains que non, Madame.
—Que voulez-vous dire?

Voyant l'hésitation du commissaire à répondre, madame Crémier ressentit une première inquiétude. La présence des policiers chez elle lui parut alors prendre une autre signification.
—Il lui est arrivé quelque chose. C'est pour cela que vous êtes ici, n'est-ce pas?
—Hélas, oui, madame.
—Il a eu un accident?
—Pas exactement. Madame, je suis au regret de vous annoncer que votre mari est mort.

Madame Crémier ouvrit de grands yeux incrédules. Ses pupilles se noyèrent dans un flot de larmes, elle mit ses deux mains devant son visage, et vacilla légèrement.
—Vous devriez vous asseoir, Madame.

Elle se laissa tomber, plutôt qu'elle ne s'assit, sur une bergère. D'un geste, elle invita Maigret et Lapointe à s'asseoir à leur tour. L'inspecteur s'installa gauchement sur un tabouret brodé de gobelin, tandis que le commissaire posait une fesse précautionneuse sur une chaise qu'il s'attendait à voir craquer sous son poids.
—Excusez-moi, messieurs. Qu'est-il arrivé, alors? Vous me dites qu'il ne s'agit pas d'un accident. Mon mari ne souffrait pas du cœur, il n'a donc pu avoir une crise cardiaque...
—Votre mari a été retrouvé ce matin dans les sous-sols de l'Opéra, assassiné...
—Assass...

Madame Crémier ouvrit la bouche pour crier, mais aucun son ne sortit. Elle se laissa aller au dos de la bergère, comme si elle allait s'évanouir. Maigret était sur le point d'appeler la bonne, mais Madame Crémier se ressaisit.
—Qui a pu...?
—On ne sait pas, madame. L'enquête commence seulement. Votre mari avait-il des ennemis?
—Qui aurait pu lui en vouloir? Il n'a jamais fait de mal à personne. Il a mené sa vie de violoniste. La musique était sa seule passion.
—La seule?

Elle eut un petit sourire navré.
—Je ne sais pas si ce qu'il éprouvait pour moi était de la passion. Nous avons partagé beaucoup de choses, mais il vivait surtout pour sa musique.
—Vous avez des enfants?
—Hélas, non. Lorsque nous nous sommes connus, j'avais déjà subi une opération qui m'empêchait d'en avoir.
—Il le savait?
—Oui. Je le lui avais dit avant notre mariage. Mais il m'aimait assez pour passer outre.
—Excusez ma question un peu brutale étant donné les circonstances...
—Je devine ce que vous allez me demander. Je pense qu'il a connu des femmes avant moi. Mais il ne m'a jamais parlé d'une relation plus sérieuse.
—Et après votre mariage?

Madame Crémier regarda le commissaire bien en face.
—Je ne jurerais pas qu'il n'y ait pas eu une passade ou l'autre. Mais rien de plus.
—En êtes-vous sûre?
—Nous autres femmes, nous sentons cela. Je connaissais bien mon mari, monsieur le commissaire, et vous faites fausse route si vous pensez à un mari jaloux qui aurait pu...

Les mots ne passaient pas.
—Excusez-moi, madame, d'évoquer des choses désagréables. Mais mon métier m'oblige à n'écarter à priori aucune hypothèse, et je dois poser des questions parfois pénibles.
—Je comprends et je vous pardonne. Maintenant, si vous le permettez, j'aimerais rester seule. Quand pourrai-je le voir?
—On vous rendra son corps après... Maigret hésita.
—Après l'autopsie, voulez-vous dire? Je n'ai pas peur des mots, commissaire. La vie m'a appris à faire face.
—J'admire votre courage, madame, et je vous remercie de nous avoir reçus avec cette franchise.

Madame Crémier leur tendit la main, et la petite bonne les reconduisit.

Lapointe marchait à côté du commissaire. Malgré les années, l'inspecteur ne pouvait se départir d'une certaine gaucherie vis-à-vis de son chef, gaucherie qui était due à l'admiration sans bornes qu'il portait à Maigret. Il n'osait pas lui poser de questions, surtout quand celui-ci avait l'air de "penser à l'intérieur", comme se le disait Lapointe. Néanmoins, il se risqua:
—Que pensez-vous de madame Crémier, patron?

Maigret tourna un visage souriant vers le jeune homme. Il aimait beaucoup l'inspecteur, qui était pour lui un peu comme le fils qu'il aurait aimé avoir. Il était avec lui d'une indulgence qu'il n'avait pas toujours pour ses autres inspecteurs, même ses préférés comme Janvier ou Lucas.
—Et toi, qu'en penses-tu?

Lapointe avala sa salive. Il avait toujours peur de dire une bêtise devant son patron.
—Elle... elle m'a impressionné. Je ne sais comment dire...
—Elle a de la classe...

Maigret n'ajouta rien. Mais l'inspecteur croyait avoir compris.

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Le meublé où vivait Joseph Richard se trouvait rue Lafayette. La tenancière, une grosse femme mal fagotée, dont les seins semblaient toujours prêts à jaillir du corsage à demi boutonné, les reçut dans son salon au rez-de-chaussée.
—M. Richard? Non, il n'est pas revenu.
—Il vous a donné de ses nouvelles?
—Non. Mais il va sûrement revenir. Ce n'est pas la première fois...
—Que voulez-vous dire? Il lui arrive parfois de ne pas rentrer de plusieurs jours?

La femme sourit.
—Cela lui arrive, oui. De temps en temps.
—A quelle fréquence?
—Je ne sais pas. Environ tous les six mois, il disparaît pour deux ou trois jours, puis il revient comme si de rien n'était.
—Et il ne vous a jamais dit où il se rendait dans ces cas-là?
—Non. Je ne me serais pas permis de le questionner à ce sujet. D'ailleurs, il est peu causant.
—Il ne vous a rien raconté de sa vie?
—Non, très peu de choses. D'habitude, j'aime bien faire un brin de causette avec mes locataires, mais lui a une telle façon d'ignorer les questions, qui fait qu'on n'insiste pas.
—Vous n'avez donc rien de plus à nous apprendre? Vous n'avez pas une petite idée de l'endroit où il pourrait être?
—Non. Je regrette, messieurs.

Le commissaire se leva en soupirant, prit congé et se retrouva, avec Lapointe sur ses talons comme un chien fidèle, dans la rue vibrante de soleil.
—On patauge, marmonna-t-il comme pour lui-même. Personne ne sait rien, personne ne peut nous donner un commencement de piste. Crémier n'avait pas d'ennemis, Richard ne fréquentait personne, où veux-tu que l'on cherche?

Lapointe haussa comiquement les épaules, faisant signe qu'il n'en savait rien.
—Sais-tu ce que tu vas faire? Tu vas retourner voir Albert Sergent. Tu vas lui demander s'il connaît les endroits où Richard allait habituellement. Au besoin, questionne les autres musiciens. Peut-être sauront-ils si Richard fréquentait les cafés, les salles de billards, que sais-je? Débrouille-toi pour me trouver une piste...
—Bien, patron. Je vous ramène d'abord au Quai?
—Non, merci. Je vais marcher un peu.

Lapointe n'insista pas. Il savait que le patron avait besoin de "ruminer", et qu'il y arrivait d'autant mieux en déambulant dans les rues grouillantes de Paris.


—Ah, monsieur le commissaire, cela fait longtemps que l'on ne vous avait plus vu dans le quartier!

Le patron du Petit Calvados, jovial, cordial, s'empressa autour du commissaire. Maigret avait décidé de déjeuner dans ce restaurant, réputé pour ses andouillettes. Il avait téléphoné à madame Maigret pour le prévenir qu'il ne rentrerait pas, qu'il était retenu par son enquête, ce qui était à moitié vrai. Il aurait eu, matériellement, le temps de déjeuner chez lui, mais il éprouvait le besoin de rester plongé dans le quartier qu'habitaient les personnages qu'il venait de découvrir dans sa nouvelle enquête. Une façon de les sentir vivre, de les apprivoiser dans leur quotidien, en somme.

C'est la tenancière du meublé de Joseph Richard lui avait indiqué que le musicien fréquentait le Petit Calvados. C'est ainsi que Maigret s'était installé à une table près de la fenêtre, d'où il pouvait regarder d'un œil vague les passants dans la rue, tout en dégustant une andouillette et des frites croustillantes, servies avec un petit beaujolais fruité.

Quand le patron lui eut servi le café - et une fine qu'il lui avait offerte d'autorité -, le commissaire lui posa quelques questions sur Richard. Mais le patron avait peu de choses à lui apprendre: oui, Joseph Richard venait de temps en temps prendre ses repas ici, mais pas de façon régulière; non, il était toujours venu seul. Tout cela n'apprenait pas grand-chose à Maigret, comme celui-ci le dit à Lapointe quand il le retrouva au bureau.
—Malgré tout, j'ai quand même un renseignement intéressant, qui confirme ce que nous a dit Albert Sergent: Joseph Richard ne buvait que de l'eau avec ses repas, et le patron du Petit Calvados ne l'a jamais vu prendre aucun alcool.
—Et vous en déduisez quoi, patron?
—Je ne déduis jamais, tu devrais le savoir, fiston (c'est ainsi que Maigret appelait Lapointe dans ses moments d'épanchement). Mais cela nous indique en tout cas une chose: quand Richard est venu à la répétition de hier, les autres musiciens avaient l'impression qu'il avait bu. Richard était donc sorti de ses habitudes, il n'était pas dans son état normal. Pourquoi? Quand nous saurons la réponse à ce pourquoi, notre enquête ne sera pas loin d'être terminée. Et toi, as-tu appris quelque chose auprès du directeur de l'Opéra?
—Rien de précis, patron. Un des musiciens s'est cependant souvenu d'un détail: Richard lui a parlé une fois de ses origines, et lui a dit qu'il avait passé son enfance en Vendée, du côté de Luçon.

Maigret sourit au souvenir de quelques enquêtes qu'il avait menées là-bas.
—Téléphone au commissariat central de Luçon. Demande le commissaire Méjat. Il a été mon inspecteur il y a quelques années. Demande-lui de trouver des renseignements sur Richard, sa famille, etc.
—J'y vais, patron.

Maigret bourra une pipe et alla se camper devant la fenêtre. Tout en suivant machinalement des yeux une péniche qu passait sous le pont Saint-Michel, il revit en mémoire la Vendée telle qu'il l'avait connue quelques années auparavant, et l'eau lui vient à la bouche à l'évocation de certaine mouclade qu'il y avait dégustée.

Le téléphone sonna. Maigret décrocha et entendit la voix joyeuse du docteur Paul, le médecin légiste à la barbe légendaire.
—Je suppose, mon vieux, que vous préférez connaître mes premières conclusions avant de recevoir mon rapport écrit?
—Comme toujours, bien sûr. Alors, qu'avez-vous découvert?
—Tout d'abord, que ce Bertrand Crémier jouissait d'une bonne santé, et qu'il était bâti pour devenir centenaire. Il avait une légère propension à l'embonpoint, mais cela n'est pas mortel en soi. Vous en savez quelque chose, n'est-ce pas, mon vieux Maigret?
—Ma femme –et mon médecin, le docteur Pardon- aimeraient bien me voir perdre quelques kilos, mais si c'est pour renoncer à la bière, non merci! Passons. Qu'avez-vous trouvé d'autre?
—La mort a été instantanée. Le coup a été tiré à bout portant, en plein cœur.
—L'heure de la mort? Pouvez-vous la situer?
—Je dirais entre dix-huit et vingt heures hier soir, mais il m'est difficile d'être plus précis. J'ai retrouvé dans l'estomac des restes de nourriture digérés. Il doit avoir pris un dernier repas vers treize heures.
—Rien d'autre?
—Rien de très important. Je vous envoie mon rapport.
—Merci docteur. A bientôt.
—A bientôt. Nous devons nous revoir chez Pardon la semaine prochaine, si je ne me trompe?
—C'est exact. Pardon nous a promis une rouelle de veau aux lentilles, cette fois.
—J'en salive déjà!

On frappa à la porte du bureau. Lapointe entra.
—J'ai vos renseignements, patron. Le commissaire Méjat vous envoie ses meilleurs souvenirs.

L'inspecteur consulta ses notes.
—Richard n'a plus de famille à Luçon. Il était fils unique, et ses parents sont morts il y a plus de quinze ans. Le père Richard était notaire. Méjat a retrouvé une bonne qui avait travaillé chez la famille Richard, et qui s'est souvenue que Joseph était parti étudier la musique au conservatoire de Toulouse. D'après elle, les Richard étaient de bons patrons. Une famille sans histoires, d'après ce que Méjat a pu en savoir. Il va essayer de trouver d'autres renseignements.
—Merci, Lapointe.

Le commissaire bourra une nouvelle pipe, puis s'assit derrière son bureau, en jouant machinalement avec une boîte d'allumettes. Le silence dura quelques instants, puis Maigret leva la tête vers son inspecteur:
—Dis donc, tu m'as bien dit que Richard était allé à Toulouse?
—Oui, patron.
—Et Sergent, ne nous a-t-il pas parlé de Toulouse ce matin?
—Oui, je crois qu'il a dit que Crémier avait été premier violon dans l'orchestre symphonique de Toulouse...

Les yeux du commissaire eurent une lueur que Lapointe connaissait bien.
—Appelle Sergent, veux-tu?
—Allô, monsieur le directeur? Je vous passe le commissaire Maigret. Ne quittez pas.
—Bonjour, monsieur Sergent. Comment allez-vous depuis ce matin?
—Bonjour, monsieur Maigret. Nous sommes en train de chercher un remplaçant premier violon pour ce soir, mais c'est difficile. Sergent fit entendre un gros soupir. Si seulement Richard pouvait réapparaître! Il nous a mis dans une sacrée situation!
—J'en suis désolé pour vous. Dites-moi, savez-vous si Crémier et Richard se connaissaient avant que Crémier arrive à Paris? Il semblerait que les deux aient été à Toulouse.
—Non. Ils ne m'en ont jamais parlé. Etant donné la façon dont Crémier avait pris la place de Richard, ils étaient plutôt en froid et ne se fréquentaient pas, à ma connaissance, en dehors de l'Opéra.
—Encore une chose, monsieur Sergent. Est-ce que Richard était plus particulièrement lié avec un des musiciens de votre orchestre?
—Il était tellement solitaire, sous savez. Mais peut-être que Florent Cadet, un des violonistes, pourra vous donner plus de renseignements. Il me semble qu'ils se voyaient quelquefois.
—Avez-vous son adresse?
—Oui, attendez. Voilà. Il habite en banlieue: 17, boulevard des Capucines, à Juvisy.
—Je vous remercie. Bon courage pour ce soir!

Maigret raccrocha. Il se tourna vers Lapointe, qui attendait toujours devant le bureau.
—Tu vas filer à Juvisy, à cette adresse. Peut-être que Richard aura fait des confidences à ce Florent Cadet. Essaie de le cuisiner un peu. Moi, je retourne chez madame Crémier.

Maigret poussa la porte du bar de l'Escargot et s'installa sur un haut tabouret devant le zinc. Le patron, les manches retroussées jusqu'au coude, rinçait des verres qu'il replaçait sur une étagère derrière lui. Un rayon de soleil, traversant la vitre, se jouait sur les bouteilles, mettant des reflets colorés sur le comptoir. Le commissaire commanda un vin blanc, puis se dirigea vers la cabine téléphonique.
—C'est toi, madame Maigret? Qu'as-tu préparé pour ce soir?
—Je pensais réchauffer le fricandeau que j'avais cuisiné pour ce midi.
—Magnifique! Je serai là dans une demi-heure!

Debout sur la plate-forme de l'autobus qui le ramenait Boulevard Richard-Lenoir, Maigret dégustait sa pipe devant le paysage parisien qui défilait. Il regardait les rues, la foule, sans les voir, car il repassait dans sa tête son entretien avec madame Crémier, qu'il était retourné voir. La dignité de cette femme lui faisait une grande impression. Malheureusement, elle ne lui avait rien appris de plus sur son mari, et elle ne connaissait pas Joseph Richard, dont son mari, avait-elle assuré, ne lui avait jamais parlé. Pourtant, le commissaire avait l'impression qu'il devait continuer à fouiller dans cette direction: il pensait, ou pour mieux dire il sentait que les relations de Crémier et de Richard étaient au cœur du drame.
—Pourvu que Lapointe obtienne quelques renseignements auprès de Florent Cadet, pensa-t-il.

Madame Maigret ouvrit la porte avant qu'il ait eu le temps de sortir sa clef de sa poche. Dans un geste à la fois habituel et plein de tendresse, elle lui prit son chapeau, l'aida à se débarrasser de son pardessus et de son veston. Il alla se laver les mains, puis ils passèrent à table.

Le fricandeau était succulent, et Maigret l'avait accompagné d'un Pouilly fruité qui lui laissait une agréable lourdeur dans le corps. Il lut le journal en somnolant à demi, et quand le film à la télévision fut terminé (c'était un feuilleton policier que madame Maigret aimait bien regarder, et qui arrachait des sourires amusés au commissaire), ils allèrent se coucher.

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Le lendemain matin, le temps était toujours aussi radieux. Maigret avait fait le chemin à pied jusqu'à son bureau, savourant le spectacle des rues au réveil de Paris. La Seine brillait dans le soleil, les péniches avaient l'air peintes à neuf, et tout le paysage, les pêcheurs installés au bord de l'eau, les voitures klaxonnant, les petites secrétaires en retard courant à leur bureau, tout cela avait l'air d'un décor, ou d'un tableau peint par un artiste du dimanche.

Lapointe, qui arborait ce matin-là un complet en harmonie avec le printemps, entra tout guilleret dans le bureau de Maigret. Celui-ci lui sourit, et l'inspecteur lui rendit son sourire. C'était un matin où l'on avait envie de sourire à la vie.
—Patron, j'ai des informations sur Richard. Ce Florent Cadet est un grand bavard, il ne voulait plus me lâcher hier, mais j'ai appris des choses intéressantes.

Lapointe avait l'air frétillant d'un chien qui rapporte du gibier à son maître.
—Tiens, assieds-toi et raconte.

L'inspecteur ouvrit son calepin.
—Voilà. Monsieur Cadet a déjeuné quelquefois avec Richard . Il ne se sont pas beaucoup fréquentés, mais Richard a tout de même fait quelques confidences à Cadet, surtout un soir après une représentation qui avait fini par une petite fête bien arrosée, parce que le chef d'orchestre avait eu son anniversaire. Tout l'orchestre s'était retrouvé à Pigalle, et la soirée s'était prolongée tard dans la nuit. Cadet m'a raconté que quelques musiciens, dont lui et Richard, avaient fini dans une boîte de strip-tease, et qu'ils avaient éclusé quelques bouteilles de champagne. Bref, je vous passe les détails. Florent a dû raccompagner chez lui Richard, qui n'avait pas l'habitude de boire, mais qui avait fait une grosse exception cette nuit-là. Il était bien ivre et Cadet l'a aidé à se mettre au lit. Richard avait l'alcool plutôt triste, et il pleurait en racontant sa vie à Cadet. Il lui a parlé de ses parents, de son enfance à Luçon, de ses études à Toulouse, mais Cadet ne se souvient pas de tous les détails. Il faut dire que lui aussi avait considérablement bu. Pourtant, il se souvient d'une chose, parce que Richard a beaucoup insisté sur le sujet, paraît-il. Richard aurait rencontré à Toulouse une jeune femme, dont il serait tombé amoureux, mais qu'il n'aurait pas pu épouser.
—Pourquoi?
—Cadet ne se rappelle pas, il a eu l'impression que Richard voulait lui faire comprendre qu'il n'était pas le seul amoureux de la demoiselle, qui lui aurait préféré l'autre. Et c'est pourquoi Richard, qui l'aimait vraiment beaucoup, ne se serait jamais marié.
—Il a pu te donner d'autres détails sur la demoiselle?
—Non. Quand Cadet a voulu remettre le sujet sur le tapis au cours d'une autre conversation, Richard a esquivé les questions et n'a plus jamais voulu en parler, comme s'il avait regretté de l'avoir fait cette fameuse nuit. Qu'en pensez-vous, patron?
—Je ne sais pas.

Maigret le regardait d'un œil vague. Il bourra une pipe, puis murmura comme pour lui-même:
—Il y a une femme dans l'histoire. C'est peut-être une piste à suivre...


—Allô, madame Maigret? Peux-tu préparer la petite valise bleue avec du linge de rechange? Je pars pour Toulouse.
—Pour Toulouse? Ah, bon.

Madame Maigret, avec les années, avait pris l'habitude de ne plus s'étonner de rien. Combien de fois déjà avait-elle reçu un coup de téléphone de son mari, à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, qui lui annonçait qu'il ne savait pas quand il rentrerait, qu'un interrogatoire était en route à la PJ, ou qu'il partait pour Dieu sait où.

Maigret était allé trouver le juge d'instruction chargé de l'affaire, et par chance ce n'était pas Coméliau cette fois-ci, car il aurait eu de la peine à obtenir de son "ennemi intime" qu'il l'autorise à quitter Paris pour poursuivre son enquête. Evidemment, le commissaire aurait pu charger quelqu'un de la brigade mobile de Toulouse de faire certaines recherches, mais qui d'autre que Maigret aurait été à même de sentir et de parvenir, à force de s'imprégner de l'atmosphère qu'il allait chercher là-bas, à comprendre le drame que Maigret croyait deviner? D'ailleurs, le commissaire aurait bien été en peine de donner des instructions précises à un inspecteur: pouvait-il lui dire: "Renifle dans tous les coins, assieds-toi là où Richard s'était assis, promène-toi dans la rue où vivait Crémier, et essaie de comprendre?" Etait-ce là une façon sérieuse de demander des renseignements? Et pourtant, c'était ainsi que Maigret avait envie d'aborder cette affaire, et c'est pourquoi il avait demandé au juge de l'autoriser à se rendre lui-même à Toulouse. En téléphonant au secrétariat de l'orchestre symphonique de Toulouse, il avait obtenu l'ancienne adresse de Crémier, et c'est par là qu'il comptait commencer en arrivant dans la ville rose.

Dans le train qui l'emmenait vers le sud, Maigret s'était assoupi sur son siège. Il avait renoncé, par une sorte de scrupule, à réserver une couchette. Scandées par le rythme du wagon, ses pensées étaient devenues plus floues, et il avait glissé dans un sommeil parcouru par un rêve étrange. Il se voyait sur la scène de l'Opéra, un violon à la main. Il n'arrivait pas à en jouer, et un personnage ricanant, qui ressemblait à une caricature de Joseph Richard, lui montrait un archet qu'il avait tenu caché derrière son dos. Maigret comprenait alors qu'il lui manquait cet archet pour pouvoir jouer sur son violon. Puis il vit un autre personnage plus flou, qui était peut-être Bertrand Crémier, et qui amenait vers lui une jeune femme blonde qu'il tenait par la main. Celle-ci lui tendait une boîte, que le commissaire ouvrait, et qui contenait un archet doré. Maigret se saisissait de l'archet et, au moment où il allait en caresser les cordes du violon, la porte de son compartiment s'ouvrit, un contrôleur annonça: "Toulouse, 20 minutes d'arrêt", le violon s'envola avec son archet et le commissaire se réveilla.

Au sortir de la gare, Maigret regretta d'avoir conservé son complet sombre, car il faisait déjà très chaud, et pas un souffle de vent ne faisait trembler les feuilles des arbres sur la place. Il avait laissé sa valise à la consigne, et il commença par se diriger vers un petit café dont le vélum orangé déjà descendu devant la vitre avait une couleur tentatrice. Il commanda un demi, car il était trop tôt pour le pastis dont l'odeur anisée avait imprégné le café. Il s'informa de l'adresse de l'appartement où Crémier avait vécu, et il se dirigea à pied, malgré la chaleur, vers le centre de la ville.

Hélas, la concierge était nouvelle dans l'immeuble, et celle qui l'avait précédée était morte depuis deux ans.
—Et parmi les locataires, y en a-t-il qui étaient déjà là du temps de monsieur Crémier?

La concierge réfléchit:
—Il y a peut-être Mlle Tardi. Elle était ici avant moi. Essayez d'aller la voir. C'est au troisième, porte gauche.
—Elle est chez elle en ce moment?
—Bien sûr! La pauvre, elle ne sort plus beaucoup, à cause de ses jambes.

Par chance, l'immeuble comportait un ascenseur, que Maigret utilisa avec soulagement. Il frappa à la porte de gauche, et c'est une petite vieille toute menue, vive et souriante, qui l'introduisit dans un appartement bruissant de cris d'oiseaux. Dans la pièce qui servait de salon, une bonne douzaine de cages contenaient des perruches aux couleurs vives.
—Ils ne sont pas beaux, mes oiseaux, mon bon monsieur? Et puis, cela me fait une compagnie.

La vieille demoiselle invita le commissaire à s'asseoir, et celui-ci choisit la chaise qui lui semblait la plus apte à supporter son poids.
—Il y a longtemps que vous êtes dans la maison, Mademoiselle Tardi?
—Ah, cela va faire dix-huit ans cet automne, monsieur.
—Est-ce que vous avez connu d'autres locataires? Monsieur Crémier, par exemple?
—Monsieur Crémier? Et comment que je l'ai connu! Un monsieur si gentil, et sa dame, aussi!
—Il était marié?

La vieille dame eut un sourire malicieux.
—Je ne sais pas s'ils étaient mariés, mais en tout cas, c'était tout comme. Ils étaient adorables, tous les deux, et ils avaient l'air si amoureux!
—Connaissez-vous le nom de la dame?
—Monsieur Crémier l'appelait Minouche, mais elle m'a dit une fois que son nom était Michèle.
—Vous aviez beaucoup de contact avec eux?
—On ne peut pas dire, mais il m'arrivait de les croiser dans l'escalier, et nous échangions volontiers quelques mots. Je crois qu'elle surtout aimait bien discuter. Elle devait un peu s'ennuyer, la pauvre!
—Elle ne travaillait pas?
—Non. Elle s'occupait de son ménage, et sortait parfois l'après-midi, peut-être pour rejoindre son ami.
—Elle vous parlait d'elle, de sa famille?
—Non. Je sais juste qu'une fois que je lui parlais de mon frère qui est armateur à La Rochelle, elle m'a dit qu'elle connaissait assez bien la région. J'ai pensé qu'elle devait venir de par là-bas.

Maigret eut un frémissement qui fit trembler sa pipe entre ses dents. Dans son esprit, deux noms s'associaient et s'imposaient à lui comme une évidence: La Rochelle, Luçon! Une cinquantaine de kilomètres entre les deux villes. Et si Minouche avait vécu à Luçon, comme Joseph Richard?

Le commissaire eut l'impression qu'une lueur encore vague et confuse commençait à se faire jour dans cette affaire. Déjà, il n'écoutait plus que d'une oreille distraite ce que lui racontait la vieille dame, qu'il surprit en sortant brusquement de sa poche une photographie de Joseph Richard, qu'il avait prise dans les papiers du meublé où celui-ci habitait.
—Connaissez-vous cet homme?

Elle se pencha sur le portrait:
—Non, cela ne me dit rien, et j'ai pourtant une assez bonne mémoire des visages.
—Vous ne l'avez jamais vu dans l'immeuble? Il n'est jamais allé chez monsieur Crémier?
—Non, je ne crois pas. Mais vous savez, je ne passe pas mon temps à espionner ce qui se passe chez mes voisins. Il pourrait être venu sans que je le voie.
—Ça ne fait rien. Merci quand même. Et il ajouta, plus pour lui-même que pour la vieille dame, qui ne comprit pas bien le sens de sa remarque:
—Cela n'a plus d'importance, maintenant.

Il prit congé de Mlle Tardi, en refusant poliment le verre de chartreuse qu'elle s'obstinait à vouloir lui offrir.

Le souffle épais, s'épongeant le front de son mouchoir, Maigret monta l'escalier qui menait au commissariat central de Toulouse. Il se fit connaître du planton de service, qui le conduisit à la porte du commissaire. Celle-ci s'ouvrit sur un petit homme bedonnant, au visage rond.
—Patron, c'est vous!
—Vauquelin! Qu'est-ce que tu fais ici! Je te croyais encore à Nice!

L'inspecteur Vauquelin avait travaillé avec Maigret, avant d'être nommé à Nice.
—J'ai pris du galon, patron, J'ai été nommé commissaire à Toulouse il y a deux ans.
—Mes félicitations, vieux.

Les deux hommes échangèrent quelques souvenirs du temps où Vauquelin était à la PJ, puis Maigret en vint à l'objet de sa visite. Il voulait demander au commissaire toulousain de rechercher l'adresse de Crémier et sa compagne, avant qu'ils se soient installés dans l'immeuble de Mlle Tardi.
—Je vais mettre tout de suite un ou deux de mes hommes là-dessus, patron, mais cela risque de prendre un certain temps. Vous passez la nuit à Toulouse?
—J'aurais préféré rentrer ce soir, mais je n'aimerais pas perdre la piste. J'ai l'impression que c'est ici que je peux encore apprendre quelque chose. Tu connais un bon hôtel, pas trop loin d'ici?
—Pas question, patron, je vais demander à ma femme de préparer la chambre d'ami.

Maigret, qui avait horreur de dormir chez les gens, refusa poliment, mais fermement, l'offre de son ancien inspecteur.
—Comme vous voudrez. Mais vous me ferez le plaisir de venir dîner chez nous.

Vauquelin insista avec tant de gentillesse que Maigret, qui ne voulait pas lui faire de peine, accepta l'invitation. Il ne le regretta d'ailleurs pas, car Mme Vauquelin, une petite femme boulotte qui riait toujours, se révéla être un vrai cordon-bleu. Comme elle l'expliqua à Maigret, elle avait d'abord pensé lui servir un authentique cassoulet toulousain, mais à cause de la chaleur, elle avait préféré préparer quelque chose d'un peu moins lourd. Il se régala donc d'un succulent lapin à la moutarde, accompagné d'un risotto aux pointes d'asperges. Après le dîner, lequel fit mieux comprendre à Maigret la raison de l'embonpoint confortable qu'affichait le commissaire Vauquelin, celui-ci accompagna son hôte jusqu'à un petit hôtel modeste, mais bien tenu, où Maigret dormit d'un sommeil relativement paisible, compte tenu de la chaleur que gardait la nuit et du repas copieux servi par Mme Vauquelin.

Le lendemain matin, la ville s'éveilla sous le même soleil accablant, et Maigret appréhendait déjà ses courses à travers les rues échauffées. Il se rendit d'abord au commissariat central, où les hommes de Vauquelin avaient bien travaillé: on avait retrouvé la trace de Crémier et de Minouche dans un petit meublé du centre-ville, et Maigret, qui ne voulait pas perdre de temps, et qui de plus avait hâte de retrouver sa femme, qu'il avait appelée la veille au soir avant de se coucher, se rendit sans plus tarder à l'adresse qu'on lui indiqua.

L'immeuble n'avait que trois étages, et l'entrée était flanquée d'un mimosa planté dans un gros pot bleu. Le concierge, un petit homme tout maigre, noir de poil, émergea de sa loge d'où s'échappaient déjà, malgré l'heure matinale, des effluves d'ail et de piment. L'homme, qui était Marseillais d'origine, comme il avait tenu à le préciser d'un accent triomphant, se souvenait bien de Crémier.
—Un monsieur très calme, très gentil, très comme il faut.
—Recevait-il des visites?

Le concierge eut un sourire égrillard:
—Pas beaucoup, c'était surtout sa petite amie qui venait le voir, et parfois passer la nuit.
—Comment était-elle? Vous souvenez-vous de son nom?
—C'était un joli brin de fille, elle avait des cheveux tout blonds, un peu frisés. Elle souriait tout le temps. Je ne connais pas son nom, je me rappelle seulement que monsieur Crémier l'appelait Minouche. Peut-être s'appelait-elle Michèle, ou Mireille, allez savoir...
—Vous ne savez rien d'autre sur elle? Où elle travaillait, par exemple?
—Non, je regrette, monsieur. Vous la recherchez pourquoi?
—J'aimerais savoir ce qu'elle est devenue.
—Elle ne s'est pas mariée avec monsieur Crémier? Ils avaient l'air si amoureux...
—Non. Bertrand Crémier s'est marié, mais avec une autre femme.
—Ça alors, je n'aurais jamais pensé... Mais pourquoi n'a-t-il pas épousé cette Minouche? Il vous l'a dit? Vous lui avez parlé? C'est lui qui la recherche?
—Non. Monsieur Crémier est mort. Il a été assassiné.

Le concierge en eut le souffle coupé.
—Eh ben... Et on sait qui l'a tué? Ce ne serait pas justement cette Minouche, qui, par jalousie...
—Je n'en sais rien. Nous sommes à la recherche de l'assassin, et c'est pourquoi j'essaie de trouver des renseignements sur les gens qui ont connu Crémier. A propos, connaissez-vous cet homme?

Maigret sortit de sa poche la photo de Richard. Le concierge se pencha sur le portrait, après avoir posé sur son nez des lunettes qui lui donnaient l'air d'un notaire. Il s'exclama:
—Tiens, mais c'est monsieur Richard!
—Vous le connaissez?
—Et comment, que je le connais! Il a habité ici, pendant trois ans!
—A la même époque que Crémier?

Le commissaire en frémissait d'impatience. Se pouvait-il qu'il touchât déjà au but de son enquête?

Le concierge eut un rire comme pour souligner une évidence:
—Bien sûr! Même qu'ils étaient très liés. Ils ont dû partager souvent leur maigre dîner, car ils n'étaient pas riches à cette époque, et ils tiraient tous les deux le diable par la queue. Je les ai souvent vus rentrer le soir, fatigués, leur étui à violon sous le bras, et à la main un petit sac de papier qui ne contenait qu'un sandwich.
—Etait-ce à la même époque que Crémier a connu Minouche?

L'homme se gratta la tête.
—Attendez, non, je ne crois pas. Ce n'est qu'après le départ de monsieur Richard que monsieur Crémier a ramené un jour la demoiselle.
—Longtemps après?
—Je ne sais pas. Peut-être six mois, ou une année plus tard? Je ne me rappelle plus très bien. Il y a tout de même plus de quinze ans de cela.
—Et vous êtes sûr que Richard n'a jamais vu la demoiselle ici?
—Oui. Monsieur Richard n'a pas remis les pieds dans la maison après son départ.
—Il n'est jamais revenu rendre visite à son ami Crémier?
—Non, jamais, même que j'ai pensé qu'ils s'étaient brouillés à la suite d'une dispute.
—Vous les avez entendu se disputer?
—Non, mais comme je ne comprenais pas le départ de monsieur Richard, j'ai imaginé...
—Vous en avez parlé à monsieur Crémier?
—Une fois, quand monsieur Crémier était encore seul, avant l'arrivée de Minouche, je lui ai demandé s'il n'était pas triste de ne plus avoir son ami avec lui, et j'ai essayé de savoir pourquoi monsieur Richard était parti.
—Crémier vous l'a expliqué?
—Non. Il m'a juste dit, avec un petit sourire triste, que je me rappelle très bien: "Chacun est libre de mener sa vie comme il veut..."
—Combien de temps Bertrand Crémier est-il encore resté chez vous?
—Une année. Un jour, il m'a annoncé qu'il avait trouvé une place à l'orchestre de Toulouse. Il était drôlement content! Il m'a dit qu'il voulait déménager pour trouver un logement plus grand, et plus proche de son travail.
—Il était toujours avec Minouche?
—Oui, bien sûr, c'est aussi pour cela qu'il voulait trouver un appartement plus grand, pour pouvoir vivre avec elle. La pièce qu'il occupait ici n'était pas faite pour vivre à deux.
—Il vous a donné sa nouvelle adresse?
—Non.
—Il n'est jamais revenu ici? Vous ne l'avez pas revu depuis?
—Non, jamais.

Maigret soupira. La piste des deux hommes semblait de nouveau lui échapper.
—Désolé de ne pouvoir vous aider plus, monsieur le commissaire.
—Merci quand même. Vous m'avez été très utile.

Accoudé au zinc, le commissaire savourait le pastis qu'il avait commandé. Il regardait d'un oeil vague les clients du bar, qui venaient prendre l'apéritif, cherchant dans la salle ombragée et fraîche à échapper à la touffeur du plein midi qui accablait la ville. Maigret hésita à commander une bouillabaisse, dont l'odeur épicée s'échappait de la cuisine, où l'on voyait s'agiter dans un joyeux brouhaha le patron truculent, une toque blanche posée de guingois sur la tête. Finalement, il décida de se contenter d'un sandwich. Il n'avait pas vraiment faim, d'abord à cause de cette chaleur écrasante à laquelle il n'était pas habitué, mais aussi et surtout parce que ce que lui avait appris le concierge du meublé évoquait en lui une multitudes de pensées floues qu'il essayait de mettre en ordre. Sa tête fourmillait d'images, qu'il se repassait à la façon d'un film: Bertrand Crémier et Joseph Richard dans leur chambre, partageant un sandwich avant de jouer à deux des ritournelles sur leurs violons, se donnant ainsi à eux-mêmes de petits concerts pour oublier leur misère. Puis c'était l'image d'une jeune fille blonde qui s'imposait au commissaire: mille questions l'assaillaient: comment et où Crémier avait-il connu Minouche? Que faisait-elle dans la vie? Richard et Crémier s'étaient-ils disputés à cause d'elle? Le concierge avait beau dire, Maigret avait l'impression très nette, d'où lui venait cette intuition, il n'aurait su le dire, que la jeune femme était pour quelque chose dans la séparation des deux hommes.


—Allô, madame Maigret? J'arriverai ce soir à vingt heures à la gare de Lyon. As-tu de quoi nourrir un mari exténué par la chaleur mais affamé?
—Que dirais-tu d'un homard froid à la mayonnaise?
—Magnifique! A ce soir!

Maigret regarda à peine le paysage qui défilait à travers les fenêtres du wagon. Il était content de rentrer à Paris et d'y retrouver le printemps. Cette touffeur quasi estivale de Toulouse ne lui convenait pas, et il en avait assez de parcourir les rues en s'arrêtant tous les dix mètres pour souffler et s'éponger; de plus, les innombrables verres de bière qu'il avait ingurgités pour se rafraîchir lui pesaient un peu sur l'estomac. Il ferma les yeux et essaya de mettre en place tous les éléments qu'ils possédaient à présent sur son enquête. Avant de prendre son train, il était passé par le commissariat, d'où il avait appelé Luçon. Le commissaire Méjat s'était mis en quatre pour lui fournir les renseignements qu'il lui avait demandés, et il lui avait confirmé une chose essentielle, que Maigret avait déjà deviné lors de sa conversation avec la vieille Mlle Tardi: Minouche, la belle amie blonde de Crémier, avait vécu dans un petit village à quelques kilomètres de Luçon, où son père était comptable dans une entreprise de transport. Maigret ne croyait pas aux coïncidences, et pour lui, il sentait comme une évidence que Richard et la jeune Minouche devaient s'être connus là-bas.

6

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Le lendemain, il pleuvait, et le commissaire en était presque content, car ce temps maussade s'harmonisait mieux avec son humeur de ce matin-là. Il avait découvert bien des choses pendant son voyage à Toulouse, mais cela ne faisait pas beaucoup avancer son enquête. On ne retrouvait toujours pas Joseph Richard, on n'avait pas de traces non plus de la jeune Minouche. Maigret avait l'impression de piétiner, et cela le rendait grognon. Ses inspecteurs l'avaient bien compris en le voyant arriver, lourd et taciturne, et ils avaient soin de ne pas lui poser de questions. On s'était passé le mot, et le bureau des inspecteurs était plutôt silencieux, car ils avaient l'oreille attentive à ce qui se passait dans le bureau du patron, guettant le moindre appel du commissaire. Mais celui-ci restait obstinément enfermé dans son bureau, liquidant de la paperasse administrative comme si le sort de toute la PJ en dépendait.

A midi, il avait décroché son téléphone, mais ce n'était pas pour faire venir un de ses inspecteurs, ce qu'il faisait d'ailleurs rarement de cette façon, préférant d'habitude ouvrir la porte et les appeler de vive voix, voire entrer lui-même dans le bureau de ses subordonnés, et s'asseoir familièrement sur le coin d'une table. Mais cette fois, il avait téléphoné à la Brasserie Dauphine pour se faire monter des sandwiches et de la bière, et c'était un signe, car en temps normal il préférait déjeuner avec un de ses inspecteurs préférés, comme Janvier ou Lapointe, aimant à les emmener dans un petit restaurant réputé pour ses andouillettes ou sa blanquette.

Debout devant la fenêtre où perlaient en longues traînées grises des gouttes de pluie, il avait mangé deux sandwiches, bu ses deux bières, mâchonnant farouchement, sans un mot, sans se retourner un seul instant. Puis il avait continué sa besogne paperassière.

Ce n'est qu'à trois heures qu'il avait ouvert la porte de son bureau et appelé Lucas, sans même jeter un regard pour s'assurer de la présence de celui-ci dans le bureau des inspecteurs. Le brigadier, que les années rendaient encore plus bedonnant, et argentaient ses tempes de quelques fils blancs, le faisant de plus en plus ressembler à un vieux teckel fidèle, se rendit chez le patron, après avoir jeté une œillade de connivence à ses collègues.

Le commissaire était assis à son bureau, occupé à aligner ses pipes par ordre de grandeur. Sans lever les yeux sur Lucas, il lui tendit la photo de Joseph Richard:
—Tu vas faire diffuser la photo dans tous les commissariats, aux gares et aux postes frontières, avec le signalement de notre homme. Tu la feras aussi insérer dans les journaux.

Comme son subordonné ne disait rien, Maigret finit par le regarder:
—Tu te demandes pourquoi je fais cela, alors que tu sais que je n'aime pas agir ainsi à l'encontre de quelqu'un qui est à peine un suspect?

Lucas osa lui dire:
—C'est cela, patron. D'habitude, vous n'utilisez cette méthode qu'en dernier recours...
—C'est vrai. Mais n'oublie pas que dans cette affaire, nous n'avons pas le moindre bout de début d'une piste. Finalement, n'importe qui pourrait avoir tué Bertrand Crémier, n'importe qui – ou presque – a accès aux vestiaires de l'Opéra. Mais quelle raison quelqu'un pourrait-il avoir eue de le tuer? On ne lui connaît pas d'ennemis, pas d'aventures, rien de louche dans sa vie. Et la seule chose à laquelle je peux me raccrocher, c'est le fait que lui et Joseph Richard se sont connus à Toulouse. Et Joseph Richard a disparu!. Y a-t-il un lien entre cette disparition et la mort de Crémier? Je n'en sais rien, je cherche, je tâtonne... Et j'ai l'impression que la jeune Minouche est mêlée de loin ou de près à tout cela...

Lucas se gardait d'interrompre son chef, qu'il avait rarement connu si prolixe. Il était si peu fréquent que le commissaire émette ses réflexions à haute voix !
—Maintenant, mon vieux, je vais te demander de te mettre à un travail qui n'a rien de passionnant, mais qui nous amènera peut-être quelque part. Tu vas prendre avec toi un ou deux hommes, vous allez monter aux Garnis, et vous allez éplucher la liste des hôtels et des meublés. J'aimerais que vous me fassiez la liste de tous les établissements dont le propriétaire était là il y a dix ans au moins.
—Qu'est-ce que l'on cherche, patron?

Maigret jeta un regard surpris à Lucas, peut-être un peu déçu que son plus ancien collaborateur ne l'ait pas suivi dans ce qui pouvait passer pour un raisonnement.
—Tu n'as pas compris? J'aimerais retrouver la trace de Minouche! J'ai l'impression que Crémier et elle ont dû venir à Paris ensemble et s'y installer après leur départ de Toulouse. C'est sans doute pour cela que l'on n'a pas retrouvé leur trace après la dernière adresse où je me suis rendu hier.

Lucas, à qui Maigret n'avait pas raconté dans le détail son voyage dans le sud, sentit cependant que ce n'était pas le moment d'insister, et il quitta le bureau du commissaire, se rendit chez les inspecteurs, où il réquisitionna Janvier et Torrence, pas très contents d'aller s'empoussiérer aux Garnis.

Maigret, campé devant la fenêtre, la pipe aux dents, regardait une péniche qui venait de siffler deux fois pour passer sous le pont Saint-Michel. On frappa à sa porte, et il émit un vague grognement, qui pouvait passer pour une invite à entrer.

Janvier tendit une feuille à son chef:
—Ça n'a pas été simple, patron! Il y en a des kilomètres, des listes d'hôtels! Avec Torrence et Lucas, on vient de passer deux heures à les éplucher! Pour un boulot...

Mais le commissaire n'était pas d'humeur à écouter avec patience les récriminations de son inspecteur, et il l'interrompit brusquement:
—Vous avez trouvé les noms?
—On a trouvé trois adresses seulement. Les patrons d'hôtels changent plus fréquemment qu'on pourrait le croire.
—Bon. Que Torrence et Lucas prennent chacun une adresse, et toi la troisième. Allez-y tout de suite.

Et faites vite. Une seule chose m'intéresse: savoir si le couple Crémier-Minouche a vécu dans un des ces hôtels, et pendant combien de temps.
—Bien, patron.

Janvier sortit, et Maigret s'installa à son bureau en bourrant une nouvelle pipe. Il allait décrocher le téléphone quand Lapointe entra.
—J'ai du nouveau, patron. Le commissaire Méjat vient de téléphoner. A force d'interroger les gens autour de Luçon, il a fini par apprendre que Minouche était, par sa mère, la cousine de Joseph Richard.

Maigret sursauta.
—Tu en es sûr?
—Oui, Méjat va vous envoyer une copie de ses interrogatoires. En tout cas, il est sûr maintenant que Minouche et Richard se sont bien connus à Luçon, et même qu'ils se connaissaient depuis l'enfance. Méjat m'a expliqué qu'il avait retrouvé une vieille dame qui avait été l'amie de la mère de Richard, et celle-ci lui a raconté que les parents Richard et les parents de Minouche s'étaient beaucoup fréquentés au temps où leurs enfants étaient jeunes, mais qu'ensuite ils s'étaient brouillés.
—Sait-on pourquoi?
—Non. La vieille dame n'a jamais pu le savoir de son amie. La seule chose de sûre, c'est que cette brouille s'est produite assez tard, quand Richard et Minouche étaient déjà adolescents.

Maigret tirait sur sa pipe, le regard perdu dans les volutes de fumée bleue qui s'étiraient vers le plafond. Lapointe ne dit plus rien, regardant son patron qui semblait plongé dans un profond effort de réflexion. Le silence dura assez longtemps, puis le commissaire leva les yeux vers son inspecteur, une lueur dans les prunelles:
—Suppose que la brouille soit intervenue à cause de Richard et Minouche?
—Vous voulez dire... Vous croyez que Richard et Minouche...
—Je ne crois encore rien... J'ai l'impression que toute cette histoire tourne autour de ces deux personnages... Crémier n'intervient qu'ensuite... Comment te dire? Je sens qu'à la base de tout ça, il y a eu une histoire de couple... Le tout est de savoir qui étaient les membres de ce couple...

Le téléphone sonna:
—Allô. C'est toi, Janvier?

La voix de l'inspecteur, à l'autre bout du fil, était surexcitée:
—Patron, ça y est!
—Qu'est-ce qui y est?
—J'ai trouvé! Je suis à l'Hôtel des Abbesses, place Maubert. Je vous passe le gérant de l'hôtel?

L'inspecteur posait sa question avec une intonation à la fois joyeuse et mystérieuse.
—Tu ne peux pas l'interroger toi-même? grogna Maigret.
—Je l'ai fait, mais j'aimerais qu'il vous raconte lui-même l'histoire.
—Bon. Le commissaire soupira. Passe-le moi.
—Allô, monsieur le commissaire. Ici, Justin Colleboeuf.
—Bonjour, monsieur Colleboeuf. C'est vous le patron de l'hôtel?
—Pas le patron, le gérant seulement. Le patron, c'est monsieur Emile. Vous l'avez peut-être connu, au temps où il était garçon de café à la Brasserie Alsacienne. Figurez-vous qu'il avait fait un petit héritage et qu'il s'est acheté cet hôtel il y a quinze ans. Mais sa santé n'était pas très bonne, et il m'a engagé comme gérant. Je l'avais connu au temps où j'étais moi-même garçon de café. Mais pas à la Brasserie Alsacienne. En fait, on s'est connu aux courses...

Maigret interrompit avec impatience ce bavardage:
—Vous êtes devenu gérant tout de suite?
—Oui. Cela va donc faire quinze ans que je suis ici, et comme je le disais à votre inspecteur, j'en ai connu, des clients. Mais j'ai une excellente mémoire, c'est le métier qui veut ça, et...
—Vous souvenez-vous d'avoir eu parmi vos clients un monsieur Crémier?
—Et comment! Votre inspecteur m'a montré la photo. Mais même sans cela, je m'en serais souvenu. Pensez donc, on en a assez parlé, à l'époque, de la petite Minouche, et cette histoire-là, je ne suis pas près de l'oublier...
—Quelle histoire?
—Mais, comme je l'ai dit à votre inspecteur, je suis étonné que vous n'ayez pas gardé ça, à la police. Et pourtant, c'est le commissaire Amadieu qui avait fait l'enquête, à l'époque. Il était bien commissaire au Quai des Orfèvres, non?
—Quelle enquête?
—Mais, celle sur la mort de cette pauvre demoiselle!

Maigret en laissa s'éteindre sa pipe. Janvier reprit le téléphone. Sa voix était de plus en plus animée.
—Allô, patron, vous avez compris? Minouche a été retrouvée morte dans cet hôtel il y a dix ans. Mais ce n'est pas vous qui aviez fait l'enquête, puisque...

Puisque Maigret n'était pas à Paris à l'époque, parbleu! Il y avait eu une vilaine affaire où on avait essayé de faire révoquer Maigret, et il avait été obligé de prendre des "vacances" quelque peu forcées dans sa maison de Meung-sur-Loire, le temps que l'on découvre l'auteur de la machination, un financier véreux à propos duquel Maigret avait découvert une sordide histoire de chantage. La cabale avait failli réussir, et Maigret gardait un souvenir écoeuré de cette période glauque, d'autant plus qu'il avait été "remplacé" provisoirement par le commissaire Amadieu, un homme sec et ambitieux qu'il n'aimait guère, et qui avait essayé de profiter de cette nomination provisoire pour prendre définitivement la place de Maigret.
—Merci, Janvier. Tu vas demander au gérant de te raconter aussi en détails que possible ce qu'il se rappelle de l'histoire. Essaie ensuite de passer au commissariat du quartier. Peut-être y a-t-il encore un des agents qui se souviendra de ce qui s'est passé.
—Bien patron.

Maigret raccrocha. Il se leva pesamment, bourra une nouvelle pipe et ouvrit la porte du bureau des inspecteurs.
—Lucas? Tu vas me chercher dans les archives d'il y a dix ans une affaire de meurtre à l'Hôtel des Abbesses. Tu me rapportes tout ce que tu trouveras.

Le brigadier ne posa pas de questions. D'ailleurs il avait bien vu à l'attitude du patron que ce n'était pas le moment de demander à celui-ci de longues explications.

Le commissaire s'assit à son bureau, tira quelques bouffées pensives de sa pipe, puis tendit la main et saisit le téléphone.
—Bonjour, Madame Crémier. Ici, le commissaire Maigret. Pardonnez-moi de vous déranger encore, mais il y a une question que j'ai oublié de vous poser la dernière fois. Puis-je savoir depuis combien de temps vous étiez mariée avec Bertrand Crémier?
—Neuf ans. Plus exactement, il y aurait eu neuf ans cet automne.
—Et depuis combien de temps vous connaissiez-vous avant ce mariage?
—A peine un an. Bertrand a parlé très vite de mariage. C'est moi qui lui ai demandé d'attendre un peu que nous nous connaissions mieux avant de prendre une décision.
—Pourquoi?
—Je ne sais pas. Madame Crémier fit entendre un léger soupir. Sur le moment, je n'y ai pas beaucoup réfléchi. Mais après, et surtout depuis... ces derniers jours, j'ai l'impression qu'il avait besoin à l'époque de refaire sa vie comme on dit, mais vraiment de la refaire comme on recommence une nouvelle vie et qu'on essaie d'oublier tout de qu'il y a eu avant.
—Vous ne l'avez jamais questionné sur la vie qu'il a menée avant de vous connaître?
—Non, Bertrand avait des côtés assez secrets, Et je ne me reconnaissais pas le droit de l'interroger. J'attendais qu'il me fasse des confidences.
—Et il vous en a fait?

Nouveau soupir.
—Pas vraiment. Il m'a parlé de son enfance, de ses parents, mais, maintenant que j'y pense, je ne sais rien de son adolescence, de ses premières années d'adulte. En somme, je ne connaissais de lui que le temps que nous avons vécu ensemble.
—Et vous n'avez jamais cherché à savoir?
—Non. Vous savez, le présent que nous partagions me suffisait. Je m'efforçais d'être à ses côtés, de le soutenir dans son travail, mais comme je vous l'ai déjà dit, sa passion était essentiellement la musique.
—En somme, vous vous contentiez de la place qu'il vous accordait?
—C'est cela. Ne vous y trompez pas, monsieur Maigret. Cette place me suffisait, et j'étais heureuse ainsi. Je me contentais du présent, et de connaître le passé ne m'aurait peut-être rien apporté de plus...
—Vous avez eu l'impression qu'il y avait des choses dans ce passé qui auraient pu être, disons..…. désagréables?
—C'est cela. En tout cas, je ne ressentais pas la nécessité de fouiller ce passé.
—Et maintenant?
—A quoi bon? Mes souvenirs du temps que j'ai vécu avec lui me suffiront amplement. De toute façon, c'est un peu l'avenir qui m'effraie, plutôt que le passé...

Maigret laissa passer un silence.
—Je comprends. Une dernière question, madame Crémier. C'est à Paris que vous avez connu votre mari?
—Non. A Bordeaux. Il était professeur de violon à l'Académie de Bordeaux, où j'étais secrétaire.
—Il était à Bordeaux depuis longtemps?
—Non. Il venait d'y être nommé. C'est même comme cela que nous nous sommes connus: il est venu auditionner pour la place et c'est moi qui étais chargée d'accueillir les candidats. Nous avons tout de suite sympathisé...
—Savez-vous ce qu'il faisait avant de venir à Bordeaux?
—Oui, il travaillait dans l'orchestre symphonique de Toulouse.
—C'est à Bordeaux que vous vous êtes mariés?
—Oui. Nous sommes restés trois ans à Bordeaux, puis Bertrand a été invité à participer à un échange entre l'Académie de Bordeaux et celle de Paris. Il a donné quelques concerts dans le cadre de cet échange, il a été remarqué par le chef d'orchestre de l'Opéra, qui l'a engagé. Nous nous sommes alors installés à Paris.
—Etiez-vous déjà allés à Paris auparavant?
—Moi, non. Jusque-là, j'avais toujours vécu à Bordeaux.
—Et votre mari?
—Il avait passé six mois dans la ville au cours d'une tournée de l'orchestre symphonique de Toulouse, au temps où il en faisait encore partie.
—Je vous remercie, madame Crémier.
—Avez-vous appris quelque chose de plus dans votre enquête?

Maigret hésita.
—C'est encore assez flou. Lorsque j'en saurai plus, je viendrai vous voir.
—Merci. En fait, si je vous pose la question, c'est plutôt par devoir. Vous devez me trouver un peu égoïste et peu curieuse de savoir qui est le meurtrier de mon mari. Mais je vous avoue que je ne suis pas sûre de vouloir remuer tout le passé. Car c'est bien dans son passé que vous cherchez la raison de sa mort, n'est-ce pas?
—Oui, madame. Et vous ne tenez pas particulièrement à le connaître, ce passé...
—Effectivement. Mes souvenirs de ces neuf dernières années me suffisent.
—Je comprends. Merci et au revoir, madame Crémier. Et bon courage.
—Au revoir, commissaire.

Pensif, Maigret reposa le téléphone. Décidément, cette femme l'impressionnait et le touchait par son attitude face à la vie.

Le commissaire allumait une nouvelle pipe quand Lucas entra. Il tendit à Maigret un épais dossier.
—Voilà le dossier de l'affaire Minouche, patron.
—Tu l'as retrouvé facilement?
—Assez facilement, oui. Il faut reconnaître que nos archives sont bien tenues.

Maigret ouvrit le dossier. Dix ans plus tôt, une femme de chambre avait découvert, à l'Hôtel des Abbesses, le corps sans vie d'une jeune femme qui gisait sur son lit. Elle avait été étranglée. La jeune femme était inscrite sur le registre de l'hôtel sous le nom de Michèle Crémier, épouse de Bertrand Crémier. Le couple vivait là depuis six mois. C'était l'époque où Crémier était engagé dans la tournée de l'orchestre symphonique de Toulouse. On avait fait alors une enquête très complète, interrogeant toutes les personnes qui auraient pu connaître le couple. Le docteur Paul avait établi l'heure du crime entre trois et quatre heures de l'après-midi. L'alibi de Crémier avait été vérifié: à cette heure-là, il était en répétition avec l'orchestre pour le concert donné le même soir. On avait essayé d'établir les allées et venues dans l'hôtel, mais dans l'après-midi, n'importe qui aurait pu pénétrer dans l'établissement sans se faire remarquer, d'autant plus que le gérant avait dû reconnaître que quelques chambres du premier servaient au "casuel", selon l'expression consacrée, et qu'on ne surveillait donc pas de trop près les gens qui entraient et sortaient. L'affaire avait été classée, ou plutôt laissée en suspens, faute d'indices.

Malgré le tragique de l'histoire, Maigret ne put s'empêcher d'avoir une pensée ironique et un peu vengeresse envers le commissaire Amadieu: celui-ci n'avait guère dû apprécier de ne pouvoir trouver le coupable et de laisser un crime impuni. Si ç'avait été de lui, Maigret, il aurait sûrement pu... Allons, pas d'orgueil revanchard! Si le commissaire avait quelque chose à trouver, c'est dans le crime dont il s'occupait à présent qu'il fallait chercher une vérité...

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Ce soir-là, Maigret emmena sa femme au cinéma. Celle-ci avait été plutôt surprise de recevoir à dix-huit heures un coup de fil de son mari:
—Je serai là dans une demi-heure. As-tu déjà commencé à préparer le dîner?
—A vrai dire, je ne pensais pas te voir rentrer si tôt. Mon poulet bonne femme n'est pas encore au feu.
—Très bien. Laisse ton poulet et mets la petite robe que je t'ai offerte à Noël. Nous sortons.
—Où?
—Que dirais-tu du cinéma?
—Pourquoi pas? Mais tu ne veux pas manger avant?
—Bien sûr que si! Mais je t'invite au restaurant, madame Maigret!
—Mais, ton enquête? avait objecté Louise, qui connaissait les habitudes de son commissaire de mari, qui aimait bien "rester dans le bain" et ne pas quitter le milieu et les personnages qu'il venait de découvrir, ce qui se traduisait d'habitude par un repas de sandwiches et bières avalés sur le coin d'un bureau.
— Mon enquête? Elle est comme ton poulet si tu l'avais fait cuire: elle a besoin de mijoter.

Et c'est ainsi que les Maigret avaient dégusté une choucroute à la Chope-du-Nègre, avant de se rendre dans un cinéma des boulevards, où le commissaire avait ri de bon cœur aux facéties de Charlot. Puis ils étaient rentrés bras dessus, bras dessous, savourant la douceur de cette soirée d'avant-printemps.

Au matin,le temps restait au beau, et Maigret se rendit à pied au bureau en longeant les quais. Une péniche amarrée au Pont-Marie lui rappela de vieux souvenirs, tandis qu'un pêcheur inaugurait la nouvelle saison juste sous les fenêtres du commissaire. En souriant, celui-ci monta l'escalier de la PJ, qui, dédaignant l'atmosphère printanière, gardait sa poussière grisâtre et terne, comme s'il voulait rappeler à Maigret à son devoir d'enquêteur. Le commissaire avait déjà perdu l'air un peu insouciant qu'il avait eu depuis son réveil et pendant sa flânerie dans les rues du Paris matinal, et il poussa la porte du bureau des inspecteurs avec le même effort dont il eût poussé un monde. C'était bien un monde qu'il cherchait à recréer en retrouvant tous les personnages qu'il avait rencontrés dans son enquête.

Lapointe et Janvier, qui étaient assis et tapaient déjà à la machine, levèrent la tête, puis échangèrent un regard: ils avaient déjà senti, à la tête du patron, que cela n'allait pas comme il voulait.
—Lucas n'est pas là?
—Il est à la Porte d'Italie. Une bagarre à coups de couteau. Il y a un mort. Vous y allez?

Un geste évasif de Maigret: que Lucas se débrouille! Ce n'était pas une histoire de bagarre qui allait détourner le commissaire de son enquête actuelle!
—Les journaux?

Janvier comprit tout de suite.
—Ça n'a rien donné encore. Pas de nouvelles de Joseph Richard. Personne ne l'a vu. Lucas a laissé un mot sur votre bureau.

La note de Lucas disait: Méjat a téléphoné. Il a du nouveau à propos de l'affaire Richard.

Maigret appela le commissariat de Luçon. Quand il eut Méjat au bout du fil, il ne put s'empêcher de se poser une question saugrenue: est-ce que Méjat, devenu commissaire, se tartinait toujours les cheveux à la brillantine? Il devait être devenu chauve, avec l'âge, et dans ce cas... Maigret eut de la peine à garder son sérieux en imaginant le crâne du commissaire de Luçon lisse et poli à la brillantine.

Il reprit un air grave quand Méjat lui raconta qu'il avait réussi, à force d'interroger les gens, par dénicher un ancien collègue, lui aussi comptable, du père de Minouche. Ce collègue était âgé de quatre-vingts ans et vivait dans une maison de retraite de la Rochelle. D'après Méjat, il avait encore toute sa tête et on pouvait se fier à ce qu'il racontait. Méjat l'avait habilement questionné, et le vieux comptable avait fini par lui raconter ce que le père de Minouche lui avait confié à l'époque sous le sceau du secret: la jeune fille était tombée amoureuse de son cousin Joseph Richard, et le couple, devant le refus des deux familles de les laisser se marier, s'était enfui de la ville. On avait perdu leur trace, ils n'avaient pas donné signe de vie à leurs parents, et c'est de cette époque que datait la brouille entre les deux familles, le père de Minouche reprochant au père Richard l'enlèvement de sa fille par Joseph, et le père de ce dernier blâmant les parents de Minouche de ne pas l'avoir assez surveillée.

Maigret remercia Méjat, raccrocha le téléphone et choisit une nouvelle pipe sur son bureau. Tout en tassant le tabac dans le fourneau, il essayait en pensée de voir, de sentir ce nouveau couple. Ce qu'il avait dit la veille à Lucas, ou à Janvier, il ne savait plus, sur cette enquête, correspondait bien à une certaine vérité: il y avait une histoire de couple à la base de tout cela. Seulement, il n'y avait pas eu qu'un couple dans l'histoire, mais au moins deux: d'abord, Minouche et Richard. Ce couple-là, il avait de la peine à l'évoquer. Il sentait bien mieux le couple Crémier-Minouche, il l'imaginait plus facilement, en tout cas. Par contre, il voyait mal la jeune Minouche, telle qu'il se la représentait d'après ce qu'il en savait, amoureuse de Joseph Richard. Qu'est-ce qui avait attiré la jeune fille dans ce garçon terne et falot, qu'on avait même de la peine à imaginer jeune et galant? La petite photo, que Maigret avait prise dans le meublé de la rue Lafayette, ne parlait pas en faveur de Richard: une longue figure blême, des yeux cernés, un nez trop gros du bout. Fallait-il penser que ce triste bonhomme avait été plus fringant dans sa jeunesse? Maigret n'y croyait pas.

Maigret revenait du rapport et rallumait sa pipe quand le téléphone sonna. Une voix affolée au bout du fil:
—Allô, c'est bien le commissaire Maigret?
—Oui.
—Ici, madame Bourcier. Je suis la tenancière du meublé de la rue Lafayette. Vous souvenez-vous de moi?
—Oui, madame. Vous êtes la logeuse de M. Richard.
—C'est cela. Il faut que vous veniez vite, monsieur le commissaire. On a cambriolé l'appartement de M. Richard!
—Comment?
—Oui! Cambriolé! Venez, je vous en prie.

Maigret décrocha son chapeau et son pardessus, et ouvrit la porte du bureau des inspecteurs.
—Lapointe, tu es libre?
—Je suis en train d'écrire le rapport sur..
—Laisse ton rapport. Prends une voiture libre dans la cour et attends-moi.

Rue Lafayette, la tenancière ouvrit précipitamment la porte dès qu'elle aperçut Maigret sortant de la petite auto noire de la PJ. Elle devait le guetter par le carreau de sa fenêtre. Elle précéda le commissaire et Lapointe dans l'escalier. Maigret questionna:
—Quand vous êtes-vous aperçue qu'on avait cambriolé l'appartement?
—Ce matin, quand j'ai monté le courrier au vieux monsieur du troisième, j'ai vu en passant que la porte de M. Richard était entrouverte. J'ai trouvé cela bizarre. Il n'y a que M. Richard qui ait la clef, et il n'était pas rentré.
—Vous est-il arrivé d'aller dans l'appartement en son absence? Vous avez un double de la clef, je suppose?
—Oui. Je vais aérer de temps en temps.
—Quand l'avez-vous fait la dernière fois?
—Il y a deux jours.
—Vous êtes sûre de ne pas y être allée hier? Vous auriez pu oublier de refermer la porte..

La grosse femme s'indigna:
—Non. Je suis sûre de ne pas être entrée dans l'appartement depuis deux jours. Et je referme toujours à clef. D'ailleurs, si j'avais oublié de le faire, j'aurais remarqué plus tôt la porte ouverte.

Ils étaient arrivés sur le palier. Maigret constata qu'il n'y avait pas de traces d'effraction sur la serrure. Ils entrèrent dans l'appartement. Lapointe lança à Maigret un regard surpris:
—Drôle de cambrioleur, patron. On dirait qu'il n'a touché à rien.

En effet, il n'y avait aucune trace de désordre dans les pièces, pas d'armoire ouverte, pas de tas de papiers éparpillés, rien de ce qu'on trouve d'ordinaire après un cambriolage. Maigret se tourna vers la logeuse:
—Vous êtes entrée dans l'appartement tout à l'heure?
—Oui.
—Ce n'est pas vous qui avez remis de l'ordre?
—Mais non! Je n'ai touché à rien. Je suis redescendue aussitôt pour vous avertir.
—C'est vous qui faisiez le ménage de M. Richard, n'est-ce pas?
—Oui.
—Avez-vous l'impression qu'il manque quelque chose?

Les yeux de la femme se fixèrent sur le commissaire, et elle répondit, avec une intonation affolée dans la voix:
—Oui. Il y a une chose qui a disparu: son violon.

Maigret sursauta.
—Son violon? Vous en êtes sûre? Il ne l'avait pas emporté avec lui quand il est parti?
—Non. Même que cela m'étonnait. Il y tenait beaucoup. Je n'avais pas le droit d'y toucher quand je prenais les poussières.
—Où était-il?
—Dans sa chambre à coucher, sur l'étagère à côté de son lit. Je l'y ai encore vu avant-hier quand je suis venue aérer la pièce. Même que cela me faisait un drôle d'effet de penser à M. Richard sans son violon.
—Rien d'autre n'a disparu? Vous avez regardé dans les armoires?
—Non. Quand j'ai vu que le violon n'était plus là, j'ai eu un tel choc que je suis sortie presque en courant de l'appartement.
—Vous n'avez pas entendu de bruit suspect, cette nuit ou ce matin?
—Non.
—Personne d'étranger à la maison n'est entré hier soir?
—Non.
—Est-ce que quelqu'un peut entrer la nuit sans que vous le sachiez? Les locataires ont une clef de la porte d'entrée de la maison, je suppose?
—Non. J'ai un cordon à côté de mon lit, comme les concierges. Si quelqu'un veut entrer, la nuit, il doit sonner.

Maigret bourra machinalement sa pipe. Un silence, puis il demanda:
—C'est vous qui vous occupez du linge de M. Richard?
—Oui, enfin, non, pas exactement. J'ai une cousine blanchisseuse. Elle habite à deux rues d'ici. J'ai proposé à M. Richard de lui donner ses vêtements à laver et à repasser.
—M. Richard lui amenait lui-même son linge?
—Non, c'est moi qui l'apportais à ma cousine.
—Donc, vous connaissez assez bien sa garde-robe.

La grosse femme le regardait d'un air surpris, se demandant où il voulait en venir. Le commissaire désigna du tuyau de sa pipe l'armoire à deux battants qui faisait face au lit:
—Voulez-vous s'il vous plaît examiner son contenu?

La logeuse ouvrit l'armoire. D'un côté, on trouvait des étagères où étaient soigneusement pliés des sous-vêtements, des chemises et des cravates, et de l'autre, une tringle soutenait des cintres où étaient suspendus quatre costumes.
—Manque-t-il quelque chose?

Elle considéra les piles de linges, puis passa sa main sur les costumes. Elle se tourna d'un air effaré vers le commissaire et s'exclama:
—Le complet gris rayé! Il n'est plus là!
—Que voulez-vous dire?
—Quand je suis venue aérer avant-hier, j'ai aussi rapporté les derniers sous-vêtements que ma cousine avait repassés. Je suis sûre d'avoir vu ce costume gris à sa place!
—Vous en êtes certaine?
—Oui. Monsieur Richard avait six complets. Quand il est parti, il doit avoir emporté son costume brun, puisque la dernière fois que je l'ai vu, il portait son complet bleu.
—Il avait donc fait sa valise, avant de partir?
—Je le suppose, puisqu'elle n'est plus ici. Quand vous êtes venu, l'autre jour, je vous ai dit qu'il lui arrivait de partir ainsi à l'improviste, mais en emportant toujours une valise avec des affaires de rechange. C'est pourquoi aussi je ne m'étais pas vraiment inquiétée.
—Et ce costume gris rayé?
—Je suis certaine de l'avoir vu avant-hier. D'ailleurs, regardez!

La femme se baissa et ramassa un cintre au fond de l'armoire.
—Le costume devait être sur ce cintre. Monsieur Richard était un maniaque de l'ordre. Il n'aurait pas laissé traîner un cintre au fond de l'armoire.
—Est-ce qu'il manque aussi d'autres vêtements?

La femme hocha la tête.
—Je ne peux pas le dire. Je ne connaissais pas le nombre exact de ses chemises ou de ses paires de chaussettes...

Maigret fit lentement du regard le tour de la pièce, puis il sortit, suivi de la logeuse et de Lapointe.
—Je vous remercie de nous avoir avertis, madame Bourcier. Je vais envoyer des spécialistes tout à l'heure pour relever les empreintes. Voulez-vous conduire mon inspecteur à votre loge pour qu'il puisse téléphoner?

Puis, se tournant vers Lapointe:
—Fais le nécessaire. Je t'attends en face, chez l'Auvergnat.

Un peu plus tard, Lapointe rejoignait Maigret dans le petit café où celui-ci sirotait rêveusement une bière.
—C'est fait, patron. Moers et ses hommes seront là dans un quart d'heure.
—Bien, tu vas les attendre. Moi je retourne au Quai.
—Je leur dis de vous apporter le plus vite possible les résultats?
—Oui.

Maigret avait un air si peu intéressé que Lapointe se risqua à lui demander:
—Vous pensez qu'ils ne trouveront rien? Vous croyez que le cambrioleur n'est pas fiché chez nous?

Le commissaire soupira.
—Je ne crois rien, mon petit. Je cherche...
—Vous avez une idée?
—Pas vraiment... C'est encore vague...

Le regard de Maigret semblait si perdu que Lapointe n'insista pas. Maigret le quitta et héla un taxi.

Calé sur la banquette, la fumée sortant doucement de sa pipe, les yeux suivant sans les voir les passants dans la rue, il avait l'air de somnoler.

8

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Il était onze heures trente. Maigret décrocha le téléphone pour avertir sa femme qu'il ne rentrerait pas déjeuner. Madame Maigret ne posa pas de questions. Au son de sa voix, elle avait compris que son mari était arrivé dans la phase de son enquête où il avait besoin de ruminer seul dans son coin, se contentant d'avaler des sandwiches et force demis, cherchant à mettre en place, comme des pièces de puzzle ou des pions sur un échiquier, les personnages avec lesquels il vivait depuis quelques jours.

Portant son plateau d'une main, le garçon de la Brasserie Dauphine entra dans le bureau en même temps que Lapointe.
—Posez ça là. Merci, Joseph.

Le garçon referma la porte. Maigret saisit un demi qu'il avala d'un trait. Puis à Lapointe:
—Tout à l'heure, tu iras tranquillement manger à la Brasserie Dauphine. Alors, que dit Moers?
—Aucune empreinte connue aux fichiers. Les seules qu'il a trouvées sont celles de la logeuse, et d'une autre personne, probablement Richard lui-même. Rien d'autre. Peut-être le cambrioleur portait-il des gants?

Maigret sourit.
—Vous n'y croyez pas, patron, à ce cambrioleur, n'est-ce pas?
—Et toi?

Lapointe fit la moue.
—C'est bizarre, en effet ce vol de violon et de costume, et en plus, un cambrioleur qui fouille sans laisser de traces...
—Peut-être n'a-t-il pas fouillé?
—Vous croyez que c'est quelqu'un qui connaissait l'appartement? Mais qui? D'après ce que l'on sait, Richard ne devait pas recevoir souvent quelqu'un chez lui. Et pourquoi lui voler un violon et un complet? Le violon, passe encore, ça a une certaine valeur...
—Et si on ne l'avait pas volé?
—Que voulez-vous dire? Vous croyez que la concierge...
—Non, je pense qu'elle est sincère. Elle avait un air vraiment effaré qui ne s'invente pas.
—Alors?
—Réfléchis un peu. Qui pouvait avoir besoin de ce violon, et surtout du costume? Pourquoi avoir attendu si longtemps pour effectuer ce vol? Si quelqu'un voulait s'emparer de ces objets, il avait largement l'occasion de le faire plus tôt. Si on a attendu si longtemps, c'est qu'on n'avait pas besoin de ces objets jusqu'à maintenant. Et n'oublie pas que la concierge n'a rien entendu de suspect cette nuit. Le "voleur" a donc pu pénétrer dans la maison sans être remarqué, et il a ouvert la porte de l'appartement avec la clef de celui-ci.
—Vous voulez dire...

Maigret chercha une pipe sur son bureau.
—Oui. Je crois que c'est Richard lui-même qui est revenu. Il a pu entrer dans l'immeuble en donnant n'importe quel nom connu de la concierge. Réveillée au milieu de la nuit, à demi ensommeillée, elle a probablement tiré le cordon sans contrôler qui rentrait vraiment. Quand tu auras déjeuné, tu retourneras rue Lafayette. Tu pointeras avec la logeuse les rentrées et sorties de tous les habitants, selon ce qu'elle a entendu, puis tu vérifieras auprès de chaque locataire.
—Mais pourquoi Richard serait-il entré en cachette chez lui pour prendre son costume et son violon? Ne pouvait-il revenir tout bonnement comme lorsqu'il rentrait de l'un de ses voyages?
—C'est bien pour cela que je pense que c'est lui. S'il n'est pas rentré simplement comme d'habitude, c'est qu'il avait une raison. Il a sans doute pris en plus du costume quelques sous-vêtements de rechange.
—Mais pourquoi faire cela en cachette?
—Voilà la bonne question, mon petit Lapointe! Qu'est-ce qui fait qu'un homme s'introduit en fraude dans son propre appartement, pour n'y prendre que quelques vêtements et un violon? Si c'est Richard, pourquoi n'a-t-il pas réintégré son logement, repris sa place à l'Opéra, et retrouvé sa vie normale?
—Vous pensez qu'il a quelque chose à cacher?
—Je pense surtout qu'il doit se cacher lui. Et pourquoi? Voilà toute la question...
—Vous pensez au meurtre de Crémier?
—Exactement. Je ne crois pas aux coïncidences, mon petit Lapointe. Richard a disparu la nuit du meurtre de Crémier, il a connu Crémier à Toulouse, il est le cousin de la petite Minouche qu'il a enlevée, et la petite Minouche a été la maîtresse de Crémier. Si Richard...

La sonnerie du téléphone l'interrompit.
—Monsieur le commissaire? C'était la voix de la standardiste. Il y quelqu'un qui voudrait vous parler, mais il ne veut pas dire son nom. Je vous le passe tout de même?
—Un instant.

Maigret dit à Lapointe:
—Tu peux aller manger, mon petit. N'oublie pas de passer rue Lafayette.

Lapointe sortit et Maigret reprit le récepteur:
—Vous pouvez me passer la communication.

Un déclic, puis le silence. Maigret allait s'impatienter quand il fronça les sourcils. Il entendait à l'autre bout du fil un son étrange qu'il ne parvenait pas à identifier. Puis il finit par comprendre qu'il s'agissait du son que fait un archet sur un violon quand on garde longtemps la note. Soudain, le son strident céda la place à une musique envoûtante, dégageant une telle nostalgie qu'elle vous tirait des larmes. Puis de nouveau le silence. Maigret se taisait.

Enfin, il entendit une voix, un peu rauque, au timbre monotone.
—Monsieur le commissaire?
—Oui.
—Vous avez entendu?
—Oui.

Un nouveau silence. Puis:
—Vous savez qui je suis?
—Oui.
—Vous savez aussi pourquoi je vous téléphone?
—Oui.
—Vous en êtes sûr?
—Oui.
—Alors dites moi pourquoi...
—Parce que vous avez envie de me parler...
—De vous parler de quoi?
—Vous le savez bien. Et aussi parce que vous en avez assez, et que vous êtes fatigué...

Il y eut de nouveau un silence. La pipe de Maigret grésillait.
—Comment pouvez-vous savoir?
—Parce que j'ai compris...
—Vous croyez?

La voix était un peu ironique. Maigret avait peur de perdre le contact, de dire un mot qui effaroucherait ou rebuterait son interlocuteur. Celui-ci reprit:
—Vous ne dites plus rien?
—Si vous veniez me parler de tout cela ici, ne serait-ce pas plus simple?
—Et après?
—Que voulez-vous dire?
—Quand je vous aurai tout raconté, que se passera-t-il?
—Cela ne dépendra plus de moi, vous le savez bien...
—Vous pensez que je risque ma tête, n'est-ce pas?
—On ne peut pas préjuger de ce que décideront les jurés...
—Alors, si vous pensez que je serai condamné, pourquoi est-ce que je viendrais vous voir?
—Pour vous délivrer...

Maigret l'avait fait exprès d'employer ce mot. Il savait que l'autre le comprendrait: il ne s'agissait pas de lui laisser la liberté, mais de le délivrer de lui-même, et du poids qu'il portait en son âme.
—Monsieur le commissaire, si j'accepte de vous parler, puis-je vous demander quelque chose en échange?
—Dites toujours...
—J'aimerais vous voir ailleurs que dans votre bureau. Serait-il possible que nous nous retrouvions devant l'entrée de service de l'Opéra?

Maigret croyait comprendre. Il dit:
—J'y serai dans un quart d'heure.
—Merci.
—De votre côté, promettez-moi...
—De ne pas faire de bêtises? La voix était d'une ironie amère. Ne vous en faites pas. Si j'avais dû faire ce que vous pensez, je l'aurais fait plus tôt.

9

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Maigret s'était fait conduire par Janvier. Il avait demandé à celui-ci de l'attendre dans la voiture, après l'avoir déposé avenue de l'Opéra. Il prit une rue de traverse, qui l'amenait devant l'entrée de service de l'Opéra. Un homme vêtu de gris, plutôt maigre et d'allure quelconque, l'attendait au coin de la rue. Maigret s'approcha. Il hésitait à tendre la main, et, pour se donner une contenance, il alluma une pipe qu'il tira de la poche de son veston.

L'homme ne savait pas comment l'aborder. Il finit par dire:
—Vous êtes venu à pied?
—Mon inspecteur s'est garé sur l'avenue de l'Opéra. Il nous attend.
—Il va peut-être attendre assez longtemps.

Toujours ce ton amer et ironique!
—Cela ne fait rien. Il est prévenu.
—De quoi?
—Que nous en avons pour un bout de temps. Nous entrons?

L'homme fut tout de même surpris.
—Comment avez-vous deviné?
—Deviné quoi?
—Que je voulais entrer et voir...
—Où cela s'est passé? Votre demande, tout à l'heure, était si claire pour moi!
—Alors, vous savez tout?
—Non, pas tout. Mais j'ai senti. Et je crois que j'ai compris.

Maigret poussa la porte, et Joseph Richard le suivit. A cette heure, les couloirs étaient encore vides et silencieux. Les machinistes cassaient la croûte au café du coin, les acteurs et les musiciens de l'orchestre ne venaient jamais avant la fin de l'après-midi. Il était curieux, d'ailleurs, que la porte ne fût pas fermée à clef, et Maigret se fit la réflexion que n'importe qui aurait pu pénétrer à l'Opéra et y dérober tout ce qu'il aurait voulu. Le commissaire se tourna vers l'homme:
—Cette porte n'est jamais surveillée, n'est-ce pas? C'est comme cela que...
—Que j'ai pu sortir après, sans être vu, oui...

Les deux hommes, l'un derrière l'autre, empruntèrent l'escalier qui menait au sous-sol. Richard marchait le premier, et Maigret ne pouvait s'empêcher d'éprouver un sentiment de pitié pour cet homme dont la silhouette étriquée soulignait ce qu'il y avait de falot, mais en même temps de tragique en lui.

Richard poussa la porte du local où on avait découvert le corps de Crémier. Se retournant, il jeta un long regard au commissaire, avant d'entrer dans la pièce, toujours aussi encombrée de matériel. Le souvenir du meurtre n'était marqué que par une tache d'un brun un peu sombre sur le sol. Richard marcha jusqu'au milieu de la pièce, s'arrêta devant la tache, baissa la tête et se tint silencieux. De longues minutes passèrent ainsi. L'homme restait plongé dans sa contemplation, tandis que Maigret hésitait à allumer sa pipe qu'il avait machinalement bourrée. Richard finit par se secouer, comme s'il sortait d'un rêve – ou d'un cauchemar. Puis il parla, de sa voix monocorde, dont la nuance d'ironie poignante faisait mal à entendre:
—Voilà. Regardez bien, monsieur le commissaire. C'est ici que tout a commencé, et ici que tout a fini aussi.

Maigret se taisait, mais son attitude et son silence avaient quelque chose d'encourageant, et Richard reprit:
—Je n'aurais jamais cru qu'on pouvait un jour...

Sa voix s'étrangla. Maigret dit doucement:
—Voulez-vous que je vous aide, monsieur Richard?

Celui-ci leva vers le commissaire des yeux pleins de larmes et fit oui de la tête. Maigret se mit à parler:
—Vous aviez vingt ans, Minouche en avait dix-huit. Elle était belle, et vous vous aimiez...

Richard l'interrompit, un pli amer au coin de la bouche:
—Moi, je l'aimais. Et je croyais qu'elle m'aimait.
—Ce n'était pas vrai?
—Voyez-vous, monsieur le commissaire, j'ai cru longtemps que je connaissais bien Minouche. Oh, bien sûr, parfois je me posais des questions. Je me disais qu'elle était trop bien pour moi. Je n'étais pas vaniteux, je savais bien que je n'étais pas beau, mais j'ai cru qu'elle m'aimait pour le reste, pour ce que j'étais au fond de moi...

Richard éprouva le besoin de se diriger vers le soupirail, qui éclairait d'un jour fade la petite pièce encombrée. Tout en tournant le dos au commissaire, il continua:
—Je me trompais. Minouche ne m'aimait pas pour moi, mais pour ce que je représentais: un moyen de fuir sa famille, la liberté de faire ce qu'elle voudrait... Peut-être ne l'aurais-je jamais compris si...
—Si vous n'aviez rencontré Crémier?

Richard se retourna vers le commissaire, et d'un ton plus ironique que jamais:
—Non! C'est déjà avant que cela s'est passé! Quand nous sommes partis de Luçon, Minouche et moi, elle aurait voulu que je l'emmène à Paris. Paris! Elle ne parlait que de ça! Le théâtre, les grands magasins, l'opéra, les grands couturiers. Une folie! Elle imaginait la grande vie. Elle a pensé que je pourrais lui offrir tout ça! Et moi...
—Pour ne pas la décevoir, vous lui avez fait miroiter...
—Oui. Mais nous sommes d'abord partis pour Toulouse, où j'avais décidé de terminer mes études de violon. Je lui ai promis que cela ne durerait pas, que je trouverais rapidement une place à l'orchestre de Toulouse, et de là, que je pourrais être engagé à Paris. Mais le temps passait, cela n'allait pas assez vite pour Minouche. Trop impatiente, elle voulait partir à Paris. Elle a commencé très vite à me faire des reproches, à me dire que je n'avais pas assez d'ambition, et les disputes sont devenues de plus en plus nombreuses. Cela faisait quatre ans que nous vivions ensemble, quand un jour...

Il se tut. Maigret l'encouragea du regard. Il reprit:
—Je donnais des leçons de violon pour gagner un peu plus d'argent (Minouche trouvait que cela n'était jamais assez!), en dehors de mes cours au conservatoire. Un après-midi, je me suis rendu chez une petite fille à qui je devais donner sa leçon. Elle était malade. N'ayant plus d'autres cours ce jour-là, j'ai décidé de rentrer chez moi, et de faire une surprise à Minouche. Je voulais l'emmener au restaurant. Elle me reprochait si souvent d'être obligée de rester toute la journée toute seule!
—Elle ne travaillait pas?
—Elle ne voulait pas! Elle disait que puisque je l'avais enlevée à ses parents, c'était à moi de la faire vivre. Elle ne parlait que de Paris, disant que là-bas elle pourrait devenir actrice. Elle ne voyait que cela, le cinéma! A la fin, elle me reprochait même de la retenir, de l'empêcher de vivre sa vie, comme elle disait!
—Pourquoi ne l'avez-vous pas laissée partir?

De l'étonnement, mais surtout du chagrin dans les yeux gris de Richard.
—Je l'aimais, monsieur le commissaire! Je ne pouvais pas m'imaginer vivre sans elle! Et puis, je me sentais responsable vis-à-vis d'elle: je l'avais enlevée à sa famille, c'était à moi de veiller sur elle.
—Revenons à cet après-midi dont vous me parliez.
—Je suis arrivé à notre hôtel, et j'ai été surpris de trouver la porte de notre chambre fermée. Minouche n'était pas là. D'abord, je ne me suis pas inquiété: elle était peut-être allée faire une course dans le quartier. Je l'ai attendue. Deux heures plus tard, elle est revenue. J'étais à la fenêtre, je l'ai vue arriver dans une voiture de sport. Un homme à l'allure de jeune premier de cinéma est descendu de la voiture, lui a ouvert la portière. Elle est sortie et s'est jetée dans ses bras. Ils se sont longuement embrassés, puis il est reparti dans sa voiture. Minouche est montée dans notre chambre et m'a trouvé. J'étais incapable de faire un mouvement, de dire un mot, je la regardais d'un air effaré. Je ne comprenais pas, ou plutôt je ne voulais pas comprendre. Minouche a d'abord failli jeter un cri, puis elle m'a regardé en haussant les épaules. Oh, son regard si méprisant, je crois que je ne pourrai jamais l'oublier! Je crois que c'est à cause de ce regard que tout est arrivé! Puis elle s'est transformée en furie. Je ne l'avais jamais vue comme ça. Elle m'a dit tout ce qu'elle avait sur le cœur, m'a traité comme un moins que rien, disant que j'étais un imbécile, que je ne deviendrais jamais rien de bon, que je ne la comprenais pas, que sais-je encore. J'ai voulu lui parler du type à la voiture de sport.

"—Et après! m'a-t-elle dit? Lui au moins, c'est un homme. Il a de l'ambition! Il veut devenir producteur de cinéma! Et puisque tu nous as vus, cela m'évitera de te donner de longues explications: je pars la semaine prochaine avec lui à Paris!"

J'ai pleuré, j'ai supplié, j'ai tout fait, je me suis humilié comme jamais un homme ne l'a fait. Elle est restée froide et distante.
—Vous l'avez quittée?
—Non. Je n'ai pas pu. Je l'aimais encore, malgré tout. Vous ne pouvez pas comprendre commissaire, vous ne l'avez jamais vue, vous n'avez jamais vu ses yeux, ses lèvres, son corps...

C'était comme une fièvre. Richard en tremblait, il avait l'air de revivre la scène, plus de vingt ans après!
—Que s'est-il passé ensuite?
—Un événement inattendu: le jour où Minouche devait partir avec son ami à la voiture de sport, celui-ci a eu un accident sur la route. Il a été tué. J'avoue aujourd'hui que j'ai béni le ciel – ou l'enfer, qui sait? – pour cet accident providentiel. J'ai cru que Minouche me reviendrait. Hélas! Elle est restée avec moi encore quelques semaines, mais les disputes étaient de plus en plus fréquentes, Minouche devenait de plus en plus distante. Un matin, elle m'a annoncé qu'elle me quittait pour toujours. Ce jour-là, j'ai compris que je ne pourrais plus la retenir. Je l'ai laissée partir.
—Elle est allée à Paris.
—C'est ce que j'ai cru. Cela aurait sans doute mieux valu: peut-être aurais-je fini par l'oublier. Mais il était dit que nos routes se croiseraient à nouveau. A Toulouse, j'ai fait la connaissance, au Conservatoire, d'un jeune violoniste...
—Bertrand Crémier.
—Oui. Le hasard a voulu que nous nous installions dans le même hôtel, car j'avais déménagé après le départ de Minouche. Je ne supportais plus de vivre dans cette chambre pleine de souvenirs. Avec Crémier, nous sommes devenus amis. Pendant trois ans, nous avons partagé notre passion de la musique, les jours difficiles. Nous nous faisions des confidences, mais curieusement, je ne lui ai pas parlé de Minouche.
—Pourquoi?
—Je ne sais pas. Une sorte de pudeur m'en empêchait. Ou était-ce la honte de me montrer dans un rôle d'humilié? Lui, par contre, me parlait assez volontiers de ses conquêtes. Il était bel homme, lui!

Quel accent mêlé d'envie et de haine, dans ce "lui" sorti de la bouche de Richard! Maigret comprenait: Richard, chétif et falot, face à Crémier, qui possédait ce qu'on appelle une belle prestance! Sans doute, Crémier avait-il été un beau jeune homme, tandis que Richard était déjà quelconque.

Richard continua avec fièvre:
—Un soir que j'attendais Crémier dans ma chambre pour partager un maigre repas, comme cela nous arrivait souvent, avant de faire un peu de musique ensemble, il est arrivé en retard. Tout en mangeant, il m'a dit, l'air mystérieux:

"-Je suis amoureux."

J'allais faire une plaisanterie, le taquiner sur ses amours, qu'il avait fréquentes et peu constantes, mais il m'a arrêté:

"-Non, cette fois, c'est du sérieux."

Je ne l'avais jamais vu comme ça. Il m'a raconté sa rencontre avec une jeune fille, une figurante qu'il venait de croiser au théâtre de Toulouse, où lui-même se rendait pour une répétition. Il y avait en effet été engagé pour compléter un quatuor de violons qui faisait partie de la nouvelle pièce qui se jouait alors. Il avait tout de suite été conquis par elle, et son retard de ce soir-là était dû au fait qu'il l'avait raccompagnée chez elle. Il ne s'était d'ailleurs rien passé d'autre, ce qui était étonnant, Crémier n'ayant pas l'habitude de laisser traîner les choses en longueur. A sa façon de la décrire, de la raconter, j'ai compris qu'il était vraiment pincé. Chaque soir, quand nous nous retrouvions, il me racontait les progrès de son amour. J'ai dû trouver à ces confidences une sorte d'amer plaisir à ressasser mes propres souvenirs...

Richard se passa la main sur le front. Il y eut un lourd silence, pendant lequel Maigret ralluma sa pipe qu'il avait laissée s'éteindre. Son interlocuteur reprit:
—Un soir, à quelques semaines de là, Crémier m'a dit que la jeune fille allait venir vivre avec lui. Il voulait me la présenter. Nous avons prévu de nous retrouver le lendemain pour déjeuner à la Brasserie des Artistes, en face du théâtre. A midi, j'étais un peu en retard. Quand je suis arrivé à la brasserie, Crémier et son amie étaient déjà installés à une table. Crémier tenait la main de la jeune fille dans la sienne, la regardant d'un air amoureux comme je ne lui en avais jamais vu. Je ne voyais la jeune fille que de dos, mais j'eus un choc: j'aurais reconnu entre mille cette chevelure blonde et bouclée qui dépassait d'une petite toque de fourrure, cette courbure d'épaule que j'avais tant de fois caressée! Minouche! C'était elle!

Tétanisé, incapable de faire un pas, je m'étais immobilisé dans l'entrée de la Brasserie. Crémier m'aperçut, me fit signe d'approcher. Ah, j'aurais dû m'enfuir, quitter la Brasserie, quitter la ville même! Peut-être rien alors ne serait arrivé! Mais je ne sais quel démon m'a poussé: je me suis ressaisi, je me suis avancé jusqu'à leur table. Crémier a dit à sa compagne:

"—Je te présente Joseph, mon meilleur ami."

Minouche a levé vers moi un regard limpide que rien ne troublait. J'ai compris alors qu'elle savait. Elle savait déjà qui était l'ami dont Crémier lui avait certainement parlé. Elle savait que c'était moi! Crémier souriait, tenant toujours dans sa main la main de Minouche, et une envie farouche me prit de lui crier la vérité!

Mais je ne l'ai pas fait! Je me suis assis à leur table. Nous avons mangé, et aussi bien Minouche que moi avons joué le jeu: nous avons fait semblant de faire connaissance, comme si nous ne nous étions jamais rencontrés auparavant. Pourquoi cette comédie? Aujourd'hui encore, je n'en sais rien. Moi, j'éprouvais comme un âcre plaisir à revoir la femme que j'avais tant aimée. Mais elle? Pourquoi n'avait-elle pas avoué à Crémier ses rapports avec moi? La comédie a continué quelques semaines. Combien de temps tout cela aurait-il duré? La situation devenait d'autant plus absurde que je me rendais compte que j'aimais encore Minouche. J'avais encore des scrupules à trahir Crémier, mais plus les semaines passaient, plus l'idée de reprendre Minouche me hantait. J'avais appris par Crémier l'adresse de l'hôtel où vivait la jeune femme. Un après-midi où nous suivions tous les deux un cours au Conservatoire, j'ai prétexté une migraine et je me suis rendu chez Minouche. J'ai forcé sa porte, je n'en pouvais plus. Elle m'a traité de tous les noms, m'a crié qu'elle me haïssait, et je crois que je l'aurais forcée quand même si un voisin de palier, alerté par le bruit, n'était venu frapper à la porte pour demander ce qui se passait. Cela ne pouvait plus durer ainsi: j'ai fait ma valise et j'ai quitté le meublé, sans un mot d'adieu pour Crémier.

Je suis parti pour Paris. J'ai trouvé du travail: je donnais des leçons de violon, et je suivais quelques cours au Conservatoire. Malgré mon plaisir de jouer, je n'arrivais pas à oublier Minouche. Son image me poursuivait nuit et jour. Les nuits surtout étaient abominables.

La sixième année que j'étais à Paris, mon professeur du Conservatoire m'a proposé de participer à une série de concerts qui devaient se donner pour Noël... Lors de ces concerts devaient se produire des orchestres prestigieux venus de toute la France. Parmi ceux-ci, il y avait l'orchestre symphonique de Toulouse. Un hasard monstrueux a voulu que la période des concerts s'achève le lendemain du Nouvel An. Le professeur qui les avait organisés a invité à dîner les musiciens pour les remercier. Au restaurant, nous sommes tombés sur les musiciens de Toulouse. Ils prolongeaient la fête du Nouvel An, avant de regagner leur ville. Ils avaient avec eux leurs petites amies. Crémier était là, mais sans Minouche. Surmontant ma gêne, je le saluai en même temps que ses camarades. Je lui demandai des nouvelles de Minouche. Il me dit qu'elle était fatiguée, qu'ils avaient déjà beaucoup fêté la veille, et qu'elle était restée à l'hôtel pour se reposer. Je le questionnai adroitement pour connaître l'adresse de l'hôtel où ils étaient descendus. Comme il avait déjà beaucoup bu, il devenait sentimental, disant qu'il regrettait mon départ de Toulouse, me reprochant de les avoir abandonnés, lui et Minouche, sans un mot d'explication. Je coupai court et rejoignis mes compagnons.

Je ne savais plus ce que je faisais. Dans un brouillard, j'imaginais Minouche couchée dans sa chambre d'hôtel, dans la pose abandonnée que je lui avais connue et qui m'émouvait tant. Je me mis à boire. Dans mon ivresse grandissante, j'en vins peu à peu à me faire croire que Minouche pouvait m'appartenir à moi aussi, puisque c'était moi qui l'avais aimée le premier. Mon esprit embrumé par l'alcool me donnait mille bonnes raisons, me justifiait et me poussait à commettre une folie que j'aurais repoussée (du moins je veux le croire) si j'avais été dans mon état normal!

Je finis par me lever. Je m'assurai que Crémier était toujours à boire avec ses camarades. Je prétextai une certaine fatigue et je quittai le restaurant. Je ne sais pas comment je suis arrivé à l'hôtel, comment j'ai pu monter l'escalier et trouver la porte de Minouche. Un autre hasard a voulu que Minouche n'ait pas fermé sa porte à clef (peut-être, vaincue par la fatigue, avait-elle oublié?). Je suis entré. Je me suis approché du lit. J'ai titubé contre une chaise, et le bruit a réveillé Minouche. Elle a poussé un cri. J'ai voulu la rassurer, lui dire que je ne lui voulais aucun mal, que je l'aimais. Mais j'étais trop ivre, les mots sortaient déformés de ma bouche. Elle s'est levée, sa chemise déboutonnée laissait voir un sein rond et ferme qui m'a affolé. Je l'ai prise avec violence entre mes bras. Elle s'est débattue. Elle a voulu encore crier. Je lui appliqué ma main sur la bouche. Puis j'ai voulu l'embrasser. J'ai lu alors dans ses yeux une telle haine que j'ai reculé, malgré moi. Alors, elle m'a dit, d'une voix basse et sifflante que je ne lui avais jamais entendue, qu'elle ne m'avait jamais aimé, que je n'avais été pour elle qu'un moyen pour quitter sa famille. Et elle a ajouté que j'étais un incapable, que si elle me comparait à Crémier, je ne valais rien, et qu'en plus je ne lui arrivais pas à la cheville en tant que violoniste. Ça a été trop: je me suis rué sur elle, et je l'ai secouée, la suppliant de se taire. Mais elle a éclaté de rire, un rire qui faisait mal, me traitant de minable, de musicien raté. Alors, j'ai serré son cou, pour la faire taire, pour empêcher ce rire insultant, pour ne plus entendre ces sarcasmes. J'ai serré, j'ai serré...

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L'homme avait presque hurlé. Les poings crispés, il haletait. Les mâchoires de Maigret étaient si contractées autour du tuyau de sa pipe que l'ébonite craqua.

Richard desserra lentement les poings. Un affaissement de tout son être suivait la crise aiguë Maigret n'avait même plus besoin de poser des questions pour le faire parler. L'homme en était arrivé à ce point où un être en déroute éprouve le besoin de se confesser, de parler sans répit pour se libérer de son passé. Le commissaire ne bougeait pas, ne bronchait pas, toute son attitude exprimait la compassion, la bienveillance d'un confesseur indulgent. Joseph Richard retrouva son débit monotone pour continuer son récit:
—J'ai senti que Minouche devenait toute molle entre mes mains. Je l'ai lâchée, elle s'est affaissée lentement sur le sol. J'étais comme assommé. Lentement, je réalisais ce que j'avais fait. Je l'ai regardée longtemps, puis je suis sorti de la pièce. Personne ne m'avait vu entrer, personne ne m'a vu sortir. J'ai marché au hasard des rues. J'hésitais à entrer dans un bar encore ouvert, mais rien que l'idée d'alcool me donnait la nausée. J'ai fini par rejoindre mon hôtel. J'ai passé le reste de la nuit étendu sur mon lit, les yeux grands ouverts. Quelque chose était cassé en moi, et je ne sais pas comment j'ai retrouvé la force de continuer à vivre comme avant. La police ne s'est jamais occupée de moi lors de son enquête sur la mort de Minouche.
—Amadieu était un bon policier, mais il ne cherchait pas à comprendre, murmura Maigret en rallumant sa pipe.

Richard ne l'entendit pas. Il revivait si intensément son passé qu'il en avait les yeux fixes, tournés vers des images que lui seul pouvait évoquer. Il reprit:
—Le temps a passé. Peu après, j'ai été engagé à l'orchestre de l'Opéra, comme premier violon. Quelle revanche! J'aurais voulu que Minouche soit encore là pour lui prouver qu'elle avait tort, que j'étais doué pour la musique: on m'avait engagé comme premier violon! J'ai eu cinq ans de bonheur, ou en tout cas de satisfaction d'amour-propre, où j'ai pensé que j'étais le meilleur. On m'applaudissait, on admirait mon talent. Tout mon temps passait à la musique, je vivais pour cela, tâchant d'oublier tout le reste...
—Est-ce qu'il ne vous arrivait pas de penser à Minouche, parfois? demanda doucement Maigret.

Richard leva vers le commissaire un regard tragique, rempli du désespoir le plus profond que celui-ci eût jamais vu.
—Je pensais sans arrêt à elle, monsieur le commissaire. Mais sans remords pour ce que j'avais fait. J'avais seulement un immense regret de n'avoir pas su m'en faire aimer.

A nouveau, l'homme se tourna vers le soupirail. Un long silence s'établit. Maigret n'osait bouger. Il avait peur soudain d'avoir perdu le contact avec son interlocuteur. Il n'aimait pas s'acharner sur un homme, mais il devait pousser au bout cette confession, aussi douloureux que cela soit.
—Continuez, monsieur Richard, dit le commissaire du ton le plus empathique qu'il eût jamais employé.


—Il y a cinq ans, un violoniste de l'orchestre a pris sa retraite. On a cherché un remplaçant. On a mis une annonce et quelqu'un s'est présenté...
—Bertrand Crémier.
—C'est cela.
—Comment se sont passées vos retrouvailles?
—Bien. Etonnamment bien. Crémier n'avait jamais eu le moindre soupçon sur moi. J'ai appris qu'il était marié, j'imaginais qu'il avait oublié Minouche, mais je me trompais, je le sus bien plus tard! Pendant une année et demie, nous nous sommes vus uniquement pendant les répétitions et les concerts, nous nous croisions, échangeant des banalités. Nous sentions bien tous les deux que notre ancienne amitié était morte. Sans doute les choses en seraient-elles restées là, et la situation n'aurait pas changé. Il avait sa place à l'orchestre, moi j'étais premier violon. J'en arrivais presque à oublier que nous avions été rivaux à cause d'une femme.
—Une femme que vous aviez tuée, monsieur Richard.

Il sursauta, levant sur le commissaire des yeux fiévreux.
—Je sais, mais tout cela me paraissait si loin, comme un cauchemar qu'on tente d'oublier. Parfois, je me disais que j'avais rêvé, que je n'avais pas tué Minouche...
—Et lui, Crémier, vous parlait-il d'elle?
—Non, nous évitions soigneusement le sujet. D'ailleurs, nous ne nous fréquentions pas vraiment beaucoup. Je n'avais pas plus de contacts avec lui qu'avec les autres musiciens.
—Je sais. Vous êtes un solitaire, monsieur Richard. Un homme seul, qui vit sa vie à l'écart des autres.
—Vous avez compris cela?
—Oui, vous avez toujours été seul, même quand vous étiez avec Minouche. C'est aussi pour cela qu'elle ne vous a pas aimé: vous viviez trop dans votre propre monde, dans vos propres pensées. Vous vous regardiez vivre. Aujourd'hui encore, vous vous regardez vivre, vous prenez un certain plaisir à vous analyser vous-même. Minouche, elle, rêvait d'un homme brillant, d'un homme qui lui ferait connaître le monde, qui lui ouvrirait les portes de la vie, et pas de quelqu'un qui la confinerait chez elle, à attendre le retour d'un compagnon qui ne lui parlerait que de ses problèmes à lui.
—Comment avez-vous deviné?
—Regardez-vous, monsieur Richard, et regardez comment était Bertrand Crémier! Le premier homme qui vous a succédé dans le cœur de Minouche, ce producteur de cinéma, n'était-il pas à l'opposé de ce que vous êtes? Et sans doute Minouche en a-t-elle connu d'autres, après lui et avant Crémier!
—Vous le pensez aussi?
—Cela crève les yeux! Avouez que vous aussi, vous avez fini par comprendre quel genre de femme était Minouche! Crémier était séduisant, élégant, il avait le contact facile, il aimait parler avec les gens...
—On dirait que vous l'avez connu vous-même...
—J'ai fini par m'en faire une idée, en écoutant parler ceux qui l'ont connu.

Richard laissa passer un long silence. Maigret eut peur tout à coup que l'homme se ferme, et ne continue pas son récit. Il le fallait, pourtant! Le commissaire lui demanda:
—Qu'avez-vous pensé quand Crémier a pris la place de premier violon?

Richard releva vivement la tête, et lança à Maigret un regard farouche.
—J'ai pensé qu'il me volait ma place, comme il m'avait volé Minouche!
—Pourquoi êtes vous resté dans l'orchestre? Pourquoi avez-vous supporté de le voir recevoir à votre place des applaudissements dont vous pensiez qu'ils devaient vous revenir? Pourquoi êtes-vous resté toutes ces années dans son ombre?
—Au début, j'ai dû me dire inconsciemment que c'était une façon d'expier mon crime. C'était comme ma punition, un juste retour des choses: je lui avais tué sa compagne, il m'avais pris ma place de premier violon. J'avais tué son amour, il me tuait ma gloire. J'éprouvais comme une âcre volupté à le voir au premier plan, à me voir relégué au rang de simple exécutant.
—Alors, pourquoi tout à coup avez-vous décidé que cela ne pouvait pas continuer?

Richard regarda Maigret avec étonnement:
—Vous avez compris cela aussi? Oui, c'est vrai. J'admettais ma punition. Et cela a duré quatre ans. Quatre ans d'humiliation, d'effacement! Et j'acceptais, je laissais faire! La renommée de Crémer grandissait, tout le monde oubliait que c'était moi qui avais été un jour premier violon!

L'homme eut un rire sec qui faisait mal à entendre. Après un instant, il reprit, d'une voix plus monocorde que jamais:
—Il y a huit jours, j'ai eu un malaise cardiaque. Ce n'était pas la première fois que cela m'arrivait. J'ai déjà eu des alertes. Je prends depuis des années un médicament, un calmant pour le cœur. Mais cette fois, la crise a été plus violente. Je suis resté cloué sur mon lit toute la journée. Le soir venu, j'ai commencé à avoir peur, peur de mourir, là, tout seul. Sans doute, tout homme qui croit sa dernière heure arrivée fait-il un bilan de son existence. S'il est croyant, il s'humiliera devant Dieu, se confessera à un prêtre. Je ne suis plus croyant, et je me suis confessé à moi-même. J'ai enfin accepté de me regarder sans indulgence, de réfléchir à qui j'avais été, à qui j'étais vraiment. C'est dur, commissaire, de quitter son amour-propre et de se regarder soi-même d'un œil neutre. J'ai été mon propre juge. J'ai ouvert les yeux sur moi-même, et j'ai enfin accepté l'évidence: je n'étais pas un grand musicien, je ne l'avais jamais été. On m'avait pris comme premier violon, certes, mais parce que les choses s'étaient faites ainsi qu'on n'avait trouvé personne d'autre à ce moment-là. J'ai enfin compris que si Crémier était applaudi à ma place, ce n'était pas seulement parce qu'il était premier violon, mais parce qu'il avait du talent, et qu'il était meilleur musicien que moi. Alors j'ai pleuré, commissaire, j'ai pleuré pendant des heures.

Le matin, je me suis levé, vaseux, mal dans ma peau. L'alerte cardiaque était passée, mais je gardais une certaine faiblesse, un vide en moi. Je suis sorti, dans l'intention d'aller boire un café au bar où j'avais l'habitude de prendre mon petit déjeuner. Quand je me suis retrouvé installé au comptoir, j'ai vu mon visage dans la glace. Je ne sais pas ce qui m'a pris, j'ai commandé un cognac au lieu du café. L'alcool m'a brûlé la gorge. J'en ai commandé un deuxième. Il y avait longtemps que je n'avais pas bu. Je n'avais jamais très bien supporté de boire. J'ai bu un troisième verre. Je suis sorti, j'ai marché au hasard des rues. Une idée commençait à me hanter, une idée qui, avec l'aide de l'alcool qui faisait son effet, m'a peu à peu envahi, est devenue une obsession: je devais me venger, venger mon humiliation, ma vie ratée, et quelqu'un devait payer pour cela! Pas un instant, je n'ai pensé que ce quelqu'un, ce pouvait être moi! Je suis retourné chez moi, pour prendre le revolver que je gardais depuis des années dans ma table de nuit. En ouvrant celle-ci, j'ai trouvé une photo de Minouche. J'avais oublié que je l'avais gardée là. Ses yeux regardaient dans le vague, vous comprenez, elle ne me regardait pas, moi! Elle avait eu la même façon de regarder au-delà de moi, comme si je n'existais pas, quand j'avais serré son cou!

Je me suis rué hors de l'hôtel, dans l'intention d'aller chez Crémier et de l'abattre. Je crois que si je l'avais trouvé aussitôt devant moi, j'aurais tiré, et puis j'aurais retourné l'arme contre moi. Un simple détail matériel en a décidé autrement. La distance jusque chez lui étant trop grande pour que je m'y rende à pied, j'ai pris un taxi. Pendant le trajet, ma main serrait l'arme dans ma poche et le froid du métal m'a peu à peu calmé. A ma rage et à ma fièvre a succédé une réflexion calculée. Je me suis rendu compte que je voulais le tuer, mais que je n'avais pas envie d'être pris. Je n'étais plus sûr non plus de vouloir mourir. Prétextant un oubli, j'ai demandé au taxi de faire demi-tour. Je suis rentré à l'hôtel. Je me suis étendu sur mon lit, et j'ai préparé en détails un plan qui devait me permettre de tuer Crémier sans être soupçonné. J'ai décidé d'attendre le soir pour agir. Sous un prétexte quelconque (j'avais le temps d'imaginer lequel!), je l'attirerais au sous-sol de l'Opéra, où il y avait peu de chances que quelqu'un passe à ce moment-là, et là je le tuerais. Puis je m'enfuirais. J'avais prévu de prendre avec moi tout l'argent que je possédais.
—Où vouliez-vous aller?
—Je voulais d'abord quitter Paris. Ma première idée a même été de quitter la France. Je serais peut-être parti en Amérique. J'imaginais que je pourrais y refaire une nouvelle vie!

Et Richard eut à nouveau un rire ironique et déchirant. Il continua:
—Mais je ne serais pas parti en Amérique! J'aurais toujours trouvé devant moi ma propre image dans le miroir: celle d'un raté! Un type qui n'avait rien su faire de bien dans sa vie: un piètre musicien, un piètre amant, un type dont les seuls états de gloire étaient deux meurtres! J'ai compris que je ne pourrais jamais me délivrer de moi-même. Je n'étais même pas capable du courage de me supprimer! Je n'avais d'ailleurs pas de courage. Je ne suis pas courageux. La preuve, c'est que j'ai dû me mettre à boire pour me forcer à continuer ce que je m'étais promis de faire. Même pas le courage d'être un meurtrier!
—Il ne faut pas de courage pour tuer, dit doucement Maigret. Le meurtre n'est pas un acte de courage.

Un silence. Maigret alluma une nouvelle pipe. Il ne craignait plus que son interlocuteur se taise: il était lancé, il irait jusqu'au bout de sa confession, c'était devenu pour lui un besoin! Richard reprit:
—J'ai continué à boire. A midi, je n'ai rien mangé, j'ai juste avalé quelques verres de vin blanc. Pour ne pas éveiller les soupçons, je me suis rendu à la répétition générale. Et puis, il fallait que je trouve un moyen pour attirer Crémier au sous-sol. J'y ai réfléchi toute la journée. La répétition générale s'est terminée à cinq heures. Les musiciens avaient l'habitude de déposer leurs instruments dans la loge qui leur est réservée, puis de rentrer chez eux, ou manger un morceau au restaurant, avant de revenir vers dix-neuf heures pour se préparer au spectacle. Comme les autres, je me suis rendu dans la loge. J'avais un papier tout préparé dans ma poche, que j'ai glissé discrètement dans l'étui du violon de Crémier. Sur le papier étaient écrits ces mots: "Si vous voulez connaître la vérité sur la mort de Minouche, rendez-vous à dix-neuf heures trente dans le local de matériel du sous-sol."

J'avais longuement réfléchi à ce papier. Je savais qu'il faudrait un motif très sérieux pour décider Crémier à répondre à cette sorte de message. J'avais fini par comprendre que, malgré son mariage, il avait gardé son amour pour Minouche.

A dix-neuf heures, j'ai emprunté discrètement l'entrée de service, dont je savais qu'elle n'était jamais surveillée, et je me suis rendu au sous-sol. La demi-heure d'attente a été atroce. Je crois que je serais reparti avant que Crémier n'arrive, si je n'avais pas été sous l'influence de l'alcool. J'avais en effet encore bu, et bu beaucoup, avant de me rendre à l'Opéra. A dix-neuf heures trente, j'ai entendu des pas se rapprocher du local. Je tenais dans ma main serrée mon revolver, je tremblais, mais je ne pouvais plus reculer. J'avais eu un instant l'intention de préparer un long discours, où j'aurais tout dit de mes griefs, de mes sentiments, de ce que j'avais découvert sur lui et sur moi-même... Et puis, à quoi bon?

Il est entré, déjà vêtu de son costume de scène, qu'il portait avec une telle élégance, une élégance que je n'avais jamais eue, que je ne saurais jamais avoir! En un éclair, j'ai tout revu: son sourire quand il tenait la main de Minouche, la première fois que je les avais vus ensemble, les applaudissements de la salle quand il jouait! Il m'avait volé mon amour! Il m'avait volé ma gloire! C'était lui le coupable! Il devait payer!

J'ai tiré. Un seul coup. En pleine poitrine. J'avais visé son plastron blanc, qui faisait une tache immaculée sur son complet sombre. Le plastron s'est couvert de rouge, et il est tombé.

Je n'ai rien ressenti, pas même un soulagement, et ça été le plus terrible. Je suis sorti du local, j'ai discrètement gagné la rue, et j'ai rejoint mon hôtel dans l'intention d'y prendre mes affaires et de m'en aller. J'étais en train de faire ma valise quand ma logeuse m'a annoncé qu'on me demandait au téléphone: le chef de l'orchestre de l'Opéra me proposait de remplacer Crémier, qui était introuvable! J'ai hésité, et puis l'idée de ma revanche a été la plus forte: connaître encore une fois les applaudissements de la salle, le triomphe! J'ai donc joué à la place de Crémier. Mais je n'ai pas ressenti le plaisir que je m'étais imaginé. Je sentais bien que je n'étais qu'un remplaçant, un pis-aller, un second rôle comme je l'avais été toute ma vie!

A peine le spectacle était-il terminé que je me suis enfui de l'Opéra. J'ai marché jusqu'à ce que je rencontre un taxi. Je me suis fait conduire à la gare. Je ne savais pas encore où je voulais me rendre. Je voulais surtout quitter Paris, cette ville qui m'avait fait tant de mal. Au guichet, j'hésitais à demander une destination pour mon billet, puis j'ai eu comme un flash: j'ai demandé un aller simple pour La Rochelle. De là, je comptais me rendre à Luçon. Je ne savais pas encore ce que je voulais y faire, mais je voulais retrouver une dernière fois mes souvenirs d'enfance, et peut-être y revivre mon amour avec Minouche. J'ai pris le train, je suis descendu à La Rochelle, puis je n'ai plus eu le courage d'aller plus loin. J'ai d'abord pensé prendre une chambre à l'hôtel, mais j'avais eu le temps de réfléchir dans le train: au cas où on me soupçonnerait, on donnerait sûrement mon signalement, et je risquais d'être reconnu. Je me suis souvenu alors d'une ferme éloignée de la ville, où nous nous étions réfugiés, Minouche et moi, lorsque nous avions fui Luçon, avant de partir à Toulouse. Je m'y suis fait conduire en taxi. La vieille femme qui nous avait accueillis alors était morte, et son fils qui avait repris le domaine ne m'a pas reconnu. J'ai raconté que je parcourais la région pour mes vacances, m'arrêtant chez l'habitant, ce que je préférais à l'anonymat des hôtels, prétextant que j'aimais bien connaître des gens.

Je suis resté quatre jours à la ferme. J'avais l'intention de continuer ainsi indéfiniment, me rendant de hameau en hameau, de ferme en ferme, ne me résolvant pas à prendre une grande décision. Je me suis rendu à pied au hameau suivant, dans l'intention de prendre un car qui sillonnait la région. Il fallait attendre le car devant le bureau de poste, qui faisait aussi office de bureau de tabac. On y vendait également quelques journaux, et c'est ainsi que j'ai machinalement acheté un journal de Paris, qui racontait la mort de Crémier. On y disait que c'était vous qui aviez pris l'enquête en main. Je ne sais pourquoi, j'ai eu envie de revenir à Paris, j'étais attiré par l'idée de venir tout vous raconter. J'ai pris le car, mais pour retourner à La Rochelle, où j'ai loué une voiture, en pensant que probablement on avait donné mon signalement aux gares, mais qu'on n'irait pas jusqu'à faire des barrages sur les routes. Je suis revenu à Paris. Pour plus de sûreté, j'ai abandonné la voiture dans les faubourgs et j'ai pris le métro.
—Et vous vous êtes rendu dans votre appartement, en vous cachant de la concierge.

Il eut un sourire ironique.
—Vous savez cela aussi? Oui, je voulais venir vous trouver, mais je voulais être présentable. Toute ma vie, j'ai voulu être présentable. J'aimais être bien habillé, peut-être pour compenser ce que mon physique avait d'ingrat.
—Alors vous avez pris votre costume gris. C'est celui que vous portez maintenant, n'est-ce pas?
—Oui.
—Et le violon?

Alors Richard eut un regard tel que Maigret ne lui en avait encore pas vu. Il semblait reprendre une certaine dignité, retrouver la fierté qu'il avait perdue.
—C'est tout ce qui me restait, commissaire. C'est finalement le seul ami que j'ai eu, le seul qui ne m'ait pas trahi. La musique, c'est tout ce qui me restait.

Maigret et Richard étaient remontés du sous-sol. Ensemble, ils avaient traversé la rue, et rejoint Janvier avenue de l'Opéra. Maigret avait fait monter Richard à l'arrière, s'était assis à côté de lui. Tandis que la voiture filait à travers Paris, Richard se tourna vers le commissaire:
—Puis-je vous demander quelque chose?
—Dites toujours.
—Avant de venir vous voir, j'ai laissé mon violon à la consigne de la gare. Est-ce que nous pourrions aller le chercher?

Maigret se pencha et dit à Janvier:
—Passe par la gare avant d'aller au Quai.

Epilogue

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La petite auto noire se gara en face du Dépôt. Maigret en sortit, suivi par Richard. Ils franchirent le portail. On conduisit Richard jusqu'à une cellule, où il entra en même temps que le commissaire. Les deux hommes se regardèrent longtemps sans échanger une parole. Au moment où Maigret allait sortir, Richard le rappela:
—Commissaire! Puis-je vous demander une dernière faveur? J'aimerais jouer encore une fois sur mon violon.

Maigret se tourna vers le planton:
—Allez chercher son violon.

Quand on eut ramené l'instrument, Richard le prit et dit à Maigret:
—Voulez-vous m'écouter une dernière fois, commissaire?

Celui-ci ne dit rien, mais acquiesça d'un mouvement de la tête, puis bourra une pipe.

Une mélodie lancinante et désespérée s'éleva dans la cellule, tandis que le commissaire montait à pas lents et lourds l'escalier poussiéreux de la PJ.


septembre 2006

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