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Maigret dans le métro

par Murielle Wenger

English translation

Jérôme nous a posé cette intéressante question:

"One point I was wondering about is why we never (?) see Maigret in the subway? The subway had existed for a long time in the 1930s when Simenon wrote his first Maigret but neither Maigret nor the gangsters took the subway in the novels....."

La première réponse que l'on peut apporter, je l'ai trouvée dans le livre de Michel Carly "Maigret, traversées de Paris" paru aux éditions Omnibus:

"Peu de métro pour le commissaire…Avec Mme Maigret, il le prend surtout quand il fait froid. (ndlr: dans CLI; ou pour une sortie en soirée dans DEF). […] Pour voyager dans Paris, Maigret préfère le taxi, la plupart des chauffeurs le connaissent et il peut savourer à la fois sa pipe et le grouillement de la rue. Même raison pour grimper sur la rotonde d'un autobus. […] Maigret n'appartient pas au monde souterrain, trop obscur, trop claquemuré. […]"

Ce court extrait mérite d'être développé, et c'est pourquoi j'ai parcouru le corpus des Maigret pour y découvrir le sens des relations de Maigret avec le métro.

Une première surprise: je n'ai pas trouvé trace de mention du métro dans la série Fayard (où d'ailleurs, Maigret mène ses enquêtes plus souvent hors de Paris que dans la capitale).

Seconde surprise: contrairement à ce que l'on pourrait penser, Maigret a parfois pris le métro au cours de ses enquêtes, mais quand il l'a fait, on peut dire que c'était plutôt "contraint et forcé" qu'il s'y est résigné. Chaque fois qu'il a pris le métro, c'est soit qu'il ne pouvait faire autrement: pas de voiture de la PJ disponible (pau, REV), soit pour gagner du temps (MIN, VOL), soit parce qu'il fait une démarche "non officielle" (MIN; COR), soit parce qu'il s'agit juste de faire un déplacement, sans prendre le plaisir de savourer le trajet (VOY).

Maigret, comme le dit Carly, préfère les taxis ou les autobus au métro. Pourquoi cela? A cela, plusieurs raisons:

– D'abord, parce que Maigret aime le spectacle des rues, qu'il peut découvrir par les vitres d'un taxi, ou la plate-forme d'un autobus:

"La chance était avec lui. Un vieil autobus à plate-forme s'arrêtait au bord du trottoir, et il pouvait continuer à fumer sa pipe en regardant glisser le décor et les silhouettes des passants." (PAT)

– Ce spectacle, Maigret le savoure d'autant plus s'il est à pied; Maigret est un flâneur, comme l'est son créateur aussi ("Matinée radieuse. Envie d'aller en ville, de me trouver dans les rues, de croiser des gens, d'entrer dans des boutiques." In Des traces de pas), comme l'était Désiré, le père de Simenon, qui est une des sources d'inspiration pour Maigret ("Il est très sensible à la qualité de l'air, à un peu de fraîcheur en plus ou en moins, à des sons lointains, à de mouvantes taches de soleil." in Je me souviens), et c'est pourquoi tant de fois il fait le trajet à pied de chez lui jusqu'au bureau.

"Maigret, qui adorait flâner quand Paris fait sa toilette…" (SIG)

"il aimait parcourir à pied le chemin assez long séparant le boulevard Richard-Lenoir, où il habitait, du Quai des Orfèvres. Au fond, malgré son activité, il avait toujours été un flâneur." (NEW)

"Maigret n'en gagnait pas moins son bureau à pied, comme cela lui arrivait assez souvent; aujourd'hui il le faisait avec intention, comme pour s'offrir une pause." (BRA)

"C'était bon encore de marcher sur les trottoirs, où les vélums des boutiques dessinaient des rectangles plus sombres…" (PAT)

"D'autres, comme lui, marchaient le long des trottoirs pour le plaisir de cligner des yeux dans le soleil et de respirer un air où passaient des bouffées tièdes." (HES)

"C'était tellement bien le printemps qu'il avait fait tout le chemin à pied depuis le boulevard Richard-Lenoir, reniflant l'air, l'odeur des boutiques, se retournant parfois sur les robes claires et gaies des femmes." (TUE)

"Maigret, de bonne humeur, regardait les passants, les vitrines et les autocars."(SEU)

– S'il privilégie les autobus à plate-forme, c'est parce qu'il n'aime pas être enfermé: témoins sa propension à se camper toujours devant les fenêtres ("Dans son bureau, comme boulevard Richard-Lenoir, Maigret avait l'habitude de marcher jusqu'à la fenêtre et d'y rester campé, à regarder n'importer quoi […]. Peut-être était-ce un signe de claustrophobie? Partout, il cherchait instinctivement un contact avec l'extérieur." DEF), ou son besoin de quitter souvent son bureau pour courir les rues de Paris ("Il aimait bien son bureau, mais il n'y était pas de deux heures qu'il éprouvait le besoin de s'en échapper." VOL; "Il avait besoin d'échapper à son bureau, de respirer l'air du temps…" CHA).

–Et, dans ce métro, il y fait trop chaud, on y trop entassé les uns sur les autres:

"Hep! Taxi…Tant pis pour la note de frais! Il faisait trop chaud pour s'enfourner dans le métro…" (pau)

"Il prit le métro, qui était bondé, ce qui lui permit d'entretenir sa mauvaise humeur." (REV)

"Boulevard Richard-Lenoir, il prit un taxi. Il n'y avait pas d'autobus direct et ce n'était pas un temps à s'enfermer dans le métro." (COR)

"Lui-même ne prenait le métro que quand il ne pouvait faire autrement, car il y étouffait" (VOL)

– Et puis, dans le métro, il faut éteindre sa pipe (c'est déjà assez dur de devoir le faire dans un autobus sans plate-forme!: "bientôt il serait obligé de vider sa pipe avant de s'enfermer dans un des énormes véhicules d'aujourd'hui où on se sent prisonnier" VOL), et en plus, on n'y retrouve aucune des bonnes odeurs de la rue, celles des boutiques, des petites charrettes de la rue Lepic et des marchés, " la savoureuse odeur du Paris matinal" (HES), ni les couleurs et la lumière des rues parisiennes; au contraire:

"le métro, qui sentait l'eau de Javel et où Maigret avait dû éteindre sa pipe."(pau)

"l'odeur de lessive au moment où il se précipitait dans l'escalier du métro, […] un long voyage dans la grisaille du souterrain, […] des visages rongés par la lumière électriques…" (PRE)

"Le métro sentait la lessive. Les réclames, toujours les mêmes, dans les stations, l'écoeuraient." (REV)

On peut donc conclure de tout cela que quand Maigret prend le métro, c'est toujours dans un but pratique, jamais pour le plaisir du voyage, ce plaisir qu'il peut trouver à s'affaler sur une banquette de taxi, ou à fumer sa pipe sur la plate-forme de l'autobus en regardant le spectacle des rues grouillantes de "sa" ville ("images colorées qu'il laissait glisser voluptueusement sur sa rétine" PAT). Il en est de même des quelques autres personnages, qui ne prennent le métro que pour des raisons de commodité: Mme Maigret pour arriver plus tôt square d'Anvers (MME), Lucas (MEU) ou Janvier (FAN) pour rentrer chez eux le soir. Le métro, il est vrai, est le moyen de locomotion le plus rapide, mais Maigret n'est pas un homme de vitesse, lui a besoin de toute sa pesanteur, de toute sa lente rumination pour mener à bien ses enquêtes. Alors:

"Taxi. Tant pis si le caissier faisait des difficultés, lui qui prétendait que le métro est l'engin le plus rapide pour se rendre d'un point à un autre."

Eh oui, tant pis, le meilleur n'est-il pas encore d'arpenter "les quais en regardant vaguement la Seine, la pipe à la bouche, les mains dans les poches" (CHA) ?!

23.11.06

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