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Maigret Météo

par Murielle Wenger

English translation

"Il pleuvait. Le temps était gris et doux."
(L'Amie de Madame Maigret, chapitre 9)

1. Introduction

Dans ce travail, j'aimerais analyser les rapports de Maigret avec le temps qu'il fait. On sait quelle portée ce temps a pour les humeurs de notre commissaire, et quelle importance il attache à la météorologie lors de ses enquêtes. C'est du moins le sentiment que nous avons après avoir lu quelques Maigret, mais quelle est exactement la place de la météo dans les romans, quel est le temps que Maigret rencontre le plus souvent, quelle est la saison la plus évoquée, comment Simenon décrit-il les saisons, comment évoque-t-il un mois particulier de l'année, autant de questions auxquelles j'aimerais apporter quelques éléments de réponses.

Une fois de plus, j'ai parcouru le corpus, et tenté une analyse à la fois quantitative, statistique et sémantique du cycle des Maigret. Puissiez-vous, chers amis Maigretphiles, trouver à lire cette étude autant de plaisir que j'en ai eu à mener cette recherche…..

2. Saison d'écriture et saison de l'action

"Simenon n'avait pas la mémoire des dates, il le reconnaît lui-même. Mais il conservait un souvenir précis des circonstances, saisons et atmosphères jusque dans le moindre détail: couleurs, odeurs, lumière…" (Lacassin in "Métamorphoses de Maigret", dossier établi pour "Maigret entre en scène", aux éditions Omnibus)

On peut, à juste titre me semble-t-il, se poser la question de l'influence de la saison où Simenon écrit un roman, sur la saison choisie pour l'action de ce roman-même, tant le temps décrit dans les Maigret joue un rôle important dans le déroulement de l'enquête. Autrement dit, est-ce que la saison choisie par Simenon pour un roman dépend de la saison où il écrit ? Est-ce la même ? Ou au contraire choisit-il une saison opposée à celle qu'il vit, dans une sorte de nostalgie d'une saison passée ?

Pour répondre à cette question, il s'agissait donc d'analyser le corpus. Précisons que pour cette étude, je n'ai pris en compte que les romans, sans les nouvelles, estimant que le nombre de ces romans est assez élevé pour être représentatif de l'ensemble du corpus. J'ai donc étudié 74 romans, laissant de côté Les Mémoires de Maigret (dont le cas est assez particulier puisqu'il ne se limite pas à raconter une enquête unique), et Un Noël de Maigret, dont la longueur hésite entre celle du roman et celle de la nouvelle (cf. l'étude de Steve Trussel).

Voici un graphique résumant cette analyse:

correspondance rédaction et action

Nous pouvons conclure de cette analyse que la saison de rédaction semble bien avoir une influence sur la saison décrite dans l'action du roman, mais avec des nuances:

- sur 14 romans écrits en automne, 7 se passent en automne, soit 50%; les romans restants se passent surtout en été, comme si le souvenir de la saison écoulée influençait l'écriture du romancier

-sur 16 romans écrits au printemps, 13 se passent au printemps, soit 76%; c'est apparemment plus difficile pour Simenon d'imposer à son commissaire une autre saison que celle qu'il vit quand il s'agit du printemps, probablement sa saison favorite (voir infra)…

-sur les 27 romans écrits en hiver, la répartition est plus égale: 10 romans (soit 38%) se passent en hiver, 8 (soit 31%) au printemps, et 7 (soit 26%) en automne. L'influence de l'hiver semble moindre sur le romancier que les autres saisons

- sur 17 romans écrits en été, 10 se passent en été, soit 58%; là de nouveau, la saison d'écriture influe sur la saison de l'action, et de façon double, puisque aucun des romans écrits en été ne se passent en hiver, saison fort éloignée et peut-être plus difficile à décrire lorsqu'on vit en pleine canicule…

3. Ma saison préférée…

"On a écrit souvent que j'étais le romancier de la pluie. C'est faux. J'ai écrit autant de romans se déroulant sous le soleil, y compris sous l'accablant soleil tropical, que de romans se passant par temps pluvieux." (Simenon, in "Le prix d'un homme", dans "Mes Dictées")

Quand on pense à Maigret, on imagine souvent notre brave commissaire, les mains enfoncées dans les poches de son pardessus, fumant une pipe dont le tabac s'éteint sous la pluie diluvienne d'un humide jour d'automne…Mais est-ce bien là une réalité permanente dans les Maigret ?

Une fois de plus, examinons notre corpus:

Et voilà, une grande surprise nous attend: la majorité des enquêtes de Maigret se déroule…au printemps! Un printemps souvent décrit par Simenon comme une saison douce et ensoleillée (voir infra). Nous voilà rassurés: notre commissaire n'a pas passé sa carrière uniquement sous les frimas et l'humidité automnale…

Mais d'où vient alors ce "mythe" d'un commissaire voué à l'automne ? Un élément de réponse nous sera peut-être apporté par une analyse chronologique du corpus. J'ai donc effectué une analyse des saisons de l'enquête en fonction des trois périodes du corpus (i.e. Fayard, Gallimard et Presses de la Cité). En voici le résultat:

Le graphique est parlant: sur les 19 romans de la période Fayard, 8 romans (soit 42%) se passent en automne; sur les 6 romans de la période Gallimard, 3 (soit 50%) se passent en hiver. Tandis que sur les 49 romans de la période Presses de la Cité, 20 (soit 40%) se passent au printemps et 13 (soit 26%) se passent en été. Il semble que plus Simenon s'est avancé en âge, plus il a approfondi sa relation avec son personnage, plus il a offert à celui-ci d'occasion de travailler pendant la "belle" saison, lui offrant plus de joies printanières, de bouffées de clair soleil que de froidure hivernale et de crachin automnal…

La légende d'un Maigret ne vivant que dans les pluies automnales ne trouverait-elle pas son origine dans le fait que bien des lecteurs – et peut-être des critiques – en sont restés à l'idée que la période Fayard est la période essentielle du personnage de Maigret ? Pour ma part, tel n'est du moins pas mon avis, et la période Presses de la Cité nous offre bien des occasions de découvrir d'autres facettes du commissaire…

4. La ronde des mois…

Jusqu'ici, nous avons parlé des saisons de façon générale, mais il peut être aussi intéressant de voir, pour chacune d'entre elles, quel mois la représente le mieux dans l'imaginaire simenonien.

Examinons donc les enquêtes en fonction du mois où elles se déroulent ("indét." signifie que le mois n'est pas précisé dans le texte du roman):

Notons les éléments suivants:

- le mois qui semble le plus caractéristique du printemps, aux yeux de Simenon, est le mois de mars (11 enquêtes sur 27, soit 40%); un avis partagé par Mme Maigret dans MME: "Pour moi, mars reste le plus beau mois de Paris, en dépit des giboulées […]. Certains préfèrent mai ou juin, mais mars a tellement plus de fraîcheur."

- deux mois se "partagent la vedette" pour décrire l'été: juin et août (chacun se rencontre dans 6 enquêtes sur 17, soit 35%), tous deux décrits comme des mois où domine la chaleur: "On était en juin. La journée avait été étouffante " (DEF); "la plus chaude journée d'un mois d'août accablant" (FAC). Juillet est moins présent, sans doute parce que Maigret est le plus souvent en vacances pendant ce mois-là, et qu'il ne mène pas d'enquêtes…sauf exception! (VIC)

- pour l'automne, difficile de passer à côté du mois de novembre (10 enquêtes sur 18, soit 56%), décrit par Simenon comme un mois de pluie, de vent et de brouillard, comme par exemple dans FAN:"On était au milieu de novembre. Il avait plu toute la journée."

- le mois du cœur de l'hiver, le mois de janvier, est le plus présent dans cette saison: 6 enquêtes sur 12, soit 50%; Simenon le décrit volontiers comme un mois où domine le froid et parfois la neige: "On était le 14 janvier […] et la température à Paris avait été toute la journée de moins 12°. La neige […] était tombée en abondance les jours précédents" (NAH)

5. I love Paris in the springtime…

Dans le cycle des Maigret, le temps qu'il fait est souvent rendu par une description du paysage, en particulier des rues de Paris. Au fait, comment sont ces rues de Paris le plus souvent ? Des trottoirs noyés sous la pluie de l'automne ? Du bitume amolli par la chaleur estivale ? Examinons le corpus sous cet angle "parisien":

Ici, de nouveau, nous voilà amenés à revoir nos éventuels "clichés": le plus grand pourcentage d'enquêtes menées par Maigret à Paris se passent…en hiver (9 enquêtes sur 12, soit 75%), alors qu'on aurait éventuellement pu imaginer un commissaire passant le plus clair de son temps dans le brouillard automnal de la ville capitale, mais il n'en est rien: 8 enquêtes sur 18 (soit 45%) d'automne se passent ailleurs qu'à Paris. Peut-être pas si étonnant, après tout: c'est souvent en automne que Maigret a enquêté dans le cycle Fayard, et c'est dans ce cycle-là aussi qu'il s'est trouvé souvent hors Paris.

Après l'hiver, c'est le printemps qui sera le plus représenté à Paris (18 enquêtes sur 27, soit 66%), et ce sera là l'occasion pour Simenon de décrire l'atmosphère particulière du printemps parisien (voir infra).

6. Bulletin météorologique

Entrons à présent dans les détails météorologiques des saisons, et intéressons-nous à trouver, s'il en est, des constantes pour chacune d'elles. Autrement dit, comment Simenon voit-il en général une saison, plutôt ensoleillée et de beau temps, ou plutôt noyée sous les intempéries?

Pour ce faire, j'ai considéré chaque roman du corpus, j'y ai relevé les indications météorologiques, et classé chaque enquête selon qu'elle se passait le plus souvent sous la pluie ou sous le soleil. Il va sans dire qu'il s'agit d'une tendance générale, et que la même enquête peut connaître à la fois soleil et pluie, celle-ci succédant à celui-là, ou l'inverse, et cela parfois en liaison avec l'action elle-même (ainsi, le beau temps du début d'une enquête peut tourner à la pluie au fur et à mesure que Maigret "s'enfonce" dans un nouveau milieu et qu'il fait des découvertes sur les suspects: voir par exemple GAL, GUI, SIG, MME, MEU, VOL, VIC, ENF, FOL; à l'inverse, une enquête commencée sous la pluie peut se terminer sous le soleil revenu: ainsi dans ECH, VOY, ASS, CLI, TUE). J'ai ensuite regroupé les enquêtes selon les saisons, et voici ce que cela donne:

Analysons ces résultats:

- au printemps, 21 romans sur 27 (soit 78%) connaissent essentiellement un temps ensoleillé; la pluie domine dans 6 romans, et il y alternance marquée des deux dans 1 roman (MEU); le soleil et le beau temps semble bien être la caractéristique du printemps tel que Simenon le conçoit et le représente; on notera, sans que cela ait rien d'étonnant, que l'analyse en fonction des mois donne le même résultat (72% d'enquêtes ensoleillées en mars, 60% en avril, 100% en mai, et 75 % quand le mois n'est pas précisé)

- c'est encore plus le cas en été: les 17 romans du cycle sont tous marqués du sceau d'un soleil éclatant et régnant sans partage…jusqu'à ce qu'un orage éclate (cas très fréquent dans les romans)

- l'automne est synonyme de pluie (elle domine dans 16 romans sur 18, soit 88%)…mais en aurait-il pu être autrement ? Notons que les deux enquêtes menées en septembre (BRA et DAM) connaissent plus de soleil (c'est encore la fin de l'été..), tandis que 75% des enquêtes en octobre, 100% de celles de novembre et 100% des indéterminées, se déroulent en majeure partie sous la pluie

- enfin, l'hiver voit aussi plus souvent des intempéries (10 romans sur 12, soit 83%) que du soleil, mais ici la pluie peut être remplacée par la neige. Si l'enquête de décembre (VIN) voit autant de soleil que de pluie, et surtout de vent, les enquêtes de janvier et les indéterminées sont à 100% marquées de neige ou de pluie, tandis que deux enquêtes (MAI et MOR) sur les trois de février se déroulent en majeure partie sous le soleil (on approche du printemps…), alors que la troisième de ce mois (MAJ) voit une alternance entre les deux temps.

7. Florilège

Cette partie de mon étude sera consacrée à vous présenter quelques extraits des romans du corpus, afin d'illustrer par des exemples les éléments étudiés ci-dessus.

a) soleil printanier:

"Un mois de mars épicé d'un avant-goût de printemps, avec un soleil clair, pointu, déjà tiède." (FOU)

"Le soleil était clair, l'air bleuté dans les pans d'ombre, avec des bouffées de printemps." (MME)

"Maigret […] regarda le ciel […] il était d'un bleu candide, avec des nuages frangés d'or et du soleil qui ruisselait des toits" (JEU)

b) printemps parisien:

"Paris sentait le printemps. Les bourgeons des marronniers éclataient et laissaient jaillir de minuscules feuilles d'un vert tendre." (MEU)

"Ce matin-là, un soleil clair et léger, qui avait la gaieté du muguet, brillait sur Paris et faisait briller les pots roses des cheminées sur les toits." (ECO)

"On était en mai; le soleil était vibrant et Paris avait des couleurs pastel." (FOL)

c) chaleur estivale:

"Une fin d’après-midi radieuse. Un soleil presque sirupeux dans les rues paisibles de la rive gauche." (GUI)

"Paris grésillait de soleil" (DEF)

"Un soleil triomphant éclaire Paris qui grouille" (SIG)

d) orage:

"jusqu’à trois heures, chaque jour, c’était un soleil de plomb qui stagnait dans Paris. A ce moment, le ciel se couvrait. Il y avait de l’électricité dans l’air, des coups de vent inattendus. La poussière des rues se mettait soudain à tourbillonner. A l’heure de l’apéritif, c’était réglé: roulements de tonnerre, puis l’eau, en cataractes, crépitant sur l’asphalte" (GUI)

" Une bourrasque balaie le boulevard […], soulève des tourbillons de poussière […], et soudain une trombe d'eau s'abat, crépite, forme une mare mouvante sur les trottoirs" (SIG)

e) pluie d'automne

"A trois heures du matin, il tombait une petite pluie fine à peine visible, qui suffisait cependant pour laquer les rues et pour donner, comme des larmes aux yeux, plus d'éclat aux lumières" (VOY)

"Une pluie fine commençait à tomber, et chaque goutte, lorsqu'on passait devant un réverbère, devenait une étoile." (PHO)

"Il tombait seulement, d’un ciel bas et uniforme, une de ces pluies qui, surtout dans le petit matin, paraissent plus fluides et comme plus traîtresses que d’autres." (TEM)

f) brouillard

"Le premier brouillard était une surprise aussi plaisante que la première neige pour les enfants, surtout que ce n'était pas ce méchant brouillard jaunâtre de certains jours d'hiver, mais une vapeur laiteuse dans laquelle erraient des halos de lumière." (CEC)

"Puis, vers quatre heures de l'après-midi, un peu avant que la nuit tombe, la même brume jaunâtre que le matin était descendue sur Paris, brouillant la lumière des lampadaires et des étalages" (BAN)

"Le brouillard matinal mettait des perles d'humidité sur les pardessus" (MOR)

8. Simenon, Maigret et le temps: chaleur et froidure, couleurs, odeurs et parfums

Simenon a donné à Maigret sa propre sensibilité aux circonstances atmosphériques. L'auteur, comme son personnage, savoure le temps qu'il fait à l'aide de tous les sens.

"Au fond, j'aime le passage des saisons et je le savoure également les unes et les autres. Je saluerai avec autant de joie le soleil de mars ou d'avril, voire de mai s'il est en retard. Je ne rechigne ni contre la pluie ni contre une chaleur excessive." (Simenon, in "La main dans la main", dans "Mes Dictées")

"J'aime […] le brouillard, probablement parce qu'il déforme assez la réalité pour lui donner une autre dimension et une autre poésie. J'aime la pluie aussi, à peu près pour la même raison, surtout dans les villes, le soir, quand toutes les lumières se reflètent en zigzaguant sur les pavés mouillés. […] La neige transfigure le paysage. Le soleil, lui, comme les impressionnistes l'ont si bien compris, le décompose en paillettes de couleur et de lumière" (Simenon, in Le prix d'un homme")

"[Maigret] aimait tous les temps. Il aimait surtout les temps extrêmes, […] les pluies diluviennes, les tornades, les grands froids ou les chaleurs torrides." (PIC)

a) visions impressionnistes:

- au printemps:

"Le soleil était aussi vibrant que dans les contes de fées illustrés"; " Et du sol crayeux, très blanc, vibrant au moindre rayon de soleil."; " Le ciel uni, la place jaune de soleil" (FOU)

"Découvrait les guirlandes de lumières des Champs-Elysées qui, sous la pluie, l'avaient toujours fait penser à des regards mouillées" (MME)

"Les rues étaient désertes, mouillées, avec de fines gouttes qui mettaient une auréole aux becs de gaz"; "Là-haut, les nuages n'étaient déjà plus blanc et or mais d'un gris bleuté et la pluie tombait en diagonale, crépitant sur l'appui de la fenêtre." (JEU)

"Les bourgeons avaient éclaté le matin même, mouchetant les arbres de vert tendre" (CLO)

"Et maintenant des gouttes de pluie hachuraient le dernier rayon de soleil." (PRO)

"Le ciel se couvrait de nuages légers, spongieux, d’un beau gris pâle, et il allait pleuvoir pour la première fois depuis une dizaine de jours, par averses, en longues hachures de pluie tiède." (PRE)

"le ciel était toujours du même blanc à la fois lumineux et glauque, comme un ciel qu'on voit reflété par l'eau d'une mare" (PEU)

- en été:

"Il regardait à travers le feuillage à peine animé le ciel d'un bleu toujours aussi pur dans lequel flottait un petit nuage d'un blanc éclatant." (VIC)

"Le soleil brillait, le ciel restait d'un bleu uni, on ne voyait pas un seul nuage et pourtant de longues gouttes de pluie se mirent à tomber en diagonale, très séparées les unes des autres, et, en s'écrasant sur le sol, elles dessinaient de larges taches noires." (ENF)

Quelques gros nuages blancs avaient envahi le ciel et, à l'Est, il y en avait un plus lourd que les autres, avec un centre plus gris, qui faisait penser à une tumeur prête à crever. L'air était chaud, immobile." (AMU)

"Il ne pleuvait plus. Il n'y avait, dans un ciel bleu, que de légers nuages blancs que le soleil bordait de rose" (SEU)

- en automne:

"Paris avait son aspect morne des vilains jours d'octobre: une lumière crue tombait du ciel pareil à un plafond sale. Sur les trottoirs subsistaient des traces des pluies de la veille." (TET)

"Il ne pleuvait pas ce matin-là. Il faisait si froid qu'on aurait dit qu'il allait geler, et le ciel avait la couleur d'un toit de zinc." (LOG)

"La pluie recommençait à tomber, une pluie fine, une sorte de brouillard qui adoucissait la lumière. Les nuages, dans le ciel, bougeaient à peine et se transformaient peu à peu en une calotte d'un gris uni. (FAN)

- en hiver:

"Le ciel […] était d’un gris neutre, du même gris, à peu près, que les pavés. " (SCR)

"Le ciel était blanc, l’air paraissait blanc aussi, d’un blanc de glace." (CLI)

"Le ciel était encore plus plombé que la veille et le blanc des flocons rendait plus noir le noir des toits luisants" (PIC)

"Le ciel était couleur d’acier et, dans les rues, la chaussée était si noire qu’elle semblait couverte d’une couche de glace." (PAR)

b) odeurs, sensations tactiles et gustatives

" Bien qu’on fût en mars, la peau était moite, avec une odeur d’été.";"Il y a de petites bouffées tièdes qui vous caressent les joues." (LIB)

"L'air était encore frais, un air qu'on avait envie de boire comme un petit vin blanc et qui vous tendait la peau du visage." (ECO)

"" Il faisait toujours un clair soleil, avec un petit froid sec qui mettait de la vapeur devant les lèvres et vous gelait le bout des doigts" (MME)

"Il retrouva le soleil, dehors, l'odeur des premiers beaux jours, avec déjà un léger relent de poussière." (HES)

"L'eau tombait par rafales, glacée, vous fouettant le visage et les mains, collant les vêtements mouillés au corps" (TUE)

"Tous les matins, depuis dix jours, il y avait ce même soleil à l'arrière-goût acide de groseilles vertes" (ECL)

"De son après-midi, il lui restait un souvenir radieux, celui du plus beau printemps de Paris, et d’un air si doux, si parfumé qu’on s’arrêtait pour le respirer." (PRE)

"Par un jour très chaud comme aujourd'hui, qui rend le bitume élastique sous les semelles et imprègne Paris d'une odeur de goudron." (GRA)

"L'air était savoureux comme un fruit, avec des bouffées fraîches sur un fond de chaleur." (FAC)

9. En prime, quelques images poétiques

J'aimerais terminer cette étude par quelques extraits qui montrent comment Simenon, avec les mots les plus simples, réussit à évoquer des "tableaux météorologiques" sous une forme très poétique.

a) le crépuscule:

"Les pots de cheminée n'étaient plus du même rose que le matin mais tournaient au rouge sombre sous les rayons du soleil couchant, et, dans le ciel, maintenant, on discernait des traces de vert pâle, le même vert, ou presque, que prend la mer un peu avant la tombée du jour." (COR)

"Un soleil pourpre se couchait sur Paris, et la perspective de la Seine enjambée par le Pont-Neuf était barbouillée de rouge, de bleu et d'ocre" (ECL)

b) l'aurore:

"le ciel qui se teintait de rose. Les pots de cheminées au-dessus des toits, étaient la première chose, dans le paysage, à prendre vie et couleur tandis que sur les ardoises ou les tuiles, comme sur certaines pierres de la chaussée, le froid des dernières heures de la nuit avait mis une délicate couche de givre qui commençait à s'effacer." (COR)

c) la nuit:

"La fenêtre est ouverte sur le bleu de la nuit qui devient comme de velours et qui s'étoile." (FEL)

"Par la fenêtre ouverte, on entrevoyait parfois la lune entre deux nuages noirs qu'elle bordait un instant de blanc" (DEF)

d) une averse:

"Il était six heures et demie de l’après-midi et, quand il se mit à pleuvoir, le soleil, déjà rouge au-dessus des toits, ne se cacha pas, le fond du ciel resta incandescent, des fenêtres, par-ci par-là, continuèrent à lancer des flammes tandis qu’un seul nuage gris perle, le centre à peine plus sombre, les bords lumineux, passait au-dessus du quartier avec la légèreté d’un ballon" (CON)

e) le froid de novembre:

"Des feuilles mortes voletaient sur le sol. Leur froissement sec indiquait qu'il avait gelé pendant la nuit." (FIA)

f) gelée:

"Le brouillard s'était dissipé, laissant sur les arbres et sur chaque brin d'herbe […] des perles de gelée blanches. Dans le ciel bleu pâle luisait un soleil frileux, et le givre, de minute en minute, se transformait en gouttelettes d'eau qui tombaient, limpides, sur le gravier." (PHO)

"On pouvait croire que le jour naissait, tant il faisait clair. Mais on était en février et c'était la nuit elle-même qui était couleur d'argent. Chaque brin d'herbe portait sa goutte de givre. Les pommiers du verger voisin étaient si blancs de gel qu'ils en paraissaient fragiles comme du verre filé." (MAI)

10. Conclusion

Dans cette étude, nous aurons à la fois redécouvert les rapports de Maigret et de Simenon avec les saisons, retouché certains "clichés" sur la fameuse "atmosphère simenonienne", et mis en valeur une fois de plus l'art poétique de Simenon utilisant le mots les plus simples pour brosser un tableau très coloré, soulignant ainsi sa "filiation" à l'égard des peintres impressionnistes.

L'étude n'est pas close, loin s'en faut, et l'on pourrait aller plus loin de bien des façons: par exemple en analysant le déroulement d'un roman en mettant en parallèle l'évolution météorologique et l'évolution de l'enquête elle-même; ou encore en comparant la description d'un événement météorologique (pluie, grande chaleur, etc.) et son influence sur les sentiments de Maigret, à moins que l'inverse ne soit vrai aussi: l'état d'esprit de Maigret influençant sa vision du temps qu'il fait.

Des interrogations demeurent ouvertes, et c'est tant mieux, car le corpus des Maigret a encore bien des secrets à nous livrer….

Murielle Wenger
février 2007

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