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Cahiers Simenon 8, 1994

 

La réluctance de Maigret dans Maigret se défend

Paul Mercier

 

De quoi Maigret peut-il bien se défendre?1 Les feintes d'un criminel et les pressions de la haute bourgeoisie sont agitées comme des muletas devant le regard du lecteur, fasciné par le déroulement de l'enquête, et l'on oublie que Maigret boit en enquêtant, qu'il finit par se préoccuper de l'exploitation maligne par autrui des effets de sa consommation habituelle. Maigret se défend... de boire, pendant que son ami Pardon l'ausculte, dans la salle d'attente, près du berceau pliant. Mon propos n'est pas de soutenir que Simenon écrit là un savant traité d'alcoologie. A première vue l'alcool semble dans ce roman ne tenir qu'une place mineure. On assiste à une enquête plutôt sordide: une sombre histoire d'avortements clandestine loupés, de cadavres de femmes enterrés à la sauvette dans un jardinet. Ces cadavres exhumés ont cependant un rapport certain avec d'autres cadavres, les bouteilles vidées en un autre temps, même si ce n'est pas le criminel qui les a bues. Maigret lui-même a l'expérience requise — la fréquentation des bistrots en fait partie — pour comprendre les mobiles du crime.

La hantise des effets à long terme de l'alcool, tant chez Maigret, l'enquêteur, que chez le Dr Mélan, le suspect, ne cesse tout au long du récit d'exercer une pression durable. On peut se demander si elle ne constitue pas, en fait, le thème principal du roman, au-delà du caractère anecdotique de l'intrigue. En prenant garde de ne pas forcer le sens du texte, tout en suivant la progression du roman, cet article se propose de dégager le réseau de significations liées à l'alcool, qui émaillent l'ensemble du récit et le soutiennent comme les fils enlacés et translucides d'une toile d'araignée.

1. Des scènes doublées et des rôles en miroir

Maigret modère sa consommation personnelle et consulte son consultant.

Un événement inhabituel marque ce roman: Maigret a soif et cependant passe devant un bistros sans y entrer. En se rendant à la convocation du préfet de police, le commissaire éprouve l'envie « d'entrer dans le bar d'en face et de boire un verre de quelque chose, de n'importe quoi, de la bière, du vin blanc, un apéritif quelconque et c'est à ce moment là que pour la première fois, il se souvient du dernier dîner chez les Pardon, (...) de la consultation près du berceau pliant. » (p. 15).

Si Maigret se soucie de sentir son haleine avant de rencontrer le grand manitou, le préfet-balai, il surveille aussi sa tension.

« L'affaire Maigret »2 a commencé par le refus d'un digestif chez les Pardon:

« Un armagnac?
— Non... merci.
— Au fait, quand vous-ai-je examiné pour la dernière fois? »
(p. 11).
Maigret a tout juste 52 ans, il n'est plus qu'à trois ans de la retraite3. Pardon lui conseille de se ménager, de travailler moins: il n'ose se permettre une formule cavalière: de lever le pied et de moins lever le coude. L'examen médical se termine par ce dialogue de pénitents:
« (...) Le regime?
Maigret hochait négativement la tête.
— Le vin, la bière, l'alcool? Vous en avez diminué la quantité?
— Je ne suis arrivé qu'à un résultat: avoir honte quand j'avale un verre de bière ou de calvados. Entre deux enquêtes, je reste des jours entiers à ne prendre qu'un peu de vin à table. Puis j'entre dans le café pour observer la maison d'en face. Je respire l'odeur aigrelette des bistrots parisiens et...
Comme Pardon pour les cigarettes. Pourtant l'un et l'autre étaient des hommes! »
(p. 11-12).
Cette scène fait écho à un épisode ultérieur du roman: un autre médecin, un patron, reçoit à son domicile son assistant Mélan, dit le Puceau, qui lui livre enfin quelques confidences intimes. Le parallélisme des deux situations est assez net et la principale variante se trouve dans le remplacement de l'armagnac par du cognac.
« Un soir, je l'ai invité chez moi et il a fallu j'insiste pour le décider... Après dîner, je l'ai emmené dans mon cabinet et je me suis efforcé de le confesser... Nous avions bu du vin... J'ai servi du cognac. Il n'y a touché qu'avec réluctance... Petit à petit, il s'est animé et j'ai connu des bribes de son passé... » (p. 158).
Les deux situations sont presque identiques: profitant des circonstances d'une convivialité amicale, un médecin invite son ami à la confidence; il s'agit surtout de lui venir en aide, sans la formulation, au préalable, de la demande initiale de soin d'un « client ». Le même geste anodin, l'offre d'un digestif à la fin du repas, entraîne le constat de défaillances dont l'aveu prend la forme d'une confession éprouvante.

Quelle est précisément la nature des ennuis de Maigret? Surmenage, tension propre au début d'une enquête, premières atteintes du vieillissement ou effets cumulés d'une longue pratique des petits et grands verres? Il est utile que l'ambiguité entre ces diverges causes soit maintenue, cette forme originale d'incertitude narrative est de nature à ouvrir l'appétit du lecteur.

A la fin de l'enquête, Maigret triche un peu sur sa santé pour les besoins de l'enquête: « Mon ami Pardon qui est mon médecin traitant, affirme que ma santé est parfaite... » (p. 162). Ce n'est qu'un mensonge poli, peu conforme à ses inquiétudes réelles.

Maigret en profile aussitôt pour déroger à son régime, et s'amuse, par provocation amicale, à imaginer un geste impensable du « médecin des petites gens », qu'il recoit chez lui.

« Je prendrai quand même une goutte de prunelle. A moins que Pardon me retire le verre des mains. »
On remarquera le négligé de la tournure grammaticale de la dermère phrase qui exigerait normalement une négation: « Que Pardon [ne] me retire... » Est-ce le signe d'un compromis entre l'envie de boire et le régime à tenir? Le récit rassure bien vite le lecteur sur cette menace imaginaire: « Pardon n'en fit rien. »

2. La consultation de Pardon sur le criminel pur

Une des caractéristiques de ce roman est le mélange de situations à rôles asymétriques, un expert dont le savoir fait autorité est consulté par un « client », un profane dans l'art du maître auprès de qui il tente de s'informer.

Mais presque toujours une seconde relation entre ces deux individus double cette première interaction à caractère professionnel, et les rôles sont renversés, l'interaction est alors à double fond: une curiosité privée permise par l'amitié ou les nécessités de l'enquête policière donne à l'échange la forme d'un jeu à double issue. Le jeu normal des rôles est perturbé par un enjeu second qui rend complexe la dynamique des échanges, en faisant place à des énoncés implicites dont la solution est remise à plus tard, constituent une source d'angoisse ténue et diffuse débordant le temps de la rencontre.

Entre Pardon et Maigret, la consultation était mutuelle, croisée. La consultation de cardiologie et respiratoire du début se doublait d'une consultation de criminologie adressée à Maigret. Pardon ne se comporte pas seulement en médecin: il est demandeur d'une expérience — d'une validation expérimentale d'une hypothèse scientifique — dont le traitement rigoureux se tient entre ce verre de prunelle final et le verre d'armagnac du début du roman. Au premier chapitre, le généraliste posait à son ami « avec un embarras visible une question délicate » :

« Dans votre carrière, avez-vous jamais rencontré un criminel vraiment méchant... je veux dire... (...) Un criminel conscient, bien entendu, responsable de ses actes, agissant par pure méchanceté, par vice diraient certains... Je ne parle pas des bourreaux d'enfants, par exemple, qui sont des êtres frustrés dont l'âge mental dépasse à peine 10 ans et qui, mal à l'aise dans un monde d'adultes, s'adonnent à l'ivrognerie...
— Vous parlez du criminel pur, en somme?
— Pur ou impur... Disons le criminel total...
— Selon le code pénal?
— Non selon vous... »
(p. 8-9)

Maigret dans un premier temps se garde de répondre verbalement, il se contente de fixer la cendre branlante du cigare de Pardon et les deux hommes se contentent de sourire, en se rappelant leur fonction commune « d'aider d'autres hommes à accepter leur destin » (p. 9). Ils ont l'un et l'autre une haute idée de leurs professions.

N'empêche que la formulation donnée par Pardon à son hypothèse met la puce à l'oreille: pourquoi, par paradoxe, opposer l'ivrogne crapuleux et immature à l'intelligence aiguë, celle qui examine avec soin toutes les hypothèses pour agir? Une déduction implicite fait de l'alcoolique un criminel de qualité inférieure, sans intérêt pour l'amateur d'épures théoriques, un individu violent, fruste dont l'adaptation sociale est plus difficile... que celle du criminel pur, comme Radek, cet autre étudiant en médecine, moins diabolique que sa légende.

Il ne semble pas que ce débat comparatif récusé (à ma gauche, la brute avinée primaire, à ma droite, le criminel surdoué et tempérant) occupe dans l'intrigue la position d'une interrogation cruciale organisatrice du récit. La réflexion de Pardon ne semble pas réellement peser sur la gestion du récit, elle resterait anecdotique, si elle ne revenait pas périodiquement à l'esprit de Maigret, un peu à la manière des restes diurnes d'un rêve. Ce n'est pas une méditation, tout au plus une sorte de méditation rêveuse, l'écho durable d'une conversation libre. Pour beaucoup de lecteurs, le « problème » se laisse oublier, mis en sourdine, malgré ses retours périodiques. Les subtiles variations dans les reformulations de cette réflexion critique sur l'impulsion criminelle à la portée de tout un chacun, se font souvent en liaison avec un dosage alcoolique variable: secret ou patent, l'effet du petit verre hante les cogitations et les suppositions des acteurs, il nourrit leurs peurs et leurs angoisses profondes.

Maigret donnera son opinion personnelle sur la question dans la deuxième moitié du récit. Après toutefois avoir vérifié qu'elle coincide avec l'avis autorisé d'un membre de la Faculté. Il consulte décidément beaucoup, il ne se contente pas de fréquenter les cabinets, il consulte aussi par téléphone.

Maigret sollicite une consultation4 cette fois « à titre privé » auprès du professeur Vivien, un stomatologue éminent, par téléphone à une heure tardive (pp. 163-164):

« Voici ma première question, Monsieur le professeur: seriez-vous surpris d'apprendre que votre ancien assistant, le Docteur Mélan a commis un ou plusieurs actes criminals... »
Il y eut à l'autre bout du fil, une sorte d'aboiement qui pouvait passer pour un rire. Quand la voix de Vivien se fit entendre, ce fut la voix sonore d'un homme qui a ses opinions et les exprime avec vigueur.
— Etonné, mon cher commissaire, je le serais à peine si on m'apprenait la même chose de moi, de vous ou de ma concierge...
Sous une pression extérieure ou intérieure suffisante, n'importe qui est susceptible de commettre des actes que la loi et la morale réprouvent...
Donc, il existe une réponse savante et radicale à la question de Pardon. On se demande après coup pourquoi Pardon ne s'est pas adressé lui-même et directement, sans le truchement de Maigret, au savant et éminent professeur de la Faculté...

N'importe qui, « vous ou votre concierge », sous l'effet d'impulsions internes ou externes, peut devenir criminel; Simenon se moque-t-il de l'assurance pédante d'un professeur omniscient? il attribue cette ironie au professeur lui-même. Mais ne faudrait-il pas ici remplacer criminel par alcoolique... pour rester strictement dans le domaine des compétences du stomatologue? Le système digestif n'a sans doute qu'un rapport lointain avec la criminologie, qui s'intéresse peu aux viscères en dehors de l'autopsie en médecine légale. On peut admettre volontiers aussi que la médecine ne se divise pas en spécialités étanches, chaque médecin pouvant accéder à un savoir assez général, même l'omnipraticien de quartier se tient au courant des derniers travaux.

Simenon, faut-il le noter, s'emporte volontiers dans Les Dictées contre l'omniscience infaillible des patrons de médecine. La suite du dialogue est aussi amusante qu'instructive.

« Vous adressez-vous au médecin ou à l'homme? En tant que médecin, ce n'est pas ma spécialité. Je laisserais aux psychiatres le soin de se prononcer et leur opinion dépend des circonstances...
Il ajoute ironique:
— De l'âge des psychiatres aussi et de l'école à laquelle ils appartiennent...
— En tant qu'homme?
— Personnellement, le connaissant comme je le connais, je serais volontiers témoin à décharge... »
Ce patron adopte une position voisine de celle de Maigret: ne pas accabler un accusé, mais le défendre et d'abord essayer de faire comprendre ses angoisses intimes. La suite de la consultation téléphonique confirme l'idée que le crime implique bien une forme d'intelligence; Mélan, en tout cas, n'est pas un sot pour Vivien: « c'est tout le contraire de ce que j'appellerais un cerveau à sens unique. Il saisit toutes les possibilités, toutes les ramifications possibles d'un sujet et il s'acharne à ne rien laisser dans l'ombre... » (p. 164-165). Ce sont bien évidemment des qualités requises pour un commissaire et Mélan aurait fait, à coup sûr, un enquêteur de premier plan.

Mais l'essentiel du propos est de portée plus générale: n'importe qui, donc sous l'impulsion d'une crise d'origine interne ou d'origine externe, surtout d'origine interne, peut devenir un criminel.

Il reste à savoir si le criminel boit ou s'il a seulement honte de compter des alcooliques dans sa parenté. Est-ce vraiment un hasard si le thème caché du roman concerne des avortements clandestine qui tournent mal, des refus de grossesse fatale pour la future mère? En son temps, le Dr Petiot ne s'était pas vraiment montré non plus très habile à faire disparaître les cadavres. Il faut remarquer que les cadavres du dentiste n'encombrent pas le récit: ils ne sont que de pâles et discrete accessoires narratifs, des trous à creuser, dans un jardin. Ils semblent d'abord renvoyer à un signifiant symbolisant des choses honteuses à cacher, menacées par le zèle d'un Maigret plus fouineur que ses collègues, un chercheur de cadavres dont personne ne soupçonnait la présence.5

Maigret cherche des voleurs de bijoux et trouve, par hasard, des interruptions volontaires de grossesse clandestines, comme s'il s'agissait là d'un étrange télescopage d'affaires. Pourtant, Maigret, au début du roman, avoue qu'il lui arrive d'avoir honte de son haleine chargée dans un endroit bien spécifié: il se trouve par hasard à côté du berceau pliant du petit-fils de Pardon.

Ce n'est qu'une liaison accidentelle, cela va de soi, c'est le fait d'une pure coïncidence. A moins que cela ne rappelle que la mère de Maigret est morte en couches, charcutée par le Dr Gadelle, un ivrogne, que le grand-père maternel de Simenon, comme son fils l'oncle Léopold ne dédaignait pas la bouteille... La transmission héréditaire d'une ascendance alcoolique, la honte d'une telle ascendance cachée comme un secret familial est ici figurée de façon condensée et visuelle dans ce tableau de la « consultation au berceau ».

Reprenons, après l'avoir évoqué rapidement en ouverture, sur les termes qui composent le titre Maigret se défend. De quoi Maigret doit-il se défendre? Une attitude défensive est mise sous le projecteur. Pour résister à des pressions hiérarchiques exercées par Blutet, le « récent » directeur de la P.J. et encourir les sanctions prévisibles prises par le préfet de police en personne, Maigret doit défendre sa liberté de manœuvres pendant une enquête. Il doit surtout faire front à une machination diabolique et calomnieuse: tel un satyre, il a persécuté une jeune fille, l'a enivrée et l'a poursuivie de ses assiduités dans les boîtes de nuit! Derrière cette blague homérique, se cache une croyance: on ne touche pas aux grands bourgeois sans s'exposer à des rumeurs et au scandale. En tout cas, cette mascarade est un prétexte — une occasion assez rare il est vrai — pour obliger Maigret à subir des interrogatoires de la part de ses supérieurs. Version policière de l'arroseur arrosé, Maigret serait-il suspecté de faire partie des ripoux? Ce n'est pas sur le plan de la criminalité que cela offre quelque intérêt: en prenant deux suspects principaux Maigret et Mélan, Simenon souligne que la distance les séparant n'est pas énorme. Mélan n'est pas un monstre, seulement un homme blessé dans son enfance, et Maigret un homme qui, ayant pu accomplir des gestes réprouvés par la morale, capable de comprendre ses propres fantasmes et d'y résister, peut à cause de cela comprendre les secrets « de famille » du dentiste. N'empêche qu'il fanfaronne moins sur les interrogatoires à la chansonnette et le folklore du quai des Orfèvres.

« Jusqu'ici, à l'exception d'hier, j'ai procédé à de nombreux interrogatoires, mais je n'en ai jamais subi. (...)
— Que répondriez-vous si je vous réclamais votre emploi du temps, heure par heure depuis hier après-midi?...
— Je vous donnerais ma démission...
(p. 141).
Maigret se heurte à ses autorités de tutelle, soucieuses par habitude de l'alcoolisme des fonctionnaires en contact avec le public, dans la police en particulier. L'argument est un peu gros et tire à la caricature, au point qu'on peut se demander si un autre motif n'est pas couvert par cette ficelle. Derrière cette pression externe quel est le poids de la « pression interne », des satisfactions secrètes et des bénéfices secondaires de la conduite d'une enquête? Il faut au commissaire l'excuse et l'alibi d'une enquête pour faire la tournée des bistrots et, au besoin, y stationner pour les planques. « Une enquête. Sinon rien »6, comme le proclame un slogan publicitaire n'incitant pas vraiment à l'abstinence. Fréquenter les débits de boisson n'est que l'un des traits commune au policier et au criminel. L'importance donnée à l'interprétation du regard d'autrui en est un autre, tout comme renifler ou camoufler les odeurs et les haleines chargées.

3. Mélanges dans l'enquête policière et dans la vie de l'alcoolique des thèmes du regard et de l'haleine

Conduire une enquête, voir, sentir et boire; s'imbiber7, dit-on dans un autre Maigret ou encore s'imprégner comme une éponge. L'interrogatoire n'est que la phase terminale, précédée de la filature, de la planque et autres démarches harassantes, que Maigret se garde bien (se défend) de déléguer à ses subordonnés. « J'entre dans un café pour observer la maison d'en face (p. 12) et je renifle l'odeur aigrelette des bistrots parisiens et... Personne ne saura jamais les pensées de Maigret exprimées par ces trois points de suspension.

Surveiller le suspect depuis un bistros ou seulement regarder par la fenêtre le spectacle de la rue — le geste professionnel peut renforcer une déformation professionnelle: guetter sur le visage de l'autre son angoisse, son besoin de cornmunication pour se délivrer de sa pression intérieure. Appelons cette expérience psychique l'examen-fenêtre.

« Dans son bureau, comme boulevard Richard-Lenoir, Maigret avait l'habitude de marcher jusqu'à la fenêtre et d'y rester campé, à regarder n'importe quoi, les fenêtres d'en face, l'arbre, la Seine ou les passants. Peut-être était-ce un signe de claustrophobie? Partout, il cherchait instinctivement un contact avec l'extérieur. » (p. 132).
Un examen-fenêtre8 plus symbolique encore a lieu dans le bureau du directeur de la P.J., qui vient de lui annoncer qu'il fait l'objet d'une enquête administrative.
« Il me reste à vous dire quelle solution m'a été suggérée... Vous avez besoin de repos... Vous avez beaucoup trop travaillé ces derniers temps, sans prendre le moindre congé... Vous nous demandez un congé de maladie qui durera jusqu'à ce que l'enquête administrative vous concernant soit terminée... (...) Selon les règlements, vous aurez le loisir de vous défendre. »
Maigret blessé « se dirige vers la première fenêtre.
— Je suppose qu'on peut les ouvrir à nouveau?
Il les ouvrait une à une, prenant le temps de respirer l'air chaud du dehors, de voir des êtres humains s'agiter dans le bon vieux décor de Paris. »
(p. 146).
On notera la sobriété de la scène: le bureau empeste l'hypocrisie et le regard par la fenêtre permet de dissimuler la gêne qui empêche de soutenir le regard d'un interlocuteur présent mais distant. Ici, l'aération triplée de la pièce est une forme muette et à peine discrète d'insoumission hiérarchique. Logiquement, il s'agit d'évacuer de l'air vicié et des mauvaises odeurs, ou de masquer des haleines chargées, mais Maigret s'est habilement abstenu de boire juste avant cette entrevue.

Une autre scène de fenêtre permet l'association de la vue et de l'odorat, pendant une recherche de signification des odeurs à l'occasion de la consultation du dentiste-stomatologue de la rue des Acacias.

« La fenêtre de la salle d'attente donne bien sur un jardin et il vit, au milieu d'une pelouse qui souffrait de la chaleur, le tilleul auquel il avait pensé.
Il vit aussi, contre un mur assez haut, une serre délabrée, des outils de jardinage, des plates-bandes mal entretenues. »
(p. 121).
Maigret cherche à justifier ses impressions; « une odeur qui n'était pas sans charme », qui remonte aussi loin que son enfance: celle des vieilles maisons, des boiseries humides avec un relent de terreau. Il voit un jardin avec un tilleul mais l'analyse olfactive est ici une sorte d'idée fixe gratuite, qui finis par se révéler efficace: le flair du policier le conduit à détecter ce qu'on lui cache: la honte de l'hérédité alcoolique. Maigret ne peut la remarquer que par les traces laissées par le ménage, le vide pour effacer « l'odeur », la marque de cet héritage déficitaire. Cette faille identitaire est le mobile qui a conduit à se comporter en criminel et à camoufler les conséquences de ses actes par des machinations compliquées sans se délivrer de ses fantômes. Mais cela n'est donné à comprendre que par petites touches, car Simenon montre sans vraiment rentrer dans des explications verbeuses ni savantes.

Regarder, être regardé par l'autre et identifier l'odeur ambiante, chercher à lire dans les yeux de l'autre: y chercher les signes d'un jugement muet, une évaluation en cours de l'état physique actuel de son partenaire. Sait-il que j'ai bu? Comment réagit-il en son for intérieur, quand ses propos font diversion?

Maigret, toujours en consultation dans ce roman, se rend donc chez Mélan, le dentiste de la rue des Acacias. On se demande pourquoi il se croit obligé de jouer au patient, alors qu'il n'a pas de motif vrai pour « consulter » il risque de se faire passer pour un malade imaginaire et cela est d'autant plus risqué qu'il se sait interdit d'enquête, qu'il transgresse sa mise à pied. C'est une triple provocation pour le dentiste aux appuis politiques, pour le préfet de police-balai, et pour le corps médical supposé soigner des gens en bonne santé: Maigret qui réalise après coup avec angoisse les dangers auxquels il a échappé peut se rassurer: on ne lui a trouvé ni carte, ni cirrhose, ni même une haleine alcoolisée, « Vous n'avez rien », c'est le diagnostic qui ferait plaisir.

Quitte à forcer le trait, on veut souligner ici le bénéfice secondaire de ce passage à l'acte de Maigret, qui poursuit une enquête lui-même, alors qu'il en est formellement déchargé. De plus, il ne se contente pas de mener cette affaire par personne interposée, ses adjoints, sa femme ou un commissaire ami comme d'habitude, mais il expose son corps, son haleine aux instruments du suspect, dans une position de « patient », c'est-à-dire ici de victime facile et offerte.

Maigret remplit lui-même une fiche de soins, se soumet à l'investigation d'identité, puis à l'enquête buccale, jusqu'à la phrase rituelle: « Rincez-vous la bouche et crachez », suivie du diagnostic final. L'examen se passe « sous l'œil du médecin debout, immobile, toujours impassible ».

Imaginons simplement que l'odontologue-stomatologiste parle à Maigret de son haleine alcoolisée ou des risques d'une cirrhose, ou de surmenage... et pas seulement de l'appareil dentaire. Avec un médecin, on peut quelquefois recevoir des conseils sans en faire la demande explicite: la consultation liminaire offerte par Pardon au début du récit en témoigne.

4. La transgression sanctionnée restaure la liberté

Cette consultation, qui sera considérée par ses supérieurs comme une infraction de plus à des consignes d'abstinence (dans ce quartier en particulier) a une conséquence heureuse: elle fait littéralement de Maigret un homme libre: « C'était drôle de voir soudain le monde d'un autre œil, celui d'un homme libre » (p. 148).

Un homme libre est ici un homme qui change ses habitudes. Maigret entre à la brasserie Dauphine en dehors de l'heure habituelle; il modifie sa consommation et n'a plus besoin de l'alibi de ses collègues, il boit seul:

« — Qu'est-ce que vous prenez?
— Je vous le demande... »
Il cherchait une boisson différente, pas un apéritif banal. Un souvenir lui vient de ses débuts à Paris. On lançait alors une boisson nouvelle, qui avait été son apéritif favori pendant un an ou deux.
« — Cela existe encore le mandarin-curaçao9? »
(p. 149).
Maigret se souvient de sa jeunesse, il désaltère sa mémoire à l'aide des rafraîchissements du temps passé: par ce moyen, il devient aussi davantage capable de s'identifier à l'autre, en tolérant cette honte de l'alcoolique — une haleine chargée —, ou en revivant l'humiliation du fils de l'alcoolique, qui se sent coupable du mépris des gens envers son père. Les aveux de Mélan ne diront pas autre chose.

La liberté de Maigret, c'est de s'affranchir de son régime et de ses rites quotidiens, c'est aussi retrouver la mémoire de ses origines.

Le compte rendu de cette visite médicale chez le dentiste, fait par Maigret à son ami Pardon, donne lieu à une juxtaposition directe de la santé dentaire de l'un et de l'alcoolisme de l'autre, comme si l'on passait du coq à l'âne:

Pardon   « Que vous a-t-il dit?
Maigret   Que j'avais les dents saines.
Pardon   Il faut d'abord savoir qu'il sort d'un milieu très humble, très pauvre. Son père était journalier dans un village de la Somme... La famille était à peu près la plus misérable et, par-dessus tout le marché, le père s'enivrait tous les samedis... Il y avait cinq enfants. » (p. 157).
Le dentiste, par un tel héritage paternel, est apte plus que quiconque à détecter les haleines chargées et sait aussi que la parole est moins fiable que le regard puisqu'elle permet mieux de raconter des boniments pour tromper son interlocuteur. La communication non verbale est le canal privilégié par lequel le « contact humain » s'établit, surtout si on n'en est plus au premier verre.

Maigret, qui redoutait du dentiste un piqûre, une injection administrée avec une seringue, ou la consommation forcée d'une dose de liquide par intraveineuse, se félicite de n'avoir pas eu à se défendre d'une agression physique du docteur. Tout, sur le plan de l'enquête, se passe mentalement dans un dialogue intérieur muet ou par le détour de la voie administrative, dans la réaction du suspect: l'un comme l'autre s'abstiennent de parler du véritable objet de leur affrontement. A la suite du diagnostic, le commissaire ne doit se défendre que des pressions officielles exercées par l'entremise du maître de requête au Conseil d'Etat, la puissance administrative étant ici l'alliée symbolique d'un surmoi, figuré par le complot des administrations... contre la vérité.

Réluctance: geste du poignet qui hésite à se servir d'un verre rempli d'alcool et qui atteste d'une abstinence conflictuelle. Elle s'oppose au tremblement des mains, qui atteste une surconsommation habituelle devenue honteuse, même quand on n'est pas en train de consommer.

Haleine: signe physique par lequel l'alcoolique craint de se trahir et guette donc le regard de l'autre, l'indice non verbal par lequel l'autre sait qu'il a bu, et le traitement de cette information secrète (mépris ou non-rejet de la personne connue comme invrogne). L'effet de la détection de l'haleine est soit de rétablir un contact humain, soit de mettre hors jeu de la communauté par le regard constitué en surmoi extérieur.

5. Une enquête à part ou l'énigme constante d'un secret de famille?

Le lecteur de Simenon n'est pas surpris de trouver des allusions à l'alcoolisme et à l'haleine des buveurs. Simenon dans Les Volets verts, écrits en janvier 1950, pose explicitement la question de la détection de l'haleine; cette interrogation anxieuse se condense même dans le terme de « QUESTION », le vocable alors privé des génitifs qui normalement spécifient sa teneur exacte:
« Est-ce que le Dr Biguet avait senti son haleine, tout à l'heure, lorsqu'il l'auscultait? Est-ce que, comme les autres, il lui poserait la question? » ( p. 14).

« Seul, dans l'ascenseur, il en avait profité pour souffler sur la paume de ses mains et la respirer ensuite, afin de s'assurer qu'il ne sentait pas trop la vinasse. » (p. 16).

Derrière l'apparence du roman policier, on peut lire une sorte d'essai sur la communication non verbale avec des alcooliques ou des fils d'alcooliques. A un moindre degré, en s'attardant sur Maigret, on a entre les mains un roman sur les effets conjugués d'une consommation généreuse et de l'âge de la préretraite. L'auteur a l'humour de multiplier les indices abondant dans le sens de cette hypothèse alcoolisée, appliquée conjointement aux deux protagonistes. Une enquête inhabituelle à plusieurs titres:

1. Il parle « d'affaire Maigret » à sa femme: « Je suis dans une nouvelle affaire, comme tu dis. L'affaire Maigret » (p. 95).

Ce n'est pas seulement l'affaire Mélan dont il s'occupe, puisque Maigret doit se défendre contre les attaques relayées par sa propre institution et contre sa tension cardiaque.

2. Il admet avoir affaire à forte partie dont l'enjeu est son métier: « Ou bien je me trompe et d'ici une semaine, j'irai prendre ma retraite à Meung-sur-Loire, ou bien j'ai raison et je me trouve devant le cas le plus curieux de ma carrière: Mélan ou Maigret? »

Avec ce superlatif — le plus curieux — Simenon recourt à un procédé narratif traditionnel pour distinguer cette enquête des autres: l'enquête en cours est. par principe, la plus difficile à mener, reléguant les autres à l'arrière-plan.

Mais cette distinction signale aussi, avec une certaine insistance, que Maigret peut aussi être soupçonné de faiblesse « organique » et par plusieurs personnel non liguées entre elles, quand bien même il réussit à maîtriser la machination ourdie contre lui.

3. Maigret, ou le narrateur, abat en cours de route une carte tenue secrète au début du récit. La curiosité initiale de Pardon porte sur un cas de figure imaginaire, le criminel total: « Un criminel conscient, bien entendu, responsable de ses actes, agissant par pure méchanceté, par vice, diraient certains... »

Comment tomber sur un criminel par vice qui ne serait ni un ivrogne, ni un demeuré, ni un handicapé mental? Les hasards policiers et l'imagination de Simenon conduisent Maigret à dénicher l'oiseau rare, un type presque comme vous et moi, comme votre concierge, qui a du mal à accepter son destin. Cela ne veut pas dire que nous sommes tous des assassins mais que, dans certaines circonstances, qui sait... Et dans cette course aux handicaps, la question du poids de l'alcoolisme dans le système de parenté, est un cadeau empoisonné qui peut entraîner des passages à l'acte impulsif. Le sourire complice de Pardon et de Maigret, dès le début du livre, laisse entendre que chacun connaît cette vérité-là dans son for intérieur, dès qu'il ne se croit plus invulnérable ou au-dessus de la condition commune. Il n'y a pas, d'ailleurs, que les fils d'alcooliques à craindre la folie ordinaire qui se profile derrière la figure monstrueuse du serial killer.

Maigret s'est bien défendu, il n'aura plus d'ennuis pendant quelque temps avec ses supérieurs hiérarchiques et le Conseil d'Etat et ne sera plus accusé de détourner les mineures ingénues, fraîchement débarquées de leur province rochelaise. Mais cette menace écartée, Maigret n'est pas au bout de ses peines. Pardon, avec sa discrétion habituelle, continuera à surveiller la tension du commissaire poursuivi par la sobriété aussi longtemps qu'il vivre.

6. Raconter des histoires et avoir peur de la vérité

Les durillons de comptoir de Maigret ont un lien avec les blessures de la naissance, celle de son frère mort-né par exemple. Il ne peut qu'essayer d'oublier le souvenir cuisant d'une mère éventrée, charcutée par un Dr Gadelle, presque ivre-mort, à Saint-Fiacre. Maigret, dans ses Mémoires, rappelle que cet événement marque d'une empreinte définitive sa vocation de raccommodeur de destinées. L'équivalence entre flic de haut rang et médecin, donnant lieu dans ce roman à un perpétuel doublage des rôles trouve aussi son origine dans la réparation du corps maternel. Maigret est un fils unique, sans frère et il est orphelin de mère très tôt.

Simenon, comme tout aîné, a été jaloux de son frère cadet de 3 ans, le privant de l'affection jusque-là exclusive de sa mère. Mais cette mère, orpheline dès l'âge de 5 ans, était elle-même la fille d'un homme que l'on montrait du doigt...

« On m'a menti toute mon enfance et on me ment encore aujourd'hui. (...)
On m'a affirmé et on me répète que, si mon grand-père Brüll s'était mis à boire, c'est de chagrin et à la suite de sa ruine.
Ce n'est pas vrai. S'il est ruiné, c'est parce qu'il buvait et qu'il avait avalisé des traites un soir qu'il était ivre. Pourquoi craindre la vérité? Et pourquoi, s'il n'avait pas été alcoolique depuis longtemps, trois de ses enfants au moins, dont deux femmes, auraient-ils été des ivrognes dès l'adolescence?
Des ivrognes malheureux, des ivrognes qui se cachent, des ivrognes qui souffrent ».
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Il faut à Maigret des Mémoires pour livrer son savoir sur les ravages de l'alcoolisme, il faut à Simenon une autobiographie pour oser rétablir la vérité de ses origines familiales. L'auteur et le héros disposaient d'un passé de nature à percer les secrets du Dr Mélan, qui avait aussi un cadavre dans l'armoire, pardon, des cadavres dans son jardinet. Pourquoi craindre la vérité, même si un secret peut en cacher un autre: ceux de Mélan cachant ceux de Maigret, ceux de Maigret cachant ceux de Simenon, et ceux de Simenon soulageant le lecteur du refoulement de ses propres secrets de famille, sous la couverture d'une histoire policière? La communication littéraire offre ce double avantage de la complicité et de la discrétion dans l'aveu.


Notes
1.   Maigret se défend, 1964, Presses de la Cité. La pagination indiquée correspond à l'édition de 1976.
2.   L'expression figure dans ce texte de Simenon.
3.   Le nombre d'enquêtes menées à cet âge de la pleine maturité, entre 52 et 53 ans, est assez élevé, presque une dizaine et surtout, elles sont pratiquement les seules à indiquer explicitement l'âge de Maigret, ordinairement laissé dans l'ombre.
4.   Consulter: trois sens usuels: a) prendre avis motivé de quelqu'un; b) chercher des explications à un endroit; c recevoir des malades (Petit Larousse).
5.   Dans la littérature scientifique, on note un rapport secret entre l'alcoolisme et le désir d'enfant, boire et avoir une descendance ne sont pas sans liens. L'image d'agrippement à une mère vacillante, perdue dans ses rêveries lointaines, hante souvent l'esprit des enfants d'alcooliques, comme si leur mère les avait mal portés.
6.   « Un Ricard sinon rien. »
7.   Maigret et le clochard, au début du chapitre 5:
« Je ne pense jamais, monsieur le juge »
Et quelqu'un avait répliqué un jour: — Il s'imbibe...
C'était vrai d'une certaine manière, etc. »
8.   Un examen-fenêtre consiste pour une ménagère à se tourner vers la fenêtre pour tester la propreté de son linge par exemple, selon les publicitaires de la lessive.
9.   Lorsque Simenon transpose dans ses romans ses débuts parisiens, par exemple dans Les Suicidés ou Les Noces de Poitiers, il éprouve la nostalgie d'apéritifs aujourd'hui insolites, tel un vermouth-citron ou un mandarin-grenadine pris dans un bistro de la place des Ternes. Dans Les Mémoires de Maigret, le mandarin-curaçao est à l'origine d'une fameuse cuite lors de la promotion du chien du commissaire.
10.   Je me souviens, chapitre 6, rédigé le 22 avril 1941, 1945, Presses de la Cité, p. 86 de l'édition de 1970.


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