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Traces N° 1, 1989

Nous nous sommes appliqués à démontrer combien il était, sinon impossible, du moins hautement improbable que Pietr-le-Letton, ce tout premier « Maigret » signé Simenon, ait été écrit à Delfzijl en septembre 1929, comme notre auteur l'a maintes fois prétendu, affirmé, répété ... Toutefois, ce « souvenir » tenace semble comporter une part de vérité selon nos recherches, en effet, ce serait bien dans ce petit port de la province de Groningue (Pays-Bas) que Train de nuit (signé Christian Brulls) a été écrit à l'automne de 1929; or, Train de nuit est bien le premier des quatre « proto-Maigret » écrits sous pseudonymes. Que les Néerlandais se rassurent donc la ville de Delfzijl n'a pas usurpé son titre de « lieu de naissance de Maigret », publiquement attesté par la présence au bord de l'Eems-kanaal de la statue du mythique commissaire !

 

Les vrais débuts du commissaire Maigret

Claude MENGUY et Pierre DELIGNY

English translation

 

Dans l'embrouillamini que constituent les nombreuses versions rapportées par Simenon à propos de la création de Maigret, embrouillamini qui a de quoi faire perdre pied à une brigade de biographes des plus aguerris, nous avons essayé d'y voir plus clair. Pour ce faire, nous avons nécessairement dû faire un tri parmi les déclarations de notre auteur, souvent contradictoires et pas toujours en concordance avec les faits énoncés.

C'est ainsi que lors d'une explication sur la gestation de Pietr-le-Letton, Simenon nous a livré lui-même, indirectement et involontairement il est vrai, la clef du mystère sur l'origine d'une fâcheuse confusion de romans... et de naissances:

« C'est alors que des images me vinrent à l'esprit. Les rues de Paris, d'abord, que j'avais quittées depuis plus d'un an, puis la silhouette des rats de quai que j avais rencontrés dans les ports. C'est un peu comme l'écume de la mer, les clochards des ports [...] Ils m'impressionnaient comme m'avaient impressionné ceux qui, à Paris, couchent sous les ponts... »1.
Simenon commet ici une erreur flagrante: les précisions qu'il fournit (près de cinquante ans plus tard il est vrai!) sur le roman composé à bord d'une vieille barge pendant la réfection de son bateau ne cadrent pas du tout avec le début de Pietr-le-Letton, où il est question du décryptage d'un document secret d'Interpol, et nullement de « rats de quai ». Par contre, nous pouvons affirmer que ces détails coïncident tout à fait avec les premières lignes de Captain S.O.S., roman sur lequel nous reviendrons et dont une scène se déroule précisément à Paris, dans un estaminet fréquenté par les vagabonds:
« Puis tous les vagabonds, tous les gueux alignés là, sur des bancs, dans la grande pièce fumeuse où on leur vendait pour vingt sous le droit de passer la nuit, mais pas celui de s'étendre, laissaient à nouveau tomber en avant leur tête lasse.
[...] C'était place Maubert, au « Chien vert », un des derniers refuges des clochards, un de ces taudis où il est de mode, pour les joyeux soupeurs de Montmartre, d'aller jeter un coup d'oeil après la traditionnelle tournée aux Halles. »
Or, la première partie de ce roman s'intitule « L'Inspecteur Sancette ». La confusion saute aux yeux: notre romancier protéiforme a tout bonnement transposé sur Maigret les souvenirs se rapportant à Sancette, ce jeune limier sur lequel il a jeté un certain temps son dévolu! Ce mélange dans l'esprit de l'auteur est d'autant plus admissible et pardonnable que cette « concurrence » entre les deux policiers s'est poursuivie jusqu'en 1931: le 15 avril de cette année-là, alors que la collection des « Maigret » est bien démarrée chez Fayard, Georges Sim signait avec un jeune éditeur, Jacques Haumont, un contrat pour une série parallèle d'enquêtes policières avec l'inspecteur G 7, alias Sancette!

On retiendra, par ailleurs, le temps écoulé — un an, nous dit Simenon — depuis qu'il a quitté Paris. Cette indication est en fait en parfaite concordance avec notre positionnement de la composition de Pietr-le-Letton: au printemps de l'année 1930, en avril ou au plus tard en mai. En effet, le contrat d'éditeur pour ce titre a été signé le 26 mai 1930. Il est d'autant moins concevable que Simenon ait rédigé Pietr-le-Letton dès septembre 1929 que ce n'était pas dans ses habitudes de laisser dormir longtemps un manuscrit (dans le cas présent: huit mois!) au fond d'un tiroir, qui plus est à bord de son cotre...

Mais revenons aux vrais tout débuts de Maigret, né — que Simenon le veuille ou non — avec son rival Sancette dans cette période des romans populaires que l'auteur considérera toujours, à juste titre, comme son banc d'apprentissage.

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C'est en 1927 que Simenon (ou plutôt Georges Sim) introduit dans ses romans populaires un personnage très proche d'Arsène Lupin et des détectives-aventuriers d'avant 1914. Imitant en cela ses illustres devanciers Gaston Leroux et Maurice Leblanc qu'il a lus dans sa jeunesse, il crée à son tour un aventurier de grande classe, à mi-chemin entre Arsène Lupin et Irving Le Roy, qu'il baptise Yves Jarry:

« Lorsque j'écrivais des romans populaires, les derniers temps, j'avais commencé à dessiner un personnage nommé Jarry qui me séduisait particulièrement. Sa seule ambition était de vivre un certain nombre de vies. Parisien raffiné à Paris, pêcheur en sabots en Bretagne, paysan ici, petit bourgeois là... Et puis Maigret est venu qui l'a supplanté et je m'apercois que Maigret est une transposition de Jarry: lui aussi vit un grand nombre de vies. Mais c'est la vie des autres à qui, pendant un moment, il se substitue »2 .
Quatre romans écrits sur une année mettent en scène Yves Jarry, tous parus chez Fayard dans ses collections populaires: Chair de beauté (contrat du 15 novembre 1927), La Femme qui tue (ct. 15 janvier 1928), L'Amant sans nom (ct. 15 juillet 1928) et La Fiancée aux mains de glace (ct. 15 octobre 1928). On remarque, à la page 32 de cette dernière oeuvre, un renvoi en bas de page signalant: L'Amant sans nom ou les débuts d'Yves Jarry, note erronée mais qui laisse penser que l'auteur avait un certain moment envisagé de réaliser, lui aussi, une série de romans avec son gentleman-cambrioleur.

Dans L'Amant sans nom3, on assiste sans doute à l'une des meilleures aventures de Jarry, celle où apparaît le mieux aussi le caractère lupinesque de l'aventurier. Une grande partie du roman se déroule en Normandie, à Deauville, La Bréauté, Le Havre, et — simple coïncidence? — dans la région d'Etretat (Bénouville en particulier, où Simenon a sejourné pendant l'été 1925), le fief même du héros de L'Aiguille creuse... L'Amant sans nom nous réserve en outre une surprise: ce roman recèle la toute première ébauche du personnage de Maigret. Simenon lui-même nous a mis sur la piste lors d'une interview:

« Il [Simenon] est vêtu d'un pantalon de marin et d'un chandail bleu délavé, il tape à la machine sur les quais de Lyon malgré un brouillard tenace, quand, pour la première fois le profil de Maigret se dessine devant ses yeux »4.
Cette scène pittoresque sur les quais de Saône à Lyon a lieu en juin 1928. Simenon accomplit son tour de France par les rivières et canaux à bord d'un canot à moteur qu'il a baptisé Ginette, périple au cours duquel il franchira quelque mille écluses!

La date de la signature du contrat d'éditeur — 15 juillet 1928 — nous a permis d'identifier L'Amant sans nom comme étant l'oeuvre se rapportant à ces souvenirs. On fera d'ailleurs remarquer que, dans les dernières pages, nous suivons par la route le même itinéraire que le Ginette : Valence, Pont-Saint-Esprit, Avignon, Beaucaire, et que l'avant-dernier chapitre s'intitule « Le rendez-vous en Camargue ». L'auteur a certainement achevé ce roman au Grau-du-Roi où, à la suite d'ennuis mécaniques, il relâchera tout le mois de juillet.

Dans cette aventure, Yves Jarry est aux prises avec l'inspecteur N. 49 (un policier lui aussi sans nom), préfigurant Maigret. Qu'on en juge par ces extraits:

« Il était grand, vigoureux, mais son visage ne ressemblait en rien à l'image qu'on se fait du parfait détective. Il n'avait rien non plus du héros de roman policier. La face était ronde, un peu rouge. Un visage de bon campagnard. Les yeux étaient plutôt naïfs et cette naïveté était accusée encore par un nez fortement camus. Il dodelinait la tête en marchant, comme s'il eût été sans cesse en conversation avec lui-même. Et les bras qu'il balançait étaient énormes... » (p. 57)
Et, plus loin, certains traits de caractère complètent ce portrait à peine dégauchi, le rendant plus convaincant encore:
« Il serait difficile de donner une image plus forte de la patience calme et froide, de l'obstination, du flegme, qu'en faisant un portrait de l'agent N. 49 qui, à dix heures, remonta dans sa chambre à pas lourds [...] Un homme énorme et pesant. Des traits immobiles, épais. Un air de naiveté balourde. Un air buté aussi, têtu, obstiné [...] Il bourra une pipe avec le soin qu'il apportait en toutes choses, l'alluma et se mit à fumer en arpentant la pièce. » (p.228)
N. 49 : un policier énorme et pesant, buté, obstiné et balourd, et déjà fumeur de pipe! Mais c'est le portrait-robot du commissaire Maigret!!!... qui n'a donc pas eu besoin d'attendre, pour « apparaître » à son « créateur », l'absorption par ce dernier d'une série de petite verres de genièvre dans un estaminet de Delfzijl, tout au nord des Pays-Bas! On peut donc imaginer que sur les quais de Saône à Lyon, un jour de juin 1928 (vraisemblablement brumeux), un ou plusieurs pichets d'un beaujolais-villages auront été à l'origine de la première « apparition »...

Après son tour de France à bord du Ginette, Simenon, emballé par la navigation, décide dès son retour de faire construire à Fécamp un cotre de dix mètres sur le robuste modèle des bateaux de pêche normands.

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Son bateau, qu'il a baptisé l'Ostrogoth, est terminé au printemps de 1929. Simenon décide aussitôt d'entreprendre une longue croisière dans les pays nordiques. Au mois de juillet, il relâche à Delfzijl, port pittoresque situé à l'embouchure de l'Ems, tout au nord des Pays-Bas. Il y sejournera durant tout l'été.

Ce voyage incite notre navigateur à écrire des romans d'aventures maritimes. Nous citerons Captain S.O.S.5, dans lequel nous retrouvons un certain Sancette à qui l'auteur semble avoir décidé de mettre le pied à l'étrier: la première partie du roman s'intitule en effet « L'inspecteur Sancette ». Ce détail a son importance car cette oeuvre, nous l'avons évoqué plus haut, est à l'origine d'une confusion dans les souvenirs de Simenon à propos de la création du personnage de Maigret.

C'est pendant l'été de 1929 que Sim compose également Deuxième Bureau, roman policier plus que d'espionnage en dépit de son titre. C'est le premier roman du genre qui obtint l'agrément de Fayard6, ce qui ne sera pas la règle par la suite, loin s'en faut! Dans cette oeuvre dont l'action se déroule à Chevagnes, dans l'Allier (contrée bien connue de Sim, puisqu'il y séjourna plusieurs mois en 1923-1924), l'enquête est menée par un jeune reporter épaulé par un policier de Moulins, Joseph Tabaret.

Outre ces romans, notre auteur prolifique honore tout autant ses autres contrats concernant les romans sentimentaux qu'il fournit régulièrement tant à Fayard qu'à Ferenczi. C'est d'ailleurs au sein de ces romans populaires qu'on sentira poindre la nouvelle orientation de Simenon vers le roman policier. Ainsi, en septembre 1929, alors que son cotre est toujours immobilisé à Delfzijl à la suite de réparations, il écrit deux romans où apparaissent quasi simultanément deux couples de policiers sur lesquels il semble avoir montré quelque hésitation à faire son choix: Lucas-Torrence et Maigret-Torrence.

Dans L'Inconnue7, le commissaire Lucas — « un petit homme court sur pattes, râblé, aux sourcils épais, un énorme cigare toujours planté entre ses lèvres » — est secondé par Torrence (qui débute comme simple brigadier, lequel était « assez bien servi par son physique [...] grand, abondant, plantureux, mais sans le moindre atome de graisse », et dont « l'idéal était personnifié par le détective américain ».

Dans Train de nuit8, Torrence, promu inspecteur, est devenu l'adjoint d'un certain commissaire Maigret dépendant de la brigade mobile de Marseille. Empressons-nous de dire que, dans ce roman avant tout sentimental, le rôle de Maigret est des plus discrets. Quant au personnage, il ne s'agit encore que d'une esquisse des plus sommaires: « c'était un homme calme, au parler rude, aux manières volontiers brutales », écrivait alors Simenon (ou plutôt Christian Brulls). Un Maigret des cavernes, en quelque sorte! Pourtant, c'est déjà le Maigret compréhensif et magnanime: non seulement il arrangera l'affaire d'un jeune marin fécampois égaré dans une histoire de meurtre crapuleux en le rendant à sa fiancée, mais encore il facilitera le départ à Paris de la maîtresse du matelot (qui est aussi la soeur du véritable assassin) en poussant la complaisance jusqu'à lui laisser emporter sa part du bien volé, ce qui, avouons-le, n'est pas très légal!

Simenon vient ainsi de reprendre cette ébauche du policier N. 49, esquissée un an plus tôt dans L'Amant sans nom : âge mûr, forte corpulence, peu loquace et plutôt bourru. Pouvait-il alors se douter, en terminant ce roman pour midinettes, que ce nouveau personnage qu'il venait de concevoir allait lui tenir compagnie tout au long de son oeuvre ? Certainement pas. Dans cette période de tâtonnements où l'auteur s'essaie à un nouveau genre, il n'a pas encore arrêté son choix sur un personnage-type de policier. Aussi balancerat-il un certain temps entre le lourd et bourru commissaire quinquagénaire et l'inspecteur Sancette, un moins de trente ans fin et désinvolte et au visage poupin!

Précisons un détail qui a son importance: le contrat de Train de nuit — où le nom de Maigret apparaît donc pour la première fois — a été signé le 30 septembre 1929 (en même temps que celui de L'Inconnue), ce qui nous autorise à situer la rédaction de cette oeuvre au cours de ce même mois.

Or, Simenon a affirmé, dans un long article de 1966 à propos de la naissance de Maigret9, que son premier roman « Maigret » était Pietr-le-Letton, et qu'il l'avait composé à Delfzijl, en septembre 1929, à bord d'une vieille barge échouée au bord de l'Ems:

« Cette barge, où j'installai une grande caisse pour ma machine à écrire, une caisse un peu moins importante pour mon derrière, deux caisses de format plus réduit encore pour mes pieds, allait devenir le vrai berceau de Maigret. »
Train de nuit a fort bien pu être écrit dans ces conditions — la date indiquée par Simenon concorde parfaitement —, mais la rédaction de Pietr-le-Letton, sur laquelle nous reviendrons, est selon nous assurément postérieure.

Avec Train de nuit, le nom de Maigret apparaît comme incidemment et ce n'est encore, il faut bien en convenir, qu'une simple silhouette. Une idée va cependant germer immédiatement chez le romancier: composer une série d'enquêtes avec le commissaire Maigret. Cette entreprise, nous allons le voir, était encore prématurée.

Il serait vain de rechercher dans une bibliographie le titre de La Jeune Fille aux perles, le premier roman proposé dans le cadre d'une série avec Maigret. C'est le mystérieux roman cité par Simenon dans Les Mémoires de Maigret10. Cette oeuvre, encore engluée comme Train de nuit dans les poncifs du roman populaire et qui ne répond guère aux critères du roman policier, sera d'abord refusée en première lecture par « Détective », puis par Fayard. Ce même manuscrit, présenté un plus tard au même Fayard, sera accueilli dans une collection populaire sous le titre La Figurante11. Dans La Jeune Fille aux perles, Maigret mène son enquête en solitaire, sans son adjoint Torrence. C'est « un homme aux larges épaules, au visage épais, aux petite yeux pétillants, qui mangeait des sandwiches, seul devant une table », et qui nous fait déjà penser au Maigret de la période Simenon-Fayard.

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Un intéressant article de Simenon sur Maigret, paru dans la revue « Confessions » le 4 février 193712, va nous permettre de suivre le cheminement des premiers « Maigret ». Après avoir raconté l'histoire de la goélette croupissant au fond du port de Delfzijl et où, pendant que l'on réparait son bateau, il s'est installé tant bien que mal pour écrire son premier roman « Maigret » — mais aucun titre n'est cité —, l'auteur nous confie:

« Le roman fini, je l'expédiai à Paris et, comme mes calfats en avaient terminé avec mon bateau, je repris la mer, arrivai à Wilhelmshaven, où je trouvai commode de m'amarrer à une pile de pont pour commencer un nouveau livre [...] Il était dit que l'enfantement de Maigret serait laborieux. Je n'en étais pas au second chapitre qu'un quidam du contre-espionnage [...] me donna quarante-huit heures pour quitter les eaux allemandes en compagnie de mon Maigret inachevé. »
De quelle oeuvre pouvait-il s'agir? Deux titres peuvent être avancés: La Femme rousse ou La Maison de l'inquiétude. Les dates respectives des contrats d'éditeur n'étant pas connues, nous penchons pour le premier de ces titres en raison du rôle qu'y tient Maigret, encore bien inconsistent par rapport au second.

L'action de La Femme rousse a pour environnement les bords de la Seine près de Samois. C'est une enquête manquant de ressort et dans laquelle Maigret, qui a retrouvé Torrence, ne joue pas un rôle prépondérant; il n'apparaît d'ailleurs qu'au tiers du roman.

« Elle n'a guère d'attraits », nous dit André Jarnac en résumant La Femme rousse, et il ajoute: « Bien décevante est l'aventure de ce père qui part à l'aveuglette à la recherche de sa fille disparue mystérieusement. L'action est fort décousue et les personnages ne semblent pas très bien savoir où ils vont. Maigret, en fumant placidement sa pipe, mène une enquête à laquelle il ne croit guère. Il attend plutôt que tout se dénoue. C'est d'ailleurs ce qu'il a de mieux à faire dans cette abracadabrante histoire de vengeance. »

On comprend mieux pourquoi cette Femme rousse13 n'ait pas séduit Fayard, ni davantage Lucien Descaves (directeur du « Journal ») vers lequel Sim s'était ensuite tourné.

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C'est pendant l'hivernage de l'Ostrogoth et de son capitaine à Stavoren, petit port abrité au sud de la Frise, que doit se situer, à notre avis, la rédaction du quatrième « Maigret », le plus important, incontestablement, dans cette « préhistoire » (ou « protohistoire ») du commissaire à la pipe: La Maison de l'inquiétude. Cette oeuvre, vraiment axée sur l'énigme policière, est la première où le commissaire Maigret est le personnage central et dans laquelle il effectue son enquête du début à la fin, en compagnie de Torrence.

Dans un Supplément aux « Mémoires de Maigret »14, le romancier Robert Vellerut nous livre avec pertinence ces remarques: « Nous voilà, dans cette Maison de l'inquiétude — titre significatif —, dans une atmosphère typiquement simenonienne. Maigret se meut dans un univers où l'angoisse sourd des lieux, des attitudes, des regards. Il est vigoureusement campé, énorme, pesant, en chapeau melon et en gros pardessus sombre. On le voit entrer dans son bureau, enlever son pardessus, se camper devant le poêle dans une attitude qui lui est presque rituelle. Il charge Torrence d'une mission, songe à rendre visite au juge Coméliau. Il bourre sa pipe de ses gros doigts avec des gestes lents. S'il l'oublie, cette pipe, il tombe dans une humeur exécrable. Il a ses moments de concentration où il va et vient, reste immobile dix minutes durant, repart, ouvre un tiroir en passant, ramasse un objet sans intérêt qu'il pose ensuite ailleurs. Il a sa facon à lui de mener une enquête: rester, par exemple, à califourchon sur une chaise, perdu dans la contemplation d'un mort, comme s'il avait avec lui un entretien mystérieux. Il lui arrive d'envoyer ses collègues au diable car il est volontiers grognon, mais il se montre si humain, si compréhensif — déjà « raccommodeur de destinées » — avec une pauvre fille désaxée, que sa femme lui fait une scène de jalousie lorsqu'il rentre chez lui boulevard Richard-Lenoir. »

Malgré la faiblesse de l'intrigue et quelques invraisemblances, ce roman qui se lit d'une traite constitue, en dépit de ses imperfections, une enquête de Maigret à part entière. Et Robert Vellerut a bien raison de conclure que « ce Maigret-là, c'est bien notre Maigret ».

Nous souscrivons en outre pleinement aux propos émis par Robert Vellerut sur la visée de Simenon — très délibérée ou confusément pressentie — qui a été de créer un genre, un style, un personnage.

Le jour où Simenon a relu le manuscrit de La Maison de l'inquiétude, il a dû pousser un « ouf! » de soulagement: il tenait alors enfin son personnage, ou plutôt ce personnage s'était imposé à lui. Le personnage, oui, mais ni le genre ni le style. Laissons Vellerut préciser son argumentation:

« Certes, dès ses premiers romans écrits à la diable, Simenon a toujours glissé quelques coups de griffe par quoi s'affirme le « style simenonien », et dans ce livre ils ne manquent pas. Mais ce Maigret-là semble, si j'ose cette image pirandellienne, un « personnage en quête d'auteur ». Comment ne pas être sensible au décalage entre le personnage et son cadre? Ce cadre des « romans populaires » que le jeune Simenon a emprunté à des auteurs dont il faut bien convenir qu'il n'a jamais atteint le niveau.

« Alors, à Delfzijl ou ailleurs, Simenon va reprendre l'intrigue de La Maison de l'inquiétude mais en la transposant sur un autre registre, en l'exprimant sur un autre ton. Ce sera Pietr-le-Letton. Si l'on suit pas à pas les déroulements des deux intrigues, on sent bien ce parallélisme: on pourrait parler d'adaptation. Sans vergogne, M. Simenon utilise le même ressort, une ressemblance entre deux personnel dont il a bien voulu convenir dans une de ses lettres que « c'est assez plat ».

« Cependant, Pietr-le-Letton est une réussite parce que M. Simenon a cette fois créé le genre et le style qui conviennent à son personnage. Ce n'est pas la naissance de Maigret; c'est l'apparition d'un nouveau genre, d'un nouveau style de roman policier: le genre, le style SIMENON. »

Cela ne suffit-il pas à justifier la légende de Delfzijl que Simenon perpétue dans La Naissance de Maigret, rédigée en 1966:

« Je me revois, par un matin ensoleillé, dans un café qui s'appelait, je crois, le Pavillon, où le patron passait des heures, chaque jour, à polir ses tables de bois à l'aide d'huile de lin. Je n'ai jamais revu de tables aussi luisantes de ma vie.
A cette heure, il n'y avait personne autour de la grande table centrale, familière aux Hollandais, où les journaux bien pliés attendent sur des tringles de cuivre leurs habitués.
Ai-je bu un, deux, ou même trois petite genièvres colorés de quelques gouttes de bitter? Toujours est-il qu'après une heure, un peu somnolent, je commençais à voir se dessiner la masse puissante et impassible d'un monsieur qui, me sembla-t-il, ferait un commissaire acceptable.
Pendant le reste de la journée, j'ajoutai au personnage quelques accessoires: une pipe, un chapeau melon, un épais pardessus à col de velours. Et, comme il régnait un froid humide dans ma barge abandonnée, je lui accordai, pour son bureau, un vieux poêle de fonte. »
Et Simenon conclut: « Le lendemain à midi, le premier chapitre de Pietr-le-Letton était écrit. »

Mais laissons encore le romancier, dans une de ses dictées, douze ans plus tard (et les faits remontent alors à plus d'un demi-siècle!) nous exposer cette phase importante de ses « années d'apprentissage » comme il les appelle lui-même:

« [...] Il se fait qu'un matin, à bord de mon bateau l'Ostrogoth, ancré dans le port de Delfzijl, j'ai essayé d'écrire un roman policier. C'était un peu comme un échelon vers la littérature, quoique je déteste ce mot. Il n'y a rien de plus facile, en effet, que d'écrire un roman policier. D'abord, il y au moins un mort, davantage dans les romans policiers américains. Il y a ensuite un inspecteur ou un commissaire qui mène l'enquête et qui a plus ou moins le droit de fouiller le passé et la vie de chacun. Enfin, il y a les suspects, plus ou moins nombreux, plus ou moins bien camouflés par l'auteur en vue de la surprise finale.
L'inspecteur ou le commissaire servent en somme de rampe, comme dans un escalier abrupt. On les suit. On partage leurs soupçons et parfois les dangers qu'il courent. Puis, un peu avant la dernière page, la vérité est dévoilée.
Même si le roman est mauvais, il est rare que le lecteur l'abandonne après les deux ou trois premiers chapitres, tenté de connaître la fin. Il n'en est pas de même avec un roman ordinaire, que l'on a tendance à jeter au bout de deux ou trois chapitres si l'on n'a pas été accroché.
J'en arrive à mon premier roman policier, écrit à Delfzijl, dans le nord de la Hollande, à bord de mon bateau l'Ostrogoth. J'ignorais complètement en l'écrivant que ce roman serait suivi de beaucoup d'autres avec une partie des mêmes personnages. Même la silhouette de Maigret était rudimentaire.
C'était un gros homme, qui mangeait beaucoup, buvait beaucoup, suivait patiemment les suspects et arrivait en fin de compte, comme il se doit, à découvrir la vérité.
Mes principaux romans populaires étaient publiés chez Fayard, et j'envoyai le manuscrit à celui-ci [...]
A Delfzijl [en réalité: Stavoren], où je devais casser la glace chaque matin autour de mon bateau, car c'était en plein hiver, j'attendais. Je n'ai pas eu à attendre longtemps. Par télégramme, il m'a convoqué à Paris et j'ai vu qu'il avait mon manuscrit sur son bureau "15.
En fait, nous venons d'en démontrer l'évidence, c'est La Maison de l'inquiétude — où Maigret apparaît avec tous les « accessoires » énoncés par l'auteur — dont la rédaction est ici évoquée... au profit d'une autre oeuvre! La raison de ce choix, nous le verrons plus loin, est double.

En un premier temps, le manuscrit de La Maison de l'inquiétude, où Sim a tant misé sur son personnage de Maigret, bute encore sur un refus de Fayard. Loin d'être désarmé par ce nouvel échec, il soumet cette fois-ci son texte à L'Œuvre (qui a déjà publié deux de ses romans) où il est accepté ! C'est une primeur: les lecteurs de ce journal vont être les tout premiers à faire la connaissance du commissaire Maigret, le 1er mars 1930, date de la publication du premier feuilleton de La Maison de l'inquiétude16. En effet, les trois autres romans sous pseudonyme mettant en scène Maigret ne paraîtront que plus tard: Train de nuit en octobre de la même année (Fayard), puis La Figurante en février 1932 (Fayard) et La Femme rousse en avril 1933 (Tallandier).

Il est donc indéniable que la démarche de Simenon dans la découverte du roman policier a été tâtonnante et vraiment laborieuse, et qu'il rencontra quelques écueils pour placer ses premiers titres. Fayard, en particulier, montra les plus grandes réticences. Que reprochait-il au fait à l'auteur? Que ses romans dits « policiers » n'étaient pas scientifiques, qu'ils ne respectaient pas la règle du jeu, qu'ils ne finissaient ni bien ni mal, etc. En résumé, l'éditeur ne les considérait pas comme de véritables romans policiers.

On comprendra mieux encore l'importance attribuée par son auteur à Pietr-le-Letton quand on saura que ce fut, après trois échecs consécutifs, la première véritable enquête de Maigret acceptée par son principal éditeur, Arthème Fayard. En effet, si le manuscrit de Train de nuit, roman populaire qui ne dérogeait en rien aux normes imposées par le genre de la collection, fut accepté d'emblée par Fayard17, il n'en sera pas de même avec ses autres essais dans le roman policier. Ses romans, tant avec Sancette qu'avec Maigret, se heurteront tous au refus des éditeurs18.

Bien que La Maison de l'inquiétude soit à l'origine entachée d'un refus, on peut néanmoins admettre qu'avec ce premier succès acquis par Maigret, Simenon a pris son personnage au sérieux et que cela l'a conforté dans son idée d'en faire le support d'une nouvelle enquête.

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C'est à son retour du voyage en Norvège, au début du printemps, que se situe, à notre avis, la rédaction de cette oeuvre que le romancier a marquée d'une pierre blanche: Pietr-le-Letton.

« Pietr-le-Letton n'était pas un chef-d'oeuvre. Il n'en a pas moins marqué dans ma vie une sorte de charnière.
J'avais écrit des douzaines de romans populaires et des centaines de contes pour apprendre mon métier. Quand j'ai relu Pietr-le-Letton, je me suis demandé si je n'avais pas accédé à une nouvelle étape, et c'est ce qui s'est passé », nous confie Simenon dans l'une de ses dictées19.
Pietr-le-Letton a pu être écrit au cours de l'hiver 1929-1930 ou au printemps de 1930, à Delfzijl ou à Stavoren (car il y a aussi deux versions données par Simenon à propos de cet hivernage aux Pays-Bas!), rédaction que nous pourrions situer, soit tout de suite après celle de La Maison de l'inquiétude, soit juste après le voyage qu'il effectua au Nord de la Norvège et en Laponie fin mars-début avril (la postériorité est plus probable: cf. détails in Pietr-le-Letton ressemblant à des réminiscences de ce voyage).
Mais la seconde hypothèse que voici nous semble plus plausible: Simenon est de retour en France avec son cotre vers la mi-avril [d'après une correspondence avec Tïgy, sa première femme (Régine Renchon), laquelle précise en outre que ce retour s'effectua juste un an, jour pour jour, après leur départ]. Or — et nous devons le rappeler — le contrat concernant Pietr-le-Letton pour sa publication en feuilleton dans « Ric et Rac » est daté du 26 mai 1930. Est-il concevable qu'un tel manuscrit, jugé si important par son auteur, ait dû encore attendre plusieurs semaines pour obtenir cet accord après une déjà peu crédible « mise en réserve » de quelque huit mois (sept. 1929- mai 1930)?!?!?!
On admettra bien plus volontiers qu'après la publication de La Maison de l'inquiétude dans L'Œuvre, le projet de romans policiers avec le personnage de Maigret ait commencé à chatouiller les narines de Charles Dillon qui s'occupait tout particulièrement des romans populaires chez Fayard, et d'Arthème Fayard lui-même: après tout, on pouvait tout autant s'offrir, sans grands risques, un banc d'essai dans « Ric et Rac »!

Pietr-le-Letton a pu être commandé (en tout cas accepté) par Fayard peu après le retour de Simenon des Pays-Bas. Sa rédaction se situerait donc au cours du printemps de 1930, vraisemblablement en mai — sur les bords de la Seine et à bord de l'Ostrogoth amarré du côté de Morsang ou de la Citanguette. C'est vers cette seconde hypothèse que, nous devons l'avouer, nous penchons le plus.

Fayard accepta donc, en un premier temps, de publier Pietr-le-Letton en feuilleton dans son hebdomadaire « Ric et Rac »20; le contrat fut signé le 26 mai 1930. L'obstination de Sim, au moins égale à celle de son commissaire Maigret, se révélait enfin payante.

Une question demeura longtemps en suspens: sous quel pseudonyme allait-on dévoiler l'auteur de ce roman « nouvelle manière » ? Le choix s'avérait difficile, et c'est l'éditeur qui trouva la réponse:

« Au fait, comment vous appelez-vous réellement?
Je répondis, presque piteux
— Georges Simenon.
Car je considérais ce nom comme banal et difficile à prononcer, à cause de l'e muet »21
*

*       *

Ainsi, Simenon a mis en relief cette oeuvre pour une double raison: Pietr-le-Letton est le premier « Maigret » accepté par Fayard (si l'on néglige Train de nuit, où le commissaire n'apparaît que furtivement), éditeur chez lequel, chacun le sait, il fera une carrière éblouissante. Mais Pietr-le-Letton, c'est aussi le premier de ses romans qui sera publié sous son nom véritable, dès juillet 1930. D'où l'importance que revêt tout naturellement ce titre dans les souvenirs de l'auteur, ce titre qu'il a adopté une fois pour toutes pour officialiser la naissance de Maigret.

On admettra donc volontiers que Simenon ait donné sa préférence à Pietr-le-Letton plutôt qu'à Train de nuit, de même qu'aux deux autres essais malhabiles où Maigret n'est encore qu'une ombre, tout en regrettant néanmoins que ce choix se soit fait aux dépens de La Maison de l'inquiétude: cette oeuvre, à notre avis, méritait de connaître un meilleur sort; en la reléguant parmi ce qu'il appelle les « oeuvres de fabrication », Simenon commet à son égard une immense injustice.

Pourquoi cet escamotage? Pourquoi cette éviction de La Maison de l'inquiétude au profit de Pietr-le-Letton pour illustrer la légende de la naissance de Maigret? Outre les motivations que nous venons d'évoquer à propos de la mise en relief de Pietr-le-Letton, quelles sont les raisons qui ont en quelque sorte obligé Simenon à gommer de sa mémoire l'oeuvre qui fut de toute évidence la première à porter tous ses espoirs?

Ici aussi, deux explications à cette éviction: d'une part, dans La Maison de l'inquiétude se promène certes un Maigret bien en chair et en os, la pipe déjà rivée au bec, un Maigret auquel il ne manque aucun des attributs vestimentaires. Mais ce Maigret n'évolue encore que dans une oeuvre de bien modeste facture, dont Simenon dirait tout bonnement que « c'était un roman raté! ». Qui plus est, ce roman, après sa publication en feuilleton dans L'Œuvre, allait échouer un peu plus tard (février 1932) chez Tallandier, en fait le gros concurrent de Fayard, Tallandier qui avait lancé lui aussi une collection de romans policiers! On comprend alors aisément que ce roman, qui fut à l'origine écarté par Fayard et ensuite adopté par Tallandier, ne pouvait décemment servir de jalon — et encore moins de point de départ — à la belle aventure de Maigret-Fayard!!!

Et lorsque Simenon, dans les nombreuses interviews qu'il donnera après le succès commercial que devait recueillir la fameuse collection policière à couverture noire (on ne l'avait pas encore baptisée « Collection Maigret »!), lorsque Simenon bâtira la légende autour de la naissance de Maigret « les pieds dans l'eau, dans une vieille barge échouée, du côté de Delfzijl au nord des Pays-Bas », il préférera privilégier l'un des dix-neuf « Maigret » de cette série lancée par son principal éditeur, plutôt qu'une obscure Maison de l'inquiétude qu'il jettera aux oubliettes.

*

*       *

Pietr-le-Letton, ce premier « Maigret-Simenon » enfin accepté par Fayard, constituait évidemment pour l'auteur un encouragement à poursuivre dans la voie qu'il s'était tracée.

Dès son retour en France, en mai, après son voyage dans les pays nordiques qui aura duré un an presque jour pour jour, Simenon est venu s'installer entre Morsang-sur-Seine et Seine-Port, dans un site dominé par le château des Roches, au lieu dit le Four à Chaux que nous avons retrouvé. Il a amarré son cotre dans une petite anse abritée en bordure d'un bois jouxtant la propriété de M. Jean-Louis Heurtin. C'est là qu'il compose au cours de l'été deux nouveaux « Maigret »: Le Charretier de la « Providence » et Monsieur Gallet, décédé, ainsi que quelques romans sentimentaux, dont les contrats seront signés le 24 septembre 1930.

C'est ce jour-là que dut avoir lieu, selon nous, l'entretien capital qu'eut Simenon avec Fayard. Simenon, conscient qu'il venait d'atteindre un nouveau palier, expose à son éditeur sa nouvelle approche du roman. En dix ans, il avait appris à raconter une histoire et il voulait maintenant passer du roman populaire au roman semi-littéraire:

« J'ai décidé, dis-je, de gravir un échelon.
— Expliquez-vous!
— Après le roman populaire, je veux essayer le roman semi-littéraire [...]
— Qu'entendez-vous par semi-littéraire? [...]
— Un roman, un vrai roman, ne s'écrit pas avant la quarantaine, parce qu'il suppose une maturité qu'il est difficile d'acquérir plus tôt. Le romancier est Dieu le Père et j'en suis encore très loin.
« Cependant, je me crois capable de m'affranchir dès maintenant de certains poncifs, de faire vivre des personnages presque humains, à condition que je profite d'un support, d'une armature, que je puisse m'appuyer sur un meneur de jeu, et cela, c'est le roman policier. Je veux désormais vous écrire des romans policiers à raison d'un par mois.
— Pourquoi un par mois?
— Parce que j'ai calculé que cela correspond à mon budget.
— Qu'est-ce qui me garantit que vous êtes capable de soutenir ce rythme?
— En voilà six qui ont été écrits en trois mois. »22
La dernière phrase contient une indication intéressante qui nous a permis de situer avec précision la date de cette entrevue importante entre Arthème Fayard et son jeune poulain. En effet, nous avons constaté, en consultant les contrats signés à cette époque, que Simenon, une seule fois, avait bel et bien proposé six romans en même temps à son éditeur, et ceci se passait le 24 septembre 1930. Ce jour-là, Sim apportait dans son carton trois « Maigret »: Pietr-le-Letton (pour un nouveau contrat en vue de sa publication en volume), Le Charretier de la « Providence » et Monsieur Gallet, décédé (romans qui s'intitulaient à l'origine L'Ecurie et Chasse à l'ombre), ainsi que trois romans sentimentaux: L'Épave, La Figurante (en fait, nous l'avons signalé plus haut, il s'agissait d'une seconde présentation de La Jeune Fille aux perles) et enfin Fièvre23.

*

*       *

C'est le moment de conclure.

Que Simenon nous pardonne si, dans cette enquête sur la naissance de Maigret à laquelle nous nous sommes livrés, nous sommes — au moins sur un point — en désaccord avec lui. Puisque lui-même nous l'a confessé à plusieurs reprises: « J'ai beaucoup de mémoire pour certaines choses, mais il y a deux choses pour lesquelles je n'en ai pas: les dates et les noms », nous avons essayé de rétablir, sur la base de documents émanant des propres archives de l'auteur, et en nous fiant par ailleurs à certaines de ses déclarations concordantes, la vérité à propos de ce point d'histoire. Tâche semée d'embûches s'il en fut, et rendue d'autant plus difficile qu'il s'agit là de l'anecdote dont le romancier a certainement été le plus prodigue, en s'ingéniant hélas à brouiller les pistes avec ses nombreuses variantes!

Rendons tout de même justice à Simenon qui nous a indiqué avec exactitude, malgré les petites défaillances de sa mémoire, la date et le lieu de naissance de son illustre commissaire: un jour ensoleillé de septembre 1929, dans le petit port de Delfzijl au Pays-Bas. Pourrions-nous lui tenir rigueur d'avoir un peu triché, en reniant — du fait de ses origines modestes — le vrai berceau de Maigret dans Train de nuit (au titre pourtant si simenonien!), au profit d'un Pietr-le-Letton... d'extraction plus noble? Et d'avoir, par voie de conséquence, antidaté de quelques mois la rédaction de cette oeuvre... ?

Mais avant de rendre ce micro, il faut que je vous fasse part d'un « scoop », oui! d'un « scoop » bien qu'il s'agisse d'un « papier » paru il y a plus d'un demi-siècle, très exactement le 1er juillet 1932 dans La République, un article de Simenon intitulé, déjà, « La naissance du commissaire Maigret »... Mais c'est bien un « scoop » quand même, car je l'ai reçu il y a tout juste deux jours de mon ami Claude Menguy, empêché à son grand regret de participer à ce colloque, Menguy que vous connaissez bien et qui est le co-auteur de cette communication.

En voici un extrait:

« Maigret est né pour la première fois le... Attendez. Il y a trois ans de cela. J'étais tourmenté par le désir de créer un policier français, bien français. J'était allé chercher la tranquillité en Norvège, à bord de mon bateau, de même que les belles madames vont accoucher dans leur château du Loir-et-Cher... Et là, tout en cassant la glace, je mettais Maigret au monde, avec joie, avec amour... »
Vous aurez noté en passant l'affirmation du « voyage en Norvège à bord de l'Ostrogoth », alors qu'il s'y est bien rendu, certes, MAIS à bord de bateaux de ligne régulière, il nous l'a avoué et confirmé tout récemment encore, par lettre et de vive voix!

Une remarque s'impose: cette version de la « naissance », donnée moins de trois ans après l'événement, est bien plus crédible que celle de Delfzijl concoctée quelque trente ans plus tard pour les besoins de l'avant-propos aux Œuvres complètes — et ce, même s'il convient de remplacer la Norvège par Stavoren aux Pays-Bas... — et le roman évoqué est sans nul doute La Maison de l'inquiétude, qui est effectivement le premier Maigret marquant et digne d'être retenu...

Ainsi, datant de trente-quatre ans avant la version estivale et néerlandaise de la naissance de Maigret à Delfzijl, j'exhume ici pour vous la version hivernale et norvégienne de cette même naissance, mais à propos d'un autre roman! Avec Simenon, décidément, les biographes, ne seront jamais au bout de leur peine!

Merci de votre attention.


NOTES
1.   Un homme comme un autre, Presses de la Cité, 1975
2.   J.-C. CASALS, Simenon en su obra y en la vida.
3.   Signé Christian BRULLS, Fayard, 1929.
4.   « La Semaine », 12 juillet 1942.
5.   C. BRULLS, Fayard, 1929.
6.   G. SlM, « Ric et Rac », oct. 1929 - janv. 1930.
7.   C. BRULLS, Fayard, 1930.
8.   C. BRULLS, Fayard, 1930.
9.   Avant-propos des Œuvres Complètes.
10.   Presses de la Cité, 1950.
11.   C. BRULLS, Fayard, 1932.
12.   « Georges Simenon décide: à la retraite, le commissaire Maigret! »
13.   G. SIM, Tallandier, 1933.
14.   Texte inédit.
15.   Je suis resté un enfant de choeur, Presses de la Cité, 1979.
16.   G. Sim; paru ensuite chez Tallandier, en 1932.
17.   En septembre 1930.
18.   Tous ont été publiés quand même, mais plus tard!
19.   Un homme comme un autre, Presses de la Cité, 1975.
20.   13 livraisons, de juillet à octobre 1930.
21.   « La Naissance de Maigret », texte datant du 1966.
22.   Causerie de Simenon à l'Institut Français de New York, novembre 1945.
23.   C. BRULLS, Fayard, 1932.


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