Bibliography   Reference   Forum   Plots   Texts   Simenon   Gallery   Shopping   Film   Links

Paris Match   (N° 2104)
21 septembre 1989

L'Énigme Simenon

English translation


La dernière énigme


 

Le père de Maigret rejoint, à quatre-vingt-six ans, l'immortalité de son héros.
Il nous lègue plus de trois cents livres et une fortune colossale à ses enfants.


Au pied de ce cèdre tricentenaire, ses cendres ont secrètement retrouvé celles de sa fille Marie-Jo.

Il avait mis Maigret à la retraite et choisi l'arbre au pied duquel ses cendres sont maintenant dispersées. Georges Simenon, le romancier le plus fécond, l'auteur d'une comédie humaine à mille personnages, avait cessé, il y a vingt-cinq ans, d'inventer la vie de ses héros pour mettre de l'ordre dans la sienne. Chaque jour, le commissaire Simenon se soumettait lui-même à la question. Après avoir goûté à tous les alcools de l'existence à toutes les femmes, à toutes les richesses, il s'était replié auprès de Teresa. Il est mort le lundi 4 septembre. Secrètement et sans trembler. Comme il l'avait prédit.


Les mystères de la création

 

Chaque matin, il choisissait une de ces douze pipes et taillait ses vingt crayons.

Cette table de travail toute simple est, à elle seule, une véritable usine littéraire. C'est là, en effet, que Simenon s'installe quand il « entre en roman », là qu'il déploie sa formidable activité créatrice. Tous les objets dont il a besoin, ses outils, sont à portée de sa main. Avant chaque journée de labeur, il taille méticuleusement une vingtaine de crayons, de quoi écrire d'une traite un chapitre complet. Sitôt usé la mine de l'un, il en prend un autre. De la même façon, il ne fume jamais deux fois de suite la même pipe en travaillant. Il en possède plus de deux cents et en choisit toujours plusieurs d'avance, les bourrant d'un mélange de tabacs blonds que la maison Dunhill lui prépare spécialement. Des guides routiers et des indicateurs ferroviaires l'aident à ne jamais tricher avec la réalité, à parsemer ses textes de « détails vrais » qui leur confèrent un inégalable crédibilité. Le reste, c'est-à-dire l'essentiel, est affaire d'inspiration et de talent. Simenon n'en est jamais à court. Avec plus de trois cents volumes (auxquelles s'ajoutent encore les petits romans signés de pseudonymes au début de sa carrière), il est — sans jamais avoir eu recours à des collaborateurs — l'un des auteurs les plus féconds de toute la histoire de la littérature.


Archives et cartes d'état-major en main, il nourrissait ses fictions de la plus stricte réalité.

Un banal classeur suffit au titan de l'écriture pour archiver la matière vive de ses ouvrages: des notes, griffonnées sur n'importe quels bouts de papier, où il a établi la fiche signalétique de ses personnages après avoir sélectionné leurs noms dans un annuaire. Il écrit ensuite sans plan établi, en inventant, au fil des pages, l'intrigue qu'il situe avec précision sur une carte: ce ne sont pas des romans policiers classiques qu'il rédige mais des romans d'atmosphère où l'observation psychologique compte beaucoup plus que l'enquête. Il lui faut de trois à onze jours pour venir à bout d'un livre. L'après-midi, il noircit d'un jet, au crayon, une quarantaine de feuillets. Le lendemain matin, il les recopie à la machine en coupant ce qu'il considère comme des fioritures: « J'ai horreur de ça. Je veux que tout soit nécessaire, que la phrase soit entièrement au service de l'histoire. Je n'ai aucun brio, mon style est terne, mais j'ai mis des années et des années à n'avoir aucun brio et à ternir mon style. » Parce qu'ils vont droit à l'essentiel, les romans de Simenon — traduits en cinquante-cinq langues et vendus à plus de 550 millions d'exemplaires dans le monde — sont, comme le soulignait admirativement André Gide, « le comble de l'art ».


Quai des Orfèvres, il incarne le personnage que son cerveau enfante.

C'est entre ces mains puissantes, contre ce front obstiné que, livre après livre, Maigret a acquis ses lettres de noblesse. Au total, Simenon consacre 76 romans plus 26 nouvelles à son héros préféré. Les deux hommes vont vivre ensemble pendant 44 ans, depuis « Pietr-le-Letton », paru en 1928, jusqu'à « Maigret et Monsieur Charles » en 1972. Les aventures du commissaire ont fait l'objet de 14 films et 44 feuilletons télévisés. Journaliste depuis dix ans, auteur d'un nombre impressionnant de romans populaires qu'il signe sous une quinzaine de pseudonymes différents, c'est à vingt-six ans que Simenon se décide à aborder un genre plus sérieux. Son idée est bien arrêtée: « son » flic sera un homme ordinaire, « quelqu'un qui, extérieurement, n'avait rien de malin, d'une intelligence et d'une culture moyennes, mais qui sait renifler à l'intérieur des gens ». En dépit des réticences de son éditeur, Arthème Fayard, qui doute qu'un héros au profil aussi bas puisse séduire les lecteurs de l'époque, c'est le triomphe immédiat. Aujourd'hui encore, quand les bateaux mouches passent devant le Quai des Orfèvres, les guides continuent de montrer, au troisième étage de la célèbre bâtisse... le bureau de Maigret.


Georges Simenon
Bernard de Fallois

"Les dix commandements d'un artiste du best-seller"
interview: Paul Giannoli (1981 F.r.3)

"Dernier séjour à l'hôtel Beau-Rivage"
Noëlle Namia


Les femmes de sa vie

 

Il fait cohabiter son épouse Tigy et Boule, la servante de ses plaisirs.
Pique-nique au bord d'un canal pendant l'été 29. Simenon (à g.), sa femme, Tigy (au centre) et leur domestique, Henriette, surnommée « Boule » (à dr.) gagnent les Pays-Bas à bord de l'« Ostrogoth », le voilier que le romancier s'est offert à Paris.


Simenon avait rencontré Régine Renchon, dite « Tigy » dans la nuit de Noël 1920, à Liège. Cette jeune artiste peintre, de trois ans son aînée, plaît immédiatement au journaliste de « La Gazette de Liège ». Ce n'est pas le coup de foudre mais, dit-il plus sobrement, « je recherchais sa compagnie ». Il l'épouse trois ans plus tard. Pour le meilleur — avec elle, il peut parler de Schopenhauer ou de Rembrandt — et pour le pire: Tigy n'aime pas l'acte charnel, et de plus, affiche une jalousie féroce. Deux défauts majeurs aux yeux de cet insatiable don Juan qui avouera, au crépuscule de sa vie, avoir eu dix mille femmes... Sa fidèle Boule n'échappera pas à ses furieux appétits et, pendant vingt ans, sera sa maîtresse « régulière ». Avec l'accord — forcé — de Tigy qui, par amour, accepte d'éteindre les feux de sa jalousie.


Amoureux de Joséphine Baker, il délaisse sa femme en public,

« Nous avons beaucoup voyagé. Nous partions brusquement. Nous rentrions brusquement », raconte Tigy, déguisée en mousse aux côtés de Boule, sur le pont de l'« Ostrogoth », le cotre de dix mètres qui devait les emmener en Hollande en 1929. Six ans plus tard, un nouveau périple autour du monde les conduit sur les grands paquebots, successivement à New York, en Amérique du Sud, à Tahiti, en Inde... Simenon fuit un monde qui n'est plus le sien, le Paris des années folles dont il avait été une des grandes figures nocturnes. On le voit ici, en 1925, à « La Coupole » entouré de Tigy (à gauche), de Joséphine Baker et du premier mari de celle-ci, le comte Pepito Abbitano. La vedette de la fameuse « Revue nègre » ne tarde pas à devenir la maîtresse du romancier. « Je l'aurais épousée si je ne m'étais refusé, inconnu que j'étais, de devenir M. Baker », écrira-t-il en 1981, en songeant avec nostalgie à celle avec qui il aura eu une liaison brève, furtive mais brûlante, « Je suis même allé avec Tigy me réfugier à l'île d'Aix en face de La Rochelle, pour essayer de l'oublier. Nous ne devions nous retrouver que trente ans plus tard à New York, toujours aussi amoureux l'un que l'autre. »


Avec Denyse, la Canadienne, il s'essaye au bonheur tranquille de la vie de famille.

Denyse Ouimet, qu'il a rencontrée à New York et embauchée comme secrétaire, devient sa femme, en juin 1950, à Reno, deux jours après la dissolution de son premier mariage. Avec la jeune Canadienne, qu'il surnomme D., est venu le temps de la passion, orageuse, destructrice, « une véritable fièvre », a dit Simenon. Elle donne deux demi-frères et une demi-sueur à Marc, le fils de Tigy : Johnny, né en Arizona, en 1949, Marie-Jo, née en 1953 dans le Connecticut, et Pierre, né à Lausanne en 1959. La famille s'installe au château d'Echandens, dans le canton de Vaud, en Suisse (photo de droite). Mais les orages que traverse le couple entraînent son éclatement en 1965. Denyse consacrera deux livres fielleux, « Un oiseau pour le chat » et « Le phallus d'or » à leur histoire. Dominateur, Georges Simenon a toujours su vivre ses fantasmes. Et il a imposé son propre univers aux femmes de sa vie. Sa mère, Henriette (p. de g. avec Denyse et lui) y occupait une place d'honneur. Devenu riche, il avait voulu la gâter et lui remettait régulièrement de l'argent. En 1965, elle lui avait rendu visite, inquiète de savoir s'il avait fini de payer sa grande demeure d'Epalinges. Elle portait un petit sac au crochet rempli de pièces d'or achetées avec les dons de son fils. « C'est pour tes enfants, lui a-t-elle dit en le lui tendant. Pour nos petits-enfants ! »


Marie-Jo, sa seule fille, restera le sourire et le drame de sa vie.

Avec Marie-Jo, sa fille adorée, l'écrivain Simenon n'existe plus. C'est seulement « le même homme partout », celui qu'il dépeint à longueur de romans. Lui aussi est un papa gâteau qui cède sur le champ aux caprices de son enfant. Y compris aux plus incongrus : à huit ans, elle lui demande une alliance en or — et non pas une quelconque bague. Elle ne s'en séparera jamais. Marie-Jo est un être fragile. A Paris, elle s'essaye en vain à la chanson et au cinéma puis sombre dans la mélancolie. « Je dois guérir, dis-moi ? » écrit-elle à son père alors qu'elle jette ses derniers espoirs dans la psychanalyse. Mais « Madame Angoisse » c'est ainsi qu'elle surnomme sa dépression chronique — est la plus forte. A vingt-cinq ans, le 20 mai 1978, Marie-Jo se suicide d'une balle de 22 L.r. en plein cœur. Elle laisse à « Old Dad » une lettre où elle indique ses dernières volontés l'alliance en or doit l'accompagner dans la mort et ses cendres seront dispersées au pied du cèdre dans le jardin de leur petite maison rose à Lausanne. C'est là aussi que le vieil homme a décidé de reposer, l'heure venue. Pourtant, dans son ultime ouvrage (« Mémoires intimes, suivis du livre de Marie-Jo »), le père de Maigret ne veut toujours pas croire au drame : « Tu es vivante en moi... A demain, ma petite fille », lui écrit-il.


Après son ultime opération, il choisit lui-même cette dernière photo prise par son petit-fils.

C'est l'image ultime de celui qui a voulu mourir sans témoin. Cette photo a été prise par son petit-fils. Serge. Il l'a lui-même choisie, comme une sorte de testament, après la dernière opération qu'il a subie, à la tête et au cerveau. Auprès de lui, se tient Teresa, la compagne des dernières années. Après trente-trois demeures somptueuses, Georges Simenon a choisi de s'installer dans une ancienne écurie à Lausanne, sur les bords du lac Léman. Il a pris sa retraite. Il a demandé aux autorités que la mention « romancier » ne figure plus sur son passeport. L'écrivain qui a parcouru le monde à la recherche de « l'homme nu » s'est dépouillé de tous les attributs de la richesse. Sa collection de tableaux — des Picasso, des Vlaminck... — dort dans les coffres d'une banque. Avec Teresa, il vit dans une pièce immaculée. Quelques meubles fonctionnels et blancs, un radio-cassette, quelques pipes sur la cheminée. Aucun livre, aucun bibelot. Une porte-fenêtre donne sur le cèdre tricentenaire, sur le petit jardin où sont dispersées les cendres de Marie-Jo. Des oiseaux y ont élu domicile. Il sait en distinguer les familles et les générations, comme il avait fait des humains. Il attend la mort qui ne lui fait pas peur.


La haie d'honneur de ses Maigret, au moment où il s'enfonce dans la nuit.

Il a refusé le cérémonial de la mort ordinaire pour s'enfoncer seul dans la nuit. Et dans nos mémoires, il rejoint ses héros qui forment la haie pour lui rendre les vrai honneurs de l'immortalité, celle de la création. Cette photo, réalisée par « Paris Match", il y a presque vingt ans, apparaît comme un monument où le seul personnage animé est désormais figé par le destin. Vêtu, comme Maigret, d'un imperméable beige, il entre dans la légende qu'il avait lui-même tissée au fils des pages et que le cinéma avait mise en images inoubliables.

Sur les bords de la route sont regroupés les Maigret du cinéma et de la télévision. De g. à dr. Charles Laughton : « L'homme de la tour Eiffel" (1949) ; Ian Teuling : douze adaptations pour la T.v. hollandaise de 1965 à 1968 ; Jean Richard : quatre-vingt-dix adaptations pour la T.v. depuis 1967; Heinz Rühmann, « Maigret fait mouche" (1966) ; Albert Préjean : « Signé Picpus" (1942), « Cécile est morte" (1943), « Les caves du Majestic" (1944) ; Jean Gabin : « Maigret tend un piège" (1958), « Maigret et l'affaire Saint-Fiacre" (1959), « Maigret voit rouge" (1963) ; Gino Cervi : « Maigret à Pigalle" et dix-neuf adaptations à la T.v. italienne de 1965 à 1968 ; Abel Tarride : « Le chien jaune" (1932) ; Rupert Davis : cinquante-deux épisodes à la télévision anglaise de 1959 à 1963 ; Boris Tenine, adaptation à la T.v. soviétique en 1969 ; Harry Baur : « La tête d'un homme" (1933) ; Pierre Renoir : « La nuit du carrefour" (1932) ; Michel Simon : « Le brelan d'as" (1952).


Promenade de dix étapes
à travers une œuvre monumentale

Denis Tillinac, prix Roger Nimier 1983, connaît bien l'œuvre de Simenon. Il est l'auteur d'un « Mystère Simenon » où il met en scène Maigret menant une enquête sur son créateur. En dix titres, il nous entraîne dans l'œuvre du grand écrivain, un voyage en forme de tour du monde.
"PIETR-LE-LETTON" (1931)

"COUP DE LUNE" (1933)

"LES GENS D'EN FACE" (1933)

"LA MARIE DU PORT" (1938)

"TROIS CHAMBRES A MANHATTAN" (1947)

"LA JUMENT PERDUE" (1947)

"LE PASSAGER CLANDESTIN" (1947)

"PEDIGREE" (1948)

"LES FANTÔMES DU CHAPELIER" (1949)

"LES MÉMOIRES DE MAIGRET" (1951)


 

Ses derniers inédits

LES BREFS TESTAMENTS QU'IL
ADRESSE A SES FILS

Georges Simenon avait prévenu ses trois fils qu'ils seraient informés de sa mort par les journaux. Marc, cinquante ans, français, marié à Mylène Demongeot, John, quarante ans, belge, et qui vit à Londres, Pierre, trente ans, suisse, et qui vit à Boston, aux Etats-Unis, ont appris le décès de leur père comme prévu, par la radio. « Nous n'avons pas été pris par surprise », raconte John. « Notre père nous avait dit, il y a au moins dix ans, se rappelle Marc, qu'il ne se soumettrait pas à l'exercice hypocrite des obsèques ni à leur mise en scène. » « Tout le monde spécule à tort sur l'héritage qui va nous échoir. Nous ne savons rien, tient à dire le plus jeune des trois frères, Pierre, qui prépare son doctorat en droit. Nous ne cherchons pas à savoir. » « Dad, explique John, ancien d' Harvard, là aussi nous avait prévenus. C'est son exécutrice testamentaire, sa secrétaire, Mme Aitken, qui nous fera savoir par lettre ses dernières volontés. Comme d'habitude, ce sera court et précis. C'est difficile de le croire, mais il nous avait si bien préparés à tout cela que nous le vivons en toute sérénité.

CHARLES VILLENEUVE

Home   Bibliography   Reference   Forum   Plots  Texts   Simenon   Gallery   Shopping   Film   Links