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LES GENS

Paris Match   (N° 1920)
14 mars 1986, p 40-43

 

GEORGES SIMENON

A LAUSANNE, IL FETE SES 83 ANS
AVEC TERESA SA CHERE COMPAGNE

Reportage Phillipe Buffon
et Philippe de Bretagne

photos

English translation

 

Un quartier paisible de Lausanne. Le silence est opaque, le froid glacial. C'est une de ces journées a rester calfeutre chez soi, bien au chaud, le nez collé à la vitre, tandis que la pendule égrène les minutes et que mijote la soupe, plongeant la pièce dans une atmosphère d'étuve. D'une branche ployant sous la neige s'envole, une forme noire réveillée par le crissement de mes pas. Le fameux cèdre du Liban, classé monument historique, au pied duquel Simenon a semé les cendres de sa fille. Huit ans déjà que Marie-Jo, le 19 mai 1978, a fait taire ce cœur qui souffrait trop par une balle de 22 long rifle. Mais si la neige aujourd'hui dérobe ses cendres aux regards, comme les années passées ont étendu sur la peine de l'écrivain la couverture du dormeur frileux, on les sent qui affleurent. La maison est au fond du jardin, un pavillon rose au confort discret comme son propriétaire, replié sur lui-même et sur ses souvenirs. Tant de souvenirs ! Le 13 février dernier, Georges Simenon a fêté ses 83 ans. Que de pages écrites ! De pages tournées aussi en ces soixante-dix années d'écriture qui en font l'auteur le plus prolifique du XXe siècle. Georges Simenon aura vécu son existence comme un accès de fièvre, s'usant sur sa table de travail jusqu'à tremper sa chemise, se consumant pour mille femmes à la fois, parcourant la Laponie en traineau par 45 degrés sous zéro, filant l'instant d'après sous le brûlant soleil des Tropiques, l'Afrique, les îles du Pacifique, l'Asie, les Etats-Unis, l'Australie à l'époque où on ne l'atteignait qu'après quarante-cinq jours de paquebot, rares sont les pays où il n'a pas séjourné. Tout voir et tout connaître, telle est la devise de celui qui s'intitule lui-même « L' homme du globe ». Il aura tout vécu. Du dénuement le plus extrême à la fortune, de la faim à la satiété, roulant bicyclette et en Rolls, habitant dans des chambres de bonnes et des châteaux. Enfin assagi après soixante-dix ans d'une vie agitée où il ne s'est rien refuse, il goûte une tranquille convalescence dans ce quartier retiré de Lausanne (son trente-troisième domicile), loin du monde et ne voyant personne. Mal à l'aise en société et n'aimant pas la foule, il s'est toujours assis, où qu'il aille, « au dernier rang et à côté de la porte ». Ses seules sorties consistent en de longues promenades avec Térésa, sa compagne depuis des années, qu'il n'épouse pas, même si elle représente pour lui la femme idéale. Cette femme, la vraie, qu'il a si longtemps cherchée sans la trouver. « Aimante et maternelle à la fois, sans artifices, sans fard, sans ambition, sans souci du lendemain. » Il est contre le mariage. Absolument. Il l'a toujours été. Contrairement aux vœux formulés devant le prêtre, il savait d'avance en épousant Régine, sa première femme, qu'il ne pourrait pas lui être fidele. Le mariage ? Une escroquerie. D'ailleurs, il n'est allé qu'à deux mariages dans sa vie. Les siens.

Habillée avec une élégance simple et un soupçon de coquetterie, Térésa écoute Georges, complice. Depuis l'année 1962 où ils se sont rencontrés à l'époque où elle travaillait comme domestique au château d'Eschandens, elle veille sur lui, prenant soin de sa sante comme une infirmière dévouée, chaleureuse et gaie. Un privilège dont jouit Simenon depuis sa chute en 1965, qui lui valut sept côtes brisées. Durant les trois semaines où il resta hospitalisé, Térésa dormit dans sa chambre, sur le lit de camp installé à la hâte, lui tenant compagnie, habitude qu'ils conservèrent à son retour dans la maison d'Epalinges, son état nécessitant des soins constants. C'est elle qui, aujourd'hui, va chercher chez la mercière les cordons a clochetons qu'il a toujours préférés aux cravates et qui contribuent, comme ses pipes, le commissaire Maigret et ses cinq cents romans, a sa légende. Seuls luxes de la maison meublée de manière fonctionnelle, sa collection de pipes – dont une en or dessinée spécialement par Dunhill – et deux employés. L'écrivain le plus riche de la planète, dont chaque roman publié en U.r.s.s., me confirme-t-il, est tiré à plus de 500 000 exemplaires, ne vit pas seulement comme un ermite, mais comme un ascète, réfugié la plupart du temps dans son petit bureau de style scandinave où, je le constate, on trouve toutes sortes de livres sauf les siens. Ils sont au Centre Georges Simenon à Liège. Térésa intervient pour observer qu'il n'en a jamais relu aucun. Ce qu'il confirme. Une fois écrits, il les oublie. Pourquoi ? Georges, dont le visage est étonnamment préservé est à peine marqué par quelques rides, sourit. Il bourre longuement sa pipe, pose sur moi ses petits yeux vifs et perçants : « Gide m'a apporté une chose essentielle, la confiance en moi. Je n'ai jamais cru, au fond, à l'importance de ce que j'écrivais ». Capable de concocter cinq a six romans par an, certains en deux semaines, les « Maigret » en une seule, abattant entre trente et soixante pages par jour, traduit en cinquante-sept langues et ayant publié sous divers pseudonymes, dont Christian Brulls, Jean de Perry et Georges Sim, ce bûcheron des lettres qu'un directeur de journal, en 1926, voulait exhiber sur la scène du Moulin-Rouge, déclare refuser l'étiquette d'écrivain et encore plus celle d'homme de lettres.

« Je n'ai jamais aimé la littérature. Je n'en ai jamais fait. Je ne suis pas un intellectuel », estime Simenon qui a toujours préféré le beau nom de romancier et, depuis qu'il n'écrit plus, inscrit sur sa carte de visite, « sans profession », et sur ses papiers officiels, « retraité ».

Un retraité pas comme les autres et qui, à 83 ans, continue de signer à tour de bras les innombrables contrats qu'il traite avec le cinéma, la télévision et les pays étrangers. Cette tâche, dans laquelle l'assiste sa secrétaire, Joyce Aiken, et le seconde dans son bureau de Laumont, occupe largement ses journées. Avec le courrier. Scrupuleux, Simenon se fait un devoir de répondre à ses milliers de lecteurs pour lesquels il a le plus grand respect. Entre deux lettres, il grimpe au premier stage de la maison où est installée une petite salle de gymnastique. Chaque jour, il se livre à quelques exercices, secret de sa forme. Malgré l'importante opération qu'il a subie au cerveau, en 1984, Georges Simenon se porte bien. Et il continue de s'offrir ce qu'il appelle « son petit cinéma ». Même si depuis ses « Mémoires intimes », en 1981, il n'a plus rien écrit, il continue de rêver ces lieux, ces histoires, ces gens qui peuplent ses romans. « Des couleurs en désordre, en mouvement qui soudain forment une image précise : une rue grouillante de Liège, il y a longtemps, un quai de port désert, des bateaux figés dans le brouillard où dans la nuit naissante. » La vie des autres, la sienne. Toute une vie dont il a employé utilement chaque minute, mais qui a fui instant après instant comme les images d'un film et qui lui échappe. Il se souvient de l'époque ou il était apprenti pâtissier, garçon coursier, ses débuts à « La Gazette de Liège », quand on l'appelait « Le petit Sim », la première pipe fumée à 13 ans, la modeste chambre sous les toits où, à 16 ans, il hébergeait les filles, sa merveilleuse aventure avec Joséphine Baker, tout semble si irréel, noyé dans une brume ancienne.

La neige a cessé de tomber. Térésa propose à Georges de sortir faire une promenade. Elle est bien réelle, Térésa. Et si sereine. Tandis qu'ils s'éloignent, couple touchant, marchant d'un pas vif et dans une même foulée, scèlles l'un à l'autre, je songe à ce que m'a déclaré Georges, l'instant d'avant, en désignant le magnifique cèdre bicentenaire : « J'ai régulièrement changé de demeure. Environ tous les dix ans. Mes souvenirs s'organisent en fonction des maisons où j'ai vécu. Maintenant, je n'en aurai plus d'autre. Ma dernière sera celle-là. Au pied de ce cèdre où j'ai fait répandre les cendres de ma fille. » 

 


C'est dans un petit pavillon au pied d'une tour, à Lausanne, que vit Georges Simenon. Devant sa table de travail, son légendaire cordon mexicain autour du cou, il dédicace « Maigret chez le ministre », écrit en 1954.


Aux côtés de sa compagne Térésa.


Georges Simenon dans la pièce unique qui lui sert a la fois de bureau, de salon et de chambre à coucher.


Seul objet de luxe de la maison, sa collection de pipes.


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