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Paris Match   (N° 1661)
27 mars 1981, p 56-59

 

Simenon

"J'ai choisi d'être pauvre"

par Paul Giannoli

English translation

Sur sa carte d'identité, il avait remplacé « écrivain » par « sans profession ». Depuis une dizaine d'années, Georges Simenon n'écrivait plus. Il dictait à son magnétophone. A soixante-dix-huit ans, le père de Maigret, qui vit retranché dans une minuscule maison de Lausanne, a repris sa plume. Pour une oeuvre démesurée de 2 400 pages baptisée « Mémoires intimes ». C'est l'histoire de ses déboires conjugaux, du suicide de sa fille Marie-Jo, de sa décision de retrouver la pauvreté de ses débuts et de son amour pour Teresa, la grande passion à l'automne de sa vie. Exceptionnellement pour Paris Match et Fr 3 qui lui consacre une émission à 20h30, dimanche 22 mars, il a ouvert à Paul Giannoli la porte de ce qu'il appelle déjà « sa dernière demeure ».


Il va publier un livre de 2 400 pages "Mémoires intimes" écrit sur un bureau d'écolier.
Il a répandu dans ce jardinet les cendres de sa fille Marie-Jo.
Georges Simenon dans sa petite maison de Lausanne, achetée il y a huit ans quand il avait décidé de ne plus écrire de romans. Il a dispersé dans le jardin les cendres de sa fille Marie-Jo qui s'est suicidée en 1978, à l'âge de vingt-cinq ans.


Marie-Jo avait tous les dons: elle composait des poèmes et des chansons et avait tourné dan un film d'art sous la direction de son demi frère, Marc.

A première vue ce n'est que la photo d'un homme qui regarde son jardin. Il fume la pipe. Dans la pièce aux murs rose saumon, il fait très doux. De l'autre côté de la vitre l'hiver a rendu l'herbe noire. Au pied du cèdre deux fois centenaire, il y a un banc vert à deux places. Passe la flèche rapide d'un oiseau silencieux. L'homme tire le rideau comme sur le dernier acte d'une pièce qu'il voit chaque jour.

Pourquoi cette vision n'est-elle pas banale et tranquille ? Quelque part est tapi un mystère, quelque part flotte l'odeur d'un drame : un spectateur de cinéma le comprendrait vite. Un roman de Georges Simenon pourrait, dès ses premières lignes, installer ainsi le décor et distiller son atmosphère fameuse. Mais c'est vrai comme la vérité : il s'agit d'un moment dans la vie de Simenon. Nous sommes à Lausanne, un après-midi de mars. Il regarde ce jardin et il peut voir des fleurs que personne d'autre ne peut voir : les fleurs du chagrin.

Sur cette terre est le corps de sa fille Marie-Jo, suicidée au mois de mai 1978. A vingt-cinq ans seulement. Son fils Marc l'avait appelé de Paris, au milieu d'une nuit pour le lui apprendre. Pour ne plus jamais être séparé de Marie-Jo, Simenon la fit incinérer et dispersa ses cendrés dans ce jardinet. Du geste d'un semeur qui n'attendra rien des printemps et aimera les hivers immaculés. Puis il s'assit devant son magnétophone à micro incorporé et parla. « Bonjour, ma petite fille. Tu vas dorénavant partager notre existence dans laquelle tu auras ta part. Aujourd'hui je tenais à te dire ma joie, mais oui, ma joie, car je sais que tu es joyeuse toi aussi, de te savoir enfin arrivée au but ».

Face à moi, pris dans le feu croisé de deux caméras Georges Simenon va-t-il accepter de me parler de la mort de Marie-Jo ? Ses confidences chuchotées supporteront-elles l'exposition à la lumière des projecteurs ? « Vous pourrez m'interroger sur tout, m'a-t-il dit, pour moi il n'y a aucun sujet tabou ».

Pendant près de deux heures il me parlera vraiment de tout et de ce qu'il y a de plus intime. Nous le filmons derrière la fenêtre, regardant le jardin et il ne peut pas ne pas deviner l'image que nous cherchons; il est trop romancier pour ne pas en avoir l'intuition.

Il raconte Marie-Jo (qui portait en réalité son prénom car elle s'appelait Marie-Georges) et même s'il est bouleversé il se domine comme il domine son style d'écrivain.

J'ai vu, écrit de sa plume, le titre de cet énorme ouvrage qu'il vient d'achever : « Mémoires intimes ». Ils sont la suite de « Pedigree », publié il y a plus de trente ans : « Un radiologue qui connaissait mal son métier m'avait annoncé que j'avais une maladie incurable et qu'il me restait au mieux deux ans à vivre. J'avais alors quarante ans et je me suis mis à écrire l'histoire de ma vie jusqu'à seize ans et je l'ai appelée « Pedigree ». Dans ces « Mémoires intimes », j'ai donc repris ma vie de seize ans à aujourd'hui. »

Simenon parle de Marie-Jo et, de l'autre côté des lumières, Teresa pleure doucement, silencieusement. Elle est le contrechamp qu'on ne verra pas sur l'écran. Après, Georges Simenon dira : «Teresa l'aimait beaucoup et Marie-Jo aimait Teresa ». Cette compagne fit son entrée dans sa vie le 14 décembre 1961 et il la salue ainsi : « il y avait cinquante-huit ans que j'attendais sans trop y croire cet amour apaisant et enrichissant à la fois et je n'espérais plus le connaître ». Sans l'amour de Teresa, la disparition de sa fille aurait peut-être irrémédiablement cassé Simenon : Quand il regardé ce jardin fleurir ou s'endormir, il peut prendre sa main et la serrer. Aurait-il pu vivre seul près de cette herbe mêlée de cendres... Des centaines d'oiseaux font escale dans le jardin. Pour eux, il achète chaque semaine des kilos de graines. Ils sont ses seuls visiteurs. Ils piaillent, ils picorent, ils volètent, ils s'en vont et reviennent et toujours se posent sur cette terre ensemencée de cendres qu'ils emportent parfois vers le ciel, au coin de leur bec. Mais Simenon refuse ce genre de littérature. Il me l'a dit : il n'écrira pas « La mort de Marie-Jo », comme il écrivit « La mort d'une Mère » — en 1974 — l'un de ses plus beaux livres. Plus tard peut-être, bien plus tard. Marie-Jo est présente dans ses « Mémoires intimes », cet énorme livre de deux mille quatre cents pages qu'il publiera au mois de mai. Son suicide ne l'a pas surpris. Il l'attendait. Le psychiatre qui l'avait soignée aussi, il déclara : Elle a trouvé la seule solution possible ». Les romanciers sont des inventeurs de personnages et d'histoires qui arrivent à ces personnages. Ils organisent des destins et mettent en scène des hasards. Parfois le destin, le vrai, se venge de cette concurrence : c'est ce qui est arrivé à Georges Simenon, car le suicide de Marie-Jo ressemble à un scénario. D'abord, le décor : elle habitait seule un appartement passage du Lido, lieu tout à fait cinématographique, étrange et inquiétant dès que la foule s'est retirée et que rougeoient les enseignes des établissements de nuit. Et puis, les circonstances : elle a acheté une arme, des balles, elle a mangé un croissant dans un bar, elle est montée chez elle, elle a fermé la porte à clé de l'intérieur et elle s'est tuée. Dans sa dernière « dictée» Simenon dit : La plupart des gens qui ont décidé de se donner la mort à l'aide d'une arme à feu se tirent une ballé dans la tempe ou dans la bouche. Tu devais t'être bien renseignée sur la position exacte du cœur car c'est celui-ci que tu as visé en n'ayant besoin que d'une seule balle ».

Ceux qui ont choisi de se donner la mort laissent parfois une lettre. Derrière Marie-Jo il y a un sillage de documents bouleversants : des centaines de photographies, des cahiers aux page couvertes de réflexions, des livres annotés en marge et surtout des cassettes. Des cassettes avec sa voix racontant son combat désespéré et perdu d'avance contre son ennemie intérieure qu'elle avait surnommée « Ma dame Angoisse ». Elle lui échappa dans l'éternelle sérénité. Pendant plusieurs jours Simenon lut les cahiers, les lettres, il écouta les cassettes où Marie-Jo parlait et où elle chantait en s'accompagnant d'une guitare, car elle avait aussi ce don-là ; il eut d'interminables tête-à-tête avec ses photos et aujourd'hui encore il l'évoque en ajoutant : « Elle était si belle »...

Cette pelouse semée de cendres est certainement la raison pour laquelle Simenon peut promettre avec force qu'il ne quittera jamais la maisonnette de Lausanne où il vit maintenant depuis plus de dix ans. Elle marquera le dernier déménagement d'une série de trente-trois. « Je n'irai pas plus loin ».

Plus tard, lorsqu'on étudiera l'œuvre considérable de Simenon, on retiendra que c'est dans cette très modeste demeure qu'il a écrit ce monument. Ses « Mémoires intimes ». Son établi (un mot qu'il utilise volontiers) a été un bureau d'écolier avec trois tiroirs sur le côté droit, placé face au mur. Il y a pris place chaque jour, pendant plus d'un an, et a couvert des centaines de feuillets de son écriture très difficile à déchiffrer. Il y avait huit ans que sa plume n'avait pas couru sur le papier ; depuis 1973, il dictait dans un magnétophone et une secrétaire transcrivait. Dix-sept volumes plus trois qui viendront s'y ajouter cette année et Simenon en aura terminé avec cette technique qui a correspondu à une période de sa vie.

Parallèlement à l'alternance de ses médias d'expression (machine à écrire, écriture, dictée) le choix de ses lieux d'habitation a souvent correspondu à ses évolutions intérieures. De celle dans laquelle il vit maintenant à Lausanne il dit sans une trace d'humour funèbre qu'elle est réellement « sa dernière demeure ». Pour m'en parler il a, au reste, utilisé deux ou trois fois le terme «coquille » qui conjugue la naissance et la mort.

La maisonnette de l'Allée des Figuiers n'a pas l'allure de ces ranches ou de ces manoirs que possèdent les écrivains best-sellers avec piscines et vastes prairies bordées de barrières blanches. Simenon a déjà eu tout cela, il a dépassé le stade de cette jouissance totalement matérielle. Le jour où il a poussé la porte à un seul battant du nouveau havre il a fait un choix philosophique et sentimental. «Je suis revenu à mes origines qui ont été extrêmement modestes. J'ai été pauvre et même plus que pauvre. A Paris, j'ai vécu dans une chambre mansardée dont le plafond était si bas que la nuit je cognais ma tête quand je me réveillais. Je suis donc très heureux d'être de retour parmi ceux qui vivent modestement ».


Teresa partage sa vie depuis vignt-quatre heures sur vignt-quatre.
Il déclare: « Avec elle, je n'ai jamais été aussi heureux. C'est mon amie intime »

Dans la maison de Simenon, living-room prend tout son sens de « pièce-à-vivre » car à peu près tout est réuni sur une seule surface : dans un coin le lit où il dort avec Teresa, il n'y a pas de lampes de chevet et dans la journée les oreillers sont glissés dans les tiroirs. Entre le lit et les portes-fenêtres donnant sur le jardin, le petit bureau où il écrit. Quelques livres de médecine et de sciences humaines rangés sur des rayonnages, ainsi que de nombreuses cassettes de musique classique (qu'il n'écoute jamais). Pas de toiles, pas d'objets, excepté des instruments fonctionnels : pendule, baromètre, hygromètre, thermomètre. Un transistor et un récepteur de télévision face auquel se trouvent son fauteuil et celui de Teresa. Du plancher et pas de moquette : il déteste « marcher dans du mou ». Son téléphone ne sonne pratiquement jamais car il n'y a qu'une douzaine de personnes qui connaissent son numéro. Cette maison de son dernier rêve, il l'a repérée du dixième étage d'une tour voisiné où il avait un appartement qui sert maintenant de garde-meubles et de dépôt : des toiles de maîtres s'y entassent, le nez au mur. A l'autre bout dé Lausanne (« le plus loin possible ») il a un secrétariat avec lequel il n'est en relations que par le téléphone. Pas un seul de ses livres dans la maison, pas une des traductions dans plus de cent langues étrangères (tous les dialectes d'U.r.s.s.) qui occupaient des pans de murs dans ses maisons d'Epalinges ou d'Echandens.

Le jour où Simenon a posé son stylo pour se borner à parler dans un magnétophone, il a aussi annulé son passé. « Je suis allé à la mairie et j'ai fait supprimer la mention écrivain sur tous mes papiers officiels. Et on l'a remplacée par « sans profession ». A-t-il été réellement multi-milliardaire ? « En tout cas, je ne le suis plus car j'ai dépensé des fortunes. J'achetais n'importe quoi et à n'importe quel prix. Des maisons, des propriétés, des Rolls. Et j'ai toujours revendu à perte. »

Aujourd'hui, la « pièce-à-vivre » dé sa maisonnette suisse est trop petite pour accueillir toute la famille : le jour de Noël, Simenon, ses enfants et Teresa ont dîné dans un restaurant de Lausanne.

Allant toujours plus loin dans son ascèse, Simenon se débarrassera bientôt de son récepteur de télévision : il vient de décider d'ajouter ce renoncement à tous ceux qui l'ont précédé. Sans cette fenêtre sur les mouvements du monde, sa vie se concentrera encore plus intensément autour de Teresa. Il se flatte de n'avoir pas de regrets si ce n'est celui de ne pas l'avoir rencontrée cinquante ou soixante ans plus tôt. Voilà pourquoi il ne veut pas distraire une seule heure de leur vie.

Il parle d'elle en amoureux et en amoureux charnel. « Depuis que je connais Teresa, aucune femme que je rencontre n'est capable de m'exciter. Si la plus belle femme du monde venait s'offrir à moi je serais dans l'impossibilité dé faire l'amour avec elle. Notre union est complète et totale, car il y a entre nous la tendresse, la passion, la sexualité. Nous sommés un vrai couple : un mâle, et une femelle. Quand je la qualifie de « femelle » c'est, de ma part, un compliment ».

L'amour qui les lie est véritablement hors du commun puisqu'il les a conduits à conclure un pacte dont le contenu fait frissonner : Si Georges Simenon venait à être irrémédiablement diminué dans ses facultés mentales ou si une maladie le détériorait sans espoir, Teresa le supprimerait d'une piqûre. Elle a accepté cette mission. « Elle le fera très bien », dit-il dans un sourire doux, très doucement, en l'embrassant. Puis elle mêlera ses cendres à celles de Marie-Jo dans l'herbe du petit jardin.


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