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Paris Match   (N° 1440)
31 décembre 1976, p 54-56

 

GEORGES SIMENON:

"Ma vérité
sur le tueur de l'Oise"

Une interview exclusive
par Marie-Hélène Normand

English translation

Une enquête qui a duré près de huit ans. Un assassin qui a tué peut-être huit fois, toujours des femmes et toujours des petites brunes. Un suspect, Marcel Barbeault, sur lequel pèsent de lourdes charges. C'est l'affaire du « tueur de l'Oise ». Nous avons soumis ce dossier exceptionnel à Georges Simenon, qui a accepté d'être interviewé sur son contenu par notre reporter Marie-Hélène Normand. Un criminel hors série expliqué, analysé, jugé par un écrivain « policier » hors série. C'est cette étonnante confrontation littéraire et psychologique que nous proposons à nos lecteurs.


Georges Simenon, 73 ans, Belge vivant en Suisse et écrivant en français,
juge sévèrement nos méthodes d'information.

 


Quelle réaction avez-vous eue quand vous avez découvert dans la presse française cette affaire dite du « tueur de l'Oise » ?

J'ai été furieux quand j'ai vu tous les journaux écrire, comme toutes les fois qu'il y a un meurtre brutal, le mot de tueur. Les journaux oublient qu'un homme doit être considéré comme innocent jusqu'au moment de sa condamnation. En Angleterre ou en Amérique, de tels articles seraient impossibles parce que les journaux risqueraient d'être condamnés à des sommes invraisemblables de dommages et intérêts. On n'a pas le droit de parler du voleur Un tel, qu'on a arrêté, du tueur Un tel, etc., tant qu'il n'y a pas de preuve.


Pensez-vous qu'il s'agisse d'un assassin ou d'un fou ?

C'est certainement un cas psychiatrique et si plusieurs psychiatres concluent dans ce sens, il né passera même pas en cour d'assises. C'est un schizophrène parfait. Cet homme n'a eu que quelques crises, mais chaque crise s'est traduite par un meurtre, c'est entendu. Donc, le reste du temps il était normal, tout le monde le considérait comme normal et il vivait normalement. C'est un cas classique de schizophrénie, de dédoublement de la personnalité. Je suis persuadé qu'il ne se souvenait de rien après avoir tué.


Selon vous, a-t-il agi en état d'inconscience ?

Oui. Il était inconscient quand il a tué, je le répète. C'est pourquoi la presse, la radio, la télé n'ont pas le droit d'employer le terme « tueur ». La schizophrénie est une maladie et une maladie grave. On ne dit pas « cette crapule » en parlant d'un cancéreux, on le plaint ; eh bien, je plains un schizophrène tout autant que je plains un cancéreux.


Pourquoi a-t-il commis tous ses crimes dans le même secteur ?

Presque tous les schizophrènes qui finissent par tuer ont leurs manies. On l'a vu avec Jack l'Eventreur, qui agissait toujours dans la même rue. Landru, c'était toujours à Gambais. L'Etrangleur de Boston n'assassinait que des infirmières ou des vieilles femmes et toujours dans les mêmes endroits.


On peut donc faire un parallèle avec Jack l'Eventreur ou l'Etrangleur de Boston ?

Bien entendu, ce sont les mêmes cas de schizophrénie. Et ça se soigne ; dans un certain nombre de cas, ça se guérit. C'est pourquoi je suis choqué par le fait qu'on publie son nom en toutes lettres, son adresse, etc. Cet homme a deux enfants, que vont-ils devenir ? Dans la rue, à l'école, ils entendront tous les jours : « C'est le fils du tueur. » « C'est la fille du tueur. » Je ne comprends pas que les journalistes n'aient pas plus de conscience professionnelle et même de conscience tout court parce que, jusqu'à nouvel ordre, ce suspect est un homme. Il n'y a aucune preuve formelle contre lui pour l'instant.


Pourquoi a-t-il gardé toutes ces pièces à conviction ?

C'est une habitude que l'on retrouve chez beaucoup de schizophrènes qui gardent précieusement toutes les choses qu'ils ont pu ou voler ou prendre à leurs victimes. Cela fait partie du dédoublement de la personnalité, puisqu'ils ont deux personnes en eux : une des deux personnes ne se souvient pas de ce que l'autre a fait et ne sait pas pourquoi elle garde ces choses. Elle sait seulement qu'elle y tient.


Il a également volé à ses victimes quelques menus objets sans valeur. A quoi correspond ce geste ?

A une sorte d'obsession du symbole de féminité. Il était certainement hanté par l'idée de la femme, bien qu'il ne les ait pas violées, paraît-il. Il éprouvait le besoin de s'approprier des petites choses féminines leur ayant appartenu, mais jamais d'argent. Il déshabillait aussi ses victimes. Deux raisons peuvent expliquer ce geste. D'abord, la manie. Tous les schizophrènes en ont. Ils ont une façon de guetter, d'attaquer, de tuer leur victime. Et aussi une idée fixe sexuelle. Jack l'Eventreur n'attaquait que des prostituées. Lui, c'était les sous-vêtements féminins qu'il volait. Cela remonte loin dans l'inconscient. Cela correspond à une forme de hantise. Peut-être était-il, de temps en temps, en train de se venger de sa femme ?


Le fait qu'il ait perdu sa mère et son frère d'une façon assez tragique a-t-il pu jouer ?

C'est fort possible, mais on entre dans le domaine des suppositions. Il est difficile de dire quoi que ce soit avant qu'un examen très long et très minutieux ait été pratiqué par un bon psychiatre. Il faudra une étude approfondie.


Pourquoi ces criminels de l'ombre, sont-ils des pères tranquilles et des maris tout à fait convenables ?

Evidemment, s'ils sortaient de chez eux la bave à la bouche et sautaient sur la première femme venue, ils seraient en prison depuis longtemps. Ils n'auraient jamais le temps de commettre une série de crimes. Mais la double personnalité c'est précisément le propre de la schizophrénie. La deuxième personnalité est celle de père tranquille, de bon père, bon époux, bon employé.


Les voisins le décrivent comme un être extrêmement serviable.

Exact. C'est un des cas qu'on connaît le mieux en psychiatrie. Un bon psychiatre l'expliquera. J'espère qu'il y en aura plusieurs, parce que les parties civiles vont se constituer et nommer chacune leur psychiatre, le Parquet aussi, de sorte qu'il y aura une bataille de psychiatres.


Comment se fait-il que sa famille, ses voisins ne se soient jamais doutés de rien ?

Une fois qu'il a repris sa peau d'honnête homme, il redevient un brave citoyen paisible. Sans aucune faille. Et quand la crise le prend, il ne sait plus ce qu'il fait ; et il l'a oublié le lendemain.


On a dit qu'il aimait les bêtes et qu'il empêchait qu'on leur fasse mal.

Tout à fait normal aussi. Il aime les bêtes comme nous aimons tous les bêtes ; il n'y a aucune raison qu'il soit différent des autres sur ce ;point de vue-là.


On dit aussi qu'il lisait des bandes dessinées qui traitaient du sexe et de la violence. Cela l'a-t-il influencé ?

Dans ce cas-là, il faudrait mettre tous les directeurs de journaux et tous les réalisateurs de la télévision en prison, parce qu'ils ne parlent et ne montrent que du sexe, que de la violence. Quant aux bandes dessinées, mon fils est au lycée et il a au moins trois professeurs qui sont de dignes professeurs, qui lisent des bandes dessinées et ne sont pas des « tueurs ».
Tout ça, c'est de la blague.
C'est une vaste blague de dire que la criminalité a augmenté dans de fortes proportions. Ce n'est pas vrai. Il y a moins d'un siècle, on n'osait même pas aller d'ici au chalet « La Loubette » le soir. A Paris, on n'osait pas aller au théâtre à pied, à cause des « apaches », appelés ensuite mauvais garçons puis truands. Il y en avait à tous les coins de rues et la nuit un bon bourgeois ne pouvait pas se promener tout seul. J'ai lu toute la collection de la « Gazette des tribunaux » du siècle dernier. Le XIXe siècle a été l'âge d'or de la brutalité et de l'assassinat ; beaucoup plus qu'aujourd'hui. L'attaque des diligences n'était pas l'exception mais la règle, en Italie.


On dit qu'il allait souvent dans les cimetières et qu'il volait chez les fossoyeurs.

C'est possible. Il y aurait chez lui quelque chose de morbide, un attrait morbide envers la mort, tout ce qui est mort, tout ce qui touche à la mort.


C'est une forme de hantise du suicide ?

Non, je ne crois pas. L'instinct de ce genre de malades les pousse vers tout ce qui est morbide, c'est peut-être assez normal... Anormal, mais normal dans son anormalité puisque ce sont des êtres anormaux par définition.


Qu'est-ce qu'on appelle normal ?

Il faudrait connaître la définition ! Vous pouvez chercher dans tous les dictionnaires, dans toutes les encyclopédies, dans des ouvrages de psychiatrie, il n'y a pas de définition d'homme normal. On vous donne toutes les déviations possibles et imaginables mais l'homme normal, personne ne sait ce qu'il est exactement. Je n'en ai pas encore rencontré.


LES DEUX VISAGES DE MARCEL BARBEAULT. A gauche, l'homme tranquille et respecté : le jour de son mariage, il y a dix ans, avec Josiane Vandeponselle. Il menait une vie régulière comme régleur à Saint-Gobain. A droite : le suspect. La police a mis six ans à l'identifier parmi 2 000 fichés. Il était l'un des derniers de le liste.


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