Bibliography   Reference   Forum   Plots   Texts   Simenon   Gallery   Shopping   Film   Links

Le 5 février, au consulat de Belgique, Simenon fait remplacer sur son passeport la mention romancier par celle de sans profession.
Le 7 février, le quotidien "24 heures - Feuille d'avis de Lausanne" publie une interview d'Henri-Charles Tauxe où Simenon explique pourquoi il a pris la décision de ne plus écrire. L'article a été repris dans « Paris-Match » (n° 1241 du 17 février 1973) sous le titre : Simenon : « J'ai septante ans, c'est fini, je tue Maigret... ».

Paris Match   (N° 1241)
17 février 1973, p 8-9

 

SIMENON :

"J'ai septante ans,
C'est fini, Je tue Maigret..."

interview exclusive

Henri-Charles Tauxe

English translation


Un événement de portée mondiale : Georges Simenon, traduit en 45 langues, décide, le jour de ses 70 ans, après avoir produit 76 « Maigret » et 204 autres romans, et après avoir mis en vente sa fameuse maison, de ne plus jamais écrire. Henri-Charles Tauxe a obtenu de lui pour nous cette interview exclusive.

Je vais vous raconter ce qui m'est arrivé. Le 20 septembre 1972, je suis descendu pour la dernière fois dans mon bureau d'Epalinges. J'ai inscrit le plan d'un roman, comme je le fais toujours, j'ai pris mon enveloppe jaune, noté les noms de mes personnages, leur numéro de téléphone, puis je suis remonté. Le lendemain, j'ai réfléchi, j'ai regardé autour de moi, les murs, les objets, mes tableaux et, pour la trentième fois de ma vie, je me suis senti étranger. Trente fois dans ma vie, j'ai déménagé... C'est un phénomène physique. Le jour même, j'ai demandé à ma secrétaire de me signaler la principale agence de vente de propriétés à Lausanne et j'ai téléphoné pour mettre en vente ma maison d'Epalinges. Ensuite, j'ai cherché à louer ou à acheter un appartement en ville, j'en ai trouvé deux qui communiquaient, je les ai visités, achetés, tout ceci en quarante-huit heures. Le 27 octobre, je m'installais dans ce nouveau domicile : tout était aménagé, les rideaux, les lustres, etc. Il est probable que, lorsque j'ai mis Epalinges en vente, mon intuition devinait déjà une autre décision...

» J'ai pris la décision de ne plus écrire de romans. C'est la première fois que j'en parle. Désormais, sur mon passeport, je suis « sans profession ». J'ai en effet, horreur du mot « homme de lettres ». Je ne suis que romancier et comme je n'écrirai plus de romans...

» Voilà comment les choses se sont passées. Depuis novembre 1971, je souffrais assez fréquemment de vertiges. C'est très pénible et je voulais savoir si ces vertiges étaient guérissables. C'est pour cela que je suis entré en clinique. On a pu corriger ces vertiges, on les a adoucis, les réduisant à cinq minutes, alors que cet état durait auparavant environ une heure. Seulement, pour écrire mes romans, il faut que je sois à cent pour cent en pleine forme. Surtout que mes romans deviennent de plus en plus durs. Alors, j'ai pris la décision d'arrêter. « Maigret et M. Charles », écrit en février 1972, sera mon dernier roman. Je crois que cette décision a été prise en même temps que je me débarrassais de ma maison...

» C'est pour moi une délivrance. Je me suis rendu compte que, depuis cinquante-cinq ans, je vis dans la peau de mes personnages. Tous les deux mois au moins, il y avait des personnages qui voulaient naître..., maintenant, tout-à-coup, je veux vivre ma vie à moi, je me suis délivré, je me sens heureux, d'une sérénité parfaite. Je devenais l'esclave de mes personnages. C'était très épuisant. Maintenant, je ne leur permets plus de m'imposer leur présence. Je les maintiens à distance. Je suis rentré dans ma peau, dans ma propre vie, et je n'ai plus la force de créer des personnages...

» C'est une nouvelle vie qui commence. J'aurai septante ans le 13 février, donc, mon Dieu, j'ai presque l'âge de la retraite. Voyez-vous, à quinze ans, je voulais devenir romancier. J'ai d'ailleurs écrit mon premier roman un peu plus tard. Et je m'imaginais que le romancier était un monsieur qui écrivait de temps en temps deux ou trois pages, puis, quand il avait fini, il allait les porter à l'imprimeur et on le payait... plus tard, j'ai été très étonné de devoir discuter avec des éditeurs de la question de l'argent... Je rêvais de signer un contrat avec quelqu'un qui m'aurait acheté mon œuvre pour toute ma vie, moyennant une mensualité qui m'aurait permis de vivre tranquillement dans un quatre-pièces. Si j'avais rencontré ce quelqu'un, j'aurais signé immédiatement. Maintenant, je vais avoir cette petite vie calme et voluptueuse dont je rêvais...

— N'écrirez-vous vraiment plus rien ?

— Je me sens en pleine forme et je ne dis pas qu'il ne m'arrivera pas d'écrire certaines choses pour moi personnellement, n'importe quoi, pour mon plaisir, mais il est peu probable que je le publierai. Peut-être que je l'écrirai pour mes enfants, s'ils le lisent.

» C'est un trait de mon caractère : quand je romps avec quelqu'un ou avec quelque chose, je n'y reviens pas, je n'y pense jamais. C'est terminé... Lorsque je repense au roman, cela ne me dit plus rien du tout : c'est comme si tout avait été écrit par quelqu'un d'autre. Aucun regret. J'ai consacré toute ma vie au roman, j'ai publié 214 livres, j'éprouve le besoin de respirer. Il me fallait toujours plus de force pour écrire mes romans : entre la tension de mes premiers livres et celle qu'exigeaient les derniers, il y avait une différence énorme. Avant chaque chapitre, j'étais obligé de prendre un sédatif très fort. Si j'avais continué, je me serais tué en deux ou trois ans... J'aurais pu continuer, bien sûr, en jouant sur le métier, mais j'aurais profité de mes lecteurs et je ne le voulais pas. Par honnêteté vis-à-vis de moi-même. Je me souviens d'un écrivain français, très illustre, qui me disait : « Simenon, quatre ans je passe mon temps à me plagier. » Je ne veux pas me plagier. D'autres comme Mauriac, se sont lancés dans d'autres activités. Moi, je n'essaie pas du tout de me recycler...

 
J'ai toujours essayé d'approfondir l'homme à la façon d'un biologiste. Après cinquante-cinq ans de ce travail, on peut être fatigué. Cela devenait de plus en plus difficile, même pénible, car j'arrivais dans des retranchements humains qui faisaient de plus en plus mal. Cela aurait pu être très malsain pour mon œuvre, tout aurait pu tourner, basculer. J'ai réagi dans le sens d'une certaine sauvegarde de moi-même. J'ai toujours eu le sens de ma santé et su jusqu'où je pouvais aller. Il faut connaître sa limite. Un acteur essayant de rendre de la manière la plus juste le personnage de Nietzche serait certainement fou...

» J'ai lu toutes les œuvres de Nietzsche, en les annotant, à l'âge de dix-neuf ans et je les ai relues depuis lors, comme je me suis emballé pour d'autres écrivains, Gorki, Dostoievsky...

» J'ai vécu dans tous les milieux avec une sorte de mimétisme naturel. Lorsque je m'étais établi sur mon bateau, j'étais ,tout de suite en contact avec les marins. J'ai fait la même expérience à Epalinges, en parlant avec les fermiers. J'ai essayé de vivre près des êtres. Mon rêve, étant jeune, était de vivre des vies multiples...

» Mais maintenant, je ne veux plus voyager, je suis bien à Lausanne. J'ai découvert en Suisse un pays où l'on a le respect de l'être humain. Je n'y ai jamais vu quelqu'un venir sonner à ma porte sans avoir un rendez-vous. Personne ne m'a demandé mes idées politiques, religieuses ou philosophiques. J'ai ici une impression de liberté et de grande discrétion. J'ai ressenti la même chose aux Etats-Unis, où l'on a aussi très fortement le respect de la liberté des autres.

» Je suis complètement détaché de mon œuvre, elle n'est plus à moi. Je l'ai élaborée pendant cinquante-cinq ans de ma vie, elle est sortie de ma peau. Je n'ai d'ailleurs jamais relu mes romans : si je l'avais fait, j'aurais probablement interdit qu'on les réédite...

» Je ne participerai à aucune manifestation pour mon anniversaire, même à Paris. Je sais qu'en Russie, on a préparé plusieurs choses pour mes septante ans : la principale revue de Moscou publie « Quand j'étais vieux » et un éditeur fait paraître un livre sur ma vie et mon œuvre. On a, d'autre part, porté à la scène un Maigret, « Les Caves du Majestic ». Comme je ne suis pas un révolutionnaire dangereux, je ne crois pas que les Russes me traduisent pour chercher à mettre en cause les vices « bourgeois ». Je pense que c'est l'aspect humain de mes livres qui les intéresse. Je dois dire qu'à part quelques exceptions françaises, les critiques qui ont le mieux compris mes romans sont les Américains et les Russes. Mais tout cela appartient, pour moi, au passé, je suis maintenant un homme sans profession.

— Même si l'on vous offrait le prix Nobel de littérature ?

— A quarante-cinq ans, je l'aurais accepté. Ces dernières années, les Allemands et les Américains s'étaient mis en œuvre pour que je sois pressenti pour le Nobel. J'ai coupé court, je ne l'aurais de toute façon pas accepté...

» Je tire un trait pour me retrouver moi-même. Je veux être assis dans un fauteuil, sans rien regarder, me raconter des histoires que j'oublierai aussitôt... Je sais que je ne m'ennuierai pas du tout. Je suis avec tant de choses... »

© 1973 AFP et Paris-Match.


Home   Bibliography   Reference   Forum   Plots  Texts   Simenon   Gallery   Shopping   Film   Links