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Paris Match   (N° 1243)
3 mars 1973, p 80-81

 

SIMENON SUR LA PISTE DE LUI-MEME

L.M.

Il vend sa Rolls, sa maison de 25 pièces
et confie à « Paris-Match » qu'il n'écrira plus.
Mais ses amis sont persuadés
qu'il leur prépare une surprise.

English translation

— Tiens ! Il est dix heures, murmure un commerçant.

— Comment le sais-tu, lui demande sa femme ?

— Le monsieur à la canadienne prend le trolleybus.

Ce monsieur à la canadienne qui sert d'horloge à certains habitants de Lausanne a soixante-dix ans environ. Il porte toujours le même chapeau à larges bords et à la bouche il a la même pipe de petit fonctionnaire.

Jamais personne ne l'accompagne. Il s'en va flâner le long des rives du lac ou rue de Bourg, le faubourg Saint-Honoré de la ville. Parfois il s'arrête dans un bistrot. Il échange quelques banalités avec le patron et boit un verre d'eau minérale.

Ce promeneur méticuleux est à coup sûr un retraité. Il suffit de regarder sa démarche traînante, sans but précis, pour s'en persuader.

Et pourtant, ce retraité anonyme est célèbre. Comment ne serait-on pas célèbre quand on est peut-être le retraité le plus riche du monde.

Sa mise à la retraite est récente. Elle a été décrétée par lui, un beau matin, comme ça. Georges Simenon a décidé de tuer Maigret et de ne plus jamais écrire de romans. Il a vendu ses six voitures, dont une Rolls-Royce qu'il avait achetée il y a dix ans. Il a congédié ses neuf domestiques qui étaient eux aussi depuis longtemps à son service. Et puis il a mis en vente sa maison d'Epalinges, à dix kilomètres de Lausanne, sur la route de Berne.

En ville, on s'est beaucoup moqué de cette demeure extravagante. On l'a baptisée « La laiterie ». Ou encore : « La clinique ». Il faut bien le dire, cette maison ultramoderne de vingt-cinq pièces sortait du commun. De ses fenêtres, on a une vue admirable sur les Alpes bernoises et la Savoie. Mais dans son jardin, il n'y a pas un arbre. Ils sont remplacés par dix statues : neuf de Maigret et une de Simenon lui-même.

Rien n'a été oublié, ni le groupe électrogène qui doit fonctionner en cas de panne ou de grève générale, ni la salle d'opération pour cas d'extrême urgence. Il y a même une piscine olympique dont l'eau est changée automatiquement toutes les deux heures.

Epalinges a été un rêve, le rêve des « époux Simenon ». En 1962, Georges et Denise l'ont fait bâtir avec amour en veillant sur le moindre de ses détails. Sept postes de télévision, onze téléphones, une machine à photocopier, une salle de bains par chambre, des fours électriques de différentes intensités dans la cuisine.

Mais Georges Simenon y travaillait dans une vaste bibliothèque dont tous les rayonnages étaient occupés par son œuvre traduites dans toutes les langues. Comme le romancier imagine ses œuvres enfermé dans une pièce dont il ne sort pas pendant huit jours, Denise avait même fait installer un monte-charge dont la seule mission était de monter les repas de Georges. Et puis, en 1963, Denise Simenon tomba malade. On parla de dépression nerveuse. Elle quitta Epalinges pour ne plus jamais y revenir, laissant seul Georges et ses enfants.

Des enfants, que le père de Maigret va perdre un à un. Marc, l'aîné, qui est cinéaste, a épousé Mylène Demongeot et habite dans les environs de Paris. Johnny part à son tour faire un stage dans une maison d'édition à Paris. Quelques mois plus tard, il s'envolera vers l'Amérique. Maire-Jo <sic> l'imite et va se faire inscrire au cours Simon à Paris.

Il ne reste plus à Simenon que son fils cadet, un enfant de quatorze ans. Le rêve est devenu un cauchemar concentrationnaire. La maison trop bien aménagée et trop grande ne tarde pas à excéder le romancier.

En deux jours, il confie Epalinges à une agence immobilière avec ordre de la vendre 450 000 000 anciens francs.

Et il achète un appartement de sept pièces au huitième étage dans une tour de marbre gris, avenue de Cours, qui domine le lac Léman et le cimetière de Lausanne.

C'est là où le mardi 13 février, il a fêté ses « septante » ans en compagnie de sa gouvernante italienne Thérèse, de son fils cadet Pierre-Chrétien et de Yolande, surnommée Yol, la femme de chambre.

Fête bien modeste, interlude sans grande joie dans une existence où, désormais, tout est réglé à la seconde.

Après le déjeuner, il fait sa sieste. Puis il lit ou écrit. Le soir, il regarde les nouvelles de la télévision et guette le retour de son fils Pierre-Chrétien, demi-pensionnaire au collège de Béthusy, et se couche tôt, avant 22 heures. C'est sa gouvernante qui est le métronome de cette existence sans surprise. C'est elle qui réveille Simenon, lui annonce l'heure de sa promenade et lui tend les pilules qu'il doit prendre pour guérir ses vertiges. Parfois, elle l'accompagne rue de Bourg, chez Besson, le « Davidoff » de Lausanne — il achète toutes les trois semaines douze boîtes de 50 grammes de tabac « coupe Maigret » spécialement fabriqué pour lui par Dunhill à Londres. Il ne va plus que très rarement au restaurant. On l'a vu, il n'y a pas longtemps, à « la Grappe d'Or », cheneau de Bourg, le meilleur restaurant de Lausanne, où il choisit toujours un filet de bœuf Stroganoff et une eau minérale, la « Passuger ». En revanche, il ne va presque plus à l'hôtel Beaurivage ou au Palace de Lausanne, où, il n'y a pas si longtemps, il emmenait ses enfants dîner.

Lorsque ces derniers l'interrogent sur ses projets, Georges Simenon secoue la tête et leur répond :

— Laissez-moi savourer ma retraite !


280 romans :
« Laissez-moi savourer ma retraite. »

Ses enfants ne le croient pas. Ils sont persuadés que la sortie de leur père est une fausse sortie. D'après eux, Georges reprendrait des forces avant de se lancer en de nouvelles aventures littéraires. Un jour, il leur avait dit : « Je ne pourrais pas ne plus écrire, je ne sais rien faire d'autre. »

Il est difficile de trancher. Qui pourrait nous répondre ? Simenon a abandonné presque tous ses amis. Les Achard ne l'ont pas vu depuis des années, alors que Juliette est la marraine de son dernier fils. Les Chaplin, quoique habitant la Suisse, ne sont pas plus favorisés. Quant au chef de la police de Genève, qui venait souvent à Epalinges, il est mort l'an dernier d'un infarctus.

Désormais, ses seuls intimes sont des médecins. Le docteur Cruchaud, praticien de médecine générale qui le suit depuis des années. Le docteur Dubuis, un gynécologue. Le docteur Charles Durand, psychiatre à l'hôpital de Prangins.

Georges Simenon a toujours eu un faible pour la médecine. Il est abonné à toutes les revues médicales spécialisées et suit de près les Congrès de médecine en Europe.

A Liège, sa mère Elise <sic> tenait une pension de famille que fréquentaient des étudiants slaves qui préparaient leur médecine. A leur contact, Georges se découvrit une vocation. Il soulagerait la souffrance des hommes.

La mort de son père, alors qu'il avait quinze ans, fit échouer ce projet. Sa mère était soudain pauvre et ne pouvait plus faire face à des études longues et coûteuses.

Georges devint journaliste, à « La Gazette de Liège » un journalisme qui devait le conduire au roman. C'est là, dans ses livres, que Simenon a pu déverser tous ses phantasmes de médecin raté.

Pour tous les psychologues de profession, Maigret est moins un policier qu'un médecin du corps et de l'âme. Il cherche autant à découvrir la vérité qu'à comprendre les motifs auxquels les criminels ont obéi, jamais il ne se permet de les juger.

Mais cette clairvoyance n'a pas délivré Simenon. Cet inquiet, ce tourmenté a besoin des médecins. Eux seuls peuvent le rassurer un instant.

Les médecins peuvent donc l'aider, mais, en même temps, il en a peur. Il a quelques raisons de les redouter.

Pour conter une anecdote qui eut une profonde influence sur la vie et sur le talent de Simenon, laissons-lui la parole.

« C'était en 1940. J'étais en train de tailler un bâton pour mon fils qui avait un an et demi, dans la forêt de Bouvons, en Vendée, quand la lame a glissé et je me suis donné un violent coup du manche dans les côtes. Trois ou quatre jours après, je souffrais très fort de ce coup et je me suis dit :

« Tiens, je dois avoir une côte légèrement fêlée, je vais aller voir un radiologue. »

J'allai donc à pied de la forêt de Bouvons chez un radiologue. Derrière l'écran, il a commencé à m'examiner sans rien dire, sauf : « Tournez-vous légèrement vers la gauche », « encore un peu par là » (j'ai du reste décrit la scène dans « les Volets verts »). J'étais moite, je commençais à avoir peur.

» Quel âge avez-vous ? » me demanda-t-il. J'avais, à ce moment-là, trente-huit ans. Il me dit : « Vous avez dû vivre une drôle de vie. » Je lui répondis que non, pas spécialement.

» Dans son bureau, après trois quarts d'heure d'examen, il me dit : « J'ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Vous avez un cœur de soixante-quinze ans, et il vous reste tout au plus deux ans à vivre, à condition de ne plus travailler, de rester couché toute la journée sauf deux ou trois heures, de ne plus faire l'amour. »

» Je suis reparti à pied, je me tâtais le cœur et me disais : « Je vais mourir comme mon père, que j'ai vu mourir d'angine de poitrine, à quarante-quatre ans. »

» Je me suis mis à vivre comme ça. Je regardais mon fils en pensant : « Mon vieux, tu n'as pas beaucoup de chance ! Tu ne connaîtras pas ton père. » Et je me suis demandé à ce moment pourquoi je n'écrirai pas l'histoire de mon enfance, et un peu la sienne en même temps. J'ai entrepris

« Je me souviens », sur de gros cahiers, à la main, un peu comme un testament :

« Pedigree de Marc Simenon avec portraits des ses grands-pères, grand-mères, oncles, tantes et cousins, par son père. »

» Un jour, Claude Gallimard vint me voir. Il emporta le début de mon manuscrit et le fit lire à Gide qui m'écrivit quelques semaines plus tard :

« Ça m'a beaucoup intéressé, mais arrêtez ! N'écrivez pas sous la forme personnelle. N'écrivez pas à la main non plus. Faites comme d'habitude. Prenez votre machine et écrivez-le sous forme de romans. »

« Je me suis dit : « Pourquoi pas ? » Tous ces « je » me gênaient. Et c'est devenu mon livre « Pedigree ».

» La suite ? Un jour, je suis allé voir à Paris le professeur Soulié, le plus grand cardiologue. Il m'a examiné pendant une heure. Il m'a demandé : « Vous avez votre pipe sur vous ? » « Je l'ai toujours, mais je ne la fume pas. » Alors, il me dit : « Bourrez-la et fumez-la. » Puis en sortant : « Quel est votre vin préféré ?

— Le bordeaux.

— Vous pouvez continuer à en boire. »

» Cet imbécile de radiologue s'était trompé ! Il avait pris l'ombre de je ne sais plus quoi pour une angine de poitrine. Et j'ai vécu deux ans comme un moribond à cause de ça... »

Simenon, ces derniers temps, a beaucoup souffert de vertiges dus à une arthrose cervicale sans gravité. Ses médecins ont réussi à les atténuer sans les faire disparaître. L'écrivain, soudain, ne s'est-il pas souvenu de la forêt de Bouvons ? Mais, cette fois, il n'avait plus pour se raccrocher à la vie cette ressource : l'écriture. Son passé ancien il l'avait épuisé dans « Pedigree ».

Alors ne s'est-il pas souvenu de son oncle Léopold qui mourut clochard. Il fut toujours hanté par Léopold. Un jour, le docteur Rentchnick de Genève lui a demandé :

— Comment pouvez-vous vivre dans cette sinistre maison d'Epalinges Simenon lui répondit en souriant :

— Epalinges, c'est mon amarrage. Sans cette baraque, je me laisserais aller à la dérive.

Simenon n'aurait-il pas lâché les amarres ? Sa famille et ses médecins ne le croient pas. Comme son héros « Monsieur Monde », Simenon qui a changé plus de trente fois de domicile cherche peut-être à fuir son passé. Et pour reprendre son envol, pour redevenir un écrivain, cette fois débarrassé d'un univers romanesque, qu'il traîne derrière lui depuis plus de cinquante ans.

L. M.


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