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Paris Match   (N° 1017)
2 novembre 1968, p 7-9

 

l'usine Simenon sort en
Suisse son 200e roman

English translation

 

Il est huit heures, l'usine s'éveille.

Les douze employés, les 27 téléphones, les cinquante crayons jaunes du maître finement taillés au taille-crayon électrique, sur son bureau tout est prêt pour produire, dans le grand bâtiment blanc d'où ne sort ni bruit ni fumée et que le passant prend facilement pour une de ces laiteries modernes ou de ces cliniques ultra-chic qui font la réputation de la Suisse. Le passant ignore qu'il s'agit de l'usine Simenon, l'usine qui vient de sortir son 200e roman, l'extraordinaire maison pleine d'appareils électroniques que le père de Maigret a fait bâtir sur les bords du Léman.

Cette fois, l'éditeur qui annonce la nouvelle fait d'une pierre trois coups. Il annonce le titre : « Il y a encore des noisetiers » mais il annonce aussitôt qu'il ne paraitra qu'en mars 1969. C'est pour mieux faire savoir que le 198e, lui, sort dans quelques jours (« la Main ») et qu'en décembre sortira le 199e (« la Mise en place de Maigret »).

Mais ce chiffre 200 est-il authentique ? Ce n'est pas sur. Simenon, qui est un homme qui sait compter, est mieux placé que quiconque pour connaitre la vérité. Le 200e roman de Simenon, c'est comme les 80 berges de Maurice Chevalier : il y a longtemps qu'il est passé et on le fête encore.

Et peut-être n'est-il pas mécontent qu'on oublie le temps où Georges Simenon perçait sous Georges Sim, un pseudonyme. Et pas seulement sous Georges Sim mais aussi sous Aramis, Christian Brulls, Germain d'Antibes, Georges d'Isly, Poum et Zette, Plick et Plock, Kim, Jean Sandor, Gaston Violis, Jacques Dossage, Jean Dorsange, Jacques Dersonne, Luc Dorsan, Georges Caraman, Georges Martin Georges, Jean du Perry, Maurice Pertuis, Gom Gut. Tous noms qui cachérent longtemps un seul homme : Georges Simenon. Un écrivain en 19 auteurs.

Il n'en faut pas moins sans doute pour devenir, avec 300 millions d'exemplaires en 28 langues, le deuxième best-seller du monde après Lénine, ex aequo avec Agatha Christie et Mao Tsé-toung. Les tirages n'ont pas besoin d'être fabuleux quand if y a tant de livres et tant d'éditions. Tous les deux jours un roman de Simenon parait dans le monde ! Sans parler des films – une soixantaine a ce jour – ni des émissions que les télévisions américaine, italienne, anglaise, japonaise, danoise, allemande, norvégienne ont tiré des 76 romans dont Maigret est le héros.


Le 1° crayon d'une journée d'écrivain.
Prétendre qu' « Il y a encore des noisetiers » est le 200e roman de Simenon, c'est rejeter injustement dans l'oubli des titres qui ne manquent pas de saveur comme « Nini violée » de Luc Dorsan, « Liquettes au vent » de Gom Gut, « Brin d'amour » de Georges Martin Georges, « Helas, je t'aime » de Germain d'Antibes, « le Sous-marin dans la forêt » de Georges Sim, « le Desert du froid qui tue » de Christian Brulls, « Voluptueuses étreintes » de Plick et Plock ou « Trop beau pour elle » de Gaston Violis, entre quelques dizaines d'autres.

Il ne faut pas oublier qu'en ce temps-là, stakhanoviste des Lettres avant la lettre, Simenon était capable d'écrire dans un grand magasin, enfermé dans une cage de verre, sous les yeux du public, un roman en quelques heures ! Lénine peut bien dépasser Simenon de 50 millions d'exemplaires, il n'en a jamais fait autant. Et Mao Tsé-toung qui traverse le Yang-Tsé a la nage arriverait tout juste dans de pareilles conditions a élaborer une ou deux pensées de son fameux petit livre rouge.

Quatre romans par an

« Georges Simenon a écrit son premier roman a 16 ans. Il a aujourd'hui 65 ans. Cela fait a peu près 4 romans par an » explique volontiers son éditeur. Faible moyenne qui fut bien meilleure autrefois. Sven Nielsen, le grand patron des Presses de la Cite, doit regretter de ne pas avoir été l'éditeur de Georges Simenon quand il était vraiment fécond : en 1928, par exemple, quand il publia en un an, sous dix pseudonymes, 40 romans ! Georges Simenon, en perdant ses pseudonymes, semble avoir perdu beaucoup de force créatrice.

C'est peut-être qu'il n'y a plus grand-chose a désirer maintenant. Avec 300 pipes, 40 pièces, 27 téléphones, 7 postes de télévision, 5 voitures, 4 enfants, 2 bureaux – un, le plus petit, pour écrire, l'autre pour signer les contrats – une piscine décapotable, une machine a photocopier ses manuscrits, une buanderie électronique dans son sous-sol, une super-cuisine aux fours électroniques robotisés, peut-être rêve-t-il d'un ordinateur capable d'écrire son prochain roman et d'une machine à calculer pour établir une bibliographie vraiment exacte et incontestable.

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