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Paris Match   (N° 939)
8 avril 1967, p 104-107

 

Simenon vous raconte Simenon

Interview: Gilbert Graziani

Photos: Philippe Le Tellier

English translation

« Sans la chance d'être devenu romancier,
je serais un des ratés de mes livres. »


 

Quel est à votre avis votre principal trait de caractère ?

Je suis avant tout un homme qui a beaucoup travaillé, qui continue à travailler, et qui serait désespéré de ne pouvoir le faire jusqu'à la fin de ses jours.

Est-ce que, comme on l'a dit, votre besoin d'écrire est en quelque sorte un besoin d'échapper à vous-même ?

Il m'arrive souvent de le croire encore, de répéter que, après deux ou trois mois sans roman je me sens mal dans ma peau. Mais je me demande maintenant s'il n'y a pas une autre raison, et plus profonde. Je suis d'une famille de petites gens. Mon grand-père était artisan. Mes oncles aussi. Mon père, l' « intellectuel » de la famille, était employé d'assurances. Ma mère logeait et nourrissait quatre ou cinq étudiants qui étaient maîtres dans la maison.
Le premier principe que l'on m'ait inculqué est : qui ne travaille pas n'a pas droit à son pain quotidien.
J'ai conservé l'esprit petites gens, que je le veuille ou non. Lorsque je reste sans travailler, je ressens à mon insu une sorte de culpabilité qui me déséquilibre.
De même ,j'ai gardé de mon enfance une humilité instinctive. Par exemple, si quelqu'un me bouscule dans la rue, ma réaction est, non pas de me fâcher, mais de demander pardon.

Votre enfance semble vous avoir laissé un souvenir amer ?

Pendant mon adolescence, je me suis plus ou moins révolté contre les tabous qui m'emprisonnaient et aussi contre la médiocrité de ce qui m'entourait.
En outre, chouchou de mes professeurs, je devais coûte que coûte être le premier de la classe. Cela a changé, il est vrai, quand devenu collégien, j'ai découvert les jeunes filles.

A quel moment votre révolte s'est-elle exprimée par la littérature ?

Vers l'âge de treize ou quatorze ans. J'étais bien décidé à écrire, mais je ne croyais pas que l'on pouvait gagner sa vie avec des romans et je pensais à un second métier. C'est pourquoi, lorsque le médecin m'a annoncé que mon père était atteint d'une maladie très grave, j'ai quitté le collège pour devenir reporter.

Vous avez déclaré que, si vous n'aviez pas été romancier, vous auriez été médecin ?

Je l'ai dit, mais je ne pense pas que j'aurais été capable de pousser mes études jusqu'au bout. Les études m'étouffaient. J'ai accueilli la discipline du journalisme comme une bouée de sauvetage. Vous voyez que j'étais loin d'avoir l'assurance et les qualités qu'on veut bien me prêter. S'il y a beaucoup de ratés et de clochards dans mes romans, c'est que j'ai longtemps cru — et qu'il m'arrive de croire encore — que cela pourrait être mon destin.

N'étant ni raté ni clochard, considérez-vous que vous avez pleinement réussi ?

J'en suis fort loin. Voilà quarante ans que j'écris des romans. Lorsque j'avais trente ans, j'annonçais qu'il me fallait atteindre quarante ans pour écrire mon premier grand livre. A quarante ans, j'ai reculé l'échéance dé dix ans, à cinquante ans, de dix ans encore. Aujourd'hui, à soixante-quatre ans, je demande un nouveau sursis.
Du point de vue littéraire, d'abord, je n'ai pas l'impression d'être allé au fond de l'homme comme je voudrais le faire. Du point de vue personnel ensuite, je suis loin d'être en paix avec moi-même. Dans mon simple rôle de père de famille, il m'arrive tous les jours de me reprocher des maladresses et mon manque de compréhension.

A soixante-quatre ans, pensez-vous trouver la sérénité ?

Je m'étais jadis imaginé que les vieillards, parmi lesquels je commence à me ranger, avaient acquis une certaine sagesse et, faute d'équilibre total, une certaine satisfaction de soi. Je découvre qu'il n'en est rien. En vieillissant, on garde tous les défauts de l'enfance et de l'adolescence mais, comme on n'a plus ni panache, ni la même vitalité, ni la même indulgence, on se trouve de moins en moins d'excuses.

Que pensez-vous de la réputation de facilité que l'on vous fait ?

J'écris vite, c'est exact, parce que je travaille sur les nerfs. Je ne suis capable de garder mes personnages vivants et l'atmosphère qui les entoure que pendant peu de temps. Longtemps j'ai pu écrire onze jours d'affilée. Mes romans avaient donc onze chapitres. Je n'écris plus que sept jours et mes derniers romans ont sept chapitres.

On a parlé d'une « mécanique » Simenon ?

Il y a, en effet, une certaine mécanique qui ne joue pas seulement pour mes romans. Où que je sois, j'ai automatiquement sommeil à dix heures du soir et je m'éveille de moi-même à six heures du matin. Il est des gestes que je fais chaque jour aux mêmes heures. Par exemple, mes quatre ou cinq promenades par jour, qui sont devenues un besoin. Si donc je me sens dans les dispositions d'écrire, il me suffit de prolonger une de ces promenades, d'en faire une très longue marche solitaire dans la campagne et le réflexe joue presque chaque fois. Un vague thème se dessine dans mon esprit, des silhouettes, une sorte de ligne mélodique.
Cela signifie que deux ou trois jours plus tard je pourrai chercher des noms à mes personnages, leur donner une identité, une famille, une profession, des tics...
Dès lors, je suis « en roman » et, sept jours plus tard, celui-ci sera terminé. Non sans douleur, d'ailleurs. Le premier jour d'écriture, mon trac est tel que je suis obligé de me bourrer de calmants.

Aimez-vous lire les auteurs contemporains ?

Jusqu'à l'âge de vingt-huit ans, j'ai été passionné de lecture. Le jour où j'ai commencé à écrire mes romans non Maigret, j'ai pris la décision de ne plus lire de romans contemporains, quelle que soit la tentation, afin de ne pas être influencé. Il ne s'agit pas seulement d'être influencé par le style, la construction ou la signification d'un livre. Supposez qu'au moment d'écrire un roman qui a pour thème les relations entre père et fils, j'en lise un qui traite le même sujet. Je risque, ou d'abandonner mon projet, ou de l'écrire exprès, d'une façon différente. Je sais cependant ce qui s'écrit, car je lis toutes les critiques.

Quelles sont vos lectures actuelles ?

En dehors du roman, il existe des quantités de livres passionnants. Pour ma part, je ne m'ennuie jamais en lisant des correspondances ou des mémoires, car ils apportent tous des lumières sur l'être humain. Il m'arrive aussi, non pas à cause de mon métier, mais par goût, de lire des ouvrages de médecine ou de psychiatrie. C'est alors que je me rends compte de mon manque de base, de formation solide, et que je me convaincs — comme à l'âge de quinze ans — que, si je n'avais pas eu la chance d'être romancier, je serais devenu un raté.

Y a-t-il un roman que vous auriez aimé signer ?

Pas un roman. Il y a un auteur que j'aurais aimé être. C'est Faulkner, qui a fait tenir l'humanité entière dans un petit comté du sud des Etats-Unis. Avant lui, Thomas Mann avait réalisé le même tour de force avec sa « Montagne Magique ».

Comment considérez-vous aujourd'hui votre métier ?

Depuis longtemps, je le considère plutôt comme un artisanat et je me vois volontiers en artisan. Je serais enchanté si nos outils étaient un peu plus lourds et un peu plus difficiles à manier que des crayons et une machine à écrire. De même, si j'en avais la force, écrirais-je, non pas un certain nombre de jours par an mais, chaque matin, dans mon échoppe. Il y a pourtant une certaine vie littéraire à laquelle il me semble difficile d'échapper.
Je n'ai jamais participé à la vie littéraire. Je ne fais même pas partie de la Société des Gens de Lettres. C'est d'ailleurs une étiquette que je refuse. Je ne suis pas un homme de lettres mais un romancier, ce qui est différent.
Je ne donne pas de conférences, je ne signe pas mes livres dans des librairies ou ailleurs, je n'écris pas d'articles.
Je n'assiste pas aux cocktails ni aux dîners plus ou moins littéraires. Et, en cherchant bien, il n'y a pas plus de huit ou neuf écrivains que j'aie rencontrés personnellement.

Quelles sont vos amitiés ?

Lorsque je suis arrivé à Paris, à l'âge de dix-neuf ans et demi, c'était la grande époque de Montparnasse (comme il y a eu plus tard la grande époque de Saint-Germain-des-Prés) ; je me suis précipité furieusement dans cette fournaise, passant la plupart de mes nuits à la Rotonde d'abord, au Dôme ensuite, puis à la Coupole et au Jockey. J'y suis devenu l'ami de gens comme Vlaminck, Soutine, Derain, Kissling, etc. J'ai continué à les fréquenter comme j'ai fréquenté aussi beaucoup d'artistes de music-hall et d'acteurs.
Depuis que je vis loin de Paris, je rencontre surtout des médecins. Il se trouve que c'est avec eux que je me sens le plus à l'aise, peut-être parce qu'ils ont à peu près le même point de vue de l'homme que le romancier.
Je ne sors pas volontiers le soir. Cela me priverait d'aller mettre mes enfants au lit aux heures différentes où chacun d'eux se couche. D'ailleurs, lorsque je m'en éloigne, je ressens un véritable malaise.

Vous êtes installé en Suisse, vous n'envisagez plus de bouger ?

Je n'envisage plus de bouger, en effet. Mais, lorsque j'ai acheté ma dernière maison américaine, je n'envisageais plus de bouger non plus. Pourtant, un soir que je regardais la télévision j'ai brusquement décidé de rentrer en Europe. On m'a demandé pourquoi. Même à ma femme, j'ai été incapable de donner une explication.
J'ai eu vingt-neuf domiciles avant celui-ci. Je suis rarement resté plus de trois ans dans le même.
Quant à mon emploi du temps en dehors de mes romans, il varie, bien entendu, selon les saisons, selon les jours.
Le matin après avoir éveillé les enfants, je descends jeter un coup d'œil au courrier qui vient d'arriver, mais sans ouvrir les enveloppes. J'ai une quantité de manies de ce genre.

Quelles autres manies ?

Je remonte terminer ma toilette. Les enfants partent pour l'école. A huit heures dix, au bureau, je trouve les secrétaires à qui je dicte le courrier.
Souvent, je descends en ville pour lécher les vitrines.
J'adore les rues des villes, surtout des petites villes, le matin, quand elles font leur toilette.
Lorsque je rentre, je signe le courrier, lis le journal, une demi-heure. Déjeuner en famille, bien entendu. Sieste d'une heure. Et l'été, golf. Pour moi ce n'est pas un sport, c'est un vice. On passe sa vie à vouloir améliorer la position des pieds, des jambes, des épaules, des mains, des doigts, de la tête, etc. On se dépêche parce qu'on a des joueurs derrière soi. On s'impatiente parce qu'on en a devant. On rate des coups inratables. Et le soir, au lieu de s'endormir, on refait tous les coups en essayant de les corriger.
Bien entendu il y a les jours où les journalistes, la radio, la télévision, les éditeurs remplacent le golf. Je ne leur en veux ni aux uns ni aux autres. Au contraire, en général, pendant qu'ils m'interviewent, je les interviewe de mon côté sans en avoir l'air.

Comment voyez-vous votre avenir ?

J'espère écrire encore beaucoup de romans. Je voudrais vivre très vieux pour deux raisons :
La première, c'est que c'est le seul moyen de faire le tour complet de l'homme. La seconde, plus personnelle, que j'aimerais voir tous mes enfants adultes et me rendre compte de l'orientation de leur vie. Or, le dernier n'a que huit ans.


Georges Simenon, dans son nouveau domaine, à Epalinges (7 kilomètres de Lausanne). Il ne connaît pas encore le nombre exact des pièces de cette immense maison.

Dans son bureau,
aux heures d'énervement,
il joue avec cette boule en or,
faite à la mesure de sa main.

Deux douzaines de pipes sur le bureau, quarante autres au râtelier, des calmants contre le trac. Simenon est « entré en roman ». Sept jours, sept chapitres, point final.

Comme lecteur il préfère
l'Histoire aux romans.

« Je n'ai pas écrit encore le livre dont je rêve. »

« Je l'avoue, j'ai un vice : le golf. »

Le vrai profil de Maigret.


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