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Paris Match   (N° 594)
27 août 1960, p 52-55

 

Simenon:

Des milliards sortent de son encrier

Reportage: Michel Clerc

Photos:   Izis

English translation, notes, additional photos

Au début, elle se disait : « Ça y est, il couve une grippe. »

Cela lui arrivait de la manière la plus inattendue. Au salon, en voiture, à table. Simenon soudain virait au gris. Il n'ouvrait plus la bouche. Il n'était plus à l'aise dans sa peau. Denise Simenon ne reconnaissait plus son mari.

Deux ou trois fois, elle avait appelé le médecin. Mais aujourd'hui, après quinze ans de mariage, elle ne s'inquiète plus. Un seul symptôme : la tension de Simenon monte en flèche. C'est un signe qui ne trompe pas : il va écrire un roman. Alors commence une série de phénomènes à la fois mystérieux et précis. On le voit partir seul, la nuit, au volant de sa BMW. Ou se promener dans le petit jour, à travers la campagne. Les bords de son taupé noir rabattus sur les yeux, il s'attarde dans les rues, narines ouvertes, flairant les odeurs. Il se retourne sur un passant dont les moustaches lui rappellent quelque chose. Les choses les plus importantes de sa vie ne comptent plus, alors que les impressions les plus fugaces revêtent une importance extraordinaire. Tout peut faire « lever » un personnage.


Pour les enfants Simenon, pour la fidèle gouvernante Boulé, pour le caniche Mister, c'est une période difficile qui commence. Les visites sont interdites, le téléphone suspendu. On tire les rideaux. On allume les lampes en plein jour. Il n'y a plus d'amis. Si la mère de Simenon est de passage, Denise lui dit : « Maman, pardonnez-lui, il est dans un roman. » Il s'agit, par toutes ces précautions, de protéger ce fantôme encore fragile - le personnage - qu'une lumière trop forte ou un coup de téléphone suffisent à replonger dans le néant.

Un jour, le petit Pierre, le dernier des Simenon, tombe malade au moment où Georges est en train d'attaquer le quatrième chapitre d'un roman. Simenon dut s'interrompre. Il jeta le manuscrit et ne reprit jamais le sujet.


Les volets fermés, ses quarante pipes alignées devant lui, Simenon va faire connaissance avec son héros. Et d'abord, son nom ? Pour le trouver, Simenon copie, dans l'annuaire téléphonique, trois cents patronymes au moins. Puis il répète à voix haute les noms de sa liste jusqu'au moment où l'un d'eux s'impose. Il l'inscrit au verso d'une enveloppe de format commercial, toujours de la même couleur : jaune. Après le nom, il note l'âge, l'adresse, le numéro de téléphone. De son personnage, il veut tout savoir, même ce qui ne lui servira pas. L'âge de son père, et si celui-ci est mort ou non, sa mère, ses enfants, ses amis. S'il a mal au foie, ou s'il a le coeur solide. Simenon veut avoir le plan de sa maison, connaître le style des meubles et savoir sur quelle rue donnent les fenêtres. Ces éléments réunis, Simenon déploie un plan de la ville où se situera l'action. Il ajoute sur l'enveloppe jaune le nom des rues, les distances. Tout est pesé, mesuré, minuté.

Le lendemain, l'écrivain va se mettre au travail. A 6 h 20 sa femme lui touche l'épaule « Jo, il est l'heure. » Il se lave à l'eau froide. Seul dans la cuisine, il prépare son café qu'il porte dans son bureau. Il accroche à la poignée de la porte l'écriteau de palace qui a fait le tour du monde avec lui, « Do not disturb » (« Prière de ne pas déranger »). Pas un filet de jour ne pénètre dans la pièce. Simenon ne veut pas savoir s'il pleut ou s'il fait beau dehors. Seul importe le temps qu'il fait dans son roman.

Tout est prêt. Dans une boîte de cuir rouge cinquante crayons minutieusement taillés et dont chacun ne servira qu'une fois, le bloc de feuillets jaunes, la machine. Alors, Simenon allume sa première pipe. Il est un peu plus de 6 h 30.


Si Georges Simenon écrit un « Maigret », il le tape directement. Il a besoin de la machine « pour sentir les touches comme un peintre sa toile ».

Pourtant, s'il s'agit d'un « non-Maigret », il consacre deux séances au lieu d'une à la rédaction d'un chapitre.

A 9 h 30 au plus tard, le premier chapitre est terminé. C'est sa journée de travail.

Il a fumé huit pipes et bu deux litres de café.

Sa création est une lutte contre la montre. Un chapitre dure trois heures. Un livre se fait en huit fois trois heures. « Quand, demandait Brasillach, Simenon nous donnerat-il son grand roman ? » Simenon a répondu : « Jamais. Passé huit jours, je ne tiens plus le coup. »

Souvent, quand il a dressé au verso de l'enveloppe jaune la fiche signalétique de son personnage, il ramasse ses plans de villes, ses cartes et les enferme dans une caisse avec sa machine à écrire. Il prend avec sa femme la route de l'aérodrome et achète un billet au hasard pour Milan, Amsterdam, Venise ou Paris. Dans toutes ces villes les Simenon ont leurs habitudes. Leur appartement est réservé dans un hôtel de luxe à longueur d'année. Pour éviter toute distraction, il s'installe dans la salle de bains.

Au matin du dixième jour, un taxi s'arrête devant l'hôtel : les Simenon rentrent chez eux. Près de trois cents ouvrages sont sortis en un peu plus de quarante ans de cette prodigieuse qui s'appelle Georges Simenon.


Il débuta à seize ans dans la rubrique des « chiens écrasés » à la « Gazette de Liège ». Son père était employé d'assurances. Sa mère, pour améliorer l'ordinaire, prenait en pension des étudiants étrangers.

Un jour, comme tous les jeunes épris de littérature, Simenon monta dans le train de Paris. Il se mit à écrire des romans populaires à soixante-quinze centimes. «Je faisais mes gammes », dit-il. En 1925, Simenon, à vingt-deux ans, est déjà le roi du feuilleton. Il peut vous écrire un roman complet dans les vingt-quatre heures. Sa liste de seize pseudonymes

Georges Sim, Christian Brülls, Jean du Perry, Gom-Gut, Luc Dorsan, Georges Martin-Georges... est aussi impressionnante que celles de ses oeuvres complètes. Miss Baby, Marie Mystère, la Fiancée aux mains de glace, les Cœurs perdus, Nichonnette, Lili tristesse, Lili sourire, Hélas ! je t'aime, la Pucelle de Bénouville, Liquettes au vent...

Il a une automobile, une cuisinière, un bateau. C'est la grande vie.


Au début de l'été 1928, Simenon campe sur une plage de Hollande. Tandis qu'à deux pas de lui des marins calfatent son yacht, l'Ostrogoth, il écrit son premier Maigret.

Fayard, son éditeur, ayant lu cette histoire policière, qui n'en est pas une, convoque Simenon :

— Mon petit Sim, lui dit-il, vous êtes fou. D'où sortez-vous ce Maigret ? Ni bon, ni méchant. Pas d'intrigue policière. Pas d'amour, pas de fin heureuse. Le public ne marchera pas.

Mais Fayard, le grand éditeur chevronné s'est, cette fois, trompé. . Maigret c'est la gloire. On évalue aujourd'hui à plusieurs milliards de francs le chiffre d'affaires de son entreprise. Chaque roman, traduit en vingt-huit langues, est publié dans vingt-trois pays (il y a des pays où l'on parle plusieurs langues). Chaque livre étant indéfiniment retiré tous les ans, il paraît dans le monde un Simenon tous les trois jours, et, selon l'U.N.E.S.C.O., quatre-vingt-sept traductions en moyenne par an. Simenon, en 1948, a dépassé Karl Marx. Il est battu par Jules Verne, mais arrive en revanche avant Balzac. C'est Mme Simenon qui reçoit les éditeurs au rez-de-chaussée, entre un Vlaminck et un Buffet.

C'est elle qui leur fait approuver le contrat qu'elle a rédigé de sa main, un contrat qu'aucun auteur au monde n'a jamais obtenu, pas même Hemingway.

Tout a été calculé. La typographie, le brochage, l'expédition et la part que Simenon, renversant les rôles, accepte d'abandonner à l'éditeur. Il en va de même avec le cinéma. Cette longue Canadienne, au chignon noir, mène l' avec âpreté et rigueur.

Simenon l'a rencontrée à New York au lendemain de la guerre. Ils firent une promenade romantique dans le ciment du Central Park. Elle lui avait dit : « Vous savez, je lis très peu. Un seul livre m'a touchée dans mon enfance. J'en ai oublié le titre et l'auteur. » Elle raconta l'histoire. Simenon souriait. Il avait reconnu une de ses premières oeuvres. Il lui demanda de venir prendre le thé à son hôtel. Elle avait un rendez-vous à quatre heures. « Pourtant, si tous les feux sont verts du Waldorf au Drake, pense-t-elle, j'irai. » Le miracle se produisit. Elle sut, cinq ans plus tard, que les feux de New York étaient détraqués ce jour-là.

Simenon, lui, ne travaille que soixante-cinq jours par an. Le reste du temps, il mène, près de Lausanne, la vie d'un rentier prospère du canton de Vaud. La télévision anglaise vient d'engager le commissaire Maigret pour trente-neuf films de mille cinq cents mètres.


Ses droits d'auteur sont fabuleux. On parle d'un milliard et demi de francs. Mais ce n'est plus cela qui intéresse Simenon. S'il a refusé pendant dix ans les contrats que lui offrait la télévision américaine, c'est parce qu'il craignait pour son personnage. Des millions de lecteurs le connaissent depuis trente ans jusque dans ,es moindres gestes.

Simenon veut-il le changer de poste, lui acheter une maison de campagne, le mettre à la retraite? Aussitôt c'est un scandale. Si Mme Maigret ne figure pas dans un roman, on s'inquiète. Le ménage marcherait-il mal ? Simenon ayant un jour cédé la plume à son personnage, les Mémoires de Maigret corrigèrent les prétendues erreurs commises par l'écrivain. Plusieurs lettrès arrivèrent : « Ah ! il vous a bien rivé votre clou ! Décidément les écrivains racontent n'importe quoi. »

Toutes ces raisons font que Simenon garde jalousement un droit de regard sur les transpositions de son personnage. S'il l'a loué pour sept ans aux Anglais (loué et non vendu), c'est parce que la B.B.C. l'a rassuré en lui envoyant pour le rôle l'acteur Rupert Davies.

Grand gaillard du Pays de Galles au pas lourd, Rupert Davies, chez Simenon, s'est tassé dans un fauteuil. Il a tiré sur sa pipe. Il a scruté l'écrivain avec cette compréhension discrète, cette commisération muette qui n'appartiennent qu'à Maigret. Simenon l'a mis à l'épreuve en lui posant une question « De quelle manière le commissaire, quand il rentre chez lui, embrasse-t-il sa femme?» Simenon a fait venir Boule, la cuisinière, pour tenir ce rôle. Rupert Davies a mimé la scène en lui tapotant gentiment la croupe : « Voilà Maigret ! », a pensé Simenon. Ce petit geste parisien et bon enfant fera, sur les écrans, le tour de l'empire britannique.



En famille à Echandens (canton de Vaud).

Sur les genoux : Pierre, le dernier.

Orchestre Simenon : maman, Marie-Jo (sept ans) et Johnny (dix ans) à la batterie.


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