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Paris Match   (N° 217)
16-23 mai 1953, p 56-57

 

Simenon fermier du Connecticut
lance Maigret à la TV américaine

Reportage Mara Scherbatoff et Nick de Morgoli,
de nos bureaux de New-York.

English translation

 

Lorsqu'on arrive à Lakeville (Connecticut), à deux heures trente de voiture de New-York et qu'on demande le Shadow Rock Farm ou M. Simenon, les gens ne savent pas. Mais lorsqu'on précise « the French writer », un sourire éclaire leurs visages. Pour les gens de Lakeville, Simenon est français du moment qu'il parle français.

Shadow Rock Farm (le nom trouve son origine dans une vieille légende indienne) est une maison blanche du style qu'on appelle en Amérique « rambling » (errante), c'est-à-dire que des ailes y ont été ajoutées, au fur et à mesure des agrandissements, mais sans souci de la symétrie, comme des branches poussent sur un arbre. Le corps principal a été construit en 1760 et dans le grand salon de Simenon il y a encore une immense cheminée en pierres grises à peine dégrossies, connue on n'en trouve que dans les très vieilles habitations.

La maison se trouve au fond d'une vallée, sans voisins immédiats. Derrière est une colline rocheuse et boisée et au pied de cette colline un ruisseau qui, à certaines époques, doit facilement devenir un torrent.

Lorsque nous sommes arrives, Simenon était en train d'enlever les planches qui, pendant l'hiver recouvrent la piscine. Il était vêtu d'une chemise d'un rouge vif et d'un pantalon de flanelle grise. Il avait, naturellement, son éternelle pipe à la bouche.

Il nous montra tout de suite l'intérieur de sa maison. Il en est si fier qu'il insiste pour que vous admiriez tout, y compris les salles de bains et les pièces servant de débarras. La maison, construite sur plusieurs niveaux, est grande puisqu'elle contient 18 pièces dont 8 chambres à coucher et 6 salles de bains. Tout est laqué, verni, ensoleillé, éclatant de couleurs - très américain: Les meubles sont « early Amerirican » ou sans style, simplement confortables. Les seuls souvenirs d'un passé européen sont les livres et l'immense table de la salle à manger, de Renaissance italienne, dont Simenon s'est servi pendant des années comme table de travail.

C'est la vingt-sixième maison qu'il habite

Mais si le cadre est américain, l'atmosphère humaine est un curieux mélange. Simenon lui-meme, malgré ses années d'Amérique, parle un anglais fantaisiste dont l'accent ne trompe pas. Mme Denise Simenon, une Canadienne dont la famille est originaire de Québec, parle un français dont les « r » roulent comme en Normandie et un anglais beaucoup plus doux que celui d'Amérique. Marc, le fils du premier mariage de Simenon, qui a aujourd'hui quatorze ans, ne paraît, au premier abord, nullement différent des « high schoolboys » américains qui sont ses camarades. Johnny, quatre ans, est complètement bilingue, et Marie-Georges (connue sous le nom de Marie-Jo), un mois, est un bébé aux cheveux abondants et bruns que toute question de nationalité laisse encore indifférente. En plus de la famille il y a le personnel : la nurse des enfants est américaine, la cuisinière (depuis vingt-sept ans au service de Simenon) et la femme de chambre sont françaises et la secrétaire est hongroise.

Simenon habite Lakeville (Connecticut) depuis trois ans. Auparavant, pendant ses cinq ans d'Amérique, il vécut successivement en Californie, en Floride et dans l'Arizona, parcourant, entre temps, en voiture, toute la longueur des États-Unis. Son dernier domicile avant de venir dans le Connecticut était dans l'Arizona. Mais la chaleur torride de cet Etat et le manque de bonnes écoles pour Marc le décidèrent a venir dans l'Est. Un ami lui fit visiter Shadow Rock Farm. Il en tomba immédiatement amoureux et l'acheta. « Maintenant, dit-il, je suis décidé à y rester. C'est la vingt-sixième maison que j'habite. Il est temps de s'arrêter. »

La vie de Simenon à Lakeville est divisée en deux périodes très nettes. Celle où, comme dit sa femme, « il est dans un roman » et celle ou il est « entre romans ».

Lorsqu'il est « dans un roman » Simenon se lève à 6 heures du matin. La maison dort encore. Il fait son café et descend dans son bureau, au sous-sol.

C'est une petite pièce insonorisée où se trouvent un bureau en métal gris aussi classique et sobre que celui d'un businessman américain, un divan, un fauteuil, un classeur, et des rayons de livres. Simenon ferme la porte, tire les rideaux, allume la lampe de son bureau. A côté de sa chaise est une table basse sur laquelle sont posées deux bouteilles de Coca-Cola et la grande tasse jaune dans laquelle il boit son café. Sur le bureau, du papier blanc (toujours le même. « Je suis maniaque », dit-il ), une enveloppe de Manille sur le dos de laquelle est griffonné au crayon le plan du roman en cours, et un arsenal de pipes, nettoyées et prêtes. Et il se met à travailler.

Deux heures par jour pour un Maigret

Il tape à la machine, avec une vitesse de mitraillette, sans presque jamais s'arrêter, ni se corriger, faisant deux copies à l'aide d'un carbonne de chaque page qu'il écrit. Il ne s'arrête que pour consulter un annuaire téléphonique (dont il a une collection), un plan de ville ou un dictionnaire Larousse ou Webster. Ce sont les seuls instruments de travail dont il se sert. Et ainsi pendant environ deux heures pour un Maigret, trois pour un autre roman.

Pendant ce temps la maisonnée est censée dormir. Simenon ne peut pas travailler lorsqu'il sent une maison éveillée autour de lui. Mme Simenon raconte qu'avant la naissance de Johnny, lorsqu'ils habitaient une maison plus petite, elle restait au lit tant que son mari n'avait pas terminé son chapitre quotidien.

Lorsqu'il a fini, Simenon apporte le chapitre qu'il tient d'écrire à sa femme. Pendant qu'elle le lit il fait sa toilette. Ensuite, la journée de travail du maître de la maison terminée, la vie de famille commence. « Simenon, dit sa femme, n'est pas seulement un père, c'est un patriarche. » Après le petit déjeuner Simenon va en ville. Lorsqu'il est « dans un roman » il va seul et à pied pour pouvoir penser et rêver son roman. Lorsqu'il est « entre romans » il va en jeep. Sa femme ou Johnny l'accompagnent. Il commence par aller à la poste prendre son courrier. Celui-ci se compose principalement des coupures de presse de l'Argus que Simenon, la plupart du temps, fourre dans une grande caisse de son « living-room » sans les lire. Ensuite, il y a les lettres d'affaires qu'il donne aussitôt a sa femme et les lettres d'admirateurs auxquelles il répond toujours. Le courrier pris, il traverse la rue et achète ses journaux, trois quotidiens et les hebdomadaires. Puis, parfois, il fait quelques emplettes au « super-market » pour sa femme. Rentré à la maison il travaille un peu dans le jardin. Cet hiver, lui et Marc ont défriché une partie de la colline qui descend de la maison au ruisseau. Après le déjeuner il fait la sieste jusqu'à 3 heures. De 3 à 5, c'est l'heure des enfants. Avant dîner, les enfants rentrés dans leurs chambres (chacun a la sienne), il travaille avec sa femme. Au rebours de la grande majorité des écrivains d'Amérique, Simenon n'a ni manager, ni agent de presse, ni conseiller juridique. Toutes ces fonctions sont assumées par Mme Simenon. « Elle a des heures le travail aussi régulières que celles d'un bureau » dit Simenon avec orgueil. Tous les contrats d'édition, les contrats de télévision, de cinéma, de radio, sont négociés par elle.

Ses éditeurs ne peuvent suivre son rythme

Actuellement, Simenon termine ses négociations pour un programme Maigret hebdomadaire à la télévision. Les films seront tournés en France et l'acteur qui incarnera le célèbre inspecteur devra vivre une grande partie de l'année à Paris. Simenon est aussi sur le point de signer un contrat d'édition avec une maison américaine. Ce sera le contrat de ce genre le plus important qu'on n'ait jamais signé dans ce pays. « C'est encore l'oeuvre de ma femme, dit Simenon. Elle a négocié ce contrat par téléphone de l'hôpital où elle venait de mettre au monde ma fille. »

Après le dîner un peu de télévision, un peu de lecture. Pas trop, car Simenon n'aime pas lire les auteurs contemporains : « S'ils sont bons, ils me dépriment, dit-il, mais s'ils sont mauvais ils me rendent vaniteux. » A 10 h. 30, Simenon, en bon propriétaire, fait le tour de la maison. Il veille à ce que toutes les portes soient bien fermées, que tout soit à sa place.

Une fois par mois, M. et Mme Simenon vont à New-York. Ils y passent deux jours, descendant à l'hôtel, mangeant au restaurant. Pendant les heures d'ouverture des bureaux ils font leurs visites d'affaires. Les soirées se passent au music-hall ou au théâtre. Mais une règle rigide : ils ne vont jamais voir les films de Simenon.

Simenon explique que s'il est venu vivre en Amérique c'est parce qu'il voulait que son fils Marc ait une éducation américaine. Ce projet, il l'avait formé en 1939, à la veille de la guerre. La guerre retarda son exécution. Ce ne fut qu'en 1945 qu'il put le réaliser. Aujourd'hui, Marc, après huit ans d'Amérique, monte à cheval comme un cow-boy, tire au fusil, nage, conduit la jeep, pratique tous les sports habituels des jeunes Américains.

Le programme de travail actuel de Simenon comporte six romans par an, dont deux sont des Maigret. Lorsqu'il n'a pas travaillé pendant quelque temps (comme en ce moment à cause de la naissance de sa fille, des contrats à étudier, etc.), il écrit un Maigret pour se refaire la main. Celui qu'il commence le 19 de ce mois s'appellera Maigret a peur.

Actuellement, Simenon se trouve dans la situation paradoxale d'être le seul écrivain qui écrit plus vite qu'on arrive à le publier. On estime qu'il est en avance sur ses éditeurs américains de deux romans par an. Bien que trois traducteurs d'anglais travaillent presque uniquement pour lui, 45 romans seulement sur les 155 qu'il a écrits sous son nom ont été publiés en langue anglaise.

Lorsqu'on demande à Mme Simenon combien de romans il a écrits depuis qu'il est en Amérique, elle répond : « Un roman tous les deux mois, six romans par an, sept ans, faites le calcul. »

La caractéristique principale de Shadow Rock Farm et de ses habitants est que tout y est conditionné par la personnalité de Simenon lui-même. Son travail, ses goûts, son tempérament, sa vitalité en sont le centre. La propriété, comme toutes les propriétés américaines, n'a ni murs ni haies mais le monde extérieur s'arrête en bordure comme repoussé par la densité de l'atmosphère Simenon auquel il se heurte.

Et pourtant Simenon lui-même déteste parler de son travail, de sa vie littéraire. Il s'y prête de temps en temps comme à une nécessité, mais s'échappe dès qu'il le peut, et c'est à sa femme qu'il laisse le soin de répondre aux questions. Lui-même vous entraîne dans la maison, dans le jardin, dans le village, commentant les charmes des cieux avec abondance : tout pour éviter de parler de Simenon l'écrivain.

Mais en conclusion il y a cette phrase qu'il a dite à un journaliste américain : « Je suis heureux. J'ai pris racine. »

 

Simenon a baptisé Johnny, son 2e fils, « sac de pommes de terre » a cause de la façon dont il le porte.

Simenon, devant sa ferme, taille un pommier


Tous les matins, Simenon achète trois quotidiens.

Il fait régulièrement précéder cette visite d'un passage a la poste. Johnny l'accompagne.


Simenon écrit directement à la machine à écrire. Il tape très vite et sans jamais raturer. Il met deux mois à écrire un roman.


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