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LETTRES

Paris Match   (N° 165)
10-17 mai 1952, p 36-37

 

Au coin d'une rue de Liège,
la gloire et Maigret
attendaient Simenon

par Philippe de BALEINE

photos Daniel FILIPACCHI

English translation

 

Dans la poussière mouillée deux enfants jouaient. Leurs rires furtifs troublaient à peine la grande paix de ce dimanche du Nord. Dans ce vieux quartier de Liège, sur la petite place du Congrès, une grosse Buick grise maculée de la boue d'un long voyage, avait silencieusement stoppé. L'homme sauta de la voiture, s'avança au milieu de la place où il sembla hésiter un moment. Il eut un sourire et se dirigea brusquement vers un banc. La femme qui l'accompagnait se pencha vers lui.

— C'était là ?

— Oui.

Il garda longtemps le silence, comme perdu dans un rêve.

Au même moment, dans toute la ville, les journalistes lancés à sa recherche couraient d'hôtel en hôtel, harcelant les employés des réceptions. Depuis la veille les journaux annonçaient son arrivée en grosses manchettes.

Pour la Belgique, le retour de Georges Simenon était une sorte de fête nationale. Pour le romancier c'était un pèlerinage aux lieux de sa jeunesse, après quinze ans d'exil.

Avec mille ruses il avait dérobé quelques minutes à l'horaire officiel, pour venir s'asseoir sur le banc de la paisible place où le petit Simenon venait jouer en sortant de l'école des Frères.

A cet interrogatoire silencieux du passé assistait un seul témoin, sa femme Denise. Il l'a épousée en Amérique. Elle l'a accompagné dans ce raid de 6.000 kilomètres à la rencontre de ses souvenirs.

Tout à l'heure, Simenon sera reconnu. La foule grossira, qui l'accompagnera de ruelle en ruelle dans sa chasse aux paysages de sa jeunesse.

L'Académie de Belgique l'attend. A la République Libre d'outre-Meuse, on achève de faire cuire d'énormes tartes pour le banquet solennel. Le service d'ordre est déjà mis en place autour du monument aux morts où Simenon doit déposer une couronne. L'étau impitoyable de la célébrité va dans quelques instants l'arracher à lui-même.

Il lui reste encore deux gestes importants à accomplir : acheter une glace au marchand ambulant du boulevard de la Constitution et dévorer à la dérobée, sous un porche, un cornet de frites. Sa femme a agi de même. Presque pieusement. Ce sont les mêmes glaces et les mêmes frites qui constituaient, il y a vingt-cinq ans, l'essentiel des repas du petit « grouillot » de la Gazette de Liège.

Un procès courtelinesque

Et maintenant Simenon va se livrer à la Belgique. Celle-ci l'accueille par une énorme farce, haute en couleur comme un Breughel. Avant même de s'asseoir au premier banquet, Simenon rencontrait l'ombre du commissaire Maigret. Lundi matin, il était cité devant le tribunal de Verviers près de Liège. Et là encore, c'étaient des souvenirs d'enfance qui étaient à la barre. Dans son livre Pedigree, où Simenon raconte sa jeunesse, il est question d'un jeune étudiant nommé Chaumont, décrit comme un joyeux luron, particulièrement entreprenant avec une bonne à tout faire, une certaine Cora, de race caucasienne.

« La Caucasienne crie, écrivait Simenon, c'est Chaumont qui la poursuit... » Et pourtant le jeune homme était fils de négociants en drap pour ecclésiastiques. Simenon raconte encore que le perfide Chaumont avait glissé un squelette dans le lit d'une demoiselle qui en avait été effrayée. L'étudiant Chaumont est aujourd'hui le respectable docteur Chaumont exerçant à Verviers. Il s'est estimé atteint dans son honneur et son intégrité morale au point de réclamer 500.000 francs belges (soit plus de 4 millions français) de dommages et intérêts à l'auteur de Pedigree.

Pour une si grave affaire, Simenon avait fait appel à Me Maurice Garçon, grand spécialiste en procès littéraires. S'emparant de l'assignation du docteur Chaumont, Me Garçon lut au tribunal cette phrase étrange :

« Simenon m'a présenté comme un coureur et un détrousseur de cotillons... »

Me Garçon laissa flotter ses grandes manches pour marquer sa stupeur.

« Etymologiquement, s'écria-t-il, détrousser exprime le contraire de l'acte de trousser. Celui qui détrousse rabat ce qui est troussé. M. Chaumont en agissant ainsi accomplissait une action hautement morale qui l'honore encore à quarante ans de distance. Alors, de quoi se plaint-il ? »

L'affaire a été remise au 15 mai, mais il est peu probable que le docteur Chaumont ait gain de cause. [cf Marnham]

Pedigree est le seul des 400 romans de Simenon qui lui ait attiré des ennuis judiciaires. Il avait écrit ce livre de souvenirs en 1941, comme un testament. Son médecin ne lui laissait alors que cinq ans à vivre, à la condition toutefois qu'il s'abstienne de boire, de fumer et pratiquement de manger. Il faillit effectivement mourir de ce régime. Une énergique cure de whisky le sauva in extremis. Sur les conseils d'un autre médecin, il a essayé récemment de renoncer à la pipe. Mais il est devenu si hargneux que sa femme l'a supplié de s'y remettre.

Une autre « drogue » manque aujourd'hui cruellement à Simenon. Depuis trois mois qu'il a quitté l'Amérique, où il s'était fixé à la fin de la guerre, il n'a pas écrit une ligne. Il a avoué à ses amis qu'il se sentait en proie à de véritables malaises.

Non seulement il n'a pas écrit, mais au cours de ses trois mois d'Europe, il a dû discuter interminablement de littérature. Il en a horreur.

— Je suis bien en Amérique, dit-il, parce que là-bas il n'y a pas de cafés littéraires où des intellectuels racontent les romans qu'ils n'écriront jamais.

Pendant deux ans, il fut le voisin du romancier américain Erskine Caldwell. Ils se sont tout juste crié : « Hello » deux ou trois fois en se croisant sur la route.

« Tu es fou, lui écrivit un jour Pagnol, tu dois mourir d'ennui. Tu es allé vivre dans un documentaire. »

« Ici, mon laitier m'appelle Georges », répondit simplement Simenon.

Il est presque incroyable d'avancer que le romancier le plus fertile du monde (il écrit un roman en onze jours) n'écrit presque pas. Ses voisins de sa ferme du Connecticut le voient plonger dans sa piscine, pêcher dans la rivière, courir les champs à cheval ou battre la campagne avec son fils aîné Marc dont la passion est d'attraper des serpents (pour ses quatorze ans, Simenon a décidé de lui offrir un boa constrictor). Il mène apparemment la vie d'un « père de famille sportif ». L'usine Simenon ne fonctionne pas aux heures ouvrables. Elle tourne à l'aube entre chien et loup.

C'est un bébé, son fils Johnny, âgé de deux ans, qui le tire du lit. Dans la nursery un micro est installé près du lit de l'enfant. Dans la chambre des parents un amplificateur transforme en grondements les moindres soupirs de Johnny. A 6 heures du matin, il a faim, il hurle. Dans la chambre de Simenon un rugissement s'enfle. Sa femme se lève en hâte pour réchauffer un biberon. Simenon va s'enfermer dans son bureau insonorisé. Il ferme tous les rideaux afin de s'isoler plus complètement : « Si je voyais qu'il fait beau dehors, je ne pourrais plus décrire un paysage de pluie », assure-t-il.

Sa table de travail est un énorme meuble Renaissance aux pieds sculptés qu'il a transporté avec lui depuis vingt ans dans ses 26 résidences successives. Il se met à sa machine à 6 h. 30 et s'arrête à 8 h. 30. C'est fini ; il a écrit un chapitre. Ce phénomène avait, avant guerre, tellement frappé le directeur d'un grand journal parisien qu'il avait proposé à Simenon de le faire écrire sous les yeux du public, dans une vitrine des boulevards.

Pendant ces deux heures frénétiques, il entre littéralement en transes. On prétend qu'il participe à la vie de ses personnages au point d'accomplir leurs gestes. Lorsqu'ils boivent, il boit. Lorsqu'ils sont malades, il se bourre de cachets. Il n'est pas rare qu'il brise sa machine à écrire en composant des scènes de violence.

« Ma femme, dit-il, connaît à peu près le rythme de mon roman d'après le bruit de ma machine. Il m'est arrivé de sortir de la pièce où je travaille complètement nu car, au fur et à mesure que j'écris, j'enlève un à un mes vêtement tellement j'ai chaud. »

Une chemise propre par roman

Mlle Boulle, sa bonne, qui est à son service depuis trente ans et qui lit, pour avis, tous ses romans la première, a révélé une étrange manie de Simenon. Il ne peut poursuivre un roman que vêtu exactement de la même façon que le jour où il l'a commencé. Pendant les dix ou quinze jours de création, il garde la même chemise, le même pantalon. Mlle Boulle y veille scrupuleusement. Si par erreur on envoyait la chemise au blanchissage, le roman serait compromis.

Pendant ses sept années d'Amérique il a écrit 35 livres. Certains ont atteint dans la traduction anglaise des tirages de 500.000 exemplaires. Des textes choisis de Simenon sont proposés aux étudiants de langue française dans les universités américaines.

Simenon aborde aujourd'hui la dernière étape de sa carrière, celle qui doit logiquement le conduire au prix Nobel de littérature. « Je l'aurai à quarante-cinq ans », déclarait-il en 1938 à un journaliste. Il a aujourd'hui quarante-neuf ans. Mais les années de guerre, explique son éditeur, ne comptent pas.

Simenon, à seize ans, avait déjà décidé qu'il écrirait. Il envisageait même d'entrer dans les Ordres, cette carrière lui paraissant remplie d'innombrables loisirs. Il y renonça, dit-on, à la suite d'une amourette. Après des débuts dans le journalisme, Simenon se lança bravement dans l'industrie du feuilleton.

Simenon a d'abord commencé d'écrire dans le but exclusif de faire de l'argent. A vingt ans, il abattait deux romans populaires par semaine à raison de 80 pages par jour. Ses 250 premiers livres furent signés de multiples pseudonymes, depuis le noble « Georges d'Isly » jusqu'aux plus familiers « Gom Gutt » et « Poum et Zette ». Il lui est resté quelque chose de cette époque : la plupart des personnages de ses romans n'ont qu'un objectif : gagner de l'argent, comme ceux de Stendhal sont dévorés d'ambition.

250 romans, 10.000 nouvelles, tel est le bilan de cette période de production à la chaîne. Simenon possédait à vingt-cinq ans une voiture blanche avec un chauffeur noir et un château en Vendée avec parc à huîtres et serre d'orchidées. Il y fit porter une pierre tombale véritablement énorme dans l'intention de se bâtir un mausolée. La nuit il rôdait sur la plage tenant en laisse deux loups de Turquie et jouant orgueilleusement de la cornemuse. Il eut même un moment un yacht de 30 mètres.

Pour lancer les Maigrets, les premiers livres qu'il signait de son nom, il organisa le fameux Bal anthropométrique à l'entrée duquel on prenait les empreintes digitales des invités.

Ses éditeurs doutaient du succès.

« Ce ne sont pas, disaient-ils, des romans policiers. Ce n'est pas scientifique. Il n'y a pas de jeune premier ni d'héroïne. Pas de personnage sympathique et cela finit mal puisqu'on ne se marie jamais. Vous n'aurez pas mille lecteurs. »

Aujourd'hui, il y a un programme Maigret à la télévision américaine. Et on raconte que le président Roosevelt distribua un jour une collection de « Maigret » à ses gardes du corps en leur conseillant de s'inspirer des méthodes du fameux commissaire.

Simenon a maintenant sous son nom 150 romans en vente dans toutes les langues civilisées.

Il touche les droits d'auteur les plus importants du monde (seul Peter Cheney l'a battu sur ce terrain). 38 films ont été tirés de ses œuvres. En ce moment même 5 sont tournés en Amérique, en France et en Angleterre.

Les critiques discutent encore de la place que l'histoire littéraire lui réservera : « C'est un imbécile de génie », déclarait le philosophe Keyserling. Et Simenon commente modestement : « Je suis inintelligent. Je n'imagine pas. Je n'ai qu'une excellente mémoire. »

« Simenon est un romancier de génie et le plus vraiment romancier que nous ayons dans notre littérature d'aujourd'hui. » Ces derniers mots sont d'André Gide.

Philippe de BALEINE

 


La foule liégeoise a reconnu Simenon. Elle l'escorte dans son pèlerinage aux souvenirs dans les vieux quartiers.

Simenon retrouve les plaisirs de l'enfance en achetant une glace au marchand du boulevard de la Constitution.

Le premier geste de sa mère qui le retrouve après sept années de séparation : lui offrir le café traditionnel.

Dans l'appartement familial, le romancier a découvert la table sur laquelle il écrivit, à seize ans, son premier roman.


Ce couloir sombre fut l'entrée de la « Gazette de Liège », où Simenon a fait, à dix-sept ans, ses débuts de journaliste. Il dut cesser ses études à la mort de son père.


A Verviers, juges et avocats se disputent ses dédicaces.

Photos: Daniel FILIPACCHI


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