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Paris Match   (N° 2104)
September 21, 1989

L'Énigme Simenon


The Simenon Enigma


La dernière énigme

The final mystery


 

Le père de Maigret rejoint, à quatre-vingt-six ans, l'immortalité de son héros. Il nous lègue plus de trois cents livres et une fortune colossale à ses enfants.
The father of Maigret joins, at age eighty-six, the immortality of his hero. He bequeaths to us more than three hundred books, and to his children a huge fortune.


Au pied de ce cèdre tricentenaire, ses cendres ont secrètement retrouvé celles de sa fille Marie-Jo.
At the foot of this 300-year-old cedar, his ashes have been secretly reunited with those of his daughter, Marie-Jo.

Il avait mis Maigret à la retraite et choisi l'arbre au pied duquel ses cendres sont maintenant dispersées. Georges Simenon, le romancier le plus fécond, l'auteur d'une comédie humaine à mille personnages, avait cessé, il y a vingt-cinq ans, d'inventer la vie de ses héros pour mettre de l'ordre dans la sienne. Chaque jour, le commissaire Simenon se soumettait lui-même à la question. Après avoir goûté à tous les alcools de l'existence à toutes les femmes, à toutes les richesses, il s'était replié auprès de Teresa. Il est mort le lundi 4 septembre. Secrètement et sans trembler. Comme il l'avait prédit.

He had put Maigret into retirement and chosen the tree at the foot of which his ashes are now scattered. Twenty-five years ago Georges Simenon, the most fecund novelist, author of a human comedy of a thousand characters, had stopped inventing the lives of his heroes to put his own in order. Every day, Commissioner Simenon submitted himself to question. After having tasted all the liquors of existence, all the women, all the wealth, he had withdrawn again to Teresa. He died on Monday, September 4. Secretly and without trembling. As he had predicted.


Les mystères de la création

The mysteries of creation

 

Chaque matin, il choisissait une de ces douze pipes et taillait ses vingt crayons.
Every morning, he chose one of these twelve pipes and sharpened his twenty pencils.

Cette table de travail toute simple est, à elle seule, une véritable usine littéraire. C'est là, en effet, que Simenon s'installe quand il « entre en roman », là qu'il déploie sa formidable activité créatrice. Tous les objets dont il a besoin, ses outils, sont à portée de sa main. Avant chaque journée de labeur, il taille méticuleusement une vingtaine de crayons, de quoi écrire d'une traite un chapitre complet. Sitôt usé la mine de l'un, il en prend un autre. De la même façon, il ne fume jamais deux fois de suite la même pipe en travaillant. Il en possède plus de deux cents et en choisit toujours plusieurs d'avance, les bourrant d'un mélange de tabacs blonds que la maison Dunhill lui prépare spécialement. Des guides routiers et des indicateurs ferroviaires l'aident à ne jamais tricher avec la réalité, à parsemer ses textes de « détails vrais » qui leur confèrent un inégalable crédibilité. Le reste, c'est-à-dire l'essentiel, est affaire d'inspiration et de talent. Simenon n'en est jamais à court. Avec plus de trois cents volumes (auxquelles s'ajoutent encore les petits romans signés de pseudonymes au début de sa carrière), il est — sans jamais avoir eu recours à des collaborateurs — l'un des auteurs les plus féconds de toute la histoire de la littérature.

This simple work table is, of itself, a true literary factory. It is indeed here that Simenon gets settled when he "is in a novel," here that he deploys his formidable creative forces. All the objects of which he has need, his tools, are within reach of his hand. Before every work day he meticulously sharpens about twenty pencils, enough to write a complete chapter at a stretch. As soon as the lead of one is worn down, he picks up another. In the same way, he never smokes the same pipe twice in succession while working. He possesses more than two hundred, and always chooses several in advance, stuffing them with a blond tobacco mixture that the house of Dunhill prepares especially for him. Route guides and railway timetables help him to never mistake reality, to sprinkle his texts with the "true details" that confer on them a matchless credibility. The remainder, that is the essential, is a business of inspiration and talent. Simenon is never short of that. With more than three hundred volumes (to which are added the "little novels" signed in pseudonyms at the beginning of his career), he is — without having ever had recourse to collaborators — one of the most prolific authors in the entire history of literature.


Archives et cartes d'état-major en main, il nourrissait ses fictions de la plus stricte réalité.
Archives and geological survey maps in hand, he fed his fictions on the strictest reality.

Un banal classeur suffit au titan de l'écriture pour archiver la matière vive de ses ouvrages: des notes, griffonnées sur n'importe quels bouts de papier, où il a établi la fiche signalétique de ses personnages après avoir sélectionné leurs noms dans un annuaire. Il écrit ensuite sans plan établi, en inventant, au fil des pages, l'intrigue qu'il situe avec précision sur une carte: ce ne sont pas des romans policiers classiques qu'il rédige mais des romans d'atmosphère où l'observation psychologique compte beaucoup plus que l'enquête. Il lui faut de trois à onze jours pour venir à bout d'un livre. L'après-midi, il noircit d'un jet, au crayon, une quarantaine de feuillets. Le lendemain matin, il les recopie à la machine en coupant ce qu'il considère comme des fioritures: « J'ai horreur de ça. Je veux que tout soit nécessaire, que la phrase soit entièrement au service de l'histoire. Je n'ai aucun brio, mon style est terne, mais j'ai mis des années et des années à n'avoir aucun brio et à ternir mon style. » Parce qu'ils vont droit à l'essentiel, les romans de Simenon — traduits en cinquante-cinq langues et vendus à plus de 550 millions d'exemplaires dans le monde — sont, comme le soulignait admirativement André Gide, « le comble de l'art ».

An ordinary filing cabinet is sufficient for the titan of writing to archive the working material of his novels: notes scribbled on scraps of paper, on which he has established the detailed identities of his characters, having selected their names from a telephone directory. He then writes without any established plan, inventing, with the flow of the pages, the intrigue that he situates precisely on a map: these are not classic detective novels he is writing, but atmospheric novels where psychological observation counts much more than investigation. It takes him three to eleven days to come to end of a book. In an afternoon, he pencils about forty sheets. The following morning, he recopies them on the typewriter, cutting what he considers flourishes: "I have a horror of that. I want everything to be necessary, that the sentence is completely at the service of the story. I have no virtuosity, my style is drab; but I've put years and years into not having any brio, and to dulling my style." Because they go right to the essence, Simenon's novels — translated into fifty-five languages, with more than 550 million copies sold worldwide — are, as underlined admiringly by André Gide, "the height of the art".


Quai des Orfèvres, il incarne le personnage que son cerveau enfante.
Quai des Orfèvres, he embodies the character born of his imagination.

C'est entre ces mains puissantes, contre ce front obstiné que, livre après livre, Maigret a acquis ses lettres de noblesse. Au total, Simenon consacre 76 romans plus 26 nouvelles à son héros préféré. Les deux hommes vont vivre ensemble pendant 44 ans, depuis « Pietr-le-Letton », paru en 1928, jusqu'à « Maigret et Monsieur Charles » en 1972. Les aventures du commissaire ont fait l'objet de 14 films et 44 feuilletons télévisés. Journaliste depuis dix ans, auteur d'un nombre impressionnant de romans populaires qu'il signe sous une quinzaine de pseudonymes différents, c'est à vingt-six ans que Simenon se décide à aborder un genre plus sérieux. Son idée est bien arrêtée: « son » flic sera un homme ordinaire, « quelqu'un qui, extérieurement, n'avait rien de malin, d'une intelligence et d'une culture moyennes, mais qui sait renifler à l'intérieur des gens ». En dépit des réticences de son éditeur, Arthème Fayard, qui doute qu'un héros au profil aussi bas puisse séduire les lecteurs de l'époque, c'est le triomphe immédiat. Aujourd'hui encore, quand les bateaux mouches passent devant le Quai des Orfèvres, les guides continuent de montrer, au troisième étage de la célèbre bâtisse... le bureau de Maigret.

It is between these powerful hands, against this obstinate forehead that, book after book, Maigret acquired his pedigree. In all, Simenon dedicates 76 novels and 26 short stories to his favorite hero. The two men live together for 44 years, from Pietr-le-Leton, [Maigret and the Enigmatic Lett] which appeared in 1928, until Maigret and M. Charles in 1972. The commissioner's adventures were the subject of 14 movies and 44 television serials. A journalist for ten years, author of a number impressive popular novels that he signed under about fifteen different pseudonyms, it was at twenty-six that Simenon decided to begin a more serious genre. His idea was clear: "his" cop would be a plain man, "someone who, on the outside, wasn't particularly shrewd, of average intelligence and culture, but who knew how to get inside people." In spite of the reticence of his publisher, Arthème Fayard, who doubted that a hero with such a low profile could seduce readers of the time, it was an immediate triumph. Even today, when tourist boats pass before the Quai des Orfèvres, guides continue to show, on the third floor of the famous building... Maigret's office.


Georges Simenon
Georges Simenon
by Bernard de Fallois

"Les dix commandements d'un artiste du best-seller"
"The ten commandments of a best-seller artist"
interview by Paul Giannoli (1981 F.r.3)

"Dernier séjour à l'hôtel Beau-Rivage"
"Last stay at the Hotel Beau-Rivage"
by Noëlle Namia


Les femmes de sa vie

The Women in his life

 

Il fait cohabiter son épouse Tigy et Boule, la servante de ses plaisirs.
He had his wife Tigy and Boule, the maid, for his pleasures Pique-nique au bord d'un canal pendant l'été 29. Simenon (à g.), sa femme, Tigy (au centre) et leur domestique, Henriette, surnommée « Boule » (à dr.) gagnent les Pays-Bas à bord de l'« Ostrogoth », le voilier que le romancier s'est offert à Paris.
Picnic on the banks of a canal during the summer of 1929. Simenon (l.), his wife, Tigy (c.) and their servant, Henriette, nicknamed "Boule" (r.) reach the Netherlands aboard the Ostrogoth, the yacht which the novelist had bought in Paris.


Simenon avait rencontré Régine Renchon, dite « Tigy » dans la nuit de Noël 1920, à Liège. Cette jeune artiste peintre, de trois ans son aînée, plaît immédiatement au journaliste de « La Gazette de Liège ». Ce n'est pas le coup de foudre mais, dit-il plus sobrement, « je recherchais sa compagnie ». Il l'épouse trois ans plus tard. Pour le meilleur — avec elle, il peut parler de Schopenhauer ou de Rembrandt — et pour le pire: Tigy n'aime pas l'acte charnel, et de plus, affiche une jalousie féroce. Deux défauts majeurs aux yeux de cet insatiable don Juan qui avouera, au crépuscule de sa vie, avoir eu dix mille femmes... Sa fidèle Boule n'échappera pas à ses furieux appétits et, pendant vingt ans, sera sa maîtresse « régulière ». Avec l'accord — forcé — de Tigy qui, par amour, accepte d'éteindre les feux de sa jalousie.

Simenon had met Regina Renchon, called "Tigy," on Christmas night 1920, in Liège. This young artist painter, three years his senior, pleased the Gazette de Liège journalist immediately. It was not love at first sight but, he says more temperately, "I liked her company." He married her three years later. For better — with her, he could talk of Schopenhauer or Rembrandt — and for worse: Tigy didn't like the carnal act, and furthermore, displayed a ferocious jealousy. Two major shortcomings in the eyes of this insatiable Don Juan who will confess, in the twilight of his life, to having had ten thousand women... His faithful Boule won't escape his furious appetites and, for twenty years, will be his "regular" mistress. With the agreement — forced — of Tigy who, for love, managed to extinguish the fires of her jealousy.


Amoureux de Joséphine Baker, il délaisse sa femme en public,
In love with Josephine Baker, he leaves his wife in public.

« Nous avons beaucoup voyagé. Nous partions brusquement. Nous rentrions brusquement », raconte Tigy, déguisée en mousse aux côtés de Boule, sur le pont de l'« Ostrogoth », le cotre de dix mètres qui devait les emmener en Hollande en 1929. Six ans plus tard, un nouveau périple autour du monde les conduit sur les grands paquebots, successivement à New York, en Amérique du Sud, à Tahiti, en Inde... Simenon fuit un monde qui n'est plus le sien, le Paris des années folles dont il avait été une des grandes figures nocturnes. On le voit ici, en 1925, à « La Coupole » entouré de Tigy (à gauche), de Joséphine Baker et du premier mari de celle-ci, le comte Pepito Abbitano. La vedette de la fameuse « Revue nègre » ne tarde pas à devenir la maîtresse du romancier. « Je l'aurais épousée si je ne m'étais refusé, inconnu que j'étais, de devenir M. Baker », écrira-t-il en 1981, en songeant avec nostalgie à celle avec qui il aura eu une liaison brève, furtive mais brûlante, « Je suis même allé avec Tigy me réfugier à l'île d'Aix en face de La Rochelle, pour essayer de l'oublier. Nous ne devions nous retrouver que trente ans plus tard à New York, toujours aussi amoureux l'un que l'autre. »

"We traveled a lot. We left suddenly. We came back suddenly," says Tigy, dressed as a cabin boy beside Boule, on the bridge of the Ostrogoth, the 10-meter cutter that had taken them to Holland in 1929. Six years later, a new journey around the world takes them on the grand ships, successively to New York, South America, Tahiti, India... Simenon escapes a world that is not anymore his, the Paris of the mad years when he had been one of the great nocturnal faces. He is seen here in 1925 at La Coupole, surrounded by Tigy (on the left), Josephine Baker and her first husband, the count Pepito Abbitano. The star of the famous "Negro Revue" didn't hesitate to become the novelist's mistress. "I would have married her if I had not refused, unknown as I was, to become Mr. Baker," he will write in 1981, recalling with nostalgia one with whom he had had a brief, clandestine but passionate link. "I even went with Tigy to take refuge on the island of Aix, across from La Rochelle, to try to forget her. We didn't meet again until thirty years later in New York, still just as in love with each other."


Avec Denyse, la Canadienne, il s'essaye au bonheur tranquille de la vie de famille.
With Denyse, the Canadian, he tried the calm happiness of family life.

Denyse Ouimet, qu'il a rencontrée à New York et embauchée comme secrétaire, devient sa femme, en juin 1950, à Reno, deux jours après la dissolution de son premier mariage. Avec la jeune Canadienne, qu'il surnomme D., est venu le temps de la passion, orageuse, destructrice, « une véritable fièvre », a dit Simenon. Elle donne deux demi-frères et une demi-sueur à Marc, le fils de Tigy : Johnny, né en Arizona, en 1949, Marie-Jo, née en 1953 dans le Connecticut, et Pierre, né à Lausanne en 1959. La famille s'installe au château d'Echandens, dans le canton de Vaud, en Suisse (photo de droite). Mais les orages que traverse le couple entraînent son éclatement en 1965. Denyse consacrera deux livres fielleux, « Un oiseau pour le chat » et « Le phallus d'or » à leur histoire. Dominateur, Georges Simenon a toujours su vivre ses fantasmes. Et il a imposé son propre univers aux femmes de sa vie. Sa mère, Henriette (p. de g. avec Denyse et lui) y occupait une place d'honneur. Devenu riche, il avait voulu la gâter et lui remettait régulièrement de l'argent. En 1965, elle lui avait rendu visite, inquiète de savoir s'il avait fini de payer sa grande demeure d'Epalinges. Elle portait un petit sac au crochet rempli de pièces d'or achetées avec les dons de son fils. « C'est pour tes enfants, lui a-t-elle dit en le lui tendant. Pour nos petits-enfants ! »

Denyse Ouimet, whom he met in New York and hired as his secretary, became his wife in June 1950, in Reno, two days after the dissolution of his first marriage. With the young Canadian he nicknamed D., came a time of passion; stormy, destructive, "a real fever," said Simenon. She brought two half-brothers and a half-sister to Marc, the son of Tigy: Johnny, born in Arizona in 1949, Marie-Jo, born in 1953 in Connecticut, and Pierre, born in Lausanne in 1959. The family settled into the castle at Echandens, in the canton of Vaud, in Switzerland (photo on right). But the storms the couple underwent reached the bursting point in 1965. Denyse dedicated two venomous books, "A bird for the cat" and "The phallus of gold" to their history. Domineering, Georges Simenon always knew how to live out his fantasies. And he imposed his own universe on the women of his life. His mother, Henriette (left page with him and Denyse) occupied a place of honor there. Having become rich, he had wanted to spoil her and had regularly sent her money. In 1965, she paid him a visit, worried about whether he had finished paying off his big home at Epalinges. She carried a small crocheted bag filled with gold pieces bought with her son's grants. "It is for your children," she said in offering it to him. "For our grandchildren!"


Marie-Jo, sa seule fille, restera le sourire et le drame de sa vie.
Marie-Jo, his only daughter, will remain the smile and the drama of his life.

Avec Marie-Jo, sa fille adorée, l'écrivain Simenon n'existe plus. C'est seulement « le même homme partout », celui qu'il dépeint à longueur de romans. Lui aussi est un papa gâteau qui cède sur le champ aux caprices de son enfant. Y compris aux plus incongrus : à huit ans, elle lui demande une alliance en or — et non pas une quelconque bague. Elle ne s'en séparera jamais. Marie-Jo est un être fragile. A Paris, elle s'essaye en vain à la chanson et au cinéma puis sombre dans la mélancolie. « Je dois guérir, dis-moi ? » écrit-elle à son père alors qu'elle jette ses derniers espoirs dans la psychanalyse. Mais « Madame Angoisse » c'est ainsi qu'elle surnomme sa dépression chronique — est la plus forte. A vingt-cinq ans, le 20 mai 1978, Marie-Jo se suicide d'une balle de 22 L.r. en plein cœur. Elle laisse à « Old Dad » une lettre où elle indique ses dernières volontés l'alliance en or doit l'accompagner dans la mort et ses cendres seront dispersées au pied du cèdre dans le jardin de leur petite maison rose à Lausanne. C'est là aussi que le vieil homme a décidé de reposer, l'heure venue. Pourtant, dans son ultime ouvrage (« Mémoires intimes, suivis du livre de Marie-Jo »), le père de Maigret ne veut toujours pas croire au drame : « Tu es vivante en moi... A demain, ma petite fille », lui écrit-il.

With Marie-Jo, his adored daughter, the writer Simenon doesn't exist anymore. It is only "the same man as everywhere," the one that he depicts at length in his novels. He is also a push-over dad who gives up on the field to his child's whims. Including the most incongruous: at eight, she asks him for a gold wedding ring — and not just any ring. She will never separate herself from it. Marie-Jo is a fragile being. In Paris, having tried in vain at singing and the movies, she is dark with melancholy. "Must I heal, say I?" she writes to her father while throwing her last hopes into psychoanalysis. But "Mme. Anguish" as she nicknames her chronic depression — is strongest. At twenty-five, May 20, 1978, Marie-Jo commits suicide with a .22 caliber bullet to the heart. She leaves "Old Dad" a letter which indicates her last wishes — the gold ring must come with her in death and her ashes should be scattered at the foot of the cedar in the garden of their small pink house in Lausanne. It is also there that the old man decides to rest, when the time comes. Yet, in his ultimate work (Intimate Memoirs, followed by Marie-Jo's Book), the father of Maigret wants to believe: "You are living in me... Until tomorrow, my darling," he writes.


Après son ultime opération, il choisit lui-même cette dernière photo prise par son petit-fils.
After his final operation, he chose this last photo taken by his grandson.

C'est l'image ultime de celui qui a voulu mourir sans témoin. Cette photo a été prise par son petit-fils. Serge. Il l'a lui-même choisie, comme une sorte de testament, après la dernière opération qu'il a subie, à la tête et au cerveau. Auprès de lui, se tient Teresa, la compagne des dernières années. Après trente-trois demeures somptueuses, Georges Simenon a choisi de s'installer dans une ancienne écurie à Lausanne, sur les bords du lac Léman. Il a pris sa retraite. Il a demandé aux autorités que la mention « romancier » ne figure plus sur son passeport. L'écrivain qui a parcouru le monde à la recherche de « l'homme nu » s'est dépouillé de tous les attributs de la richesse. Sa collection de tableaux — des Picasso, des Vlaminck... — dort dans les coffres d'une banque. Avec Teresa, il vit dans une pièce immaculée. Quelques meubles fonctionnels et blancs, un radio-cassette, quelques pipes sur la cheminée. Aucun livre, aucun bibelot. Une porte-fenêtre donne sur le cèdre tricentenaire, sur le petit jardin où sont dispersées les cendres de Marie-Jo. Des oiseaux y ont élu domicile. Il sait en distinguer les familles et les générations, comme il avait fait des humains. Il attend la mort qui ne lui fait pas peur.

This is the last photo of one who wanted to die without witness, taken by his grandson. Serge. He chose it himself, in a way like a will, after the final operation that he underwent, on his head and brain. Close to him is Teresa, his companion of the last years. After thirty-three sumptuous homes, Georges Simenon chose to settle in an old stable in Lausanne, on the shores of Lake Geneva. He is retired. He has asked the authorities to remove the designation "novelist" from his passport. The writer who browsed the world in search of "the naked man" has stripped himself of all the attributes of wealth. His collection of paintings — Picassos, Vlamincks... — rests in crates in a bank. With Teresa, he lives in an immaculate room. Some functional pieces of white furniture; a radio-cassette, some pipes on the mantle. No books, no trinkets. A French window gives out on the 300-year-old cedar, on the small garden where Marie-Jo's ashes were scattered. Birds nest there. He knows how to distinguish families and generations, as he had with humans. He waits for death, and has no fear of it.


La haie d'honneur de ses Maigret, au moment où il s'enfonce dans la nuit.
An honor guard of his Maigrets, just as he penetrates into the night.

Il a refusé le cérémonial de la mort ordinaire pour s'enfoncer seul dans la nuit. Et dans nos mémoires, il rejoint ses héros qui forment la haie pour lui rendre les vrai honneurs de l'immortalité, celle de la création. Cette photo, réalisée par « Paris Match", il y a presque vingt ans, apparaît comme un monument où le seul personnage animé est désormais figé par le destin. Vêtu, comme Maigret, d'un imperméable beige, il entre dans la légende qu'il avait lui-même tissée au fils des pages et que le cinéma avait mise en images inoubliables.

He refused a normal death ceremony to disappear alone into the night. And in our memories, he rejoins his heroes who form the line to give him the true honors of immortality, those of creation. This photo, done by Paris Match almost twenty years ago, appears like a monument, where the only animate character is frozen henceforth by destiny. Clothed, as Maigret, in a beige trenchcoat, he enters into the legend that he had himself woven of the threads of pages and which movies have put into unforgettable images.

Sur les bords de la route sont regroupés les Maigret du cinéma et de la télévision. De g. à dr. Charles Laughton : « L'homme de la tour Eiffel" (1949) ; Ian Teuling : douze adaptations pour la T.v. hollandaise de 1965 à 1968 ; Jean Richard : quatre-vingt-dix adaptations pour la T.v. depuis 1967; Heinz Rühmann, « Maigret fait mouche" (1966) ; Albert Préjean : « Signé Picpus" (1942), « Cécile est morte" (1943), « Les caves du Majestic" (1944) ; Jean Gabin : « Maigret tend un piège" (1958), « Maigret et l'affaire Saint-Fiacre" (1959), « Maigret voit rouge" (1963) ; Gino Cervi : « Maigret à Pigalle" et dix-neuf adaptations à la T.v. italienne de 1965 à 1968 ; Abel Tarride : « Le chien jaune" (1932) ; Rupert Davis : cinquante-deux épisodes à la télévision anglaise de 1959 à 1963 ; Boris Tenine, adaptation à la T.v. soviétique en 1969 ; Harry Baur : « La tête d'un homme" (1933) ; Pierre Renoir : « La nuit du carrefour" (1932) ; Michel Simon : « Le brelan d'as" (1952).

On the sides of the road are regrouped the Maigrets of the movies and television. From left to right, Charles Laughton : "L'homme de la tour Eiffel" (1949) ; Ian Teuling : twelve adaptations on Dutch television from 1965 to 1968 ; Jean Richard : ninety adaptations for TV since 1967; Heinz Rühmann, "Maigret fait mouche" (1966) ; Albert Préjean : "Signé Picpus" (1942), "Cécile est morte" (1943), "Les caves du Majestic" (1944) ; Jean Gabin : "Maigret tend un piège" (1958), "Maigret et l'affaire Saint-Fiacre" (1959), "Maigret voit rouge" (1963) ; Gino Cervi : "Maigret à Pigalle" and nineteen adaptations on Italian TV from 1965 to 1968 ; Abel Tarride : "Le chien jaune" (1932) ; Rupert Davis : fifty-two episodes on English televison from 1959 to 1963 ; Boris Tenine, adaptation on Soviet TV in 1969 ; Harry Baur : "La tête d'un homme" (1933) ; Pierre Renoir : "La nuit du carrefour" (1932) ; Michel Simon : "Le brelan d'as" (1952).


Promenade de dix étapes
à travers une œuvre monumentale

Denis Tillinac, prix Roger Nimier 1983, connaît bien l'œuvre de Simenon. Il est l'auteur d'un « Mystère Simenon » où il met en scène Maigret menant une enquête sur son créateur. En dix titres, il nous entraîne dans l'œuvre du grand écrivain, un voyage en forme de tour du monde.

A ten-step stroll through a monumental work

Dennis Tillinac, Roger Nimier prize1983, knows the work of Simenon well. He is the author of a "Simenon Mystery" where he puts Maigret on stage leading an investigation of his creator. In ten titles, he leads us through the work of the great writer, a journey in the shape of a world tour.

"PIETR-LE-LETTON" (1931)

"COUP DE LUNE" (1933)

"LES GENS D'EN FACE" (1933)

"LA MARIE DU PORT" (1938)

"TROIS CHAMBRES A MANHATTAN" (1947)

"LA JUMENT PERDUE" (1947)

"LE PASSAGER CLANDESTIN" (1947)

"PEDIGREE" (1948)

"LES FANTÔMES DU CHAPELIER" (1949)

"LES MÉMOIRES DE MAIGRET" (1951)


 

Ses derniers inédits

LES BREFS TESTAMENTS QU'IL
ADRESSE A SES FILS

Georges Simenon avait prévenu ses trois fils qu'ils seraient informés de sa mort par les journaux. Marc, cinquante ans, français, marié à Mylène Demongeot, John, quarante ans, belge, et qui vit à Londres, Pierre, trente ans, suisse, et qui vit à Boston, aux Etats-Unis, ont appris le décès de leur père comme prévu, par la radio. « Nous n'avons pas été pris par surprise », raconte John. « Notre père nous avait dit, il y a au moins dix ans, se rappelle Marc, qu'il ne se soumettrait pas à l'exercice hypocrite des obsèques ni à leur mise en scène. » « Tout le monde spécule à tort sur l'héritage qui va nous échoir. Nous ne savons rien, tient à dire le plus jeune des trois frères, Pierre, qui prépare son doctorat en droit. Nous ne cherchons pas à savoir. » « Dad, explique John, ancien d' Harvard, là aussi nous avait prévenus. C'est son exécutrice testamentaire, sa secrétaire, Mme Aitken, qui nous fera savoir par lettre ses dernières volontés. Comme d'habitude, ce sera court et précis. C'est difficile de le croire, mais il nous avait si bien préparés à tout cela que nous le vivons en toute sérénité.

His last unpublished work

THE BRIEF WILLS FOR HIS SONS

Georges Simenon had warned his three sons that they would be informed of his death by the newspapers. Marc, fifty, French, married to Mylène Demongeot, John, forty, Belgian, living in London, Pierre, thirty, Swiss, living in Boston, in the United States, learned of the death of their father as they had expected, by radio. "We weren't taken by surprise," said John. "Our father had told us, at least ten years ago," remembered Marc, "that he would not submit to the hypocritical exercise of funerals nor their production." "Everybody speculates mistakenly on the inheritance that's going to befall us. We don't know anything," says the youngest of the three brothers, Pierre, preparing for his doctorate in law. "We don't try to know." "Dad," explains John, a Harvard alumnus, "had prepared us. It's his executor, his secretary, Mrs. Aitken, that will inform us by letter of his will. As usual, it will be short and precise. It is difficult to believe, but he prepared us so well for all this that we're taking it very calmly.

CHARLES VILLENEUVE

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