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Traces 4, 1992

 

Les aveux de Madame Maigret

(extraits d'un roman en préparation)

Marie-Claire DESMETTE

English translation

 

Meung-sur-Loire, le 17 avril 19..

Mon cher Sim,

Que pensez-vous des Mémoires de Maigret, de ce vieux bonhomme qui va sur vos brisées?

J'ai presque tout aimé. Moins que Jules s'y moque gentiment de moi parce que j'ai tenu à rectifier votre confusion entré la prunelle et la framboise ...

J'aurais eu envie de mettre au point d'autres choses, soit dit sans vous offenser. Par exemple: vous dites que je suis empâtée et que j'ai des doigts boudinés! Non, Monsieur, je suis douillettement enveloppée, d'un embonpoint confortable ou toute autre expression qu'un romancier de votre talent n'est pas en peine de trouver. Attention, l'ami Sim, l'empâtée va vous pincer de ses doigts boudinés et je vous jure que vous le sentirez.

Il y a aussi que je ne suis pas courageuse, que Jules ne m'appelle pas toujours Madame Maigret et que je ne lui dis pas toujours Maigret, que..., que... Ma lettre devient kilométrique et je ne me retrouve pas moi-même dans mes pensées. (Va tourner dans ton fricot, ma vieille, et laisse la littérature aux littérateurs.)

Mon cher Sim, je viens de tourner dans mon fricot et j'abandonne la littérature. Nous vous attendons comme prévu mardi prochain. Une blanquette à l'ancienne, ca vous va? Jules aura peut-être pêché quelque chose de mangeable, cela nous fera un premier plat. Sinon..., sinon, je ne sais pas. Ce sera une surprise. Amicalement.

Louise Maigret.

PS. N'ayez pas peur, je ne vous pincerai pas.

 
Journal de Madame Maigret.

En allant poster la lettre pour Sim, je suis entrée au bazar de Madame Sertout — c'est son vrai nom, je vous jure — et je me suis acheté un cahier d'écolier dont je suis en train de noircir la première page.

Parce que mon besoin de vérité est plus fort que mes (bonnes) résolutions.

Rien écrit pendant presque deux semaines. Il me suffisait de savoir le cahier dans le tiroir aux recettes. Ce matin, recu une lettre de Sim, je la colle:

Noland, le ...

Chère Madame Maigret,

Merci de la bonne journée passée chez vous. Vous ne m'avez pas pincé mais vous nous avez, au contraire, incroyablement gâtés, ce dont nous ne nous plaindrons pas, vous vous en doutez.

Après avoir dégusté votre tarte aux pommes, je peux vous assurer que le mot « pâte » n'a aucune signification péjorative. D'ailleurs, je n'ai pas dit que vous étiez empâtée. La citation exacte est, je l'ai retrouvée: « Maigret préférait les femmes qui s'empâtent à celles qui se dessèchent. » Vous n'aimeriez pas être desséchée, n'est-ce pas? Mais, pour rien au monde, je ne voudrais vous causer du déplaisir. Je vais donc solliciter mon imagination, à qui vous faites trop d'honneur. La prochaine fois que vous viendrez à Noland, bientôt j'espère, je vous ferai quelques propositions concrètes. Vous choisirez celle qui aura l'heur de vous plaire.

Encore merci de nous avoir prêté votre appartement, notre séjour à Paris a été agréable, en grande partie grâce à vous.

Votre toujours

SIM.

PS. Je n'ai pas amené LE SUJET sur le tapis. C'est un petit secret entre nous, n'est-ce pas, et je sais que cette lettre vous trouvera seule à la maison.

 
En voilà une que je ne montrerai pas à Jules, il se moquerait trop de moi.

Je ne lui cache pas souvent quelque chose et j'ai des remords.

Tu devrais . .. Eh bien, non! C'est une petite revanche. Il est trop sûr de savoir toujours tout de tout. Particulièrement de moi.

Aujourd'hui, j'ai envie de me lancer sur la voie des aveux.

 
Première vérité: je ne suis pas courageuse.

D'après Sim, je supporte stoïquement une rage de dents pour ne pas déranger mon mari. Voici la vérité: j'ai abominablement peur de la fraise, je remets toujours d'aller me faire soigner et résultat? Une rage de dents. Quand on en est là, inutile de geindre. Cela explique aussi pourquoi, quand j'ai plus mal que peur, je me décide à consulter le dentiste le plus doux que je puisse trouver et le traitement dure longtemps. Parce qu'il y a beaucoup à faire.

Ce n'est pas non plus par stoïcisme que j'ai défendu au Dr Pardon de parler à Jules de mes petite problèmes de circulation. C'est par peur. Peur de devenir une sorte de Mme Lognon et Jules ne supporte pas les Madame Lognon. J'ai, quelque part, peur que mon mari ne me supporte plus. Pusillanimité. (Ici, je hausse les épaules). En réalité, c'est moi qui ne me supporte pas, malade. Je bisque de l'être et moins on parlera de mes maladies, mieux cela vaudra.

Dans cette histoire-là, je ne m'étais pas rendu compte que je mettais mon commissaire en échec. Sim me donne trop d'astuce quand il écrit que j'avais si bien caché les comprimés que mon mari ne les a jamais trouvés. Il est vrai qu'il les cherchait sans montrer qu'il le faisait, pour que je ne sache pas que le Dr Pardon avait vendu la mèche, ce qui restreignait sa perquisition. En réalité, je n'avais rien caché du tout. Comme ce médicament est à prendre un quart d'heure avant les repas, j'avais avalé deux comprimés avec une gorgée d'eau, dans la salle de bain. J'ai remis le flacon dans la poche de mon tablier, en compagnie de plusieurs choses ramassées en rangeant l'appartement. Quand Jules est rentré, je n'y pensais plus. J'ai bien vu qu'il tripotait à gauche et à droite, mais je croyais qu'il avait perdu quelque chose et ne voulait pas l'avouer. J'étais à cent lieues de penser qu'il cherchait les comprimés dont le docteur lui avait parlé (il ne tient pas parole, le bandit!). Comme, par extraordinaire, j'avais négligé d'ôter mon tablier pour passer à table, mon fin limier a déjeuné en face de son gibier.

Le flacon est resté dans ma poche de tablier, le meilleur endroit pour penser à prendre le médicament au bon moment. Toujours sans intention de dissimulation de ma part. Non, ce n'est pas tout à fait vrai. J'avais aussi envie que Jules ignore mon état de « malade ». Puis un jour, il est rentré plus tôt et plus silencieusement que d'habitude. Il a ouvert la porte de la cuisine au moment où j'avalais le comprimé. Un peu ennuyée, j'ai mis la bouteille en poche. Il a grogné. J'ai eu peur de le voir manifester de l'humeur contre drogue et compagnie. Et surtout qu'il se tracasse pour ma santé. En lisant Les Scrupules de Maigret, j'ai su qu'il grognait contre lui-même et son manque de perspicacité.

Une autre fois, j'ai surclassé mon commissaire, mais je ne sais pas si j'en parlerai parce que, cette fois-là, je l'ai fait exprès et j'en ai encore des remords.

 
Deuxième vérité: notre entente n'est pas sans nuages.

Hier, nous nous sommes presque disputés. Je reprochais à Jules... Connaissant mon homme comme je le connais, mes reproches étaient prudents et enveloppés. Peut-être ma voix m'a-t-elle un peu échappé, il arrive qu'elle en dise plus que je ne voudrais. Je lui disais donc avec circonspection qu'il aurait peut-être mieux valu rectifier un détail de plus dans ses Mémoires: « pour me dire au revoir, Maigret me tapoterait le derrière! »

Jules s'est écrié que Simenon n'avait jamais écrit cela et moi, je maintenais que oui.

— Dans quel livre?

Me voilà le bec cloué. C'était un souvenir comme ça, impossible à préciser.

— Ce n'est pas possible, continuait mon mari. Est-ce que je t'ai jamais tapoté le derrière?

— Il pouvait l'inventer.

— Mais il ne l'a pas fait.

Sec et définitif. Moi, j'étais sûre de ne pas l'imaginer. Que me reste-t-il à faire? Relire soigneusement Les Enquêtes du commissaire Maigret.

 
Je suis loin d'avoir terminé ma relecture mais j'ai envie de noter sans tarder quelque chose. Jules est parti jouer aux cartes, j'ai mon après-midi.

 
Troisième vérité: j'ai l'accent alsacien.

Je me demande pourquoi il n'en est jamais question. Pourtant Sim s'intéresse aux accents. Il les relève souvent et même une fois (il m'a bien fait rire), il écrit: « un tel personnage avait un accent belge ou suisse ». Comme si on pouvait les confondre! Comme s'il y avait UN accent suisse! Je ne m'y connais pas en parler belge, mais je peux vous l'assurer, l'accent de Monsieur Simenon n'est pas du tout pareil à celui du papa de Mlle Beulemans. Il y a donc plus d'un accent belge. Cela m'étonnerait qu'il n'y en ait pas beaucoup.

Les habitants de Pantin ne connaissent rien au reste de la France et du monde, soit. Mais pas toi, mon petit Sim.

Ne les imite pas, continue à repérer les accents. Ceux des autres Alsaciens, par exemple, même si tu ne le fais pas pour moi.

Donc, j'ai gardé mon accent alsacien. — Avoue, tu n'as rien fait pour le perdre. J'en parle, c'est qu'il est important. Il est une des raisons pourquoi nous n'avons pas quitté notre appartement du boulevard Richard-Lenoir. C'est toute une affaire, pas simple à expliquer.

En 1871, une partie de ma famille s'est établie en France. Nous nous sommes rencontrés chez eux, Jules et moi. Mon grand-père paternel n'a pas voulu « émigrer », proclamant que cela n'en valait pas la peine, les Français reviendraient avant que les transfuges soient installés ailleurs. Il se sentait surtout alsacien et membre de l'Internationale des Ponts et Chaussées. Son optimisme n'était pas fondé et Colmar était toujours allemande quand je suis nee.

Nous parlions le français et l'alsacien à la maison. Le français avec les parents, l'alsacien, surtout avec les bonnes et les commerçants. (En ce temps-là, même les pas riches du tout avaient une bonne et une femme venait de l'extérieur pour les gros travaux — c'était la plus amusante!). Mais mon père adorait raconter des blagues en « notre sabir national », comme il l'appelait avec fierté. Maman faisait la fine bouche, puis chantait une berceuse dans « cette langue si douce ». Elle nous a aussi initiées à la cuisine traditionnelle. Impossible de le faire en français, voyons!

À l'école élémentaire, nous avons appris l'allemand, le vrai, le pur, le seul. Mais nous avions un horrible accent qui faisait le désespoir de la Fräulein. Quel bonheur de faire le désespoir de la Fräulein. À douze ans, je suis allée en pension à Épinal, en Lorraine restée française. Et mon accent faisait le désespoir de la bonne dame chargée de nous instruire des subtilités de la langue de Voltaire. J'ai donc toujours eu « un mauvais accent ».

Quand je me suis mariée, j'étais techniquement allemande. J'ai tenu à faire savoir à tous ceux que je côtoyais dans le quartier que j'étais alsacienne, cela faisait toute la différence. J'ai été accueillie avec sympathie. Sympathie qui ne s'est pas démentie le 4 août 1914.

Pendant la guerre, Paris était plein comme un œuf, il n'était pas question de quitter notre logement et notre quartier peu reluisant. Même si nous avions eu une occasion, nous ne l'aurions pas saisie. Dans un autre quartier, mon accent « étranger » aurait été remarqué et ... suspecté. Les réfugiés alsaciens en ont parfois vu, les pauvres.

Je suis devenue membre du Comité de Secours aux Réfugiés alsaciens et je leur ai donné des cours de français pour leur faciliter la vie et les aider à s'intégrer. La mairie du onzième nous avait prêté une salle. J'avais objecté mon incompétence et puis ... mon accent. L'adjoint m'a répondu: « À la guerre comme à la guerre ». (Il aurait pu trouver autre chose!) Souvent aussi, je suis allée donner un coup de main à l'hôpital Saint-Antoine et personne ne m'a jamais rejetée.

Voilà pourquoi, en plus de l'ennui qu'un déménagement représente, nous n'avons pas voulu quitter le quartier. Par fidélité et par reconnaissance.

 
J'ai parlé de la guerre 14-18. Sim y a souvent fait allusion mais il n'a jamais parlé de Jules dans la guerre. Je crois que, s'il avait eu envie de le faire, mon mari s'y serait opposé. La guerre est un mauvais souvenir pour lui. Il était ce qu'on appelait « mobilisé sur place ». Il a souvent demandé à aller au front et sa demande a toujours été repoussée. Comme à ce moment il faisait les gares, surtout la gare de l'Est, celle des mobilisations, il avait beaucoup d'occasions d'être honteux. Il m'a avoué cette honte après la guerre . Il lisait dans les yeux des hommes: « Encore un planqué! Qu'est-ce qu'il doit avoir comme piston! » D'autres cherchaient la tare qui justifiait de le laisser à l'arrière. Pauvre Jules!

Pauvre moi aussi! Mes parents sont morts en 17. Je crois qu'ils ont été tués par le chagrin de vivre cette guerre du côté allemand. La victoire a eu un goût de larmes.

Sim m'a privée de mon accent, il ne m'a pas non plus donné d'enfance. Pourtant, Dieu sait s'il s'y intéresse. Un homme sans passé n'est pas un homme, dit-il. Et une femme? Moi, je suis arrivée dans ses histoires, toute faite, comme si je n'avais pas existé avant d'avoir rencontré Maigret. Ou presque pas.

Tout de suite, pendant que j'y pense. En lisant les Maigret, j'ai souvent entendu la voix de notre maîtresse de français: « Les virgules, Louise, vos virgules! » J'en mettais, paraît-il, quasi entre tous les mots. Simenon n'en est pas là mais il approche. Sans faire la pédante, en faisant la pédante, je me demande pourquoi il en met après « et », par exemple. « Un signe de séparation à côté d'une conjonction de coordination, voyons, chère! » Bah! Ce n'est pas grave. Je le dis parce que je continue à mettre beaucoup de virgules. Tu pourrais faire attention, ma vieille. Si je dois faire attention en me parlant...! Continue comme tu veux, va, avec les virgules, les « ! », les MAJUSCULES, les ..., les « que » en cascade.

Quand ma sœur vient, j'essaie de parler le français avec elle, de faire allusion à des choses connues de Jules, mais il arrive toujours un moment où nous retrouvons notre enfance, les fous rires incompréhensibles pour les autres, notre langue de tribu. Mon mari est aussi heureux de la voir partir que de la voir arriver. C'est qu'il n'aime pas ne pas être maître du jeu, mon mari.

Il en va autrement quand nous sommes en Alsace. D'abord, il ne vient pas tellement souvent. Ensuite, il est en territoire étranger, alors, il peut accepter d'être l'étranger. Mais pas dans son propre appartement.

Jusqu'à présent, je n'ai pas trouvé trace de la phrase qui me chipote.

 
Vérité numéro quatre: je m'appelle Louise.

Je n'aime pas particulièrement mon prénom, mais je ne le déteste pas autant que Jules exècre le sien. Pour lui faire plaisir, Sim a tenté de remplacer Jules par Joseph. C'est pire, a dit l'intéressé. Depuis, Sim s'en tient à Maigret. Dans la vie et les livres.

Dans la vie, il m'appelle toujours poliment « Madame Maigret » et c'est ce nom qu'il a mis dans les livres. Sauf une fois, il m'a donné le prénom de sa mère, « Henriette », dans cette enquête (décidément, il faudra que j'en parle) où j'arrive à la vérité avant mon commissaire de mari. Si j'avais le courage de lire les livres et les revues de psy de Jules, et si j'y comprenais quelque chose, je pourrais sans doute tirer d'intéressantes conclusions de ce lapsus.

Je suis Louise pour ma sœur, je suis Louise pour Jules et Tante Louise pour Colette.

Nous nous appelons parfois Maigret et Madame Maigret. Surtout dans les moments de taquinerie. En voici la raison.

Tout jeunes mariés et fort timides, nous étions à une soirée du commissaire Guichard. Devant un vieux monsieur à barbiche et décorations, Jules s'est incliné et s'est présenté: Maigret. Au moment de me présenter, moi, j'ai lu la panique dans son regard. Il a fini par dire: « Madame Maigret ». Nous sommes rentrés à pied et j'ai ri de sa façon de faire. Il m'a avoué qu'il répugnait à dire: « Ma femme ». Cela lui paraissait trop intime pour des étrangers et comme impoli envers moi. Depuis, quand je veux le taquiner, je l'appelle Maigret et il me répond: Mme Maigret. Je dis parfois « Monsieur Maigret » ou « Commissaire » quand il fait un peu trop son divisionnaire avec moi.

Sinon, c'est Jules et Louise. Pas souvent. Nous n'avons pas souvent besoin de nous interpeller et nous n'éprouvons pas la nécessité, comme certains, de mêler nos noms à notre conversation. Même au téléphone, j'entends: « Allo, c'est toi? » Ce qui est gentiment idiot. Je suis forcée d'avouer que je fais exactement de même.

Je n'écrirai pas le nom que nous nous donnons dans l'intimité.

 
J'ai relu ces dernières pages et il est temps de reprendre mes esprits, de remettre Maigret au milieu des livres et de me contenter de l'humble place de sacristine! On pourrait croire que je revendique une importance indue.

 
Toujours pas trouvé la phrase litigieuse. J'ai presque tout relu des livres que nous avons à la maison. Il en manque, sans doute en avons-nous prêté.

Eurêka. Dans mon cahier où je colle les articles de presse. À un acteur chargé d'incarner Maigret, Simenon aurait conseillé de tapoter le derrière de l'actrice qui me représentait, pour lui dire au revoir. J'espère que l'acteur ne l'a pas fait.

Donc j'ai tort et raison et Jules a raison et tort.

 
Je n'ai pas trouvé la phrase que je cherchais, j'ai trouvé d'autres choses.

Simenon a parlé une fois de moi enfant ou plutôt adolescente. Je me souviens lui avoir raconté qu'à treize ans environ, j'avais mis une belle robe de ma mère (j'étais aussi grande qu'elle), avec ses souliers à hauts talons. Je me suis regardée dans le miroir de la garde-robe et je me trouvais très jolie. Toutes les filles ont fait cela.

Une fois, il nous a même donné des souvenirs commune, ces tartes au riz que nous mangions quand nous allions chez les tantes. Peut-être a-t-il voulu dire que Jules mangeait de la tarte au riz quand il allait chez ses tantes et que je faisais de même de mon côté. Je préfère penser que Sim a oublié que nous n'étions pas de la même famille et que nous n'avons pas été élevés ensemble. C'est plus vrai que la vérité.

 
J'ai trouvé aussi une foule de robes de chambre. Dans tous les livres. De toutes les formes, de toutes les matières, de toutes les couleurs. Et plus ou moins fermées. Il y aurait matière à faire une étude bien féminine sur Maigret et les robes de Chambre. Et même d'une robe de chambre absente, celle qui ne se trouvait pas dans sa valise quand il est allé faire je ne sais plus quelle enquête à Porquerolles. Je me défends d'avoir été négligente. Sa robe de chambre d'été avait été découpée en chiffons à poussières, c'est tout le sort qu'elle méritait, et il était question d'en acheter une nouvelle.

— On verra ça au début de l'été.

Mon héros n'est jamais pressé d'entrer dans un magasin, les vendeuses le terrorisent quand il est acheteur. Il a l'impression d'avoir affaire à plus compétent que lui et comme il déteste ne pas être maître du jeu...

Quant à sa robe de chambre d'hiver, elle le faisait ressembler à un moine, elle aurait été tout à fait déplacée sur la Côte et, d'ailleurs, elle ne serait pas entrée dans sa valise.

Plus sérieusement, j'ai rencontré une Madame Maigret sur laquelle je veux réfléchir.

 
Si je devais me présenter, que dirais-je? Je suis une femme sans enfant.

J'ai été longtemps sans espoir de maternité. Nous en souffrions tous les deux, pour l'autre et pour nous-mêmes. Après plusieurs années, enfin! Tant d'espoir, pour en arriver à une petite fille qui n'était pas faite pour vivre.

Je suis rentrée les bras vides de la maternité. L'amour et l'affection de Jules à ce moment, et la tendresse et la douceur et son chagrin à lui... Nous ne nous sommes rien dit, ce n'était pas nécessaire. Nous n'en avons plus jamais parlé. Sauf par des regards, parfois.

Je n'ai pas consulté de médecins. Je voulais éviter tout ce qui aurait pu sembler une recherche de responsabilité. Nous avons accepté d'être un couple sans enfant. Il faut toujours recommencer à accepter d'être sans enfant.

Quand on tricote pour les bébés des autres, quand on reçoit des faire-part de naissance, quand on va visiter une accouchée, quand les collègues vous parlent de leurs problèmes avec leurs enfants, quand on rencontre un garcon tellement bien qu'on voudrait qu'il soit votre fils, quand une grand-mère montre fièrement les photos de ses petits-enfants, quand... Tellement souvent! Quand les bras se referment tout seuls sur un bébé qui n'y sera jamais...

Le temps n'est plus d'écarter les rêves de maternité, il faut maintenant ne pas se voir grands-parents ... Si tu pleures, je te . .. Tu me quoi? Qu'est-ce que cela peut faire que je pleure, personne ne me voit.

Nous aurions pu en adopter un? Jules était peu partisan de l'adoption. Il avait vu trop de cas où elle avait mal tourné. Puis est venu le cadeau de la vie, Colette. Autre chose que notre fille, un cadeau de la vie, je ne peux mieux dire.

 
Je suis aussi une femme au foyer. Mon époux est mon patron. Quand nous nous sommes mariés, cela allait de soi. Et j'ai continué. Si j'avais voulu travailler à l'extérieur, qu'aurais-je fait? Je n'ai pas de diplôme. Je ne cuisine pas trop mal. Aurais-je dû cuisiner pour des indifférents, alors que je peux le faire pour un amateur gourmand. Trop gourmand, oui, je le sais. C'est comme ça, c'est comme ça!

Reste que je n'ai pas un traître sou à moi. (J'avais une petite dot, de bons fonds russes...) Donc, je n'ai pas un sou à moi. Si jamais ... Il m'arrive d'avoir un peu peur...

Mon mari est parfois insupportable. Je lui donnerais volontiers des calottes si sa tête ne culminait pas si haut. Mon patron aussi est parfois insupportable et à lui aussi, je lui donnerais volontiers des calottes. Mais on ne donne pas de calottes à son patron, n'est-ce pas, surtout quand il est préoccupé. Alors, je lui apporte son repas, une tasse de café, un verre de FRAMBOlSE, je lui propose une promenade. Et je l'écoute. Eh oui! je suis le repos du commissaire! D'un homme qui a exercé et exerce encore un métier absorbant, auquel il a tout subordonné, y compris nos vacances et mes projets. Parfois, il a dû avoir un peu de patience avant que je sois d'accord. Parce que d'accord, je l'ai été et le serai toujours et il le sait.

 
Caricature: je suis toujours en train de courir derrière Maigret avec un thermomètre, une tisane, une écharpe, un chapeau, une valise. De bondir de mon lit pour lui ouvrir la porte.

Jules s'enrhume facilement. Peut-être parce qu'il fume trop. Il oublie de s'habiller chaudement. Alors, je lui conseille de mettre son gros pardessus, je lui apporte une écharpe, son chapeau ... qu'il oublie régulièrement au bureau. Alors, il s'enrhume Alors, je lui apporte de la tisane, je lui apporte le thermomètre. Parce que je veux bien câliner mon gros bébé, mais je ne veux pas me tracasser pour rien ou pas grand-chose. La vie nous donne suffisamment de bonnes raisons de nous en faire. Surtout sa vie à lui. Les arrestations mouvementées, les adversaires dangereux, les risques qu'il prend pour ne pas en faire courir aux autres, les vraies blessures. Alors, un bon petit rhume... Juste de quoi jouer au malade, se faire chouchouter, ne plus être le plus fort...

 
La tasse de café, un de ces actes pour faire plaisir, qui devient un rite.

Je me lève facilement le matin. Jules émerge du sommeil et reste hagard un bon moment. Surtout, soyons juste, quand il s'est couché tard. Encore faut-il qu'il s'éveille. La sonnerie ne l'atteint pas, l'odeur du café, oui. Voilà pourquoi je lui apporte une tasse de café fraîchement passé, avant qu'il se lève. Pas tous les jours mais souvent. Parfois, il se lève aux aurores, en pleine forme. Tout est vrai et le contraire aussi!

L'habitude, la mort des couples, dit-on. Pourquoi, si c'est une bonne habitude? Ces bonnes habitudes, affectueuses comme un vieux fauteuil devenu confortable ou un vieux vêtement qui a pris votre mesure. Ces bonnes habitudes qui font qu'on se comprend d'un simple regard...

 
Je ne dors pas bien quand la place à côté de moi est vide. L'habitude de le sentir en étendant le bras. Je guette les bruits qui annoncent sa venue, je suis heureuse d'entendre son pas dans l'escalier. Il n'a rien d'une libellule, même quand il s'efforce de ne pas faire de bruit. Je ne peux pas l'empêcher de faire craquer les marches, mais en lui ouvrant la porte, je peux l'empêcher de tripoter bruyamment la serrure. Comment un homme aussi malin peut-il être aussi maladroit? Tout cela pour expliquer pourquoi je sors de mon lit et lui ouvre la porte avant qu'il ait le temps de sortir sa clef. Pour lui éviter une accusation de tapage nocturne! Et aussi pour l'accueillir.

Je suis en train de me défendre, comme si j'en faisais trop. Je déteste l'idée d'être servile. Je veux faire bien mon métier et, en plus, plaisir à l'homme que j'aime. Cela me plaît de vivre ainsi et s'il y en a qui voient en moi une caricature, grand bien leur fasse, les occasions de rire sont trop rares pour en négliger une.

Je le répète, j'aime mon métier. Je revendique ce mot. J'aime cuisiner, je crois l'avoir déjà écrit. Particulièrement les petite plats mijotés. Ils permettent la fantaisie, l'improvisation dans le choix des ingrédients, des aromates, des herbes. Et puis, ils sont encore meilleurs réchauffés. Comme je ne savais jamais à quelle heure Jules rentrait, ni s'il rentrerait... Dans ce cas, j'en avais pour trois jours. J'ai béni deux inventions: le frigo et le téléphone. Toutes les deux m'ont permis une meilleure organisation, m'ont évité de manger ces fameux restes plusieurs jours de suite ou de jeter de là nourriture, péché mortel.

Maintenant, nous avons une vie plus régulière, jamais à l'abri des surprises quand même.

Il y a aussi la mise en ordre et le nettoyage. Un peu moins agréables. Mais on est si content quand l'ordre et la propreté remplacent le chaos. Il faut avouer que la cuisine et le nettoyage sont des activités dont le résultat n'est pas durable. C'est comme avec les récidivistes! Coudre et tricoter sont plus consolants.

Je n'ai jamais supporté qu'on coure dans mes jambes quand je suis occupée à quelque chose. Ni qu'on fasse le travail à ma place. Parce qu'on ne respecte pas mes prérogatives? Pourquoi mettre les choses sur le plan du pouvoir et des privilèges? Je ne suis pas contente de ne plus être capable de faire tout mon travail, de constater que je vieillis. D'ailleurs, la femme qui vient pour les gros travaux ne travaille pas toujours comme je voudrais. Est-ce que, quand même, je ne supporte pas de ne pas être maîtresse? J'ai une tendance à l'autocratisme dans ma sphère de compétence? Que c'est bien dit, Louise. On ne peut pas être et avoir été, ma pauvre Louise. Ta sagesse désabusée m'ennuie, ma pauvre Louise.

 
Il est en train de bêcher le potager, je le surveille par la fenêtre. Quand j'entendrai le bruit de ses sabots sur le dallage de la cour, je cacherai soigneusement ce cahier au milieu de mes cahiers de recettes. J'ai peur qu'il rie de moi. Pourtant, je n'ai jamais eu envie de rire de lui quand il prenait des notes et écrivait ses Mémoires. Pourquoi penser qu'il va se moquer de moi? Je ne sais pas, c'est plus fort que moi. Je me demande ce que je ferais s'il me surprenait.

Pourquoi ai-je si peur qu'il rie de moi? Il se moque souvent, gentiment. Plus justement, il me taquine ... et je lui rends la pareille, dira-t-il. S'il se moquait vraiment de moi, je crois que j'en mourrais. Alors, je dis: « Tu vas te moquer de moi », pour qu'il ne le fasse pas. Et il le fait quand même! Il sera toujours le plus fort de nous deux. Je devrais profiter des moments où il se met au lit presque malade, je suis la plus forte alors. La prochaine fois .... la prochaine fois, hélas! je lui ferai de la crème caramel, comme sa mère. Il sera toujours le plus fort.

Ceci dit, je déteste qu'on se moque de moi et j'ai toujours peur qu'on le fasse avec raison. J'ai l'air d'étaler mon humilité en écrivant cela, et c'est mon orgueil qui parle. Je ne sais pas très bien exprimer ce que je ressens mais parler au papier me fait du bien. Lui dire, lui avouer ce que je cache aux autres, même sans le faire exprès.

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