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[English translation]

Maigret chez Simenon

A la recherche du commissaire dans les "textes intimes" de Simenon

Murielle Wenger

  1. Introduction

    Nouveau thème d'étude…En lisant les "Dictées" et les "Mémoires intimes" de Simenon, j'ai relevé çà et là des allusions faites par l'auteur à son personnage, ainsi que des remarques et des commentaires qui soulignent les rapports qu'entretient Simenon avec Maigret. D'où l'idée de cette étude, dans laquelle j'aimerais souligner les influences mutuelles entre l'auteur et le personnage…

    Les textes, regroupés sous le titre "Mémoires" (tomes 26 et 27 des éditions Omnibus), que j'ai pris en compte sont de trois types:

    1° les trois cahiers écrits entre 1960 et 1963 et regroupés sous le titre "Quand j'étais vieux", parus en 1970 aux Presses de la Cité (abrégés ici QJV)

    2° les 21 textes dictés par Simenon au magnétophone, parus entre 1975 et 1981 aux Presses de la Cité, et regroupés aux éditions Omnibus sous le titre "Mes Dictées" (abrégés MD)

    3° les "Mémoires intimes" rédigés en 1980 et parus en octobre 1981 aux Presses de la Cité (MI)

  2. Identification d'un auteur à son personnage…ou peut-être le contraire…

    Si Simenon s'est défendu souvent d'être Maigret (par exemple, dans MD: "J'ai créé ainsi un grand nombre de personnages qui me sont tous étrangers, même, quoi que prétendent les critiques, le commissaire Maigret", ou dans MI: "Mais je ne suis pas Maigret, quoi qu'on prétende"), il n'empêche qu'il fait plusieurs fois allusion, dans ses "textes intimes", à des attitudes ou des sentiments qu'il pourrait partager avec son personnage. Ainsi, dans sa façon d'appréhender le monde:

    "Tout comme Maigret, je ne pense pas." (QJV)

    "On a dit aussi que j'étais le commissaire Maigret. Cela est vrai et faux. Au début, Maigret, que je ne comptais utiliser que pour deux ou trois livres, et qui n'était qu'une esquisse assez rudimentaire, a pris certaines de mes caractéristiques, par exemple d'avoir plus de foi en son intuition qu'en son intelligence, et aussi que l'homme, si on va au fond de lui-même, n'est jamais un coupable mais le résultat de circonstances qui le dépassent et dépassent la condition humaine. […] [J'ai toujours eu le désir] de comprendre plus ou moins le destin des êtres que je côtoyais. Au fait, c'était peut-être aussi la passion principale de Maigret […]. En somme, comprendre les hommes, comprendre le pourquoi de leurs faiblesses, sans jamais les juger." (MD)

    "Ma devise, pour autant que j'en aie une, a été assez répétée et j'ai toujours tenu à m'y conformer. C'est celle que je prête à mon vieux Maigret qui me ressemble par certains points: "Comprendre et ne pas juger." "(MD)

    "Ma devise a toujours été, comme celle de mon ami Maigret, d'essayer de comprendre et de ne pas juger." (MD)

    "J'aurais voulu tout apprendre à la fois, aller partout, fouiller partout, savoir ce qui se passait derrière chaque mur, derrière chaque porte, derrière le front de chaque passant." (MD)

    Voyez aussi Simenon se décrivant alors qu'il découvre Paris:

    "la pipe au bec, les mains dans les poches de son imperméable, il se tenait debout sur la plate-forme de l'autobus Madeleine-Bastille à regarder avec une curiosité jamais satisfaite les terrasses des cafés, les magasins de luxe qu'on trouvait alors sur les Grands Boulevards, la foule qui devenait plus populaire à mesure qu'on approchait du boulevard Saint-Martin puis qu'on dépassait la République"

    Ne dirait-on pas une description de Maigret lui-même lorsqu'il sillonne sa ville ?

    Ou encore ce passage à propos des autobus parisien:

    "c'est sur la plate-forme que je me tenais. J'avais l'illusion d'appartenir au paysage, d'appartenir à la fois à la foule grouillante sur les trottoirs et je ne prenais pas nécessairement l'autobus pour aller d'un point à l'autre mais pour le plaisir de découvrir de nouvelles rues." (MD)

    On notera aussi les similitudes dans le parcours de vie:

    "Du jour où le médecin m'a annoncé, alors que j'avais quinze ans, que mon père était atteint d'une angine de poitrine, j'ai bien dû interrompre mes études. […] Dans mes romans, Maigret fait deux ans d'études de médecine avant que son père soit atteint de la même manière et il choisit de devenir policier. J'en connais la raison: il voulait entrer d'une façon ou d'une autre en contact avec les hommes et les connaître dans leur vérité. Je n'oserais pas dire que quand je suis entré à La Gazette de Liège j'étais conscient de ce besoin. J'ai fini par devenir romancier. Moi aussi, comme Maigret, sur un autre plan, j'ai cherché à connaître mes contemporains." (MD)

    On remarquera encore les goûts partagés, que ce soit celui de la tranquillité de la pêche, des nourritures "consistantes", ou des longues déambulations le long des quais:

    "Si j'ai donné à Maigret la passion de la pêche à la ligne, c'est que je la ressentais moi-même. […] je continuais à considérer que le sommet de la quiétude était, assis à l'ombre d'un arbre, ou dans un petit bateau marchant au ralenti, d'attendre philosophiquement ce que l'on appelle une touche. Ce rêve-là, je l'avoue, je l'ai passé à Maigret" (MD)

    "Que de plats aussi que je n'avais jamais mangés et que je goûtais avidement! Les rillettes, par exemple, les andouillettes, les tripes à la mode de Caen…" (MD)

    "C'est probablement de cette époque-là que j'ai gardé le goût des andouillettes grillées, celui des ragoûts et du bœuf en daube, du fricandeau à l'oseille, de presque tous les plats, je l'avoue, que j'ai imposés par la suite à mon brave Maigret" (MD)

    "Nous marchions beaucoup, Tigy et moi, et la Seine nous attirait en particulier avec son aspect sans cesse différent. Notre grande balade était le long des quais, jusqu'à Charenton où nous nous arrêtions à l'Ecluse no 1, celle où commence le canal de la Marne. On suivait d'un œil fasciné le débarquement des péniches, les barriques de vin qui s'entassaient le long des berges. Tout était bon. Tout était neuf. Tout était magnifique." (MD)

    Enfin, Simenon, les années passant, en vient non seulement à donner de plus en plus à son personnage de ses propres préoccupations, mais c'est l'auteur lui-même qui se compare, dans ses attitudes, à son personnage, comme si le créateur s'était mis peu à peu à ressembler à sa créature…

    "Aujourd'hui […] je me sens un peu comme si je me trouvais dans la peau de Maigret lorsqu'il a un gros rhume ou la grippe, ce qui lui arrive assez souvent. Ce n'est pas étonnant étant donné les heures qu'il passe dehors par tous les temps, souvent la nuit. Il s'est mis au lit et en profite pour se faire dorloter. Pendant que sa femme va et vient dans l'appartement, il écoute tous les petits bruits qui arrivent jusqu'à lui et qui lui indiquent à quoi elle est occupée. Je ne suis pas alité. Je suis assis au fond de mon fauteuil et je fais exprès d'être en pantoufles, ce qui est exceptionnel pendant la journée. Moi aussi, j'écoute tous les bruits […] Pour Maigret, c'est une aubaine de passer ainsi des journées chez lui, car d'habitude il ne voit sa femme qu'à l'heure des repas, et encore! On pourrait presque dire qu'il savoure ses rhumes." (MD)

    Notons le luxe de détails à propos de son personnage, quasi le seul qu'il évoque dans ses textes intimes, et le seul dont il se souvienne !

    Parfois, la comparaison va encore plus loin, et Simenon rapproche son âge de celui de son personnage: ainsi, ces passages dans QJV, écrits vers la soixantaine:

    "Pourtant, si j'étais fonctionnaire, si j'étais Maigret, je serais à la retraite"

    "Toujours est-il qu'alors que Maigret annonce sa retraite pour dans trois ans – parce qu'il a cinquante-deux ans et que la retraite d'un commissaire est automatiquement à cinquante-cinq – toujours est-il, dis-je, qu'il m'arrive, à moi aussi, d'avoir envie de prendre ma retraite "

    "La retraite! Je sais que je ne la prendrai jamais, ou plutôt je l'espère, car une déficience grave de ma santé pourrait seule m'y forcer. En acceptant ça, de temps en temps, seul dans mon coin, je grogne, comme Maigret, et il m'arrive de rêver à sa petite maison de Meung-sur-Loire, à ses fraisiers, à ses pommes en espaliers, à ses poules sur le tas de fumier et à la pêche à la ligne."

  3. Maigret et non-Maigret…

    Simenon parle aussi de sa façon de considérer les romans du cycle des Maigret par rapport au reste de sa production. S'il tient à prendre les Maigret comme une œuvre "mineure", "de détente":

    "J'espère écrire un roman en janvier, peut-être un Maigret afin de me refaire la main. Certainement pas un roman fabriqué. (Il faudra que j'explique un jour pourquoi je ne considère pas les Maigret, qui sont des œuvres mineures, comme de la fabrication)." (QJV)

    "Je commence à me détendre, à penser à mon prochain roman. Un Maigret ? Un non-Maigret ? (ndlr: notons tout de même cette façon de définir, par "soustraction", la production littéraire hors du cycle Maigret…) J'aimerais mieux la dernière sorte, mais je jouerai peut-être la prudence en remettant à mars un vrai roman. " (QJV)

    "je suis tenté, comme toujours, de remettre à plus tard, sinon de ne plus écrire du tout, ou de me contenter de Maigret reposants" (QJV),

    il n'en reste pas moins que les Maigret sont une autre façon de traiter de sujets importants, "sans en avoir l'air", pourrait-on dire:

    "il m'arrive, dans les Maigret, de toucher à des sujets parfois plus graves que dans mes autres livres. Mais sur un mode badin ou, en tout cas, avec l'équilibre de mon commissaire pour faire contrepoids." (QJV)

    Et détente n'est pas forcément synonyme de facilité, mais plutôt de plaisir:

    "Je me délasse en écrivant un Maigret, comme chaque fois que, pour une raison ou une autre, je ne me sens pas d'humeur à m'attaquer à un roman dur. Il en est ainsi de tous les Maigret, sauf les dix-huit premiers, que j'ai écrits, ceux-là, à raison d'un par mois. Il est vrai que j'écrivais deux chapitres par jour, un le matin, l'autre l'après-midi, de sorte que certains de ces romans ont été terminés en trois jours. C'était un délassement pour moi de m'installer devant ma machine à écrire, de retrouver mon brave commissaire sans en savoir plus que lui, avant le dernier chapitre, sur la conclusion de son enquête." (MI)

  4. Relations entre un auteur et son personnage: l'entente cordiale

    L'impression générale qui se dégage des textes dans lesquelles Simenon fait allusion à son commissaire, c'est celle d'une sorte de "complicité", presque un sentiment d'amitié que l'auteur a fini par avoir pour son personnage. Ce texte, écrit le 2 octobre 1973 dans " Des traces de pas" (MD), en est une belle illustration:

    "Je me sens pris de remords d'avoir complètement laissé tomber Maigret après mon dernier roman: Maigret et M. Charles. C'est un peu comme si on quittait un ami sans lui serrer la main. Il se crée, entre un auteur et ses personnages, des liens affectifs, à plus forte raison si leur collaboration a duré cinquante ans. Je lis dans certains journaux que je me suis pris moi-même pour créer le personnage de Maigret, que celui-ci donc ne serait qu'une sorte de copie. Je m'inscris en faux. Lorsque j'ai écrit les premiers Maigret, je ne savais pas qu'il y en aurait d'autres. Dans les tout premiers, il ne jouait qu'un personnage épisodique. Ensuite il a été surtout une silhouette: grand, gras et lourd, s'imposant surtout par sa placidité. Ni au physique, ni au moral, cette description ne s'accorde avec mon caractère. Plus tard, Maigret est devenu moins synthétique. Que je lui aie donné, à mon insu, certaines de mes idées, certains détails de mon comportement, c'est possible. Mais, jamais, il n'a été moi. Je le quitte sur les rives de la Loire où il doit être à la retraite, comme moi-même. Lui bêche son jardin, joue aux cartes avec les gens du village et va pêcher à la ligne. Moi, je continue d'exercer le seul sport qui me soit encore permis: la marche. Je lui souhaite une heureuse retraite, comme la mienne est heureuse. Nous avons assez travaillé ensemble pour que je lui dise un adieu quelque peu ému."

  5. Conclusion

    J'aimerais terminer cette petite étude par ce texte pris dans "Un homme comme un autre", dicté en 1973 (MD), dans lequel on voit que le lien tissé entre l'auteur et son personnage est si fort, que Simenon en vient à rêver de Maigret, même quand il n'écrit plus de roman, et qui nous laisse une très jolie image-souvenir du commissaire:

    "J'ai fait un rêve curieux. Plus exactement ce n'était pas tout à fait un rêve. J'étais encore dans un demi-sommeil voluptueux et je regardais avec curiosité un homme que je ne voyais que de dos. Il était plus grand, plus large d'épaules, plus corpulent que moi. J'avais beau ne le voir que de dos, je sentais en lui une placidité que je lui enviais. Il avait revêtu un pantalon de toile bleue, un tablier de jardinier et portait un chapeau de paille cabossé. Il se trouvait dans un jardin. Le long d'une murette qui séparait ce jardin du jardin voisin, on avait semé toutes les herbes aromatiques et il était occupé à les biner. Il m'a fallu un certain temps, dans mon demi-sommeil, pour me rendre compte qu'il ne s'agissait pas d'un personnage réel mais d'un personnage sorti de mon imagination. C'était Maigret, dans son jardin de Meung-sur-Loire, un Maigret à la retraite, lui aussi, mais de plusieurs années plus jeune que moi. Il me semblait que je connaissais les moindres recoins de la maison au carrelage rouge où Mme Maigret s'affairait devant son fourneau. Il me semblait aussi que je voyais Maigret, l'après-midi, se diriger paisiblement vers son café habituel où il retrouvait ses partenaires pour une partie de belote. Il ne pêchait plus. Il prétendait que les eaux étaient trop polluées. Il ne s'ennuyait pas. Il trouvait l'emploi de chaque heure de ses journées et il lui arrivait, bras dessus bras dessous, de faire de longues marches à pied avec sa femme. Ou bien je me suis endormi tout à fait, ou bien je me suis éveillé. Ces images se sont effacées. Je les garde dans mon esprit et cela restera, pour moi, la retraite de Maigret."

Murielle Wenger
mai 2007

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