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Lui   (N° 42)
juin 1967. p 7-34

 

TÊTE-À-ÊTE
AVEC SIMENON

Conversation à bâtons rompus
avec le père du commissaire Maigret

interview : Jacques Lanzmann

English translation


 

Tout le monde connaît les escargots, ces escargots venus de Bourgogne ou de Tchécoslovaquie, et qui transportent sur leur dos une maison qui leur colle à la peau. Georges Simenon, lui, est le contraire d'un escargot littéraire, ce serait plutôt un lièvre, un lévrier d'imprimerie et pourtant jamais maison n'a si bien collé à la peau d'un écrivain que la sienne. Cette maison que l'on dit froide, inhumaine, que l'on compare à un hôpital, à une clinique psychiatrique, disons le mot, à une maison de fous, n'est en réalité que la maison d'un sage. Elle est nette comme il est net, vaste comme il est grand, organisée comme il est compartimenté. C'est une maison de repos où l'on travaille, une maison de travail où l'on se repose, une maison inquiétante parce que trop calme, habitée par un homme dont le calme inquiète. Cette maison, quand on la repense. c'est-à-dire quand on la quitte, cette sacrée maison vous trotte longtemps, très longtemps dans la tête. Mais, en face de moi maintenant, j'ai Georges Simenon, très élégant, pull de cachemire, pantalon de flanelle grise, chaussures ocre fait pied, autrement dit fait main. Mais je ne suis pas venu voir Simenon pour lui parler de son bottier. Bien que sa garde-pied et sa garde-robe soient très impressionnantes : quelque chose comme soixante paires de souliers, comme cent cinquante costumes, tant et tant de costumes, de chemises et de souliers qu'au premier étage de la maison-reliure, il existe une vaste pièce aménagée tout spécialement, comme chez les tailleurs, avec cabine d'essayage et jeux de glaces qui permettent de vérifier la tenue d'une veste sur un dos.

Jacques Lanzmann:   Je voudrais vous poser quelques questions et écouter vos réponses. Si nous improvisions?

Georges Simenon:   Je vous en prie, vous êtes le maître.

Lanzmann:   Non, c'est vous... Vous êtes tout de même un écrivain estimé, estimable. Avez-vous le sentiment d'être estimé par les grands écrivains contemporains ?

Simenon:   Je n'en ai pas la moindre idée. Je fréquente très peu d'écrivains. Je pense qu'ils ne me lisent pas. Moi-même, je ne lis pas les autres écrivains. Je n'ai pas lu un seul roman depuis 1928. C'est la vérité.

Lanzmann:   Que lisez-vous ?

Simenon:   Je lis les journaux, les journaux les plus importants qui paraissent dans le monde, et puis aussi des ouvrages historiques, philosophiques, scientifiques, artistiques. Lire les autres m'influencerait trop ; et puis si jamais je rencontrais un autre Simenon au hasard de mes lectures... hein... il me faudrait le provoquer en duel ou bien mettre les pouces. Non, je préfère ne rien lire. Je laisse la littérature en paix, qu'elle en fasse autant avec moi.

Lanzmann:   Vous savez très bien qu'il n'y a pas deux Simenon. Vous êtes le seul à faire du social, du socialisme de loges, du socialisme de bureau, le socialisme des petites gens.

Simenon:   Je peins un milieu de petites gens. Je suis né parmi les petites gens et je resterai « petites gens » toute ma vie, je le sais, j'en suis satisfait d'ailleurs. Je me trouve beaucoup mieux parmi les petites gens que parmi les gens beaucoup plus évolués. Pendant des siècles, on a évité de parler des ouvriers et puis Zola est arrivé, comme Zorro, et puis Jules Vallès et puis d'autres. Soudain, il y a eu une grande vague de romans ouvriéristes, populistes et revendicateurs. Mais on n'avait jamais parlé des petites gens ; Balzac écrivait sur la petite bourgeoisie. Tout le monde était traité par la littérature mais personne, je dois le dire, ne s'était intéressé avant moi, à ce qu'on appelle les petites gens. Si je leur ai consacré la plupart de mes livres, c'est que ce sont les gens que je connais le mieux et qui me connaissent le mieux. Ce sont les gens parmi lesquels je me sens le plus à l'aise, et parmi lesquels il y a le plus à apprendre. Supposez une tragédie quelconque, un roman quelconque, un roman conjugal... entre parents et enfants... entre deux frères... n'importe quoi... A l'échelon intellectuel, cultivé, raffiné, ça se passe très artificiellement parce qu'il y a une sorte de bon goût qui fait que l'on ne doit pas se laisser aller à telle ou telle démonstration. C'est un milieu où les gens, à force de lire les moralistes et à force de lire les dires... finissent par se voir dans la glace. Autrement dit, ils jouent le drame au deuxième degré. Ils sont tout contents de vivre un roman et ils se regardent en même temps le jouer. Tandis que si vous descendez à l'étage des gens « directs », comme le cultivateur ou le pêcheur, qui sont toute leur vie en tête à tête avec la nature, il est évident que ce roman prend tout à coup des qualités beaucoup plus sonores, beaucoup plus vraies. Et voilà pourquoi je préfère, lorsque j'ai en tête un roman quelconque, enfin le point de départ de ce roman... le faire vivre par des gens plus authentiques, des gens qui sont des petites gens.

Lanzmann:   Qu'est-ce que vous appelez au juste les petites gens ?

Simenon:   Eh bien, une vraie définition serait difficile à donner, mais les petites gens se situent, si vous voulez, entre le prolétaire proprement dit, c'est-à-dire entre l'ouvrier d'usine - qui a réussi à se faire respecter par les plus forts de ce monde - et les petits bourgeois. Bien plus, l'ouvrier a acquis ses lettres de noblesse et les armes qu'il porte sur son blason bleu de travail, c'est, bien sûr, le droit de grève. Donc, mes petites gens à moi se situent entre l'ouvrier et la petite bourgeoisie, ces petites gens, ce sont des petits employés, des artisans, des petits commis-voyageurs, des femmes de ménage, des concierges, des gens si vous voulez qui ne se sont pas encore syndiqués, des gens méprisés par le bas et le haut, des gens qui n'ont que très peu de défense. Voilà ce que j'appelle les petites gens. Je me souviens, quand j'étais petit, ma mère me disait : « Surtout ne va pas jouer avec les ouvriers... » Or, nous étions beaucoup plus pauvres qu'eux. Mon père était un petit employé qui gagnait moins qu'un ouvrier, mais devait être habillé, et nous devions l'être, aussi bien que des bourgeois, sans aucune marge de crédit chez le tailleur. Physiquement, matériellement, nous étions plus malheureux dans notre famille que dans une famille d'ouvriers, et pourtant, oui, pour des raisons de convenance, ma mère, soumise à une classe supérieure à la sienne, m'interdisait de jouer avec les enfants des ouvriers... et pourtant, moi, je trouvais que les ouvriers avaient beaucoup d'allure. Il est certain qu'une sortie d'usine a de l'allure ; vous pouvez peindre une sortie d'usine, vous ne pouvez pas peindre la sortie d'un bureau ou d'une banque, cela n'a aucune allure. Vous voyez ce que je veux dire ? Et c'est pour cela que je dis que ces petites gens sont, en général, les conservateurs des traditions bourgeoises ; ces petites gens ont eu tendance, à cause de leur éducation, à dire oui au pouvoir, à dire oui à la religion, à dire oui à tous les dogmes, à toutes les convenances possibles et imaginables. Ils ont des tabous invraisemblables... Il m'était interdit de sortir en sabots, par exemple ; or, à cette époque-là, on sortait avec des sabots. J'avais des amis qui, l'hiver, avaient de bons sabots de bois dans lesquels ils n'avaient pas froid aux pieds, tandis que moi j'avais de fines chaussures de cuir ; quand il pleuvait, elles prenaient l'eau. Cela ne me plaisait guère, évidemment. J'aurais préféré avoir des sabots... Ah non ! Ça ne se faisait pas. Moi, je n'avais pas le droit d'avoir des sabots, je devais présenter et représenter. Ces gens-là, je les adore. J'ai passé ma vie à les défendre, justement parce qu'ils sont coincés entre deux mondes, beaucoup trop forts, beaucoup plus forts qu'eux, qui les étouffent. Et alors, ils ont acquis une qualité qui est extraordinaire parce qu'ils l'ont en fait au fond d'eux-mêmes : c'est la résignation. Ce sont des gens qui parviennent à être résignés.

Lanzmann:   Donc ces gens, ce sont ceux qui vous inspirent, qui vous ont inspiré et qui vous lisent.

Simenon:   Oui, beaucoup d'entre eux me lisent.

Lanzmann:   Et ce sont ceux qui vous font gagner de l'argent aussi...

Simenon:   Oui, enfin... C'est secondaire, parce que j'écrirais exactement de la même manière, et j'aurais autant de plaisir à être lu par un grand nombre de gens si cela ne devait rien rapporter. Ça, je vous le dis très franchement. D'ailleurs, quand j'ai commencé à écrire, j'étais très jeune, j'avais seize ans... Je vous jure que je ne savais pas qu'on pouvait gagner sa vie en écrivant. Il ne faut pas penser à l'argent quand on écrit ; c'est ce que je réponds à tous les jeunes qui m'envoient des manuscrits et qui me demandent des conseils. Je leur dis : écoutez, si vous entrez là, entrez-y sans espérance... pour reprendre les écritures, parce qu'en réalité, sur cent écrivains qui débutent, il y en a un qui arrive à gagner réellement sa vie. Je crois qu'en France, dix écrivains gagnent leur vie, uniquement par la littérature. Pas plus. Et encore, certains font des conférences, des articles de journaux, des nouvelles, etc.

Lanzmann:   Dix écrivains. Essayons de les compter. Sartre, c'est sûr... Simone de Beauvoir, c'est sûr... Essayons, vous et moi, Sagan, c'est certain... ça en fait trois... Christiane Rochefort, peut-être ?

Simenon:   Oui, seulement depuis trois ou quatre ans...

Lanzmann:   Ça en fait quatre. Ce n'est vraiment pas beaucoup.

Simenon:   Y a pas un jeune là-dedans !

Lanzmann:   Aragon... oui, de toute façon.

Simenon:   Certainement. Vous savez, on a de la peine. Maurois a une vie d'esclave. Mauriac peut-être aussi, quant à Pagnol, il n'est plus seulement écrivain, il est cinéaste, il est producteur lui-même et c'est aussi un homme de théâtre. Bon, il vaut mieux arrêter, on n'en trouvera pas dix... C'est peu tout de même.

Lanzmann:   Vous m'avez dit tout à l'heure que les jeunes vous envoyaient des manuscrits et vous demandaient des conseils. Mais je n'ai pas l'impression que vous influenciez la jeunesse, vous ne lui apportez ni révolte, ni philosophie ; je pense que les jeunes qui décrochent ne peuvent pas s'accrocher à Georges Simenon.

Simenon:   Je crois qu'il y a deux sortes de jeunesse. Il y a une jeunesse qui demande aux écrivains de lui apporter des certitudes, si je puis dire, ainsi que des concepts philosophiques ou sociaux bien déterminés... mais je crois que la majorité de la jeunesse ne cherche pas nécessairement cela, si j'en juge d'après les lettres et les manuscrits que je reçois et d'après le nombre des thèses faites à l'étranger sur mon oeuvre, et qui sont faites par des jeunes.

Lanzmann:   Qu'appelez-vous l'étranger ?

Simenon:   Je suis obligé de dire l'étranger, parce qu'en France, il est interdit de faire une thèse sur quelqu'un qui n'est pas mort. Alors, je dois dire que je suis bien content qu'on ne puisse pas faire de thèse en France, sur moi.

Lanzmann:   Si vous croyez à la consécration de la thèse, on pourrait faire à propos de Simenon une thèse sur les conséquences financières du plus grand tirage de la littérature contemporaine.

Simenon:   Laissons là les questions d'argent. Je suis riche et après ? Est-ce qu'on reproche la richesse aux propriétaires de journaux ? Non, bien sûr. Mais dès qu'un écrivain gagne de l'argent, on est là, à lui chercher de la monnaie dans la tête.

Lanzmann:   Je suis bien d'accord avec vous mais avouez que vous êtes un cas unique en littérature. Jamais un écrivain n'a gagné autant d'argent que vous, avec ses livres.

Simenon:   Vous savez, on exagère beaucoup, et puis c'est faux. Victor Hugo a gagné mille fois plus d'argent que moi. Balzac en a gagné beaucoup plus, mais il l'a dépensé dans des affaires qu'il ratait régulièrement. Il a commencé trop tôt. Par exemple, c'est lui qui a inventé « La Pléiade », mais il l'a fait trop tôt, un siècle trop tôt, sinon il aurait gagné un argent fabuleux. Balzac gagnait beaucoup plus d'argent qu'aucun écrivain à l'heure actuelle dans le monde.

Lanzmann:   Vous me voyez très surpris. Balzac, que je sache, était toujours à la recherche d'argent.

Simenon:   Il le cherchait et il le trouvait. Je vous dis qu'il en avait beaucoup plus que moi. Mais je n'aime pas parler d'argent... Nous perdons notre temps.

Lanzmann:   S'il vous plaît, continuons à perdre notre temps. Répondez si vous voulez, et si vous ne voulez pas répondre, ne répondez pas. Mais ce qui m'intéresse, c'est le cheminement financier de l'un de vos livres. Vous venez de terminer un roman. Il est là sur votre table de travail. Que va-t-il se passer ?

Simenon:   D'abord, je le relis, je le revois. Ça me prend trois jours. J'enlève tous les mots inutiles, toutes les phrases trop bien coulées. Je fais sa toilette.

Lanzmann:   Ça s'appelle faire une toilette ?

Simenon:   Moi, j'appelle ça faire une toilette, tout comme vous le faites avec vos moustaches, une fois par semaine, ou une fois par jour. Ensuite, je le photostate, j'en fais une vingtaine de copies et je range soigneusement le manuscrit. Une copie va chez mon éditeur français, une autre chez mon éditeur américain, une autre chez mon éditeur anglais, quelquefois une chez mon éditeur allemand, une autre chez mes éditeurs hollandais, italien ou même japonais. C'est une question de demande, de rythme.

Lanzmann:   Vous n'avez donc pas, comme moi, un éditeur-producteur qui distribue aux autres éditeurs ?

Simenon:   Non, c'est justement la différence qui existe entre vous et moi, car moi je suis propriétaire de tous mes droits dans le monde entier. Je les vends à l'étranger, je les vends au cinéma, je les vends à la radio et à la télévision, et cela sans verser la moindre redevance à mon éditeur.

Lanzmann:   Bravo, vous êtes très fort, unique au monde, même.

Simenon:   C'est pour cela que j'ai tellement de travail, c'est pour cela qu'il me faut des secrétaires et un bureau. C'est uniquement parce que je me défends moi-même.

Lanzmann:   C'est aussi pour cela que vous gagnez cent fois plus d'argent que moi, compte tenu que vous avez écrit déjà, si ma mémoire est bonne, 192 romans dont le tirage moyen est de sept cent mille à un million d'exemplaires. Comment en êtes-vous arrivé a faire accepter vos vues, votre système, par votre principal éditeur ?

Simenon:   Mon secret réside justement là. Je n'ai pas de principal éditeur et puisque vous y tenez, voici un conseil. Quand vous renouvellerez votre contrat avec le vôtre, vous lui direz que vous n'acceptez pas de donner ce qu'on appelle les droits annexes, que vous entendez garder ces droits. Il vous répondra oui ou non. Il dira oui s'il tient à vous.

Lanzmann:   S'il dit oui, je suis couillonné dans l'histoire, parce que je n'ai pas votre notoriété et que mes livres, quand ils se vendent à trente mille exemplaires, c'est le maximum. Je serais donc obligé de démarcher moi-même les éditeurs étrangers. J'aurais du m'y prendre tout au début.

Simenon:   Probablement. Pour moi, cela a commencé bien avant la guerre, dès mon premier contrat. Je m'étais réservé les éditeurs étrangers, les droits étrangers. Dans les contrats suivants, j'ai exclu le cinéma, puis la radio, puis la télévision, si bien que, progressivement, d'une façon générale tout est exclu, sauf la publication du livre sous la forme classique. Le Livre de Poche est exclu aussi. Mon éditeur n'a pas le droit de publier mes livres en Livre de Poche ou en livre ceci ou en livre cela. S'il veut faire une édition à trois francs, il doit me le demander. S'il veut en faire une à vingt-cinq francs, il doit me demander mon avis et me proposer un nouveau contrat. Evidemment, vous me direz que tout cela ce sont des questions que j'appellerai « de boutique ». Mais je crois que Balzac s'en était préoccupé, d'ailleurs, il était parvenu à se faire nommer président de la Société des Gens de Lettres, dont il est un des fondateurs. Il a tenu le coup, je crois, un an ou deux. Puis les autres hommes de lettres l'ont mis à la porte. Il avait trop d'idées. Il gênait.

Lanzmann:   Mais comment, vous, tenez-vous le coup ? Et quelle est la réaction de vos confrères à grand tirage ? Pourquoi ne font-ils pas comme vous ?

Simenon:   Ah, ça, je n'en sais rien. Je ne les connais pas, mes confrères à grand tirage. Je ne les ai jamais rencontrés. Vous savez, je vis replié sur moi-même, très près de mes petites gens. Je ne suis jamais en ville. On ne me voit jamais dans les manifestations, dans les soirées , je n'ai pas du tout une existence d'homme de lettres.

Lanzmann:   Maintenant, on va laisser de côté la littérature et l'argent, on va parler de la pipe... puisque vous êtes un fameux fumeur de pipe !

Simenon:   D'accord, c'est infiniment plus reposant !

Lanzmann:   Est-ce que vous pouvez me définir un peu « la » sensation ? Si vous me demandez la sensation que procure un cigare, je peux vous répondre, mais ce que l'on ressent vraiment en fumant ce qu'on appelle « une bonne pipe »...

Simenon:   Eh bien, cela vous donne une certaine détente, en même temps qu'une certaine assurance. Le matin, par exemple, lorsque je me lève, la première chose que je fais, c'est de me brosser les dents, et puis je bourre une pipe. En même temps que je prends mes premières gorgées de thé, eh bien, je prends mes premières bouffées de tabac. Le fait de me mettre la pipe aux dents, dès le matin, cela signifie que la journée commence, que je suis éveillé, et que je suis de plain-pied avec la vie. Et même le soir, au moment de me coucher, je traîne toujours un peu pour finir la pipe que j'ai entre les dents. Je trouve toujours le moyen de tricher, de me dire : « Tiens, j'ai oublié de remonter telle horloge ou je n'ai pas fermé les volets et je gagne cinq minutes pour finir ma pipe. J'ai des pipes partout ici, vous l'avez vu. Il y en a à peu près sur tous les bureaux. Je tends la main automatiquement vers la pipe, comme vers mon vice. Je crois que je fume dès le moment où je me lève, jusqu'au moment où je me couche, sauf à table ! J'ai commencé à fumer très tôt, vers l'âge de treize ans. Est-ce venu d'une certaine timidité, d'un besoin de me croire un homme ? C'est fort possible mais je m'en réjouis. !

Lanzmann:   Vous fumiez en cachette de vos parents ?

Simenon:   Non, non. Mon père ne me disait rien. Mon père était trop intelligent pour m'empêcher de faire quoi que ce soit, il savait que je l'aurais fait tout de même. C'est comme ma fille, vous l'avez vue, elle est là-bas, elle fume la cigarette, mais elle ne fume pas en cachette. La première fois que je l'ai vue fumer dans un coin, en se cachant plus ou moins, je lui ai dit « Mais Marie-Laure, si tu veux des cigarettes, il y en a sur la table, tu n'as pas besoin de te cacher. » Elle a très bien compris.

Lanzmann:   Est-ce qu'il y a des gens qui volent vos pipes et qui les mettent sous cloche, comme on volait, à un moment donné, les mégots du tsar ?

Simenon:   Oui, ça arrive souvent et ça m'ennuie. Chacune de mes pipes a plus ou moins une histoire : les unes, c'est ma femme que me les a choisies, à l'occasion d'anniversaires, généralement. Il y a plus de trois cents pipes ici et je sais où chacune m'a été donnée ou bien où je l'ai achetée et â quelle occasion. Alors, en somme, il y a des liens presque sentimentaux entre mes pipes et moi ! J'ai aussi quelques très grosses pipes que je trouve très belles mais que je fume rarement, parce qu'il faut les fumer dans un fauteuil, qu'il faut les tenir à la main. Je ne suis pas collectionneur. Vous ne verrez aucune pipe, ni en écume ni en matière différente de la bruyère. Ce ne sont que des pipes de bruyère et des pipes normales. Je suis un consommateur ordinaire.

Lanzmann:   Maintenant, si vous le voulez bien, on va laisser la pipe et l'on va parler des femmes. Je me suis laissé dire que les femmes vous intéressaient beaucoup.

Simenon:   Bien entendu ; je considère d'ailleurs que la sexualité est une chose extrêmement importante, qui a été très mal considérée jusqu'à présent ou à peu près, mais qui commence à entrer dans la réalité, et, si je puis dire, dans la vie sociale. Elle entre dans les moeurs. Avant, c'était une chose honteuse. On devait se cacher, on n'en parlait pas ou ceux qui en parlaient le faisaient d'une façon qui salissait plutôt la sexualité qu'autre chose. J'ai horreur de ça. Je n'aime pas la gaudriole. La sexualité n'est pas un sujet de plaisanterie. C'est une merveilleuse chose et qui, je crois, exalte l'homme comme la femme, d'une façon admirable. Je crois aussi que c'est un des grands éléments de notre équilibre. Il me semble que l'homme ou la femme qui n'a pas une vie sexuelle harmonieuse et même assez intense, est obligé de se rattraper ailleurs. Il aura probablement d'autres vices ou d'autres défauts.

Lanzmann:   D'accord, mais la vie sexuelle peut être intense sans être harmonieuse.

Simenon:   Ça dépend. Je crois qu'on peut la rendre harmonieuse et avec n'importe quelle femme on peut arriver à s'accorder sexuellement, si on a une certaine expérience et une certaine habileté, et aussi si l'on a vaincu la peur, la peur de faire des enfants, à chaque fois.

Lanzmann:   Qu'est-ce que vous pensez du « birth control » ?

Simenon:   Je crois que c'était une nécessité et je trouve que c'est admirable. C'est beaucoup mieux que les procédés employés dans mon enfance et dans ma jeunesse. D'ailleurs, vous avez vu que le Vatican vient, en quelque sorte, de le ratifier. Et, de plus, à mon avis, cela donne à la femme une liberté qu'elle n'avait pas. La vraie liberté qui lui manquait, c'était celle-là. La femme n'était pas égale à l'homme parce que, lorsqu'elle s'accouplait, qu'est-ce que vous voulez, elle avait peur. Elle était à la merci de l'homme. Maintenant, elle n'est plus à la merci de l'homme et tous deux se disent merci. Dorénavant, nous trouverons une vraie partenaire, au lieu de trouver quelqu'un qui était un peu gêné devant nous. Et qui se posait plus ou moins en victime la plupart du temps.

Lanzmann:   Donc, si je comprends bien, vous êtes pour une réponse sexuelle basée sur l'égalité et la fraternité des sexes ?

Simenon:   Je crois en tout cas que le mariage tel qu'il est actuellement est une institution périmée qui disparaîtra petit à petit. Déjà, dans certains pays, on parle de mariage précédé de deux ans d'essai et qui serait renouvelé comme un bail.

Lanzmann:   Quels pays ?

Simenon:   On en discute en Suède, en Hollande, et dans certains Etats des Etats-Unis. Je parlais l'autre jour avec un père jésuite. On n'accepte plus maintenant que les bonnes sœurs fassent des voeux perpétuels parce qu'on considère qu'une femme, que ce soit à dix-huit ou trente ans, ne peut pas dire quelles seront ses idées à cinquante ou soixante ans. On l'empêche donc de se consacrer à Dieu pour la vie ; on accepte des vœux de trois, puis de cinq, puis de dix ans. Est-ce que vous pouvez, vous, à dixhuit ans ou à vingt ans, dire que vous allez pouvoir vivre toute votre vie, jusqu'à la mort, avec une même femme. C'est impossible. Vous ne savez pas ce que sera cette femme dix ans plus tard ou vingt ans plus tard. Des tas d'événements pourront vous rendre cette femme insupportable ou vous rendront insupportable à elle. Alors ce mariage, qui n'a été institué que pour des raisons pécuniaires, pour l'enfant, pour le patrimoine, pour le nom à perpétuer, est vraiment un scandale. Je crois que, bientôt, mettons dans cinquante ou cent ans, le mariage paraîtra absolument ridicule, tout comme les crinolines nous paraissent actuellement ridicules.

Lanzmann:   Mais alors, si les étapes de la vie en commun sont renouvelées par des baux, ce sera à nouveau la floraison des fiançailles, de fiançailles qui pourront durer.

Simenon:   Bien sûr ; dans un certain milieu, ça l'est déjà, et le public ne rouspète pas du tout. Il lit tous les jours dans la presse du cœur que telle vedette vit maintenant avec telle vedette, fiancée avec telle autre, des fiançailles de deux ou trois ans... Puis un grand drame, c'est la rupture et l'on recommence.

Lanzmann:   Donc, vous accepteriez que votre propre fille vienne vous trouver un jour et vous dise : « Papa, voilà, je connais un garçon charmant, je vais te le présenter, j'ai l'intention de vivre avec lui, mais avant je veux savoir s'il me convient.

Simenon:   Mais bien entendu, bien entendu !

Lanzmann:   Et vous l'accepteriez ici même, dans votre maison ?

Simenon:   Bien entendu !

Lanzmann:   Cela peut surprendre ou étonner certaines personnes qui vont nous lire.

Simenon:   Mais non, c'est normal. Nous vivons en réalité sur des faux semblants et il faut en créer des vrais.

Lanzmann:   Je pense que ce sera quand même très dur.

Simenon:   Ce sera dur évidemment, mais vous savez qu'il y a d'autres choses qui étaient très dures à faire, à admettre, et qui sont passées comme une lettre à la poste. Le nu, à l'heure actuelle, est même une chose publicitaire... On ne peut pas vanter une bière ou une marque de bas sans mettre un nu... Dans mon enfance, on allait en prison pour ça ! Regardez les monokinis, on arrête bien quelques baigneuses mais, il y a plusieurs siècles, on les auraient brûlées vives. Maintenant, il y a même des restaurants à San Francisco et Los Angeles où le client est servi par des femmes aux seins nus. Il n'y a pas plus de raison de cacher un sein qu'un pied. Tout ça, c'est une question de tradition, de poésie, c'est une question d'exaltation presque systématique. Pour nous faire vraiment aimer la femme et pour créer le mariage, il a fallu qu'on fasse de la femme un être tout à fait extraordinaire, presque extra-terrestre.

Lanzmann:   De toute façon, je suis certain que si on faisait un référendum parmi les belles femmes, en leur disant : « Voulez-vous avoir les seins nus ou les seins couverts cet été ? » 90 % de ces femmes répondraient qu'elles préfèrent les avoir nus.

Simenon:   Presque toutes les belles femmes, bien entendu. Ce sont les autres qui rouspéteraient.

Lanzmann:   Cette liberté sexuelle, Georges Simenon, elle va amener une modification de l'amour, de ce qu'on appelle l'amour aujourd'hui.

Simenon:   Je ne crois pas. Je crois qu'au contraire on va enfin faire une distinction entre l'amour et l'aventure, les petites passions de quelques jours, et l'autre. Parce que tout ce qui est attrait sexuel, attrait d'une heure ou dix jours, sera libre, il ne restera que je véritable amour. Sur le nombre de couples que vous connaissez, combien croyez-vous qu'il y ait de vrais couples, heureux de vivre ensemble ?

Lanzmann:   Je préfère ne pas compter. Pas plus que d'écrivains qui gagnent leur vie.

Simenon:   Et je crois d'autre part, tout individualiste que je suis, que l'unité humaine n'est pas l'individu, mais le couple, à condition qu'on ne veuille pas que le couple soit vraiment un couple perpétuel. On peut être un couple pendant cinq ans, dix ans et puis reformer un couple avec une autre personne et, les deux fois, connaître l'amour. Rien ne nous dit que l'amour est nécessairement éternel.

Lanzmann:   Donc, pour vous, la durée d'un couple est forcément limitée dans le temps.

Simenon:   Pas forcément. Il est possible qu'il existe des couples qui soient capables de vivre cinquante, soixante ans ensemble, sans rancir, tout en continuant à avoir l'un pour l'autre la même affection et la même indulgence.. Mais c'est assez rare. Moi non plus, je ne veux pas compter. Les vieux couples que j'ai rencontrés et qui paraissent souriants et béats lorsqu'on les voit en public, ne sont pas toujours ainsi lorsqu'on les surprend à l'intérieur de chez eux. Ça aussi c'est un peu une légende. C'est très rare !

Lanzmann:   Il faudrait donc former et reformer des couples tant que l'envie s'en fait sentir, et puis cesser, s'accoupler pour le restant de ses jours une fois parvenu à un âge certain, mettons à cinquante-cinq ou soixante ans. A ce moment-là, on formerait un vrai couple, en dehors de tout problème sexuel.

Simenon:   Pourquoi en dehors de tout problème sexuel ? Vous êtes bien gentil, j'ai soixante-quatre ans et j'ai autant de problèmes sexuels que vous et je souhaite en avoir encore longtemps. J'ai exactement les mêmes instincts et les mêmes possibilités d'amour, vraiment d'amour, dans le vrai sens du mot, que j'en avais à quarante ans ou que j'en avais à trente ans.

Lanzmann:   Mais enfin, il arrive un moment où l'on jette l'éponge, pour parler le langage des boxeurs.

Simenon:   Ce n'est pas tellement sûr, et ça le deviendra de moins en moins, grâce à la médecine actuelle qui nous permet... qui permet aux femmes, en particulier, de dépasser un âge difficile. Et je crois que la femme va prolonger très loin sa carrière amoureuse. Ça existe déjà, d'ailleurs, aux États-Unis notamment. Il y a toute une école de médecine amoureuse qui, depuis longtemps, donne certains oestrogènes aux femmes, et l'on parvient ainsi à les conserver « en pleine forme » jusqu'à l'âge de soixante-dix ans et, même, quatre-vingts ans.

Lanzmann:   Vous me semblez terriblement documenté sur la question.

Simenon:   Je ne suis pas seulement documenté sur cette question-là, mais comme je dispose d'un certain nombre d'heures libres, je ne peux tout de même pas écrire tous les jours, parce que si j'écrivais tous les jours... j'ai calculé, comme j'écris vingt pages par jour, au bout de l'année, ça ferait quarante volumes... Alors, il faut s'arrêter de temps en temps. Et puis d'ailleurs, je serais malade de fatigue : alors, comme j'ai beaucoup d'heures disponibles, je me passionne pour un certain nombre de questions. Pas seulement celle-ci... Je reçois des revues techniques de France, d'Angleterre ou des Etats-Unis... de Suisse, et même d'Italie. Et beaucoup de questions de cet ordre me passionnent, me passionnent personnellement, pas du tout à titre d'écrivain, simplement à titre d'homme.

Lanzmann:   Pour en revenir à notre conversation, vous pensez que la liberté sexuelle entraînerait la séparation du désir et de l'amour, qui sont si souvent confondus ?

Simenon:   Oui, ça ne veut pas dire que l'amour n'ait pas une grande partie de sexualité... L'amour proprement dit n'est pas uniquement sexualité. Il y a deux choses, il y a cette sorte de désir qu'on appelle amour et qui en réalité n'est que sexualité, et il y a l'autre qui demande vis-à-vis du partenaire une certaine exaltation réelle, une certaine connaissance profonde, une certaine indulgence.

Lanzmann:   Cela pourrait s'appeler la tendresse ?

Simenon:   Voilà le mot ; une grande tendresse, n'est-ce pas ? Bien qu'il y ait aussi dans la sexualité une certaine tendresse sexuelle, je crois que la vraie sexualité n'est jamais exempte d'une autre tendresse, qui est moins personnelle, qui s'adresse moins, dirons-nous, à l'objet précis, qu'à la femme en général. Il s'agit d'une tendresse émotive. Les sens vous procurent alors une émotion extraordinaire. Mais il y a un autre problème que j'ai envie de vous soumettre, si vous le permettez, puisque nous sommes en plein dans cette conversation capitale, c'est celui de la lassitude sexuelle. En effet, lorsque cette lassitude se manifeste, je crois que la seule chose à faire, c'est de se séparer parce que ça devient pénible, et parce que ça donne lieu à tous les drames. Supprimez l'obligation de rester avec un être déterminé, supprimez donc le mariage comme nous en parlions tout à l'heure, eh bien, je crois que la colonne des faits divers serait raccourcie des huit dixièmes. Maints drames quotidiens ne se produiraient plus. D'ailleurs, la plupart des faits divers sexuels seraient supprimés, et ça, bien entendu, c'est très important. Songez que si cette tendresse, dont nous parlions plus haut, existe, il n'y a aucune raison alors pour que celui des deux qui éprouve cet état de lassitude, ne puisse avoir une vie sexuelle par ailleurs. Avec ce système, il n'y a plus de jalousie. La jalousie cesse. Mais, encore une fois, je prie vos lecteurs de m'excuser, je suis en train de parler comme si je m'y connaissais, comme si j'avais un droit quelconque à parler de ces choses-là. Je vous ai dit tout à l'heure que je n'étais pas un moraliste et les opinions que je formule, je ne vous les donne, ni en tant qu'écrivain, ni en tant que moraliste, je vous les donne en tant qu'homme de la rue, comme n'importe qui pourrait le faire. 


This interview was reprinted in Lui N° 24, October 1989, shortly after Simenon's death.


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