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Le Soir Illustré
14 septembre, 1989
N° 2986, pp 4-20

Tout Simenon

L'Album d'une vie prodigieuse

Curieux des l'enfance
Villas avec vues
Est-il communication
Trois brèves rencontres
Liège a habité Simenon
L'ambiance Simenon
Jean Richard va tourner
Je suis le dernier parisien
L'héritage à Liège
L'écrivain de l'homme nu
Son écriture révèle
English translation

Villas avec vues sur la mort

Envoyé spécial


La dernière demeure, celle du 12, avenue des Figuiers. C'est sur cette pelouse qu'ont été répandues les cendres de l'écrivain, comme l'avaient été celles de sa fille Marie-Jo, en mai 1978.

Coincée entre deux villas de style « néo vaudois », au fond d'une impasse, une petite maison sans caractère à la façade presque aveugle. Deux grands immeubles, les « tours de Vidy », écrasent ce quartier pavillonnaire de Lausanne qui résiste mal à une urbanisation oppressante. Un jardin, sorte de petit parc, tente de faire respirer ces trois maisons alignées. Une pelouse un peu mitée survit bien mal à l'ombre d'un cèdre énorme dressé exactement au milieu de cet espace de maigre verdure.

Cet arbre est le dernier refuge de Georges Simenon. Ses cendres ont été répandues au pied de ce colosse, comme le furent celles de sa fille Marie-Georges, en mai 1978.

Les derniers jours de l'écrivain se sont achevés dans cette petite maison avec vue sur la mort. Lui qui posséda, disait-il, jusqu'à 33 demeures dans le monde entier s'est éteint dans ce pavillon de la banlieue lausannoise retrouvant l'univers modeste qui est l'horizon de la plupart de ses personnages. Il s'était débarrassé de tous les « signes extérieurs de richesse » qu'il passa de si laborieuses années à accumuler.

Il reste sur les hauteurs qui dominent Lausanne, à Epalinges, une énorme bâtisse qui témoigne d'une époque fastueuse. Ce gigantesque paquebot de béton, dont le romancier dessina lui-même les plans, n'est plus qu'un vaisseau fantôme.

Voitures de luxe, nombreuse domesticité, tout cela disparut du jour au lendemain de l'univers d'un écrivain qui cessa d'écrire. La dernière déclaration d'impôt qu'il rédigea mentionne une fortune de 3,5 millions de francs suisses (84 millions de FB) et un revenu de 214 000 FS (soit 5 136 000 FB). Ces sommes fort modestes en regard du patrimoine qu'il posséda semblent indiquer que Georges Simenon tint à régler une partie de sa succession lui-même.

Peu avant sa mort, l'auteur répondit à une interviews de Pierre-Pascal Rossi pour la télévision suisse romande. Il y précisait ses rapports avec l'argent, déclarant notamment : « Cela a été important quand je n'en avais pas... Je considère que chaque être humain devrait avoir droit à ce qui est nécessaire à une certaine dignité de vie... Avoir plus d'argent qu'il n'en faut, c'est sans intérêt... »

C'est en 1957 que Georges Simenon pose définitivement ses valises en Suisse. Selon une vieille habitude qui consiste à n'en contracter aucune, il change très souvent de domicile. Il a fini par s'installer au château d'Echandens lorsque, pour une fois, c'est contre son gré qu'il doit déménager. Le propriétaire du manoir désirant occuper lui-même les lieux.

C'est à ce moment le bourlingueur décide de faire construire une maison. Il choisit un terrain à Epalinges, à quelques kilomètres de Lausanne. C'est un petit village qui est en train d'être rattrapé par la ville. Ce bourg agricole devient une petite banlieue plantée de blocs de béton. Comme souvent en Suisse, cette façade (presque) populeuse dissimule un arrière-plan fort différent. D'incroyables demeures parsèment la partie «noble» du paysage. Les agriculteurs ont cédé leurs terrains à de riches acquéreurs, monnayant ainsi une retraite dorée. Alexandre Pasche, le gardien du « bunker Simenon », conserve la nostalgie d'une époque rurale et heureuse. Il a vu contraire cet énorme bloc, juste en face chez lui, en plein champ.

Georges Simenon décida de l'emplacement et du nombre des pièces et on construisit des murs autour. Cela donne un bâtiment qui ressemble à une école avec sa cour goudronnée donnant sur la route, ou à une clinique si l'on regarde la façade arrière. C'est énorme, imposant et glacial.

La construction du bunker fut achevée en 1963. Moins de dix ans plus tard, Georges Simenon, fuyant cette maison, vendit en un jour tout ce qu'il ne pouvait ou ne voulait emporter.

La « maison » d'Epalinges fut une pyramide coiffant une réussite sociale. Dix ans plus tard, c'était le symbole de dix années de disputes, de haine, de malheur.

Lorsque l'on visite le Bunker aujourd'hui, on est frappé par le caractère impersonnel, aseptisé de chacune des 26 pièces. Cette demeure sans âme fonctionne comme une usine, révélant plusieurs circuits qui permettaient à chacun de ses occupants de vivre en quasi « autarcie ». Jusqu'au chauffage autonome pour chaque « module » du bâtiment.

Dans la cuisine d'Epalinges, plus vaste que celle d'un grand hôtel, tout est en double. Deux fours, deux machines à laver la vaisselle, deux réfrigérateurs, etc. Cette notion de maison de rechange va très loin. Le circuit électrique est en deux exemplaires.

Un incroyable réseau d'interphones assure une communication qu'il semble bien difficile d'établir autrement. On trouve aussi dans le bunker une véritable pharmacie, plus complète, disait-on, qu'une officine de quartier. Quant à la salle d'opération que certains ont cru voir, c'était la salle de jeux des enfants, aussi froide dans sa conception et ses matériaux que les autres pièces.

C'est dans ce navire glacial que le couple Denise-Georges connaîtra ses plus violentes tempêtes. C'est ici que la petite Marie-Georges apprendra l'angoisse. L'écrivain a tout dit ou presque dans ses « Mémoires Intimes ». Aujourd'hui encore, le « bunker » apparaît comme une « antimaison », destinée à isoler plus qu'à réunir.

Lorsque l'on quitte ce lieu, on comprend mieux la petite villa de l'avenue des Figuiers. Georges Simenon la verra tout d'abord d'en haut, cette maison. Après avoir quitté Epalinges, il se perche en effet au sommet d'une des « tours Vidy » qui dominent la petite impasse.

Un fait divers relatant l'incendie d'un immeuble et la mort d'enfants coincés dans l'ascenseur le traumatisera. Pour la sécurité de ses propres enfants, Il décide de quitter cette tour où il occupe un vaste duplex. L'opportunité d'acquérir l'une des petites maisons qui se trouve au pied se présente. Désormais, derrière les rideaux vichy de cette « maisonnette » à l'aune suisse, Simenon a rejoint ses personnages. La chaleur douillette de ce dernier domicile connu, l'atmosphère nostalgique, un peu étriquée d'un quartier qui survit à la modernité, nous font comprendre que nous sommes très loin d'Epalinges. C'est la quiétude retrouvée. Une sorte de sérénité que l'on éprouve lorsque la boucle est bouclée.

A l'angle de l'impasse des Figuiers se trouve un restaurant italien « Il Gambero ». Franco Rossi, le patron, est installé là depuis de dix ans. Il a assisté, en voisin attentif et discret, aux derniers jours de la vie de l'écrivain.

Il y a encore quelques mois, George Simenon venait, comme il en avait l'habitude, boire « quelques décis » de Lavau, un vin blanc gouleyant de la région de Montreux. Il faisait de grandes promenades, au bras de Teresa, puis poussé par elle dans une chaise roulante. Ces derniers temps, le restaurant livrait des plateaux-repas au numéro 12. Jusque après la mort : on ne voulait pas la montrer.

Le chef déployait tout son talent pour ce client pas comme les autres. Lundi 4 septembre, personne ne toucha aux plateaux d'Il Gambero. Georges Simenon venait de décéder. Il était tombé de son lit, se fracturant le col du fémur. Cet accident déclencha une attaque cardiaque. Le médecin traitant qui se rendit aussitôt à son chevet ne put que l'assister dans ses derniers moments. « Il s'est endormi comme un bébé, en souriant », déclara-t-il.

Alain
Van Der Eecken

Le Soir Illustré
14 septembre, 1989
N° 2986, pp 4-20

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