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Le Soir Illustré
14 septembre, 1989
N° 2986, pp 4-20

Tout Simenon

L'Album d'une vie prodigieuse

Curieux des l'enfance
Villas avec vues
Est-il communication
Trois brèves rencontres
Liège a habité Simenon
L'ambiance Simenon
Jean Richard va tourner
Je suis le dernier parisien
L'héritage à Liège
L'écrivain de l'homme nu
Son écriture révèle
English translation

Trois brèves rencontres avec Simenon

Témoignage


Expo 58: Simenon signe le livre d'or. Derrière lui, une hôtesse et René Hénoumont, alors attaché de presse de « La Belgique Joyeuse ».

Toute ma vie, je me souviendrai de Georges Simenon descendant, par un soir humide de mai 1952, à l'hôtel de Suède, au coeur de Liège. La pipe au bec et coiffé d'un feutre clair, il surveillait un porteur encombré de luxueuses valises. Il était là, devant moi, alors que, depuis son arrivée au Havre, la presse le cherchait en vain. Il était là, alors qu'on l'attendait seulement le surlendemain dans sa ville natale. Comment l'aborder ? Il avait accordé l'exclusivité de ses premières déclarations à La Gazette de Liège de son ancien patron, Joseph Demarteau. L'enfant de Coronmeuse que j'étais, devenu journaliste, rêvait de Simenon, le fils d'Outremeuse. Et moi qui rêvais de devenir romancier, en malmenant les touches rondes et cerclées de ma Remington, je me tenais, en ce dimanche soir, à deux pas dé Simenon, le père de Maigret, le Balzac du siècle, revenu en Europe après un long séjour aux États-Unis...

Toute ma vie, j'aurai dans l'oreille sa voix nasillarde à l'accent liégeois rassurant que j'entendais pour la première fois « Bien sûr, le temps de passer des mocassins et je suis à vous... » Je croyais rêver, ce qui ne m'empêcha pas d'appeler notre photographe. Il, fut là, à l'instant où Simenon revint et où commença notre entretien. Il me parla tout de suite de Liège, de son enfance, de ses amis. Je lui donnai des nouvelles dé ses anciens confrères, mes aînés Victor Moremans, Georges Dupont, Georges Rem et Henri Moers dont il avait emprunté le nom, pour le donner au médecin légiste du' Quai des Orfèvres. Il fut question de Je me souviens, première version de Pedigree. Je lui contai qu'un jeune avocat de mes amis m'avait procuré les passages mis en cause par des lecteurs sourcilleux qui lui intentèrent un méchant procès. Nous évoquâmes ce fils de boucher qui revendait dés jambons pour aller au cinéma Astoria flirter avec les filles du lycée. Du temps de mon athénée, j'eus pour condisciple le fils d'un des protagonistes des Trois crimes de mes amis. Il dressa l'oreille comment était la classe avec le petit Deblauw ? Il s'informa aussi de ses anciens compagnons de la Caque du temps du Pendu de Saint-Pholien. Un tel était un artiste peintre en renom, un autre décorateur, un autre encore professeur. Je tenais un bon papier lorsque survint une jeune femme brune, nattée comme une institutrice, talons plats, chemisier strict, visage peu avenant. C'était Denise Simenon, sa seconde épouse.

— Où étais-tu ? Et qui est ce monsieur? Un journaliste ! Ah, non ! Nous étions bien convenus avec M. Demarteau...

J'avais compris. Mon interview était à l'eau. Et pas question selon l'intempestive Canadienne qu'un éventuel article paraisse avant trois jours.

— Donnez-moi, votre parole d'honneur !

Je la donnai sans illusion. Déjà le photographe était rentré au journal où mon papier était attendu pour la dernière édition, bouclée à 23 heures. Je me demandais comment un homme comme Simenon – qui filait doux - avait pu épouser sa secrétaire... Manquerait-il d'imagination ?

 
A la rédaction de La Meuse, on me donna vingt minutes et ma parole d'honneur ne pesa pas lourd. Le plomb de la une était au bac et le titre sur huit colonnes sur le marbre en grandes lettres des jours d'exclusivité. Je m'accordai une pipe de réflexion et une phrase vint alors sur le papier blanc : J'ai donné ma parole d'honneur à Denise Simenon que cet article ne paraîtrait pas et voici pourquoi..

Le reste fut facile. Je fis du Simenon à l'imparfait... Il pleuvait sur Liège. La grosse horloge du journal La Meuse indiquait un peu moins de 21 heures... L'homme au feutre clair, le photographe dissimulé dans les palmiers, tout y était, y compris et surtout Denise Simenon. Parole d'honneur, il n'y avait pas un mot de mon entretien avec Simenon ! Le lendemain, Joseph Demarteau avala sa barbe de travers.

* * * * * *

 
En 1958, j'étais attaché de presse de Belgique Joyeuse, le village folklorique de l'Expo. Un jour, on m'annonça tout de go la visite des Simenon. Le romancier présidait à Bruxelles un Festival du film, plutôt raté d'ailleurs. Les Simenon furent là, Georges et Denise, Marc, le fils aîné, et la petite Marie-Jo.

Simenon me reconnut-il ? Moi, je ne reconnus pas Denise ! Plus de nattes, plus de talons plats, une vraie Parisienne. Maigret était-il un Pygmalion ? Je bavardai longuement avec elle et, dans son oeil dilaté par l'alcool mais impeccablement maquillé, il me sembla détecter je ne sais quelle névrose. Cela ne devait pas être facile d'être l'épouse de Simenon. Un ami, qui avait dîné, chez eux, à Lakeville, aux States, m'avait conté ce propos de Denise à table : « Georges, il va être l'heure de la grande rousse ! »

Denise fut une parfaite épouse-secrétaire.

* * * * *

 
En 1974, lorsque parut mon premier ouvrage en librairie, Un oiseau pour le chat, aux éditions du Pourquoi Pas ?, je l'adressai à Georges Simenon. Ce fut le début d'une correspondance qu'activa encore Maurice Piron. De ses lettres du 12, avenue des Figuiers, à Lausanne, je retins que la séparation de Georges et de Denise aurait pu fournir à Clouzot matière à un film noir et diabolique. A cette querelle, je fus indirectement mêlé, car Denise publiait, à cette même époque, un ouvrage intitulé aussi Un oiseau pour un chat où elle réglait sans pitié ses comptes.

Simenon m'écrivit qu'il n'était pour rien dans le fait que son ex-épouse m'avait chipé mon titre et il jubila quand je lui fis savoir que je ne le modifierais pas. Pour être correct, je dois dire que, de passage à Bruxelles, Denise Simenon m'écrivit pour s'excuser de cette similitude, sans importance pour moi. Plus tard, lorsqu'à la suite d'un pari j'ai écrit un pastiche de Maigret en onze jours, La Mort d'lrma, Simenon s'en amusa beaucoup et m'incita à poursuivre dans cette veine mais sans plus le parodier, ce que je fis avec Le Libraire de la place Saint-Paul et Les Vieux Fusils. Il rit de mon inspecteur Léchalote qui est Lognon dans les Maigret et de mon assassin, le gros Jolivet, qui a tous les tics de son commissaire: Ce fut sa dernière lettre car il dut subir une grave opération.

Alors j'ai relu une lettre confidentielle que je reçus en 1980. Elle m'était adressée par une dame âgée habitant Bruxelles et se nommant Mia J... d'origine liégeoise. Elle disait :

Georges Simenon a été mon premier amour. J'avais dix-neuf ans, lui dix-sept (...) amours très brèves et très pures car je n'ai pas fait partie des « 10.000 ». Par contre, il avait fait pour moi les quelques rimes que je vous remets ci-jointes en me disant qu'il n'en ferait jamais plus pour personne. De lui, j'avais reçu ma première lettre d'amour. (...) Dans quelques jours, j'aurai quatre-vingts ans et c'est à vous que je transmets ce qui est resté dans ma mémoire de cette brève rencontre (...) Je ne voudrais pas que cette belle histoire soit perdue pour tout le monde. Je vous demande de ne pas faire état de mes confidences avant le décès de Simenon. Vous êtes jeune, vous pouvez attendre.
A cette lettre était joint le poème reconstitué de mémoire, daté de 1920, et signé Georges Simenon. C'était du Simenon-Lamartine.

Devant le grand fond noir,
[l'éternel infini
Solennel, inquiétant
[comme un grand lac uni.
Je me sens envahi
[d'une vague tristesse.
Je veux t'aimer encore,
[j'ai soif de ta caresse.

Moi, j'ai respecté la volonté de Mia J... Cela peut-il racheter un certain dimanche soir de mai 1952, à Liège, où un jeune journaliste trahit Denise Simenon ?

Qui a dit : C'est difficile de devenir un homme ! Et : Comprendre, ne pas juger?

Un certain Georges Simenon, né à Liège en 1903, en Outremeuse, de l'autre côté du pont des Arches.

René Henoumont.

Le Soir Illustré
14 septembre, 1989
N° 2986, pp 4-20

Tout Simenon

L'Album d'une vie prodigieuse

Curieux des l'enfance
Villas avec vues
Est-il communication
Trois brèves rencontres
Liège a habité Simenon
L'ambiance Simenon
Jean Richard va tourner
Je suis le dernier parisien
L'héritage à Liège
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Son écriture révèle
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