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Le Soir Illustré
14 septembre, 1989
N° 2986, pp 4-20

Tout Simenon

L'Album d'une vie prodigieuse

Curieux des l'enfance
Villas avec vues
Est-il communication
Trois brèves rencontres
Liège a habité Simenon
L'ambiance Simenon
Jean Richard va tourner
Je suis le dernier parisien
L'héritage à Liège
L'écrivain de l'homme nu
Son écriture révèle
English translation

L'Écrivain de l'homme nu écrira toujours dépouillé

La veille du premier jour d'écriture, il sait juste ce qui se passera dans le premier chapitre.

ANALYSE

Paris, Montparnasse, 1922 : Georges Sim alias Christian Brulls, Georges Martin Georges, Kim ou Germain d'Antibes, écrit sept nouvelles par jour pour les lectrices de « Frou-Frou », « Paris-Plaisirs » ou encore du « Matin », où sévit, à la rédaction en chef, Colette. Elle lui dit : « J'ai lu votre dernier conte... C'est presque ça, mais ce n'est pas ça. Il est trop littéraire. Il ne faut pas faire de littérature. Pas de littérature, et ça ira. »

C'est en racontant des destins implacables et des intrigues psychologiques inextricables que Simenon forge sa plume, pénétrant, en plus de mille nouvelles ( !) et 400 romans policiers et d'aventures, la nature humaine et ses ressorts.

De feuilletonniste, il devient reporter, enquêteur même, puisqu'il retrouve pour « Paris-Soir » une partie des bijoux de Stavisky. Le petit Liégeois interviewe Trotski sur l'île aux Princes ou loge, à Berlin, dans le même hôtel qu'Hitler juste avant l'incendie du Reichstag. Mais ce ne sont pas les célébrités qui l'intéressent. Ce qu'il veut, c'est comprendre les petites gens, ceux qui alimentent la chronique des faits divers. Pour les décrire, il trouve des mots simples, bannit les belles phrases et les adjectifs qui flattent l'oreille. Fidèle au conseil, de Colette, il coupe et recoupe dans son texte grâce au merveilleux garde-fou qu'il s'est créé : le commissaire Maigret. Un homme bourru, un papy paisible proche de la retraite, mais qui vous perce un homme d'un seul regard. Compréhensif, parfois indulgent, Maigret traque son suspect avec une arme en plus : la faculté de se mettre à sa place et de tout prévoir, après avoir tout compris du fonctionnement psychique de son « client ». A force d'anecdotes sur son tabac, les sandwichs et la bière de la Brasserie Dauphine (qui est le Tabac Henri IV, lire notre reportage à Paris), ou les conversations du docteur Pardon, l'enquête se construit toute seule. Maigret médite, rumine sa pipe et triture ses intuitions, mais ne se trompe jamais. Sauf une fois. Dans « Maigret se trompe ». Son système est pratiquement infaillible : intuition, observation et respectabilité. Le commissaire est en effet un homme au-dessus de tout soupçon; même acculé par une petite peste qui l'accuse (« Maigret se défend »), le fameux divisionnaire garde son sang-froid et sa logique implacable.

Depuis la création de Maigret, en 1929, Simenon écrit au rythme hallucinant d'un roman par mois : un chapitre par jour (écrit de 6 h du matin à midi), pendant sept ou huit jours, puis trois ou quatre jours de repos et autant pour la révision du tout. Le reste est consacré à d'autres livres d'aventures, des romans d'atmosphère comme « Le Chien jaune » ou l'excellent « Bourgmestre de Furnes ». Les Maigret, ce sont des romans qu'il appelle « semi-littéraires ». Après viendront les « romans durs ».

Semblable à la brume du boulevard Richard-Lenoir ou à la pluie du quai des Orfèvres, l'ambiance de ces romans est celle de la quotidienneté. Simenon a le génie de l'évocation, à tel point qu'il décrit la pittoresque cité furnoise comme si nous y étions, alors qu'il n'y a jamais mis les pieds ! D nous plonge dans des conflits moraux, aussi sordides que ses personnages sont sans illusions, livrés immanquablement à l'incontournable fatalité, au faux pas irréversible. Le curieux enchaînement des événements, la réminiscence d'un élément apparemment anodin ne sont jamais le fruit du pur hasard : c'est la combinaison infaillible du destin.

Dans les années quarante, son médecin lui apprend qu'il n'a plus que deux ans à vivre. Le forçat de l'écriture se lance alors dans la rédaction de son « testament » littéraire : « Je me souviens », histoire de Roger Mamelin, alias George Simenon gamin, une biographie à l'usage de son fils aîné Marc (le réalisateur). C'est André Gide, le prix Nobel de littérature, qui lui conseille de transformer le texte en un roman à la troisième personne, publié en 1948 sous le titre « Pedigree ». Mais l'auteur à succès n'est pas vraiment reconnu comme un maître. Gide l'imposera en le baptisant « notre Balzac ». L'auteur de la « Symphonie pastorale » trouve en Simenon le romancier brut qu'il n'a jamais pu être. Il admire cet infatigable inventeur d'enquêtes, dont le point de départ est toujours une enveloppe jaune, sur laquelle Simenon griffonne au crayon les noms et caractères de tous ses personnages. Malgré son immense production, « Sim » ne fait pas école : c'est un écrivain populaire, prolifique et solitaire. Il transforme radicalement son oeuvre, qui s'engagera -progressivement vers une littérature réaliste, où la fiction ne fera plus qu'un avec la vie de l'auteur. On retrouve ici une des caractéristiques de l'oeuvre magistrale de son grand ami et autre « monstre » de la littérature, Henry Miller.

En 1972, le maître décide de ne plus écrire de fiction : à son actif, plus de 400 romans, traduits dans plus de 100 langues et qui représentent un bon demi-milliard d'exemplaires ! D remise sa machine à écrire, lègue tous ses livres à l'université de Liège et s'enferme avec sa compagne et sa secrétaire. Mais le démon de l'écriture ne l'a pas quitté : il dicte sur magnétophone ses « Mémoires intimes » et 21 volumes de ses « Dictées », dans la lignée de ce qu'on pourrait appeler un déballage systématique. Huit jours après la parution des « Mémoires intimes » (dédiées à sa fille Marie-Jo), le livre est retiré de la vente et deux passages occultés. Simenon y accuse son ex-femme d'être responsable du suicide de leur fille.

« L'homme à la pipe » a toujours dit qu'il était poussé à l'écriture par un irrésistible besoin de s'exprimer. Sa méthode était celle de l'artisan. Son souffle, celui du génie.

Sylvie Lausberg.

Le Soir Illustré
14 septembre, 1989
N° 2986, pp 4-20

Tout Simenon

L'Album d'une vie prodigieuse

Curieux des l'enfance
Villas avec vues
Est-il communication
Trois brèves rencontres
Liège a habité Simenon
L'ambiance Simenon
Jean Richard va tourner
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L'héritage à Liège
L'écrivain de l'homme nu
Son écriture révèle
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