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Le Soir Illustré
14 septembre, 1989
N° 2986, pp 4-20

Tout Simenon

L'Album d'une vie prodigieuse

Curieux des l'enfance
Villas avec vues
Est-il communication
Trois brèves rencontres
Liège a habité Simenon
L'ambiance Simenon
Jean Richard va tourner
Je suis le dernier parisien
L'héritage à Liège
L'écrivain de l'homme nu
Son écriture révèle
English translation

« Je suis le dernier Parisien du quartier de Maigret
à avoir vu Simenon vivant »

Sur l'île de la Cité à Paris, le temps du commissaire a suspendu son vol au zinc du « Henri IV ».

Robert Cointepas, derrière son comptoir depuis 1951. Avec Bernard Thibault, l'éternelle conversation à propos de Simenon, dans le « tabac » qui a servi de modèle à la « Brasserie Dauphine » de Maigret.

ENVOYÉ SPÉCIAL

Je suis encore sous le choc de l'émotion. Simenon, je l'ai en face de moi toute la journée. Il a si souvent cité ma taverne dans ses livres... Alors, je voulais rendre visite au père de Maigret. J'étais en vacances en Suisse. De passage à Lausanne, je pensais à Simenon. A un carrefour, nous étions à l'entrée de l'avenue des Figuiers, le jeudi 31 août. Dire qu'il est mort le lundi suivant... Ma femme savait que je rêvais de lui parler. Nous avons sonné au 12. Un pavillon protégé des hauts immeubles par des arbres. La femme de l'écrivain nous a accueillis. Après un quart d'heure, comme je voulais laisser un message, elle nous a proposé d'entrer. Simenon était assis dans une chaise roulante, pareil à la photo qui se trouve en face de moi. Dans sa main droite il tenait un verre de bière, une bière rousse. Il tirait sur sa pipe. Soigneusement rasé, il était habillé comme pour sortir, avec une chemise blanche et un pantalon grège. Des chaussons aux pieds. Il ne nous a rien dit. On le sentait si loin. Nous étions impressionnés. Mais de là à imaginer qu'il mourrait si vite. En sortant, nous avons remarqué le beau cèdre bleu du Liban où les cendres de sa fille Marie-Jo, et aujourd'hui les siennes, ont été répandues. Oui, cela me fait tout drôle de penser que je suis le dernier habitant de la place Dauphine, du quartier de Maigret, à l'avoir vu. Et guidé par le hasard...

Robert Cointepas, 60 ans, est taillé comme une armoire normande. Depuis 1951, il tient à Paris, sur l'île de la Cité, au Pont-Neuf, la taverne qui a servi de modèle à la Brasserie Dauphine décrite des centaines de fois par Simenon au fil des pages.

« La brasserie n'existe pas. Simenon l'a imaginée en observant divers établissements du quartier, dont le mien » poursuit l'aubergiste.

Dans « L'Ecluse n° 1 », l'écrivain met ces paroles dans la bouche de Jules Maigret, à la page 64...

« Je vous demande pardon de vous emmener si loin. Vous connaissez le tabac Henry IV, au milieu du Pont-Neuf ? Ce n'est pas loin de la police judiciaire. Je parie pourtant que vous ne vous êtes jamais aperçu que ce n'est pas un café comme les autres. Nous nous y retrouvons... »

Fasciné par le policier, Robert Cointepas a écrit à Simenon, qui lui a envoyé une photo dédicacée avec les mots « En toute sympathie ». Le portrait est accroché à côté de la plaque en cuivre gravée à l'initiative de Robert Courtine, journaliste-écrivain qui a publié « Les recettes de Madame Maigret ». Une exploration de l'univers du célèbre policier au travers des plats qu'il préférait. Une plaque a été posée au Fouquet's et en d'autres lieux parisiens.

Le fait que Simenon se soit inspiré de la taverne de Robert Cointepas n'est pas surprenant ... Il y a le long comptoir cuivré, les verres de vin et de bière, les piles de tartines du pain de Poîlane, rillettes, pâtés de lièvre et de sanglier, fromages affinés dans la cave, du bleu d'Auvergne au camembert juste à point. Les habitués se mélangent aux touristes. A la rentrée judiciaire reviendront les gens du palais de justice. Les avocats au comptoir, les magistrats aux tables. Plus rares se font les policiers. Pareils à Maigret, flic vieille école, psychologie et enquêtes en solo, les gars de la criminelle ont changé. Ils portent des blousons de pilote et des baskets, des jeans et jamais de cravate, hantent d'autres lieux.

« Je les ai côtoyés les policiers. Pendant des années. Le samedi midi le patron emmenait son équipe, ils buvaient deux ou trois verres et mangeaient des tartines avant de rentrer chez eux. Beaucoup ressemblaient à des fonctionnaires, costumes sombres, grands manteaux, souvent en cuir. Plusieurs d'entre-eux se sont retirés à la campagne. Je vais parfois leur dire bonjour... »

Robert Cointepas tire d'un rayonnage bourré de livres de cuisine une rangée de Maigret. A ses heures perdues, il coche les citations de son café, s'amuse à retracer les circuits de Maigret dans Paris. Après le travail, le commissaire rentrait boulevard Richard-Lenoir. Il aimait marcher dans la pluie à la nuit tombée, envoyait chercher des pots de café et des sandwiches pendant les longs interrogatoires. Toute une atmosphère. Les clients de Robert lui apportent des souvenirs de Simenon. Voici Bernard Thibault, 58 ans, passionné de bouquins, qui a trouvé une merveilleuse photo de Simenon dans un ouvrage rarissime. « Tu peux la garder. Elle est faite pour être vue. Les photos ne doivent pas dormir. Celle-ci est de Michel Cotte. »

Dans les années 30, avant que la maison n'abrite un tabac, puis le bar-tabac et enfin l'actuelle taverne Henry IV, le lieu servait de bourse d'affrètement aux bateliers. S'y retrouvaient dans le tumulte des accents, les mariniers arrivant de Belgique et de Hollande. Une ambiance qui attirait Simenon, toujours à la recherche de ses racines liégeoises et qui aimait si fort les canaux et les péniches, la simplicité et l'authenticité des bateliers...

Et si on cherchait la silhouette de Maigret dans l'île de la Cité ? Place Dauphine, des hommes jouent à la pétanque par petits paquets. Leurs commentaires résonnent dans l'espace en forme de triangle cerné par des maisons vieilles de plusieurs siècles. L'hôtel Henry IV, par exemple, avec son entrée étroite qui donne sur un petit escalier débouchant sur le bureau qui n'a pas été redécoré depuis les années 30, boiseries vernies et bureau à cylindre. Chez Paul, un petit restaurant discret, le lendemain de la mort de Simenon, un client a réclamé le plat favori de Maigret, une blanquette de veau. On sert également des escalopes aux légumes. Des arbres donnent à la place Dauphine une allure de village. Assise sur un banc une jeune fille est plongée dans un livre. Le vent promène les premières feuilles mortes qui annoncent déjà l'automne. Sur l'autre berge de la Seine, face au quai des Orfèvres les boîtes des bouquinistes sont ouvertes au soleil.

« Vous êtes le premier qui achète un Simenon aujourd'hui » dit une dame au gentil sourire. Son voisin n'est pas étonné. Les Simenon se vendent toute l'année, ainsi partent les bons livres.

L'accès aux bureaux de la police judiciaire, là où Maigret s'engouffrait chaque matin, n'est pas facile. Il faut montrer patte blanche, carte de service ou préciser un rendez-vous. On y arrive, en se faufilant par l'intérieur de l'immense palais de justice, forteresse claire dont l'arrière s'ouvre sur la place Dauphine. Soudain, à la sortie d'un escalier effacé, après le parquet général, un flot humain les inspecteurs remontent après avoir été manger un morceau. Ils ressemblent à Starsky et Hutch, connaissent Paris comme leur poche, mais ne doivent pas être des fidèles des lieux décrits par Simenon.

Chez Robert Cointepas, au Pont-Neuf, l'horloge grignote les heures. Bernard Thibault quitte le comptoir, s'en va vers la station de métro. Il va voir sa maman dans un mouroir du côté d'Evry. Avec sa barbe et son costume noir, sa passion pour les mots, sa manière d'écouter et sa sensibilité, son sens de la solitude qu'il efface en buvant un Morgon à la taverne Henry IV, il appartient à l'univers de Maigret. Robert et lui continueront à parler de Simenon, en regardant la photo de l'écrivain, qui s'est sans doute assis, un jour ou l'autre, à une des tables, tirant sur sa pipe en buvant doucement sa bière au milieu de la rumeur de la vie...

Marcel Leroy.

Le Soir Illustré
14 septembre, 1989
N° 2986, pp 4-20

Tout Simenon

L'Album d'une vie prodigieuse

Curieux des l'enfance
Villas avec vues
Est-il communication
Trois brèves rencontres
Liège a habité Simenon
L'ambiance Simenon
Jean Richard va tourner
Je suis le dernier parisien
L'héritage à Liège
L'écrivain de l'homme nu
Son écriture révèle
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