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Le Soir Illustré
14 septembre, 1989
N° 2986, pp 4-20

Tout Simenon

L'Album d'une vie prodigieuse

Curieux des l'enfance
Villas avec vues
Est-il communication
Trois brèves rencontres
Liège a habité Simenon
L'ambiance Simenon
Jean Richard va tourner
Je suis le dernier parisien
L'héritage à Liège
L'écrivain de l'homme nu
Son écriture révèle
English translation

Curieux des l'enfance, il s'enfonça à jamais
dans le labyrinthe de la nature humaine

Il est né un vendredi 13.
Sa mère le déclare né le jeudi 12.

La vie de Simenon commence par un petit mensonge. Né dans la nuit du 12 au 13 février 1903, à Liège, dix minutes après minuit, il aura comme officielle date de naissance le 12... parce que le 13 était un vendredi, et que sa mère, Henriette, ne voulait pas le marquer d'emblée par un sort défavorable. Il rétablira lui-même la vérité dans plusieurs livres, à moins que ce soit là simple désir de provoquer le destin, par un de ces pieds de nez discrets dont il aura eu le secret toute sa vie.

Dans sa famille, on vit petitement. Son père, Désiré, est un employé modèle, qui préfère la perfection dans son travail – et la paix – aux risques d'un avancement qui donne toujours plus de responsabilités. Alors, il ne faut pas compter sur lui pour apporter la fortune. Ce qu'on retient surtout de lui, c'est qu'il est grand et qu'il a une démarche élégante... ce n'est pas là le portrait d'un personnage hors du commun. Par conséquent Henriette sera près de ses sous jusqu'à sa mort, cherchant toujours à mettre un franc de côté et se demandant, lorsqu'elle rendra visite à son fils devenu riche, s'il ne risque pas d'être mis à la rue du jour au lendemain. C'est qu'elle le connaissait, son Georges ! Elle avait essayé de lui trouver une « belle situation ». Mais les études ne j'attiraient pas. Alors, il était devenu apprenti pâtissier, à seize ans... mais pour quinze jours seulement. Ensuite, parce que les livres l'intéressaient, il s'était fait engager comme commis dans une librairie... mais cela dure deux lois ! Georges Simenon commence alors à glisser entre les doigts de ses parents, à rentrer de plus en plus tard, de plus en plus ivre. Il emprunte de l'argent à son père pour boire, pour se payer des filles... La mauvaise pente, en un mot. Il n'empêche. Sans doute savait-il déjà à ce moment ce qu'il cherchait vraiment à faire : écrire. C'est du moins ce qu'il laissa croire, en 1939, à André Gide avec qui il eut une longue correspondance. Il lui décrivait ainsi l'avenir qu'il se voyait : « A douze ans, je voulais être prêtre ou officier, le seul moyen, me semblait-il, d'écrire tout en gagnant ma vie. A seize ans j'annonçais en traversant le pont des Arches une nuit de brouillard : à quarante ans je serai ministre ou académicien (il n'en a jamais été question, bien entendu). Et depuis l'âge de dix-huit ans, je sais que je veux être un jour un romancier complet et je sais que l'oeuvre d'un romancier ne commence pas avant quarante ans au bas mot. »

Donc, pour devenir romancier, il doit faire ses classes. Il se présente à « La Gazette de Liège » où, aussi surprenant que cela paraisse, on l'engage. Très vite, il rédige les billets quotidiens, dans lesquels il traite d'un peu tous les sujets. Il s'ouvre à tous les horizons, rencontre des gens dans tous les milieux. En 1920, son père meurt. Malgré Régine Renchon, la jeune peintre qu'il a décidé d'épouser, Georges Simenon étouffe à Liège. Il a écrit son premier roman, publié à compte d'auteur : « Au pont des Arches ». Un premier déracinement s'impose. Paris sera l'étape suivante. Il débarque à la gare du Nord, la valise à la main, avec tout juste de quoi tenir pendant un mois. Pour lui qui a toujours dépensé plus qu'il ne gagnait, ou à peu près, il n'y a donc pas de temps à perdre. Devenu secrétaire d'un aristocrate, il écrit rapidement. Multipliant ses pseudonymes, il donne des contes à différents journaux. Contes lestes, histoires policières, sous les touches de la vieille machine à écrire louée – il ne pouvait pas s'en acheter une – il produit jusqu'à huit contes en une journée. Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage... Pour lui, ce sera des centaines de fois. Jusqu'en 1929, il publie sous pseudonymes (Georges Sim, le plus limpide, mais aussi Gom Gut, Plick et Plock, Poum et Zette, Aramis, etc.) un bon millier de contes dans des magazines populaires et des journaux galants, et près de deux cents romans dans des collections populaires à bon marché.

Il fait bouillir la marmite, nais ne se considère toujours pas comme un romancier.


GRAND « DAD » – « Mon vrai métier est celui de père de famille », répète Georges Simenon. En 1959 naît son troisième et dernier fils, Pierre-Nicolas-Chrétien...

Par contre, il commence à avoir plus d'argent. C'est qu'à écrire jusqu'à quatre-vingts pages de roman en une journée, il faut bien que le tiroir-caisse tinte plus souvent. Alors, pris d'une passion subite pour tout ce qui touche à la mer, il se fait construire un bateau : « Ce dont je rêve, ce que je veux, c'est un bateau robuste, à l'air pataud, comme ceux des pêcheurs du Nord, assez spacieux pour que nous puissions y vivre à quatre, Tigy, Boule, Olaf et moi. » Tigy, c'est son épouse Régine, qu'il a ainsi rebaptisée – car Simenon préfère les noms qu'il invente à ceux qu'ont réellement les gens qui l'entourent. Boule s'appelle en réalité Henriette, et elle jouera un rôle important dans l'existence de Simenon et de ses enfants : un peu servante, puis bonne, elle aura été surtout l'amante fidèle et discrète. Quant à Olaf, il est le chien, un grand danois.

Le grand virage est en vue : à Delfzijl, en Hollande, sur une barge abandonnée « où nageaient les rats », pendant qu'on prépare son bateau, il écrit « Pietr-le-Letton ». Personnage principal : un certain commissaire Jules Maigret de la P.J. de Paris, quarante-cinq ans. Nous sonnes en septembre 1929, et Simenon vient de trouver une de ses deux voies. les « Maigret » commenceront à paraître en 1931 chez Fayard, et cette année-là il y en aura déjà onze. Parmi lesquels « Le Pendu de Saint-Pholien », Le Chien jaune », et bien d'autres.

Mais Simenon n'est toujours pas satisfait. A peine la série des romans policiers commence-t-elle à rencontrer le succès qu'en juillet 1931, il cherche d'autres horizons avec ce qu'il appellera ses « romans durs ». Il raconte lui-même ce deuxième virage : « Deux ans plus tard, quand la série de ces romans commencerait à paraître mensuellement, je ne serais plus un apprenti mais un romancier, un véritable professionnel. Et deux ans plus tard encore, je me libérerais du roman policier pour écrire les romans qui naîtraient en moi. »

De 1931 à 1971, du « Relais d'Alsace » aux « Innocents », cent dix-sept romans « durs » feront pendant à la production plus courante » de septante-six « Maigret ». La balance penche, on le voit immédiatement, du côté de la littérature plus psychologique que policière. Mais Simenon s'est enfoncé de plus en plus loin dans le sombre labyrinthe de la nature humaine. Il souffre de plus en plus en écrivant ses livres – c'est peut-être d'ailleurs la raison qui les lui faisait écrire de plus en plus vite – et à l'approche de la septantaine, le créateur craque « Le 18 septembre 1972 qui, si je m'en souviens bien, était un dimanche, je suis descendu comme d'habitude dans mon bureau. C'était dans un but bien déterminé : j'étais décidé à écrire l'enveloppe jaune sur laquelle je note l'identité de mes personnages d'un nouveau roman. Ce roman-là, qui devait s'intituler « Oscar », était un des plus durs, dans mon esprit, que j'aie écrits. Il y avait quatre mois et peut-être davantage que je le portais en moi. Je comptais y mettre toute mon expérience humaine et c'est pourquoi j'avais hésité longtemps à le commencer. Je suis remonté dans mon appartement en proie à une grande satisfaction, un véritable soulagement. Enfin, ça y était ! Or, le 19, c'est-à-dire le lendemain, je prenais brusquement, sans déchirement, sans idées dramatiques, la décision de mettre en vente la maison d'Epalinges que j'avais bâtie dix ans auparavant. »

Mais Simenon est surtout le grand « Dad », comme elle dit amoureusement, de Marie-Jo. Elle a sept ans sur cette photo qui montre la fascination dont il est l'objet. Dès l'enfance elle portera une alliance qui l'unit à lui. Marie-Jo, comédienne débutante, se suicidera à Paris à 25 ans.

En même temps, et comme par une conséquence logique, Simenon renonce définitivement au roman. Oh ! il ne restera pas très longtemps sans produire. Mais cette fois, c'est une période exclusivement consacrée aux souvenirs, aux « dictées » dans lesquelles il vagabonde entre le passé et le présent. Une dernière production riche encore de vingt-trois volumes, mais qui est autant un masque qu'une succession de révélations. A force de vouloir se montrer tel qu'il est vraiment, Simenon brouille les pistes plus que jamais. Pour connaître l'homme, il faut bien cependant plonger dans sa vie privée, avec d'autant moins de remords qu'il en a lui-même beaucoup parlé, avec les réserves émises précédemment.

Les femmes constituent bien entendu une des clefs de Georges Simenon. Sa mère, d'abord, ses deux épouses légitimes ensuite, Régine et Denyse, ainsi que ses deux fidèles compagnes, Boule et Térésa, et toutes les autres enfin prostituées et femmes faciles qui l'ont toujours conquis par leur incroyable faculté d'accueil et leurs réserves infinies de tendresse.

Marie-Jo, sa fille, occupe une position intermédiaire entre les femmes et les enfants. Car l'affection que lui portait son père était totale. Peut-être Marie-Jo était-elle pour Simenon la femme idéale, enfin rencontrée... mais elle se suicida en mai 1978. Le père est dès lors orphelin de sa fille. Lui qui consacra tellement de temps, tellement d'amour et d'attention à ses enfants, ne pouvait subir perte plus importante. Marie-Jo n'efface cependant pas Marc, Johnny et Pierre, les fils adorés. A la naissance de Marc, Simenon avait répondu à un journaliste, qui lui demandait ce qu'il considérait comme son activité principale « Père de famille ! » Un cri du coeur qui en dit long !

Troisième et (provisoirement) dernière clef de l'existence de Simenon : la succession de ses lieux d'habitation et de ses déménagements. Il y avait chez cet homme un curieux besoin de bouger sans cesse tout en étant de plus en plus chez lui. Un paradoxe qu'il aura pu vivre grâce à sa fortune.

L'énorme succès de ses livres, les nombreuses adaptations au cinéma et à la télévision, ont fait de Simenon un écrivain universellement connu. Peut-être un certain snobisme d'intellectuels réticents devant le succès fut-il le dernier obstacle à la reconnaissance totale de son génie. Gide le lui écrivait déjà en 1938 : « Vous passez pour un auteur populaire et vous ne vous adressez nullement au « gros public ». Les sujets mêmes de vos livres, les menus problèmes psychologiques que vous soulevez, tout s'adresse aux délicats; à ceux qui, précisément, pensent, tant qu'ils ne vous ont pas encore lu Simenon n'écrit pas pour nous. »

Le romancier s'était tu dès 1972. Cela n'empêchera pas l'homme qui disparaît aujourd'hui de marquer profondément son siècle, le nôtre.

Pierre Maury

86 ans d'une vie pleine de bonheurs,
mais aussi une tragédie : le suicide de sa fille

Comme elle était belle, Marie-Jo, lorsqu'elle se lança dans le monde du spectacle ! Jusqu'au jour où...


Baptême à Echandens, en 1959. De g. à dr, au premier plan : Mme Denise Simenon, Jean, le petit Pierre-Nicolas-Chrétien sur les genoux de Mme Achard. A l'arrière : Simenon et son fils aîné Marc, qu'il eut de sa première femme Régine Renchon.


Denise et Georges Simenon en promenade avec leurs trois enfants Jean, Pierre-Nicolas-Chrétien et Marie-Jo, à Echandens. C'était en 1961.


Avec son frère Christian. Georges est à droite.


A la fin de sa vie, un regard ironique sur les êtres.


Dans l'immense bibliothèque de la maison d'Epalinges, parmi ses innombrables œuvres.


La mère de Georges Simenon sur le seuil de la maison de la rue Pasteur, à Liège.


Le Soir Illustré
14 septembre, 1989
N° 2986, pp 4-20

Tout Simenon

L'Album d'une vie prodigieuse

Curieux des l'enfance
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Est-il communication
Trois brèves rencontres
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L'ambiance Simenon
Jean Richard va tourner
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L'héritage à Liège
L'écrivain de l'homme nu
Son écriture révèle
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