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Le Soir Illustré
14 septembre, 1989
N° 2986, pp 4-20

Tout Simenon

L'Album d'une vie prodigieuse

Curieux des l'enfance
Villas avec vues
Est-il communication
Trois brèves rencontres
Liège a habité Simenon
L'ambiance Simenon
Jean Richard va tourner
Je suis le dernier parisien
L'héritage à Liège
L'écrivain de l'homme nu
Son écriture révèle
English translation

« Est-il communication plus étroite
entre deux êtres que l'accouplement ? »


Georges Simenon et Denise Ouimet. C'était au temps du bonheur.
10.000 femmes à son palmarès, selon la boutade faite à Fellini. Inlassablement, Simenon a cherché « la »femme. Ce fut enfin Teresa.

Enquête

Toute ma vie, j'ai cherché farouchement « la femme », la vraie, telle que l'a faite la nature. Je me suis trompé deux fois et, chaque fois, j'ai pris mes responsabilités... Teresa a fait de moi un homme nouveau. C'est le plus bel amour de ma vie.
Signé : Georges Simenon.

Une femme, seule, au pied d'un magnifique cèdre. Il veille depuis deux cents ans sur la maison rose lausannoise, où le romancier Georges Simenon a passé les dernières années de sa vie. Cet arbre a déjà vu la dispersion des cendres de sa fille, Marie-Jo, en 1978. Aujourd'hui, Teresa y mêle celles du père. Double voeu accompli. Ni l'un ni l'autre ne sont vraiment' absents, ils sont devenus l'âme du jardin.

Derrière le front lisse de Teresa, et cette sérénité naturelle qui avait tant frappé Simenon lorsqu'il la vit pour la première fois, en 1961, se cache une multitude d'images. Avec lui, elle a vécu bien des drames, mais elle a aussi connu l'amour. Engagée comme secrétaire, elle devient très vite l'infirmière, la confidente, l'indispensable. Entre eux, c'est d'abord l'entente physique. « Teresa m'apaise, me réjouit », confie-t-il dans ses « 

Régine Renchon baptisée Tigy.
Mémoires intimes ». Longtemps, ils se taisent sur leurs sentiments, elle lui interdit même de prononcer le mot « amour ». Quand ils osent se l'avouer, presque timidement comme des collégiens, ils n'auront de cesse de le vivre au grand jour. Non pas dans le mariage auquel ils ne croient pas, mais soudés l'un à l'autre comme au cours de leurs promenades quotidiennes. « Elle est pour moi comme l'eau de source qu'on boit au creux de la main, avoue le romancier. Rien de compliqué chez elle. Rien de frustre non plus. » Teresa, amante et maternelle à la fois, sans artifices, sans fard, sans ambition, sans souci du lendemain. Le havre, enfin ! Grâce à Teresa, dit-il, je ne me livre plus à « la chasse aux femmes », non pas par manque d'appétit ou de moyens physiques. Mais parce que j'en ai trouvé une qui remplace toutes les autres. »

On a beaucoup glosé sur la fameuse déclaration de Georges Simenon à son ami Fellini au moment du tournage de « Casanova » : « J'ai connu dix mille femmes, dont huit mille prostituées. » Sa première expérience sexuelle remonte à l'âge de douze ans. C'est de là que date son amour pour les femmes, pour la femme.

« Depuis ma jeunesse, je faisais l'amour tous les jours, le plus souvent deux ou trois fois. Il suffisait que, sur la plate-forme de l'autobus, je frôle une femme pour devoir me précipiter dans un bordel. C'était un besoin presque douloureux, une soif dévorante. Et ce fut ainsi jusqu'à ma rencontre avec Teresa. »

Dans ses « Mémoires intimes », le romancier avoue à sa grande honte qu'à l'âge de dix-huit ans, il se sépara de la montre d'un père qu'il adorait pour une nuit avec une femme noire, qu'il désirait ardemment. Mais il ajoute aussi qu'il n'est pas un obsédé sexuel, quoi qu'on en pense et qu'en ait dit la légende : « Je me permets de signaler que j'ai des goûts très normaux, et je ne suis pas le seul à être mû, depuis ma tendre adolescence, par des besoins sexuels impérieux. J'ai le goût des belles matières nobles. Est-il plus splendide matière que la peau, que la chair d'une femme ? Est-il communication plus étroite entre deux êtres que l'accouplement ? » Paradoxalement, cette quête éperdue de la femme, quête d'amour, d'amour physique et de tendresse, le jette dans les bras du mariage. Il a rencontré, à Liège, une jeune femme peintre, Régine Renchon, qu'il appelle Tigy. En 1923 – il a dix-huit ans – il l'épouse.

C'est la période la plus romantique de sa vie. Ses écrits sont un hymne à la femme. L'amour ? Il existe, mais... sans frénésie ni extase. Et tout au long de leur vie commune, il la « trompe », non seulement avec leur petite bonne, Henriette, dite Boule – qui ne les quittera que pour s'occuper des enfants de leur fils, Marc -, mais aussi avec des centaines de femmes. Quand elle s'en rend compte, Tigy, si jalouse pourtant, se ressaisit. Chacun reprend sa liberté et même, après leur séparation, ils resteront les meilleurs amis du monde. Tigy lui servira aussi de refuge contre sa passion pour les femmes. Celle qu'il éprouva, par exemple, pour Joséphine Baker « que j'aurais épousée, dit-il, si je ne m'étais refusé, inconnu que j'étais alors, à devenir monsieur Baker. Je suis allé avec Tigy me réfugier dans l'île d'Aix, en face de la Rochelle, pour essayer de l'oublier, et nous ne devions nous retrouver que trente ans plus tard, à New York, toujours aussi amoureux l'un que l'autre ».


Avec Teresa, sa dernière compagne, au pied du cèdre.

A New York, pourtant, c'est à une autre passion, dévastatrice, qu'il va succomber. Il est célèbre, son commissaire Maigret aussi. Et tandis qu'il se laisse ravager par ce qu'il appelle « une maladie de coeur », il plonge chaque jour dans l'univers calme et douillet des Maigret. Vraie fée du logis, Louise – c'est le nom de M" Maigret – est toujours là à attendre son mari, avec, sur le feu, un petit plat qui mijote. Elle lui tend à l'occasion écharpe ou pantoufles, l'accompagne au cinéma malgré ses pieds enflés, et reporte sur lui toute son affection, sans se croire autorisé à l'influencer en quoi que ce soit. Ni envahissante ni dominatrice comme les mères qui traversent les livres de Simenon, et dont il fait parfois de vraies mégères. Le seul geste de tendresse entre les Maigret : quand le commissaire quitte sa femme le matin, il lui tapote gentiment les fesses. Rondeurs et sourire confiant, Louise Maigret ne représente-t-elle pas le parfait substitut maternel ? Avec elle, on est bien loin de Denise Ouimet, Canadienne et candidate secrétaire de Simenon, qui devient très vite sa maîtresse. Elle est maigre et brune, aux antipodes de ce qu'il aime, les femmes blondes et dodues, un peu comme Mme Maigret. « En outre, dit-il, j'aimais les femmes simples et j'étais tombé sur la plus compliquée que j'eusse jamais rencontrée. » Pour elle, il divorce. Elle tient absolument à devenir Mme Georges Simenon. Ils ont trois enfants, deux garçons, Johnny et Pierre, une fille, Marie-Jo, dont la fragilité souffrira du déséquilibre maternel. Ce mariage fut un mélange de passion aveugle, de hauts et de bas, de sanglots et d'injures « que j'acceptai longtemps, écrit-il, dans l'espoir de la voir un jour apaisée et tout simplement femme ». Mais en vain. Lui-même a failli succomber à la tentation du suicide et, sans Teresa, il ne s'en serait pas sorti. Après leur séparation, Denise, qu'il persiste dans ses « Mémoires » à appeler de son initiale « D », publie un livre qui, dit-il, contient plus d'inexactitudes que de vérités, et qui a fait si mal à Marie-Jo. Malade d'amour pour son père – à huit ans, elle lui demande une alliance que, gêné, il lui accorde et qu'elle gardera toute sa vie –, traumatisée par la « folie » de sa mère, inapte à vivre, à se faire aimer, elle se tire une balle dans le coeur à l'âge de vingt-cinq ans. Un nouveau drame pour Simenon, qui ne s'en remettra jamais tout.. à fait, même si la sérénité et l'acceptation viendront avec l'âge. A quatre-vingts ans, il pouvait écrire « Au fond, qu'ai-je cherché toute ma vie, après quoi ai-je tant couru, curieux de toutes les femmes, me mariant deux fois, deux fois déçu, courant toujours vers un but que j'ignorais et que je connais enfin. Le but de ma quête inlassable était non une femme mais « la femme », la vraie. Et je l'ai trouvée ! »

Josiane Vandy.

Le Soir Illustré
14 septembre, 1989
N° 2986, pp 4-20

Tout Simenon

L'Album d'une vie prodigieuse

Curieux des l'enfance
Villas avec vues
Est-il communication
Trois brèves rencontres
Liège a habité Simenon
L'ambiance Simenon
Jean Richard va tourner
Je suis le dernier parisien
L'héritage à Liège
L'écrivain de l'homme nu
Son écriture révèle
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