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Le Soir Illustré
14 septembre, 1989
N° 2986, pp 4-20

Tout Simenon

L'Album d'une vie prodigieuse

Curieux des l'enfance
Villas avec vues
Est-il communication
Trois brèves rencontres
Liège a habité Simenon
L'ambiance Simenon
Jean Richard va tourner
Je suis le dernier parisien
L'héritage à Liège
L'écrivain de l'homme nu
Son écriture révèle
English translation

L'ambiance Simenon,
comment ça se filme ?

Les cinéastes ont dû aborder avec humilité un monde clos cerné par un art dépouillé, achevé et parfait en lui-même, échappant à toute traduction.

CRITIQUE

Arnold Maigret, véritable inspecteur de police à Liège.

Scandaleux de saloper un rôle à ce point ! Comment a-t-on pu choisir le sieur Richard Jean, enfant de la balle, pour incarner Maigret Jules, as de la P.J., enfant du génie inventif de Simenon, planétairement pleuré ces jours-ci ?

Quand on suit les téléfilms où sévit en « limier » ce pauvre Richard, il y a de quoi s'emparer d'une pantoufle pour battre le record du lancement d'un objet volant identifié en direction du petit écran ! Car téter la pipe sous un galure étriqué, tomber le paletot à tout bout de champ et piquer du nez dans le pot-au-feu de Mme Maigret ne sont que de minables trucs, insuffisants pour rendre un mythe crédible.

Jean Richard a toujours confondu Champignol et Quai des Orfèvres. Trop tard, évidemment pour le renvoyer à ses chères études (de cirque), mais comment a-t-on pu si longtemps cautionner ce balourd aussi expressif qu'un soliveau ?

Simenon et Michel Simon qui tourne « Brelan d'as ».

Bien qu'il se soit généralement désintéressé des films tirés de ses écrits, Simenon ne s'en est jamais caché : il détestait Richard. En revanche, il jugeait solides un Raimu (ah ! sa plaidoirie pro-jeunesse à l'issue des « Inconnus dans la Maison ») un Michel Simon (ah ! l'inquiétant juif solitaire Hirovitch, dit Mr Hire, chahuté en auto-scooter dans « Panique » et fasciné par Viviane Romance); mais pour le romancier liégeois, c'est Gabin qui « collait » le mieux à Maigret, lui prêtant de matoises malices, une insatiable curiosité, des colères rentrées et pas mal d'humanité sous l'air bourru d'un poulet pas ripou !

Jean Gabin et Annie Girardot dans « Maigret tend un piège », un film de Jean Delannoy réalisé en 1956.

D'un Jean à l'autre, justement, passons du triste Richard à l'excellent Gabin. Faute d'avoir vu les rarissimes Pierre Renoir dans « La Nuit du Carrefour », Abel Tarride dans « Le Chien Jaune » et Harry Baur dans « La Tête d'un homme », voici près de 60 ans, c'est de Gabin qu'on se souvient surtout. Au ciné, il n'a pas seulement campé Maigret - celui qui « tend un piège » pour confondre le couple criminel Jean Desailly - Annie Girardot - il s'est aussi glissé, au fil de trois décennies, dans la peau d'une dizaine d'autres héros simenoniens : dans « La Marie du port » (1949), le commerçant mûr, costaud et célibataire berné par une servante ambitieuse et sournoise (Nicole Courcel); dans « Le Président » (1960), un leader du Conseil de la III° République, fou d'intégrité; dans « Le Chat » (1971), le pivot de l'union ratée de deux veufs, correspondant par billets brefs, et dont la guerre domestique se cristallisait autour d'un minet...

A l'heure des bilans, nos préférences vont cependant à deux oeuvres où, s'il y a crime, le « pourquoi » de l'analyse psychologique l'emporte sur le « qui ? » de l'intrigue policière. Deux oeuvres où les arrière-plans sociaux, la vie secrète et feutrée de la province, les mondanités bourgeoises, les réflexes de caste sont autant d'éléments qui confèrent aux thèmes une épaisseur, une densité, de riches complexités dignes d'un Balzac d'aujourd'hui.

Jean Gabin et Danielle Darrieux dans « La vérité sur Bébé Donge ».

Ainsi dans « La Vérité sur Bébé Donge » (1951 - Henri Decoin) ne peut-on oublier Gabin, agonisant, reconstituer le puzzle de son passé : riche industriel, sorti du peuple, il triomphe dans sa carrière, mais il échoue dans son mariage. Il se montre maladroit, interdit, coincé, face à celle qui a tenté de l'empoisonner : Danielle Darrieux, ambiguë à souhait dans son mutisme. A-t-elle usé de l'arsenic parce qu'elle était une épouse bafouée ou parce qu'elle ne supportait plus de vivre sans amour aux côtés d'un homme trop aimé ?

Dans un téléfilm, Richard Harris, un des plus célèbres comédiens anglais, incarnait le commissaire Maigret. Étonnant, n'est-il pas ?

Idem dans « En cas de malheur » (1958 - Autant-Lara). La poésie des terrains vagues, la routine des filatures, le p'tit Calva éclusé avec Lucas ou Janvier, les pavés humides laissent place à un huis clos pimenté d'érotisme : Gabin-Gobillot, avocat en renom, exaspéré par sa femme (Edwige Feuillère) s'entiche d'une jeune cliente à la sexualité ravageuse (Brigitte Bardot) et qui le conduira à sa perte. Les scènes les moins troubles et marquantes ne sont certes pas celle où B.B. cambrée sur le coin d'un bureau se trousse jusqu'à la ceinture en murmurant « Autant que vous en profitiez avant qu'ils me jettent en prison »; également celle où B.B. soudoie la bonne (Nicole Berger) pour une partouze « comme dans un petit harem ».

On le voit : rien n'est plus trompeur qu'un roman de Simenon. A la lecture, on le croit destiné à l'écran, comme s'il suffisait de transporter scolairement les chapitres. Or, les écueils sont multiples : un peu trop d'atmosphère, un excès d'esthétisme, ou de timidité, et des dérapages ruinent une entreprise. Carné lui-même en a fait l'expérience avec '« Trois chambres à Manhattan ». Jean-Pierre Melville n'a pas tellement mieux réussi avec Belmondo-Vanel dans « L'Aîné des Ferchaux ». Ici comme là, la « sauce américaine » ne prenait pas.

Il est du reste à remarquer que l'incontestable talent d'un cinéaste n'est pas directement un gage de succès pour une version filmée de Simenon. Un maître du suspense comme Hitchcock s'est toujours bien tenu au large de l'écrivain belge. Comme si la barre eût été placée trop haut. Chabrol et les gars de la « Nouvelle Vague » ont témoigné des mêmes craintes, y compris Truffaut lequel a pourtant confié en novembre 1967 : « Je connais mal l'oeuvre d'Albert Camus. J'ai lu une pièce, « Les Justes » qui m'a semblé consternante et puis « L'Etranger » dont on me proposait de tirer un film. J'ai trouvé ce roman inférieur à n'importe lequel des deux cents que Simenon a écrits ! »

En réalité, l'univers de Simenon se présente comme un monde clos, cerné par un art dépouillé, achevé et parfait en lui-même, échappant donc à toute traduction dans un autre langage que le sien. Il convient de l'aborder avec une humilité extrême et, peut-être, des qualités d'artisan plutôt que des sophistications de virtuose. C'est en ce sens qu'un réalisateur moyen comme Pierre Granier-Deferre est finalement parvenu à restituer la texture propre des livres de l'auteur du « Chat », du « Train », de « La Veuve Couderc » et de « l'Etoile du Nord », dont la vedette, Simone Signoret, transplantée dans le terreau du Pays de Charleroi, fut sensationnelle en Mme Baron, « Louant des chambres simples mais convenables » à une foule de pensionnaires cosmopolites... »

Simenon et ses quatre « Maigret » étrangers. De gauche à droite Rupert Davies (G.-B., son Maigret préféré), Heinz Ruehmann (D.), Gino Servi (It.) et Jan Teuling (Nld).

Après Gilles Grangier, Verneuil, Delannoy, Phil Karlson (« Les Frères Rico »), Ralph Habib, Jean Delannoy, Bertrand Tavernier et Cie, quel sera le prochain metteur en scène à s'attaquer à un Simenon filmé ? Un Belge, un Français, un intrépide ? Quoi qu'il en soit, les sujets alléchants ne manquent pas, des « Anneaux de Bicêtre » à cette étonnante évocation de l'Afrique noire qu'est « Le Coup de lune »...

Colin Riva.

Le Soir Illustré
14 septembre, 1989
N° 2986, pp 4-20

Tout Simenon

L'Album d'une vie prodigieuse

Curieux des l'enfance
Villas avec vues
Est-il communication
Trois brèves rencontres
Liège a habité Simenon
L'ambiance Simenon
Jean Richard va tourner
Je suis le dernier parisien
L'héritage à Liège
L'écrivain de l'homme nu
Son écriture révèle
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