Bibliography   Reference   Forum   Plots   Texts   Simenon   Gallery   Shopping   Film   Links

La Libre MATCH
19 fevrier 2003
N° 75, pp 16-29

Il y a cent ans naissait un petit Georges. Mais c'est Simenon, l'écrivain à l'œuvre immense et à la vie controversée, qui marqua à jamais les esprits

SIMENON m'était conté

Jean-Baptiste Baronian
Jérôme Bègle

 

English translation

 


En 1981 à Lausanne. Georges Simenon n'a jamais abandonné la pipe, il en possède une collection impressionnante.

Georges Simenon restera toujours l'homme à la pipe; l'écrivain prolixe parmi les plus lus au monde ou encore le romancier francophone le plus adapté à l'écran. Il est un véritable phénomène qui fit de la littérature bien plus qu'un plan de carrière : un mode de vie. Avec le centenaire de sa naissance, le 13 février 1903, à Liège cet auteur controversé autant adulé que l'homme fut décrié revient dans la lumière. Une lumière forcément nébuleuse qui ne parvient toujours pas à éclairer tous les pans de sa vie, qui s'acheva une nuit de septembre 1989, discrètement. Son œuvre inclassable répond en tout point à la légende de l'homme : mystérieuse, parfois inquiétante, iconoclaste et bien trop tranquille pour être juste le reflet d'un simple écrivain passé maître dans l'art des atmosphères sourdes...


En 1952, devant le Quai des Orfèvres, l'écrivain s'est transformé en Maigret.


L'homme à la pipe est aussi un homme de collections : livres...


pipes...


et cravates sont nombreux dans son immense maison d'Epalinges en Suisse, qu'il a fait construire sous le signe de l'excès...


L'écrivain avait un rituel : solitude totale, huit chapitres en huit jours, une pause et trois jours de révision...

Fils de comptable dans une société d'assurances, Georges Simenon arrêta ses études en 1918 pour pourvoir aux besoins de sa famille. Il travaillera d'ailleurs un temps à la « Gazette de Liège » : 784 billets et environ 1 500 articles ont été répertories ! Mais ce n'est pas le talent du journaliste liégeois qui va éclater au grand jour mais bien celui de l'écrivain inventeur du commissaire Maigret. Dont il va lancer la carrière comme un pro du marketing et relations publiques avant-l'heure : en conviant à un bal, qu'il nomme « anthropométrique », tous ceux qui comptent dans le monde littéraire. Le phénomène est décrié dans la presse mais lancé dans le public. Maigret va devenir un héros, un produit que les lecteurs s'arrachent. Simenon ne cessera plus d'ajouter des opus aux aventures policières du fumeur du pipe. En 1931, entre mars et décembre, il écrit huit aventures de Maigret et un autre roman !


En août 1957, Simenon à son bureau, encombré de pipes et de crayons.


Il y eut deux Madames Simenon mais quatre grands amours : Tigy la Liégeoise, Joséphine la star, Denyse la Canadienne et Teresa la douceur...

L'amour est une maladie qu'il n'est pas bon d'attraper : c'est la sournoise philosophie qu'entretient Simenon dans ses romans. Et pourtant, la passion va largement accompagner l'homme Simenon. S'il se fiance précocement à Régine Renchon surnommée Tigy, son appétit de rencontres est loin d'être assagi, surtout après son installation à Paris ! Comme tout le monde, il va tomber sous le charme délié de Joséphine Baker.... Mais lui ne se contente pas de la regarder, il va la charmer, la sortir, l'aimer comme un fou ! Il a 23 ans, l'Américaine en a 20. Après deux ans de relations passionnelles, Simenon va la fuir pour ne pas devenir « M. Baker », dit-il, pour ne pas se laisser manger par la tigresse... C'est sur le tard qu'il connaîtra encore un tel amour si profond : Teresa, une italienne à son service depuis 1962 va devenir le sel de sa vie. C'est en tenant sa main qu'il s'éteint en pleine nuit le 4 septembre 1989, à 3h30 du matin.


Régine Renchon, dite Tigy, avec qui il s'est très (trop ?) tôt fiancé.


Avec Joséphine Baker, qui l'a conquis dès la première rencontre dans le Paris des années folles.


Lorsqu'il rencontra Denyse aux Etats-Unis, ce fut le coup de foudre total...


A l'automne de sa vie, l'écrivain va vivre avec Teresa.


En 1939, 49, 59 naissent trois fils. En 1953, une petite fille morte à 25 ans d'avoir trop aimé son père

A 36 ans, la vie de famille va rattraper Simenon avec la naissance de son premier fils Marc. Cette naissance sera suivie par celle de John, Marie-Jo et Pierre qu'il aura avec Denyse Ouimet, sa deuxième épouse. En mai 1978, un drame terrible va briser cette famille. Sa fille se suicide à vingt-cinq ans. Morte de trop vouloir mériter l'amour de son père. Celui-ci s'enferme à Lausanne. Il a disséminé les cendres de sa fille dans son jardin et lui parle dans son cœur. Jusqu'au jour où il décide de reprendre la plume pour s'adresser à elle. Ses « Mémoires intimes » le raconte de manière bouleversante. Il joint à ce dernier livre quelques-uns des textes, lettres et poèmes de Marie-Jo. Et comble ainsi la promesse qu'il lui avait un jour faite : leurs signatures seraient un jour, côte à côte, sur la couverture d'un livre.


En 1954, au Château de Terre-Neuve à Fontenay-le-Comte, en Vendée avec son fils Marc.


Les enfants de Simenon, Marc de 10 ans l'aîné de John, la belle Marie-Jo et le petit dernier, Pierre, adorent leur père.




Dans les années 50, Simenon est à Liège avec sa mère.


Simenon va vite faire partie du Tout-Paris.
Elégant, il est de toutes les soirées

En arrivant à Paris, Georges Simenon loue une chambre dans le petit hôtel Berthe. On est le 11 décembre 1922. Dans sa mansarde, un lit de fer, un lavabo en bambou avec une cuvette ébréchée, deux chaises, pas de tapis. Le tout pour 25 francs. Au premier matin, il découvre les croissants et en mange douze, dit-on ! Il faudra peu de temps pour transformer ce jeune novice de la vie en un homme élégant aguerri aux manières et qui va fréquenter assidûment les personnalités du Tout-Paris. Ayant très vite acquis argent et reconnaissance, Georges Simenon sera de toutes les parties, entre plans de carrière et agrément...


Jean Cocteau, président d'honneur à vie du Festival international du film de Cannes est accueilli par Simenon, président du jury de la 13° édition.


En compagnie de ses amis Jeanne Moreau et Federico Fellini.


Un échange de regard avec Brigitte Bardot, au festival de Venise en 1958


Accompagné de Denyse, il rencontre la reine Elisabeth.


Simenon a aussi beaucoup fréquenté le monde du cinéma et parmi ses amis on comptait nombre d'acteurs comme Michel Simon, Fernandel,


Jean Gabin et Micheline Presle qui ont joué dans des adaptations des livres de l'écrivain.


A la campagne, avec le fauviste Vlaminck.


 

 

Très tôt, très jeune, Simenon s'est rendu compte qu'il avait le génie de la fiction

et d'incroyables atouts comme une puissance de travail hors du commun et la faculté inouïe de se concentrer totalement sur un roman, au point de l'écrire en une semaine...

PAR JEAN-BAPTISTE BARONIAN

L'histoire est bien connue. Non seulement parce que Georges Simenon l'a lui-même racontée dans ses souvenirs mais aussi parce que la presse, à l'époque, s'en est fait abondamment l'écho. C'est le dimanche 18 septembre 1972 et on est à Epalinges, à dix-sept kilomètres de Lausanne, dans une énorme bâtisse mi-villa de luxe mi-castel, qui est la demeure de Simenon depuis près de neuf ans et où il a mené à bien une trentaine de romans. En particulier le célèbre Chat que le réalisateur Pierre Granier-Deferre a adapté au cinéma en 1971, avec Simone Signoret et Jean Gabin dans les deux premiers rôles.

Lorsqu'il gagne son bureau et qu'il s'y enferme, Simenon se sent dispos. Comme chaque fois qu'il est sur le point de commencer un nouveau roman, il se plie à un petit rituel auquel il n'a presque jamais dérogé et dont il a, de longue date, établi les drôles de règles : s'asseoir à sa table de travail, tailler des crayons, toujours des modèles de la même marque, s'emparer d'une large enveloppe de couleur jaune, inscrire dessus l'identité des principaux protagonistes à mettre en scène. Au besoin, leur âge et le métier qu'ils exercent dans la vie. Si ce n'est un détail physique ou un trait de caractère.

Victor.

Voilà le dernier titre que Simenon vient de choisir. Et qu'il note aussitôt sur un coin de son enveloppe.

A partir de quoi, en principe, tout devrait découler. Dans l'immense majorité des cas, le début d'un livre est lié, chez lui, à un souvenir sensoriel. Ce peut être un bruit, comme ce peut être une odeur. Mais ce peut être également l'évocation incontrôlée, incontrôlable, d'un visage, du profil d'un homme entrevu un jour lointain. Ou encore une mimique, un geste vague, l'imperceptible déhanchement d'une femme marchant au milieu de la rue ou franchissant d'un air lascif la porte de sa chambre à coucher. Mais ce dimanche-là, bizarrement, rien de tel ne se produit. Rien. Le néant. Le vide. Une affreuse, une terrible sensation d'impuissance. Ce que certains critiques appellent, à tort ou à raison, le vertige de la page blanche. De toute manière, chose qu'en cinquante années d'écriture ininterrompue Simenon n'a jamais connue et à laquelle pas une seule seconde il n'a songé. Et qui représente soudain à ses yeux une circonstance si singulière, si déconcertante et si grave qu'il prend immédiatement la décision, sans se torturer l'esprit ni tergiverser, de ne plus écrire d'œuvre romanesque.

Au bout de quelques mois, il se rend compte néanmoins que son besoin de s'exprimer le démange toujours. Il y a des choses, des tas de choses, qu'il a envie de dire. Des idées qu'il aimerait défendre ou combattre. Des images qui n'arrêtent de lui traverser l'esprit. Qui viennent pour la plupart de son passé, de son enfance mouvementée à Liège, la ville où il a vu le jour, le 13 février 1903. Ou qui surgissent de moins loin. Par exemple de son séjour aux Etats-Unis, de 1945 à 1955, sur lequel il ne lui déplairait pas de livrer son sentiment.

Bien résolu à ne pas se raviser et à manquer à sa parole, il s'achète un magnétophone et il en fait son confident. « Un petit enregistreur a remplacé sur mon établi ma machine à écrire, dit-il. Il est beaucoup moins impressionnant et, comme je n'avais jamais dicté jusqu'ici, c'est plutôt pour moi un jouet qu'un instrument de travail. » Ces phrases, elles figurent aux toutes première pages d'Un homme comme un autre, la première des vingt et une Dictées que Simenon fait paraître en librairie, de 1975 à 1981, et qui constituent chacune des recueils de propos à bâtons rompus sur une foule de sujets : les voyages, les gens de lettres, les couples, les femmes, l'éducation des enfants, les honneurs, l'anarchie, l'écologie, le service militaire, la solitude, la télévision, le Tour de France...

Un homme comme un autre.

Curieux, très curieux qu'il ait choisi ce titre pour commencer, non ?

Sans doute parce qu'au départ la démarche de Simenon a été celle de tout individu ayant atteint l'âge de la vieillesse et désireux de faire calmement le bilan de sa vie. En l'occurrence dire qui il est au juste, expliquer d'où il vient, ce qu'ont été ses parents, Désiré et Henriette Simenon, ainsi que sa nombreuse famille dans sa « pluvieuse » ville natale, où il a souhaité se rendre après avoir débuté à seize ans à la Gazette de Liège... Puis dans quelles circonstances, par la suite, il s'est installé à Paris, s'est bientôt tourné vers le roman populaire et en est arrivé, à la fin des années 1920, à donner naissance au personnage du commissaire Maigret.

Avant de l'imposer à travers le monde.

Avant de s'imposer, lui, Georges Simenon. D'imposer son nom et son image. Ne serait-ce qu'en se faisant presque toujours photographier avec son chapeau, sa pipe et son pardessus. En veillant bien à ce que cette image-là soit toujours reproduite sur la jaquette de ses livres. Avant de devenir un des rares monstres sacrés de la littérature du XXe siècle. Quelqu'un d'aussi célèbre, d'aussi glorieux que Charlie Chaplin, Pablo Picasso ou Winston Churchill.

Comme si tout cela était banal.

Comme si le fabuleux itinéraire qu'il a suivi aurait pu avoir été celui de n'importe quelle autre personne, pour peu qu'elle ait de l'ambition, un brin de talent et un certain culot. Sans oublier non plus un peu de chance. Juste quand il faut en avoir. Juste au bon moment. Juste quand votre horoscope est à son zénith.

Alors que ce n'est absolument pas le cas.

Est-ce qu'on ne serait pas en train de rêver ?

Car, bien entendu, il est impossible, impensable, qu'un homme comme un autre fasse tout ce que Simenon a fait au cours de sa longue existence et vive tout, tout ce qu'il a vécu. Impossible, impensable, qu'un écrivain comme un autre noircisse autant de pages et publie autant de livres en plus de cinquante ans de carrière : quelque deux cents romans édités sous le nom de Georges Simenon, près de cent soixante autres sous une quarantaine de pseudonymes tels que Christian Brulls, Germain d'Antibes, Georges-Martin Georges, Georges Sim, Lue Dorsan ou encore Jean du Perry, vingt-cinq ouvrages à caractère autobiographique (dont les volumineux Mémoires intimes en 1981), des reportages, des essais...

Auxquels s'ajoutent une multitude de billets d'humeur et d'humour. A l'instar des centaines qu'il a donnés à la Gazette de Liège quand il n'était encore qu'un tout jeune journaliste et qu'il courait les rues de Liège, déguisé en adulte, le chapeau melon sur la tête et une cigarette collée au coin de ses lèvres, et qu'il éprouvait un malin plaisir à fréquenter aussi bien des escrocs, des rapins, des cabaretiers ou des putains que des curés, des libraires, des fonctionnaires de police ou des marchandes de quatre saisons — une faune bigarrée et composite que Simenon a croquée d'abord dans Le Pendu de Saint-Pholien dès 1931, ensuite, et surtout, dans Les Trois Crimes de mes amis, un roman bourré de clefs et de références autobiographiques, et paru chez Gallimard en 1938.

Des milliers, des milliers de pages.

Tout en ne se consacrant pas exclusivement à l'écriture. Tout en voyageant sans cesse, d'un pays et d'un continent à l'autre, tantôt sur un bateau, tantôt en voiture. Tout en étant, jusqu'aux approches de la soixantaine, toujours sur le qui-vive, toujours sur le départ, toujours ballotté entre deux domiciles. Insatiable dans sa soif de connaître le monde, de découvrir de nouvelles latitudes, de nouveaux visages. Insatiable aussi dans ses appétits sexuels et n'hésitant d'ailleurs pas à s'en vanter à la moindre occasion ni à en causer sans retenue aucune, sans jamais prendre le soin pudique de tourner autour des mots.

Et dire que Simenon aurait pu être confronté au doute, vivre des périodes creuses ou difficiles, connaître des baisses de régime ou des ratages littéraires, des déconvenues et des pénibles revers de fortune, se heurter à l'indifférence du public après avoir eu du succès et après avoir gagné beaucoup d'argent !

Ce qui est le lot, hélas, d'innombrables créateurs et d'innombrables artistes dont les débuts ont été triomphaux ! Et ce qui aurait justement relégué Simenon au rang d'un romancier comme un autre. D'un homme comme un autre.

Mais est-ce qu'on est un homme comme un autre avec un pedigree pareil ?

Est-ce qu'on est un écrivain comme un autre quand on invente sa propre couleur romanesque ? Quand on crée de toutes pièces son propre style — un style qu'on reconnaît en quelques lignes à peine et qu'on identifie avec une incroyable facilité, tant il est frappant, tant sa facture, mélange fascinant de langage parlé, de langage poétique et de réalisme, est des plus simples et des plus limpides ?

Est-ce qu'on est un écrivain comme un autre quand on révolutionne l'art du roman policier avec le personnage de Maigret et quand on parvient à lui conférer un statut universel ? Quand ce Maigret tellement pataud, tellement lent à la détente, tellement peu actif, tellement peu loquace et passant le plus clair de son temps assis à une table de café, devant un demi ou un verre de prunelle, quand ce Maigret devient un mythe, un des plus marquants du genre avec l'intraitable Sherlock Holmes et le ridicule Hercule Poirot ?

Est-ce qu'on est un écrivain comme un autre quand on a vendu près de cinq cent soixante millions de livres aux quatre coins de la planète et qu'on a été traduit dans plusieurs dizaines de langues ?

Est-ce qu'on est un écrivain comme un autre quand les romans qu'on a publiés ont inspiré soixante longs métrages et des centaines de films télévisés, aussi bien en Europe, en Amérique qu'en Asie ? Quand ces romans ont été tournés par des cinéastes aussi talentueux que Jean Renoir, Julien Duvivier, Marcel Carné, Henri Decoin, Henry Hathaway, Jean-Pierre Melville, Claude Chabrol, Bertrand Tavernier ou Patrice Leconte ? Quand certains de leurs titres sont désormais des classiques du cinéma, même s'ils ne sont pas tous des chefs-d'œuvre, notamment La Nuit du carrefour, Panique, La Vérité sur Bébé Donge, La neige était sale, En cas de malheur, Maigret tend un piège, Maigret et l'Affaire Saint-Fiacre, Le Fond de la bouteille, L'Aîné des Ferchaux, Le Chat, Les Fantômes du chapelier, L'Horloger de Saint-Paul ou Les Fiançailles de M. Hire, cette mystérieuse et pathétique histoire d'amour impossible ? Quand les comédiens qui y ont joué s'appellent entre autres Pierre Renoir, Raimu, Michel Simon, Viviane Romance, Albert Préjean, Fernandel, Françoise Arnoul, Jean Gabin, Danielle Darrieux, Brigitte Bardot, Jean-Paul Belmondo, Lino Ventura, Simone Signoret, Alain Delon, Annie Girardot, Romy Schneider, Philippe Noiret, Jean Rochefort, Sandrine Bonnaire, Michel Blanc, Michel Serrault, Charles Aznavour ou Carole Bouquet ? Et Bruno Cremer, naturellement, excellent Maigret dans toutes ses apparitions à la télévision ? Est-ce qu'on est un écrivain comme un autre quand on n'arrête pas de susciter des essais et des études sur ses œuvres et quand on fait constamment l'objet de colloques, de séminaires, de débats, de rencontres, d'expositions, de festivals, de journées commémoratives, de numéros spéciaux de revues, grandes ou petites, commerciales ou confidentielles, et de suppléments de magazines ?

Est-ce qu'on est un écrivain comme un autre quand on entre dans la Bibliothèque de la Pléiade et qu'on vient un beau jour prendre place aux côtés de quelques-uns de ses pairs les plus importants, que ce soit Marcel Proust, Louis-Ferdinand Céline, François Mauriac, William Faulkner ou Vladimir Nabokov ? Alors que, des décennies durant, on a été vilipendé, traité de plumitif, de pisse-copie, de barbouilleur, de scribouillard et d'auteur utilisant le français « comme un violon dont on toucherait les cordes avec un manche à balai » ? Alors qu'on a longtemps été perçu comme le parangon de la littérature de gare ? Est-ce qu'on est un écrivain comme un autre, quand on parle de vous à tout moment en recourant à des formules à l'emporte-pièce telles que « le cas Simenon », « le mystère Simenon », l'énigme Simenon », « le phénomène Simenon », « le miracle Simenon » ?

Est-ce qu'on est un écrivain comme un autre quand, pour la célébration du centenaire de sa naissance, on suscite tant d'hommages et tant d'intérêt ?

Non, en intitulant Un homme comme un autre la première de ses Dictées, Simenon a bluffé de toute évidence ses lecteurs.

Ou alors, agacé d'entendre et de lire des tombereaux de sottises sur lui, mécontent d'être sans cesse tenu pour une bête curieuse, il s'est permis une galéjade.

Car il ne fait aucun doute que très tôt, très jeune, Simenon s'est rendu compte qu'il avait le génie de la fiction et qu'il possédait d'incroyables atouts : un sens inné de l'adaptation, quel que soit le milieu, une puissance de travail hors du commun et, davantage encore, la faculté inouïe de se concentrer totalement sur un roman au point de pouvoir l'écrire en une seule semaine, presque d'un jet.

Comme il ne fait aucun doute que Simenon a toujours fort bien conduit ses affaires et qu'il s'en est occupé à la manière d'un chef d'entreprise des plus efficaces. Sans rien laisser au hasard. Sans rien signer au hasard. A croire que, depuis la parution de ses premiers livres à Paris, au milieu des années 1920, il s'était programmé pour devenir une vedette de la littérature.


La famille Simenon, à Liège vers 1908 : Désiré, Henriette et leurs fils Georges, âgé de 5 ans et Christian, 2 ans.

C'est une vieille photo de famille comme il en existe des milliers et des milliers un peu partout sur les cinq continents : les quatre Simenon à Liège, vers 1908. A gauche le père, Désiré, et à droite la mère, Henriette. Ils sont assis sur un banc et ils encadrent leurs deux fils : Christian le plus jeune qui a deux ans et Georges, l'aîné qui en a cinq.

Lui, le futur créateur de Maigret, il se tient debout, juste au milieu du cliché. Il porte des bottillons, des culottes courtes, une sorte de veste rembourrée et un énorme foulard noué autour du cou comme une lavallière. Il a les bras croisés et il donne l'impression de défier des yeux à la fois l'objectif, le photographe et le monde. De regarder loin.

D'être sûr de lui et très déterminé.

Tout le contraire d'un enfant fragile dont on se moquerait aisément et qu'on pourrait sans problème rouler dans la farine.

L'air de fixer déjà rendez-vous avec gloire et la célébrité.

L'air de savoir parfaitement ce qu'il convient de faire — et de ne pas faire — pour aller à leur rencontre le plus vite possible et par les voies les plus rapides.

Il y a tout Simenon sur cette photo.

Avec le recul, elle est criante de signification.


BERNARD DE FALLOIS, éditeur : « Il a conservé une dent contre Paris et le milieu littéraire »

PAR JEROME BEGLE

Il a aimé 10 000 femmes, écrit plus de 1 000 livres et utilisé 40 pseudos

— Quand avez-vous rencontré Georges Simenon ?

— En 1959. Gallimard m'avait proposé d'écrire un petit livre de présentation de la vie et de l'œuvre d'un écrivain du XXe siècle. J'ai tout de suite pensé à Simenon, qui me paraissait un des grands méconnus de notre époque. Je lui ai écrit pour lui demander s'il pouvait me donner les titres des livres qu'il avait rédigés sous pseudonyme. Il m'a invité à le voir dans sa propriété suisse d'Echandens. J'y suis resté quelques jours. Et j'ai dressé avec lui l'inventaire de tous ses livres. Il y en avait déjà plusieurs centaines, sans parler des contes.

— Personnellement, considériez-vous, dès 1959, qu'il était un grand écrivain ?

— Nous étions peu nombreux à le penser, mais je n'étais pas le seul. André Gide le considérait comme un immense romancier, mais à l'époque la chose était tenue secrète.

— Pourquoi Georges Simenon est-il un grand auteur ?

— Le mot style n'a pas pour lui le même sens que pour un écrivain comme Saint-Simon, Flaubert, Voltaire, Anatole France ou Proust. Pourtant, le style de Simenon est exceptionnel. Quand un auteur réussit en moins d'une page à créer une sensation que lui seul sait vous faire éprouver, c'est bien à son style et non à sa philosophie de la vie ou à son regard sur la société qu'il le doit. On est à l'évidence chez lui devant un artiste et pas un honnête fabricant. Comme pour Balzac, visionnaire lui aussi, et qui fut traité sa vie durant de feuilletoniste ou d'écrivain qui ne savait pas écrire. Simenon a exprimé comme personne l'angoisse d'être seul, le malaise de ce qu'on a appelé l'incommunicabilité de la vie humaine. Aujourd'hui seulement on s'aperçoit que c'est un caractère constant de notre siècle, alors que Simenon en avait fait dès le début un trait dominant de son œuvre.

— Il n'est pas le seul...

— Certes. Il y a des rapports si étroits entre "La veuve Couderc" et "L'étranger" que l'on s'est longtemps demandé si Camus n'avait pas été influencé par Simenon.

— Quels sont les livres de Simenon que vous conseilleriez à quelqu'un qui ne l'a jamais lu ?

— La première réponse qui me vient à l'esprit est « N'importe lequel ! » Avec les « Maigret », la tragédie est vue et vécue du dehors. Ces romans-là sont moins « durs » que les autres. Le commissaire n'est pas un héros, il est plus spectateur qu'acteur. Mais on peut aussi lire « Lettre à mon juge », « La fuite de monsieur Monde », « L'ainé des Ferchaux » ou « Le testament Donadieu ». Tous sont admirables.

— La vie de Simenon est émaillée de mille anecdotes...

— La plupart sont fausses...

— Y avait-il un bloc opératoire dans le sous-sol de sa maison d'Epalinges, en Suisse ?

— Non. Il n'y avait qu'une salle de jeux pour ses enfants. Elle était immense, et un jour Simenon a dit que, lorsqu'il vendrait sa maison, l'acquéreur pourrait la transformer à sa guise et, par exemple, en faire un bloc opératoire. De cette boutade, on a déduit que la pièce existait vraiment. De même, on a proposé à Simenon d'écrire un roman en douze heures enfermé dans une cage de verre afin que le public puisse assister à l'événement. Cela n'a pas eu lieu, mais certains jurent encore avoir assisté à la scène...

— Que lisait-il ?

— Très peu de romans. Il lisait beaucoup de journaux et dévorait « The Lancet », la revue médicale de langue anglaise. Il était passionné par la médecine. D'ailleurs, l'ami de Maigret est un médecin au nom très significatif : le Dr Pardon.

— Etait-il très fortuné ?

— Il a écrit énormément de livres, qu'il publiais la même année dans dix pays. Plus tard, ceux-ci devenaient des films ou une série télé pour ses « Maigret ». Dans le pire des cas, ses romans se vendaient à 30 000 exemplaires. Certains dépassaient les 100 000. Evidemment, cette production lui assurait de gros revenus. Enfant, Georges Simenon a été très pauvre. Il en a souffert et plus tard, il a profité de son aisance. La maison qu'il a fait construire à Epalinges, au-dessus de Lausanne était spacieuse et confortable, mais n'était pas le Xanadu de « Citizen Kane ».

— Les frasques sexuelles qu'on lui prête sont-elles vérité ou légende ?

— Il aimait faire l'amour plusieurs fois par jour. Mais il n'était ni obsédé ni exhibitionniste. Très rapidement, il est devenu un personnage pour magazines et les journaux du monde entier venaient regarder le phénomène. Simenon faisait un peu de cinéma pour servir son personnage. Il détonnait dans le monde littéraire. Il n'était ni grand bourgeois, ni parisien, ni professeur. Mais il est devenu très jeune une légende vivante, et c'est ce que les journaux et les télévisions cherchent de préférence.

— Georges Simenon a-t-il souffert d'un manque de reconnaissance littéraire ?

— Au début, oui. Puis il s'est fait une raison. Mais il a toujours conservé une dent contre Paris et le milieu littéraire.

— A-t-il changé après la mort de sa fille ?

— Ce fut certainement le grand drame de sa vie. S'il a écrit ses « Mémoires intimes » en 1981, c'est pour aller au bout de sa peine et essayer de répondre aux questions qu'il se posait. Quand la mère de Marie-Georges passa plusieurs mois en hôpital psychiatrique, Simenon allait la voir tous les jours. J'ai été témoin de la grande souffrance de l'auteur. A tel point qu'il fut obligé de demander le divorce car cette situation menaçait de briser toute la famille. Pour Marie-Georges, la séparation de ses parents n'a rien arrangé. Après son suicide, Simenon s'est replié sur lui-même, ne sortant presque plus et ne recevant plus grand monde.

— Quelles relations entretenait-il avec ses éditeurs ?

— Il défendait âprement ses droits d'auteur et se méfiait de tous les éditeurs. Il tenait à marquer ses distances. Lorsque Gallimard chercha à l'attirer chez lui, Simenon discuta du contrat, puis, après l'avoir signé, lui dit : « Monsieur Gallimard, il y a deux choses qu'il faut que vous sachiez. La première, c'est que je ne déjeunerai jamais avec vous, et la seconde, c'est que je ne vous appellerai jamais Gaston. » Il tenait à montrer que c'est l'éditeur qui avait besoin de lui, et pas le contraire. Il avait la fierté, quelquefois un peu agressive, de ceux qui en ont bavé au début de leur vie.



Dans son jardin d'Epalinges, Georges Simenon, en compagnie de treize Maigret de carton grandeur nature : Albert Préjean, Gino Cervi, Michel Simon, Abel Tarride, Jean Gabin, Rupert Davies, Charles Laughton, Boris Ténine Pierre Renoir Harry Baur, Jean Richard, Heinz Ruhmann, Jan Teuling.


Home   Bibliography   Reference   Forum   Plots  Texts   Simenon   Gallery   Shopping   Film   Links