"LES GENS D'EN FACE" (1933)

écrit à Marsilly (France)

Reclus, dédaigné parles diplomates des pays prestigieux, le jeune consul de Turquie à Batoum (U. r. s. s.) se sent épié par les gens d'en face. Et pour cause: c'est le domicile de la secrétaire qu'on lui a attribuée et dont le propre frère travaille au Guépéou, Il aurait mieux valu pour elle que le Turc naïf, tombé amoureux d'elle, ne fasse pas éclore dans sa cervelle, bétonnée par le dogme, le rêve d'une vie ailleurs, sans flics et sans misère. En fait, il aurait mieux valu qu'il s'en aille avant d'avoir été empoisonné, dans tous tes sens du terme. Il partira - de justesse - mais sans elle...

« La chambre constituait tout le logement des gens d'en face, car on apercevait des rayonnages avec des livres, une table chargée de tasses et d'assiettes, un réchaud à alcool sur lequel cuisait quelque chose. Des vêtements étaient pendus le long d'un mur et Adil bey finit par ne plus voir qu'un disque vert, une casquette verte qui devenait aussitôt le centre du décor : c'était celle d'un agent du Guépéou, »

« Il lui montra les gens qui attendaient le long du trottoir d'en face, en plein soleil, devant la coopérative. On venait de décharger des biscuits, et des brisures à peine visibles avaient jailli par les fentes des caisses. Or, cinq ou six femmes étaient agenouillées à même le pavé pour les ramasser.
"Eh bien ? demanda Sonia.
- Oseriez-vous dire que ces gens-là ne crèvent pas de faim ?