La
France de Maigret
Dans
« La France de Maigret », la voix de Simenon fait écho aux images de
grandes signatures de la photographie : Willy Ronis,
Brassaï, Cartier-Bresson, Robert Doisneau, Jean-Philippe Charbonnier, Janine
Niepce ou Edouard Boubat.
C'est
encore une France en noir et blanc. Une France désuète toute en guinguettes et
canaux. Une France de pique-niques au bord de l'eau, de gros pavés luisant sous
des réverbères d'un autre temps, de locomotives crachant leurs épais nuages de
fumée, de poulbots hilares au béret bien enfoncé jusqu'aux oreilles, de
bistrots un peu crades remplis d'hommes tapant le carton à la nuit tombante.
Une France de l'entre-deux-guerres. Ou à la rigueur de l'immédiat après-guerre.
« D'avant » en tout cas : d'avant l'exode rural et d'avant les
grands bouleversements sociaux des Trente Glorieuses.
Cette France, où les régions ont aussi une existence forte, c'est celle
que Simenon évoque à travers le regard bourru du célèbre commissaire Maigret.
L'ensemble offre des tranches de vie de la France du milieu du XXe
siècle
C'est
aussi cette France, qu'on ne qualifiait pas encore « d'en bas », qui
fascina toute une (large) génération de photographes, de Brassaï (né en 1899) à
Boubat (né en 1923), en passant par Willy Ronis ou Cartier-Bresson. Comment à la lecture de l'un ne
pas penser aux images des autres ? Et inversement comment ne pas avoir à
l'esprit les mots de Simenon en regardant les photos de Robert Doisneau, Janine
Niepce et autres tenants de ce qu'on appelle désormais "la photographie
humaniste" ?
Alors que les éditions Omnibus s'apprêtent à clore l'intégrale des
enquêtes de Maigret en dix volumes, elles publient également une sélection
d'images qu'accompagnent de courts extraits des romans de Simenon. Il est
étonnant de voir à quel point ces mises en résonance sonnent juste.
Exemple. Un quai de la Seine et une jeune femme accroupie qui y fait une
improbable lessive. Voilà pour la photo de Willy Ronis.
A laquelle répond la plume de Simenon, avec ce dialogue tiré de L'Amie de
Maigret : « Vous ne faites pas la lessive ici. - Où la
ferais-je ? Je dois aller chercher l'eau au rez-de-chaussée. Je ne peux
pas mettre le linge à sécher dans l'atelier et il ne sécherait pas dans un
sous-sol. Une fois par semaine, en été, une fois par quinzaine en hiver, je
vais au bateau-lavoir, sur la Seine... Square du Vert-Galant. Vous savez, juste
en dessous du Pont-Neuf. J'en ai pour une demi-journée. Le lendemain matin, je
vais chercher le linge qui est sec, prêt à repasser. » Authentique tranche
de vie du Paris populaire au mitan du XXe siècle.
Aux lisières d'une nostalgie assumée, une France d'autrefois est ainsi
documentée par les mots et les images. Elle aurait pourtant un peu résisté au
temps. Du moins l'écrivain et journaliste Denis Tillinac,
qui signe la préface, l'affirme-t-il : « J'ai parcouru et je parcours
encore les coins de France décrits dans les « Maigret », et je m'y
reconnais comme si j'y avais vécu ».
Serge
Hartmann
« La
France de Maigret vue par les maîtres de la photographie du XXe siècle »,
chez Omnibus, 215 pages, 35 €
Dernières
Nouvelles d’Alsace - Édition du Dim 25 nov. 2007

Texte associé à la photo de Robert Doisneau
ci-contre :
« Il aperçut une grande terrasse, au bord de la Seine... La première
personne qu'il rencontra fut une femme tout en blanc qui courait et qui faillit
lui tomber dans les bras. Elle portait des fleurs d'oranger sur la tête...
- N'abîme pas la mariée !...
criait quelqu'un.
- Attends au moins la noce !... »
La Guinguette à deux sous (Simenon)
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