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Le Soir illustré
13 juillet, 1978
N° 2403, pp 44-46

Les mémoires de Mme Simenon
ou
le mariage de Mme Maigret ?

Un psychiatre mène l'enquête

Marie-Louise Pottier

 
English translation

La « petite histoire », les travers et les défauts des grands hommes passionnent des masses de lecteurs. Qui mieux que leurs épouses peuvent les dévoiler ? Curieuses épouses, tantôt hagiographes, tantôt « glorieuses », tantôt perfides.

Parmi ces dernières, il y eut Clara Malraux et ses Mémoires.

Il y a aujourd'hui « Un oiseau pour le chat » (ed. J.-Cl. Simoën. Paris 1978). L'oiseau, c'est Denyse Simenon. Le chat, Georges Simenon.

Et il n'y a pas que le titre qui soit dans le genre du commissaire.

Un livre dans lequel l'épouse du romancier raconte les petits et les grands soucis quotidiens mais surtout les travers de « son » homme. Et encore, travers est-il un bien gentil mot. Car, si l'on suit l'auteur – et beaucoup de magazines, féminins surtout, l'ont fait – voici un grand écrivain et un bien petit Monsieur. Avec des manies, des troubles psychologiques, une bonne dose d'immoralité, d'égoïsme et une infernale volonté de détruire celle qu'il a jadis enlevée à une vie heureuse et libre. Bref, une épouse dominée, trompée, frappée, détruite.

Au départ, il y a Georges. Il écrit des romans, il a beaucoup de charme. Et puis, Denyse, une jeune Canadienne de bonne souche qui a un excellent métier. Il lui fait une cour éperdue jusqu'à ce qu'elle devienne sa maitresse. Elle accepte quasi un ménage à trois jusqu'au moment où la première épouse accepte, elle, le divorce.

Elle l'aime tellement qu'elle ira jusqu'à se transformer pour prendre l'apparence de Mme Maigret : elle se laisse pousser les cheveux, elle qui était mince se goinfre pour devenir rondelette. Elle se voue entièrement au cérémonial maniaque de l'écriture tout en essayant de l'améliorer en supprimant l'alcool. Elle travaille 18 heures sur 24 pour gérer les affaires...

Puis, tout à coup, c'est l'inexplicable : après quinze ans de vie commune et trois enfants, l'amour se transforme en haine, rejet, refus.

Troubles psychiques de l'écrivain ou influence néfaste d'un psychiatre qui devient le directeur de pensée du romancier ?

Oui, mais alors, sur quoi de mystérieux s'est-il appuyé pour transformer l' amour en haine ?

D'ailleurs, tout semble mystérieux et laisse le lecteur perplexe. Quand ce n'est pas gêné par des exposés érotiques ou des rosseries, qui ressemblent fort à un assez sordide règlement de compte conjugal. Même si Denyse s'en défend bien et affirme n'avoir répondu qu'à un besoin de se libérer en clamant la vérité.

Georges Simenon a refusé de répondre à ce livre. Dans quelques interviews, il a essayé d'expliquer non pas le monstre, le géant ou le mari accuse, mais « l'homme que, dit-il, son épouse n'a jamais accepté ».

Où est la vérité ?

Armand Mergen, docteur en droit, docteur en médecine et psychiatrie de l'Université libre de Bruxelles, est professeur de criminologie à l'Université Johannes Gutenberg, à Mayence.

Il a rencontré Georges Simenon, il y a quelques années, lors de la remise du prix qui lui était attribué par la société allemande de criminologie. Ils sont devenus amis.

Il a lu l'« Oiseau pour le chat » avec l'œil de l'ami navré de ce déballage. Pour lui et pour elle. Mais aussi avec l'œil du spécialiste qui analyse et décortique un beau « cas pathologique ».

Il nous a confié cette analyse en exclusivité.

– Je n'ai pas fait le diagnostic psychiatrique d'une personne. Si je connais Georges Simenon, je ne connais pas Denyse Simenon. J'ai fait l'analyse d'un caractère à travers un livre. Un livre très « Maigret », car on y découvre un couple, mais deux femmes et trois hommes. On y découvre aussi une affectivité déréglée. Il y a Denyse, épouse de Simenon, qui décrit en dialogues la vie d'une héroïne, Denise Maigret, avec tout le ressentiment qu'elle éprouve pour Jo son amour déçu. Car il y a Georges, l'homme; Simenon, l'écrivain, et Jo, l'amant. Comme il y a Denyse, la femme réelle, et Denise, celle qui raconte, transfère, ne dit que ce qui lui paraît utile pour faire the portrait d'une victime innocente. Des le départ, elle est possessive. Elle veut que l'homme qu'elle aime naisse au moment de la rencontre. Or, Georges et Maigret existent. Ils sont gênants parce que le passé ne peut lui appartenir. Alors, elle les gomme en créant Jo, son amour à elle. Quant à Denyse, elle devient Denise. Cela fait plus simple. Cela fait surtout plus Maigret. Ne le dit-elle pas elle-même (p. 74) : « Le premier roman écrit après notre rencontre fut Maigret à New York. Après l'avoir lu, l'idée m'est venue de ressembler à l'épouse du célèbre commissaire. »

Mais c'était impossible. Denise était bien la maitresse de Jo mais pas l'épouse de Maigret. Et Simenon, peu à peu, devient son traumatisme. Car Simenon, c'est à la fois Maigret et Jo. Si Denise était liée à Jo par un amour passionnel et sexuel, Simenon restait l'écrivain de génie qui savait travailler dur et Maigret demeurait intouchable. Denyse découvre qu'elle ne peut pas être à la fois madame Maigret, la collaboratrice de Simenon, et la maitresse de Jo. La clé du livre et le nœud de la personnalité de l'héroïne, on les trouve dans la scène de l'attentat (p. 257) :

« Sur la table basse, devant moi, était pose un grand cendrier de pierre. Je l'ai soulevé de mes deux mains.

» – Tu vois ce cendrier, Jo. Si tu ne baisses pas le bras ou si tu m'insultes encore, tu le recevras en pleine figure. »

» J'ai repose le cendrier sans le quitter des yeux.

» – Ce sera de la légitime défense. »

» Lentement, il a baissé le bras et s'est assis devant moi. Ce jour-la, j'ai su que quand on se montrait fort, Simenon abdiquait. »

*
* *

En réalité, il ne faut pas faire une analyse psychologique très poussée pour se rendre compte que ce jour-la, à travers Simenon, Jo est liquidé, mais qu'en réalité l'attentat visait Maigret. Maigret discrètement omniprésent et omnipotent.

A la fin du roman, tout s'embrouille et le lecteur a des difficultés comprendre. D'après Denyse, Jo aurait été dépressif et aurait sombre dans une crise. Simenon, désemparé, aurait perdu confiance en lui et déchiré ses manuscrits. Maigret aurait perdu son autorité. Aucune folie là-dedans. Georges Simenon s'en est expliqué. Il a septante-cinq ans. Ecrire, pour lui, fut toujours un besoin mais surtout un effort, une performance, une solitude de coureur de fond. Un beau jour, il en a été fatigue. Fatigue de son rôle de romancier et surtout de la panoplie du romancier nanti et à succès.

Denyse Simenon admet que, suite à un travail forcené, elle ne dormait plus et que les médecins, appelés en consultation, lui avaient conseillé une cure psychothérapeutique. Mais elle ne veut pas admettre qu'elle était malade. Elle projette ses troubles psychiques sur son entourage : ce n'est pas elle mais Jo, Simenon, Maigret, qu'on devrait mettre en cure. Elle souffre, elle se sent délaissée, perdue, elle se révolte contre son état psychique qu'elle ne veut, ne peut accepter. Et au lieu de collaborer avec son thérapeute, elle se met en opposition et elle se perd de plus en plus en projections. Jo s'est détaché, il est vrai, et dès lors, il devient un agresseur qui lui veut du mal et tout devient drame.

Je ne crois pas que Denyse Simenon mente sciemment mais elle donne une vérité tellement subjective que c'en est effrayant dans son contenu symptomatique. Car, ce qu'un être humain vit comme réalité subjective, ce qu'il relate comme telle, permet de conclure quant à son état psychique. Ici, en l'occurrence, des tendances hystéroïdes. Elle projette ses propres sentiments dans son partenaire. Un exemple fort simple : elle accuse constamment Jo de boire alors qu'elle-même abusait de l'alcool. Et lorsqu'elle rapporte un dialogue avec leur médecin traitant (p. 223) : « Dites moi la vérité, Jean. Que vous a-t-il dit ? (il s'agit du psychiatre)... –Que Jo était en train de développer une sorte d'allergie envers vous. C'est fréquent dans ces cas-là. Le sujet fait un transfert négatif... », c'est d'elle qu'il s'agit.

*
* *

Jo avait, lui aussi, l'intention d'écrire sa vie avec Denyse. Il le dit dans son livre « Tant que je suis vivant » (Ed. Presses de la Cite, Paris 1978) : « Hier, toute la journée, j'ai caressé un projet qui m'était venu plusieurs fois en tête. Il s'agissait d'écrire en quelque sorte l'histoire d'un couple. Le couple que nous avons formé, D. et moi, pendant une quinzaine d'années, sous le signe de ce que j'appelle l'amour passionnel. Je voulais mettre ce couple à nu... »

Jo, lui, ne parle ni de Denyse, ni de Denise. Pour lui, à travers le temps, elle est devenue un simple « D » plein d'incertitudes.

Maigret a conseillé à Jo de ne pas écrire ce livre. Simenon a pris la décision de renoncer à son projet. Jo n'écrira pas ses Mémoires. Il est resté l'homme aux multiples facettes. Comme il a peur de la solitude, il a besoin d'une femme simple, qui le comprenne et l'accepte tel qu'il est : Jo, Simenon et Maigret.

Nous ne savons pas ce que Teresa, son actuelle compagne, lui dit, mais on peut aimer à penser que lorsqu'elle l'appelle, elle lui dit : Georges ».

Marie-Louise Pottier.


Dans son livre, « Un oiseau pour le chat », Denyse Simenon apparait comme une épouse dominée, trompée, frappée, détruite.


Denyse et Georges Simenon, lors d'une manifestation de sympathie, à Liège, en 1961.


M. et Mme Simenon assistent au vernissage d'une exposition de Bernard Buffet (à gauche).


La famille Simenon lors du baptême de Pierre-Nicolas, sur les genoux de sa marraine, Mme Marcel Achard (1959).


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