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Le Soir illustré
9 janvier, 1958
N° 1333, pp 8-9, 12

Georges Simenon,
profession : rentier

Nicole de JASSY

photos: François Martin

 
English translation

« C'est ma femme qui travaille », dit le commissaire Maigret.
« Moi, je ne fais pas grand-chose ». Mais il écrit cinq à six romans par an.

GEORGES SIMENON, alias commissaire Maigret, mène la vie de château : « Lorsqu'on me demande quel est mon métier, dit-il, je réponds volontiers que je suis rentier; car j'écris à peu près soixante jours par an — c'est-à-dire cinq à six romans — et le reste du temps... eh bien, je ne fais rien ! »

C'est dans un château, près de Lausanne, en Suisse, où il est venu s'installer avec sa femme Denise et ses enfants, que nous avons rencontré ce « rentier » qui est un des écrivains les plus féconds du siècle. La vieille demeure parait bien s'accorder avec lui : l'escalier en pierre, construit en colimaçon et dont les marches sont usées par le temps, les quatre tours qui flanquent le château, tout ceci rappelle les romans dans lesquels le commissaire Maigret a des « mystères » à éclaircir. Les grandes pièces par contre, lumineuses et gaies, semblent faites à la mesure de Georges Simenon, de l'homme qui se trouve devant nous, sans secrets ni sombres problèmes, mais portant dans son coeur la marque du véritable écrivain : la compréhension profondément humaine de la vie qui est faite, selon ses écrits, d'un peu d'humour et d'un peu de drame aussi !

UN ROMAN ECRIT EN NEUF JOURS

« Il y a deux jours que j'ai fini mon dernier roman » nous dit Georges Simenon, débonnaire et heureux, lorsque nous arrivons au château d'Echandens, installé au plein milieu du village, qui se terre entre les coteaux. Sur un calendrier épinglé près de son bureau, des traits au crayon cochent deux semaines et demie indiquant le temps destiné à la composition de ce dernier roman : neuf jours pour l'écrire (traits au crayon bleu), quatre jours pour la lecture des épreuves (traits au crayon rouge).

Le commissaire Maigret, le personnage central des romans policiers écrits par Georges Simenon, n'est pas cette fois de la partie. « Depuis une dizaine d'années, je n'écris plus de romans policiers mais des « romans-tout-court ». Le public souvent s'en inquiète et par des lettres pressantes, exige des nouvelles du commissaire et de sa chère épouse. Je dois donc me soumettre et fournir au moins un Maigret par an. Je l'écris pour me délasser, d'habitude à la veille des fêtes, lorsque je suis très occupé par les préparatifs des cadeaux pour les enfants, ou bien au mois d'août, lorsque je suis très pris par les visites que nous rendent nos amis à la saison des vacances. »

Georges Simenon s'est-il identifié au commissaire Maigret, le héros de ses romans policiers, comme le prétendent les uns, ou bien Maigret vit-il sa vie personnelle, comme le prétendent les autres ? « Il s'est créé une vie indépendante », avoue Georges Simenon qui explique : — Si j'apporte un élément nouveau dans sa vie, si par hasard je lui attribue une réaction peu conforme à sa ligne de conduite, je risque de recevoir une avalanche de lettres de reproches des lecteurs! » Et lorsque Georges Simenon le dit, on ne peut s'empêcher de penser que Maigret est son alter ego, tant il ressemble étrangement à son « ami », avec ses yeux pétillants de malice, avec sa pipe au coin de la bouche, avec sa tenue qui se veut sportive et qui a tout du fonctionnaire en vacances : chemise en lainage bleu foncé dont la respectabilité est garantie par un noeud papillon rouge à pois blancs ! Et enfin, si le commissaire Maigret est si sympathique, ne le doit-il pas à Georges Simenon ?

IL VOULAIT DEVENIR PRETRE OU OFFICIER

Nous parlons de la carrière de l'écrivain. C'est à six ans, dans son Liège natal, que Georges Simenon fit connaissance avec la littérature : « Mon père était agent d'assurances. Pour compléter les revenus de la famille, ma mère dut ouvrir une pension de famille et accueillir des étudiants venus à Liège pour suivre les cours de la grande Ecole des Mines. Ces étudiants arrivaient de différents pays et je me souvins qu'à l'époque déjà, Polonais et Russes refusaient de s'adresser la parole ! Il y avait de riches fils à papa et d'humbles fils d'ouvriers. Parmi ces derniers, les plus méritants étaient certainement les Russes qui très pauvres, souvent misérables, trouvaient pourtant une grande joie à discuter pendant des heures autour d'une oeuvre littéraire de leur pays. Comme ils discutaient exclusivement en français, l'enfant que j'étais comprenait ces interminables discussions et découvrait ainsi le roman russe. »

A l'âge de douze ans, la décision du petit Georges est prise irrévocablement : il sera écrivain. « Je pensais que la littérature ne devait pas rapporter d'argent et envisageais sérieusement d'embrasser une autre profession, à côté de celle d'écrivain. Mes parents désiraient que je devienne fonctionnaire, à cause de la retraite ! Moi, je pensais devenir prêtre ou officier. » Pourquoi prêtre ou officier? Les petits yeux gris pétillent et visiblement heureux d'avoir à retrouver son âme d'enfant, Simenon répond : « J'étais persuadé, à douze ans, que ces professions-là laissaient beaucoup de temps libre. Et n'oubliez pas qu'il m'en fallait pour devenir écrivain ! Mais, à quatorze ans, une petite fille — plus âgée que moi il est vrai — me dévoila que je n'avais aucune vocation pour la prêtrise... et à seize ans, j'abandonnais toute idée de devenir officier... » C'est à cet âge-là que Georges Simenon revise aussi la première de ses convictions : celle qu'il est impossible de gagner sa vie avec la plume. Il s'assurait ainsi un avenir brillant sur le plan professionnel et des revenus considérables, si l'on en juge d'après son train de vie !

Il débute dans le journalisme, à Liège : « Nous n'étions que trois reporters pour faire ce journal. A l'époque, la spécialisation n'existant pas, il m'arrivait d'avoir à écrire le même jour un compte-rendu sur un « chien écrasé » comme aussi un grand reportage, une interview de Clemenceau par exemple. Ce fut là une excellente école ! » Georges Simenon, le châtelain d'aujourd'hui, ne semble rien regretter du sort réservé au petit journaliste qu'il fut à ses débuts. Il enchaîne : « Avez-vous remarqué comme tout est changé à présent? Tout le monde se veut d'emblée écrivain! Je ne peux pas rencontrer quelqu'un qui n'ait pas écrit un roman ! Il me semble que c'est comme si l'on se mettait à composer une symphonie, parce que l'on sait siffler dans son bain ! A moi, en tous cas, il m'aura fallu trente ans d'apprentissage ! »

JUSQU'A VINGT ANS, IL SE CRUT HUMORISTE

A dix-neuf ans et demi, l'adolescent prend le large et s'en va à Paris. Mais Simenon ne semble avoir jamais connu la soif des aventures trop hasardeuses et se contente d'être modestement le secrétaire d'un écrivain « célèbre à l'époque seulement. » Ce que furent ses débuts à Paris ? Simenon répond « J'étais quelque chose comme garçon de bureau, malgré mon titre de secrétaire, puisque mon travail se bornait à coller des timbres, à faire des courses, etc.» Mais c'est là que le jeune homme fait la connaissance du marquis de Tracy, riche propriétaire possédant des domaines en Italie et en France, homme très raffiné et instruit. « Pendant deux ans, je fus son secrétaire particulier. Période riche d'enseignements pour moi, car je pus apprendre quantité de choses que ma condition ne m'avait pas dévoilées jusque là. »

« Pendant ce temps-là, dit l'écrivain, je commençais aussi à écrire des contes pour les journaux, des contes galants et des contes humoristiques... et jusqu'à l'âge de vingt ans, je fus persuadé que j'étais un humoriste ! » Ne l'est-il pas resté au-delà de cet âge? La vie, telle qu'il la comprend dans ses romans, n'est-elle pas faite de la réalité telle qu'elle se présente chaque jour, c'est-à-dire souvent cocasse ? « Les critiques anglais soutiennent en effet que j'ai le sens de l'humour » et Simenon en le disant est visiblement content.

L'EDITEUR DOUTAIT

Après « l'exercice », devenu du reste rentable, des contes, celui des romans populaires. Georges Simenon en produit un, tous les trois jours. « Des romans d'aventures pour les garçons, des romans d'amour pour les jeunes filles » dit l'écrivain. C'était l'époque où Maurice Dekobra lançait un genre considéré littéraire, mais qui se vendait autant que celui appelé populaire. « Aujourd'hui, le roman populaire tel qui il était pratiqué alors n'existe plus guère. Par quoi il a été remplacé? Mettons que, dans beaucoup de cas, la littérature ait descendu d'un cran, que la fabrication ait monté d'un cran aussi, de sorte qu'il arrive parfois qu'on confonde les genres. »

Pendant un an, Georges Simenon produit à ce rythme ahurissant, des romans populaires. Puis, estimant que l'exercice avait assez duré, il écrit son premier Maigret. « Lorsque je le portai au vieux Fayard, le célèbre éditeur, l'accueil fut plutôt glacial ! Fayard doutait fort que mon roman puisse avoir quelque succès, puisque, disait-il, se voulant policier, il dérogeait au genre : ni classification des héros en êtres bons et mauvais ni « happy-end », ni quantité d'autres exigences n'étaient respectées. Six mois plus tard, très content, il m'annonçait cependant que le roman accepté par simple gentillesse, s'avérait un grand succès. » Maigret commençait là une belle carrière.

LE « PORTRAIT » DE VLAMINCK

Simenon nous montre sa maison. Le rez-de-chaussée sert au travail. Là est le spacieux et élégant bureau de madame Simenon, le bureau de sa secrétaire et celui de son mari. Voici s'étalant les fameuses pipes éparpillées un peu partout pour être toujours à portée de la main, voici la fameuse machine à écrire, le fameux gobelet contenant les crayons — puisque tout ce qui touche le travail de Simenon est désormais « fameux ».

Dans une sorte de véranda contiguë à son bureau il dit : « C'est ma boutique », et sur les hauts rayonnages s'alignent tous les Simenon, dans toutes les langues du monde.

Nous montons au premier étage : « Là, c'est le domaine de la vie en commun ; il y a le salon, la chambre de jeux des enfants, la cuisine, la salle à manger. » Admirable salon, fait à la mesure de Simenon bon goût et simplicité, joie de vivre et équilibre. Un grand tableau au mur : « Vlaminck m'avait apporté ce tableau peint par lui, comme étant mon portrait ! » Et sur la toile, dans une pénombre qui enveloppe tout de mystère, l'on voit un journal du soir, un pot de grès portant l'inscription « poison », un revolver et la célèbre pipe.

Nous allons visiter la salle à manger et y trouvons les enfants en train de déjeuner sous l'oeil vigilant de la nurse. Johnny, huit ans, écolier à Lausanne, brun et vivace, a les yeux pétillants du père. Marie-Georges que l'on appelle Marie-Geo, est blonde et dans ses yeux rêveurs perce souvent un éclair de malice. Le père demande aux enfants ce qu'ils ont fait de leur matinée. Johnny répond avec la satisfaction de celui qui a rempli son devoir : « Nous avons gardé les vaches ! » et la campagne vaudoise qui s'étale au-delà des fenêtres semble soudain, malgré l'automne, aussi rieuse que les yeux de l'enfant. Je m'enquiers s'il est content d'aller à l'école : « Comme ça, pas trop ! » répond-il. Mais le père, d'enchaîner fièrement : « Il est pourtant le premier de sa classe. » Là commence une conversation très serrée entre Georges et Johnny Simenon : « Mais non papa, je ne suis pas le premier. » — « Ici tu n'en sais rien encore, puisque tu viens de commencer l'année ; mais à Cannes, où tu as été à l'école pendant deux ans, tu as toujours été premier ! » — « En fin d'année seulement, mais pas tous les mois » persiste l'enfant. Lorsque je constate que Johnny est d'une rigoureuse honnêteté, le père dont le regard ne dissimule pas la satisfaction, murmure dans sa pipe : « Oh oui, je dirais même qu'il est janséniste ! » En sortant de la salle à manger, il raconte qu'il y a Marc aussi, l'aîné qui a dix-huit ans déjà et qui est l'enfant d'un premier mariage : « Pour sa dernière année de bachot, je n'ai pas voulu qu'il ait à quitter le lycée de Cannes ; mais il vient le plus souvent possible ici, dès qu'il a quelques vacances. Et l'année prochaine il sera étudiant à Lausanne, à la faculté de biologie. » L'écrivain est donc aussi un père de famille heureux.

L'ANGE GARDIEN

Enfin, voilà madame Simenon. Elle a la silhouette menue et gracieuse d'une ballerine, le visage régulier et grave d'une madone, le regard expressif et l'accueil charmant. En faisant les présentations, Georges Simenon dit : « Voici ma femme ; elle travaille tandis que je ne fais pas grand-chose ! »

Madame Simenon est agent littéraire. Elle n'a qu'un seul client, mais il est de taille son client est aussi son mari. Ou plutôt, comme elle voulait être utile à son mari, elle s'est créé cette profession : « C'est ma seule manière de partager son oeuvre » dit-elle.

Denise Simenon est très amoureuse de son époux. Lui, à son tour, est très amoureux d'elle. Et pour être toujours ensemble, partager aussi la joie du travail, elle a choisi de s'occuper de la diffusion de l'oeuvre si féconde de son époux. Mais elle ne s'occupe pas seulement — ce qui semble déjà épuisant pour cette femme si menue, d'aspect si fragile — des contrats avec les éditeurs des quatre coins du monde, des droits d'adaptation au cinéma, au théâtre, à la radio. Denise Simenon englobe ce travail dans une autre tâche plus générale, une sorte de but qu'elle s'est imposé : être « l'ange gardien » de son mari, faire autour de cette personnalité si recherchée parce que si exceptionnelle, un mur qui la protège. Et c'est pourquoi n'importe qui veut approcher Georges Simenon, veut l'importuner, sous n'importe quel prétexte, doit d'abord s'adresser à Denise. Ce n'est pas qu'elle soit un cerbère ; mais elle organise, adoucit, simplifie le contact de l'écrivain avec le monde extérieur. Afin qu'il puisse avoir l'âme et l'esprit en paix, elle se charge de tout.

« Nous sommes très matinaux » dit Denise. Simenon, lui, descend les deux étages qui séparent les chambres à coucher du rez-de-chaussée et va rejoindre ses personnages imaginaires dans le bureau enfumé. Denise, elle, dans le petit salon près de la chambre à coucher, est assaillie par les multiples coups de téléphone qu'elle adresse ou qu'elle reçoit, que ce soit une conversation avec le boucher pour passer la commande de la viande du déjeuner, ou avec l'éditeur de New York. « Ce matin j'ai eu en tout dix-sept appels », dit-elle. Il y a aussi le courrier à dépouiller, « parfois trente lettres » dit son mari pour lequel tout prétexte est bon lorsqu'il a envie de déranger le travail de sa femme : « Je sors dit-il, je voulais juste t'embrasser. » Et quelques instants après, il revient d'une promenade à travers le jardin : « Je reviens, je voulais t'embrasser. » Epanouie à chaque « bonjour » et à chaque « au revoir » de son mari, Denise retrouve son air grave et sérieux dès qu'il a le dos tourné : « Je me dépêche pour avoir tout mon temps pour lui » dit-elle dans un sourire.

Le soir, après le diner, Denise et Georges se calfeutrent « chez eux ». Ce coin, dans cet immense château dans lequel ils vivent grâce à la fortune que leur ont procurée son génie à lui mais aussi son incessant travail à elle, ce havre de paix et de bonheur est le petit salon du second étage. Pendant que Georges y choisit la pipe qu'il fumera, pendant qu'il cherche un bon programme à la radio, Denise installée devant le petit secrétaire qui s'y trouve, établit sur une feuille de papier, les menus du lendemain. Si c'est un jour de marché, et si Georges n'est pas en train d'écrire un roman, ils iront tous les deux faire leurs emplettes. Mais ce soir, ils peuvent parler d'autre chose. Et en premier lieu d'eux-mêmes, de ce bonheur qu'ils ont su créer et qu'ils savent si bien préserver.

FIN


J'ai un métier fascinant.. et si facile ! Pour écrire un Maigret je travaille à ma machine à écrire deux à trois heures chaque matin et, quelques jours seulement..


Simenon, sa femme et ses enfants s'apprêtent à partir pour la promenade quotidienne dans la campagne.


Près de Lausanne, le « commissaire Maigret » a logé sa famille dans un vieux château à tourelles qui pourrait fournir un excellent cadre à un roman policier.


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