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Le Soir illustré
28 février, 1957
N° 1288, pp 3-5, 14

Simenon le « Best Seller »

Visite chez Georges Simenon,

à Cannes

English translation

 


Voici Georges Simenon dans la piscine de la villa Golden Gate qu'il possède à Cannes, jouant avec deux de ses trois enfants, Johnny (7 ans) et Marie-Georges (4 ans).

EN entrant dans le beau jardin ensoleillé de la villa « Golden Gate », située dans le riche quartier de la Californie, à Cannes, où Georges Simenon, créateur du légendaire commissaire de police, Maigret, a trouvé, à 53 ans, le havre confortable pour son activité de romancier ultra-fécond, il nous fallait, involontairement, penser au sombre milieu liégeois qu'avait évoqué l'auteur belge dans ses souvenirs d'enfance et à ses parents en lutte constante contre la gêne et la misère.

Il y avait, en effet, un long chemin, marqué par plus de trois cents ouvrages publiés, dont quarante ont déjà été adaptés pour l'écran et quelques-uns pour la scène, de l'humble logement familial du père de Georges, comptable d'assurances, à la splendide propriété de la Côte d'Azur. Mais celui qui a écrit dans « Je me souviens » – chez les Simenon, on avait en horreurs les gens fiers –, ne renie pas plus les siens, que ses propres efforts qui l'ont hissé au sommet de sa carrière.

La facilité apparente avec laquelle Georges Simenon brode les multiples personnages, toujours vivants, de ses romans, tient surtout à sa mémoire infaillible et à son profond don d'observation qui lui permettent de rendre fidèlement le physique et le caractère de tous les gens qu'il a pu rencontrer. Il n'est pas surprenant ainsi que ses souvenirs d'enfance, romancés dans « Pedigree », « Les trois crimes de mes amis » et le « Pendu de Saint-Pholien », ressortent avec un relief non moins saisissant, malgré le temps déjà lointain, où, sous l'occupation allemande de la première guerre mondiale, le petit Georges, faisant ses études chez les Frères, arpenta la longue rue morne, avec ses réverbères passés « au bleu », dans une Liège triste, peuplée de soldats étrangers et de gosses mal nourris.

Il a évoqué l'image pathétique de sa mère (née Henriette Schoof) partageant sa journée entre son ménage et ses devoirs de vendeuse d'une mercerie, toujours mal au dos « d'avoir fait la lessive ou d'avoir monté l'eau et les seaux de charbon ». Nous faisons connaissance avec l'oncle Léopold, qui buvait, avec le frère de Georges et les camarades d'école. Tout le monde reçoit son dû dans ses évocations. Trop susceptible, l'un des anciens camarades, devenu médecin, l'a même fait condamner en 1951 pour « diffamation », puisque Simenon a eu la maladresse de le présenter sous son vrai nom, avec quelques traits de caractère peu flatteurs.

Simenon a aussi le pouvoir de susciter, toujours avec quelques traits évocateurs, le cadre profondément véridique où évoluent ses personnages. Voici, à titre d'exemple, l'ambiance du logement de ses parents, décrite avec la minutie appliquée d'un peintre flamand : « Quatre murs peints à l'huile, un fourneau bien astiqué, une coupe qui miroite et un réveille-matin qui bat comme un cœur sur la cheminée; une table de bois, lavée au sable, un fauteuil d'osier et la vue d'une courette où sèche du linge. Triste maison plongée dans le crachin et le brouillard de l'hiver... »

Sorti d'un collège de jésuites, Georges a voulu être pâtissier.

— Au lieu de ça, je suis devenu commis dans une librairie, raconte-t-il. Quand des clients entraient dans la boutique, j'était toujours plongé dans la lecture derrière des tas de bouquins. Mon patron a fini par me renvoyer. J'entrai alors comme journaliste stagiaire à la « Gazette de Liège ». Je devais faire mon reportage d'essai sur une foire aux chevaux. Malheureusement, le rédacteur en chef a trouvé une faute d'orthographe dans mon « papier ». J'avais mis un « d » à la fin du mot bazar. Et ce fut la fin de ma collaboration.

— Par dépit, j'ai écrit un livre : « Le Pont des Arches », qui fut dédié à Liège et eut quelque succès. Je me décidai de gagner ma vie, coûte que coûte comme homme de lettres et je me rendis à Paris, où je fus aussitôt embauché par l'éditeur Arthème Fayard qui venait de lancer sa collection de livres populaires bon marché.

COURSE DE VITESSE

Par son dynamisme extraordinaire, le jeune écrivain est devenu vite l'un des poulains favoris de la maison d'éditions, publiant ses récits à jet continu, sous les signatures variées de Georges Sim et de Christian Brulls; avait-on besoin d'un roman sentimental ou d'un récit mystérieux, on alertait Simenon.

— Pour lundi prochain... d'accord !

Nanti d'une réserve de café fort (l'unique stimulant dont s'était servi aussi Balzac) installé devant sa machine à écrire, Simenon bâtissait, en trois jours, un roman, promis à une vente certaine. Malgré ses efforts peu communs, la popularité du romancier ne s'étendit qu'après les 1930 avec la collection des « Maigret ». Le succès matériel permit enfin au créateur du policier populaire de s'installer, avec une certaine aisance, en Charente, en poursuivant sa production toujours aussi abondante mais de plus en plus fouillée et dépouillée, allégée dans la forme et renforcée dans le caractère. Peu à peu, il s'évade aussi de la formule stricte de roman-détective et parvient, avec des moyens économes, à créer des personnages plein de vie, agissant avec une vraisemblance saisissante.

L'aisance acquise a permis aussi à Simenon de parcourir le monde dans ces années d'avant-guerre, enrichissant ses observations fécondes. A la fin de la guerre, Simenon s'est trouvé aux Etats-Unis, où il acheta une propriété de vingt-cinq hectares dans le Connecticut. C'est en Amérique aussi qu'il divorça, en 1950, d'avec sa première femme, Régine, de qui il a deux enfants, pour se remarier aussitôt avec une Canadienne, Mlle Denise Quimet, son épouse actuelle, qui, à son tour, lui a donné un enfant.

Simenon n'a jamais eu l'idée de se faire gentleman-farmer. Il voulait seulement vivre au sein de la nature. Les seuls animaux de sa ferme du Connecticut ont été les serpents, dont son fils aîné, Marc (âgé maintenant de 17 ans) avait la passion. Marc est maintenant moniteur de navigation à voile à Cannes. Pour Johnny, le second fils, qui a 7 ans, son père refuse trop souvent ce qu'il désire. Aussi le nomme-t-il « papa non » ou « daddy no », car les enfants parlent l'anglais et le français indifféremment. Depuis le début de 1955, Simenon s'est réinstallé en France, d'abord à Saint-Paul-de-Vence, et maintenant dans la belle villa ensoleillée de Cannes.

VIE HARMONIEUSE DANS LA VILLA « GOLDEN GATE »

La grande popularité internationale de Simenon est venue sans que l'auteur ait jamais obtenu un prix littéraire. Une certaine jalousie envers lui parait même subsister dans les milieux littéraires « intellectuels », gênés par le prodigieux succès de ce romancier, essentiellement « non engagé » et dépourvu de toute anormalité physique ou morale. Heureusement, la foule des lecteurs demeure indifférente pour « ces signes extérieurs de la richesse spirituelle », de même que les hautes sphères gouvernementales, auxquelles Simenon doit son élection parmi les membres de l'Académie royale de Belgique (en 1951) et son grade de chevalier de la Légion d'Honneur (1955).

Bien qu'il ait ralenti sa production, Simenon publie encore de trois à six romans par an. Les derniers parus ont été « Maigret s'amuse », « Le petit homme d'Arkhangelsk » et « En cas de malheur ». Mais on lui réclame de plus en plus de scénarios de films.

— Je viens d'en finir un pour Clouzot, nous dit-il. C'est une étude de l'envie féminine. Il n'y aura pas de mort violente dans le film, dont le titre provisoire est « Strip-tease ». J'achèverai prochainement mon deuxième scénario.

« N'insistez pas trop sur ma fécondité extraordinaire », nous dit l'écrivain en nous rappelant les huit cent vingt-deux pièces de Lope de Vega et l'importante œuvre de Dickens et de Balzac.

En effet, le danger de surmenage ne menace pas Georges Simenon qui travaille rarement plus de trois à quatre heures pas jour, passant la majeure partie de la journée dans le jardin ou dans la piscine de la villa, surveillant le bain de ses enfants ou en les amusant en apparaissant en « homme-grenouille » à la « fenêtre » de la piscine. Son autre passe-temps favori est de nourrir ses poissons rouges.

— Je n'ai pas une affection particulière pour eux, mais ils étaient là quand nous sommes arrivés et nous nous sommes liés d'amitié, nous confie-t-il. Ce qu'il ne précise pas. c'est que les poissons sont apprivoisés et ont l'habitude de prendre leur nourriture d'une cuillère qui leur est tendue par le romancier... Si une autre personne s'approche d'eux, les poissons rouges s'enfuient. Le chien fidèle du créateur de « Maigret », un beau caniche gris, répond au nom de « Mister ». Si les amis de l'auteur demandent : Mister qui ? son maître répond : c'est justement ça le « mystère »... Cette plaisanterie est d'ailleurs réversible.

Le personnel de la villa comprend, en dehors du valet de chambre, Michel, de la jeune bonne Anna, et de la gouvernante des enfants, un gros bonhomme de jardinier qui accepte, sans mauvaise humeur, d'être la constante cible des plaisanteries de Jean et de Marie-Georges. Le ménage possède deux voitures. Madame Simenon est d'ailleurs la seule à s'y connaître un peu dans la mécanique. Tout ce qu'il y a de dépannage, réparation, bricolage et arrangement dans la maison est son domaine personnel. Par contre, elle accepte volontiers des conseils vestimentaires de son époux. Madame Simenon est aussi la parfaite secrétaire de son mari. C'est elle qui répond à toute les lettres que reçoit l'auteur – une centaine par semaine, envoyées en majeure partie aux éditeurs du romancier, par des lecteurs de tous les pays. Il y a aussi un demi-kilo de coupures de journaux, par semaine, à classer dans un fichier. Il faut croire qu'avec son tempérament de commissaire de police, Simenon aime cet ordre méticuleux qui n'exclut pas la fantaisie, puisque certaines questions des lecteurs sont des plus inattendues ou saugrenues.

Le système de travail de Simenon caractérise ses facultés cérébrales.

— Je cherche, souvent pendant dix ou douze jours, les personnages qui vont surgir dans mon prochain récit. Une odeur, là couleur d'un nuage, ou un son me suffisent parfois à réveiller dans ma mémoire un lieu où j'ai vécu il y a dix, quinze ou vingt ans. De même, mes personnages, provenant de la synthèse de plusieurs gens rencontrés dans ce lieu ou ailleurs, paraissent au fur et à mesure dans le cadre de leur vie et leur histoire commence à se cristalliser dans ma tête. Quand j'aurai fixé leur âge, leur extérieur physique et leur caractère moral, il ne me reste plus qu'à leur donner un nom et le récit peut démarrer...

Il faut dire qu'à partir de ce moment personne ne peut déranger l'auteur pendant son travail. Il met une pancarte : « do not disturb » à la porte de son bureau et l'isolement, pour quelques heures par jour, est sacré, même pour sa femme et ses enfants.

Pour que les noms de ses personnages conviennent à leur « type », Simenon, qui possède une collection de presque tous les annuaires de téléphone du monde, recopie des noms sur une enveloppe jaune (couleur indispensable pour son inspiration), et il y inscrit leur âge, profession, corpulence, signes extérieurs, parenté, relations, etc... Il y trace même un plan schématique de leur maison, pour pouvoir y pénétrer dans son imagination en composant son récit. Quand les fiches des personnages sont prêtes, le lendemain, Simenon tape à la machine, vite et presque sans fautes de frappe, d'un seul trait, tout le premier chapitre du livre. Il a brossé un cadre, peint ses personnages, débuté son action. Il cherche encore les trois première phrases du second chapitre, puis il quitte son travail et n'y pense plus jusqu'au lendemain. La cadence du travail reste la même : un chapitre par jour et l'auteur ne prévoit pas plus la fin de son roman que les lecteurs qui avancent au fur et à mesure de son histoire. Le café reste son seul stimulant. Il le prend dans des « Mazagrans » en porcelaine épaisse, comme on le servait jadis au café « Procope ».


Simenon, grand nageur, fait « l'homme-poisson » devant la vitre de sa piscine.


Mme Simenon, infatigable secrétaire, répond à l'important courrier de son mari.


Plongé dans ses réflexions, la pipe à la main, la silhouette de l'auteur personnifie la figure sympathique de l'ingénieux policier popularisé par ses romans.

Voici comment Simenon barre sa porte quand il veut travailler. « Ne dérangez pas »! s'applique à tous sans exception.


Le bureau de travail du créateur de « Maigret ». Comme son célèbre commissaire, M. Simenon consulte volontiers son fichier comprenant une riche collection de documents.


Georges Simenon, dans son jardin, rêve. Le décors est bien différent de celui qu'évoquaient ses premiers romans.


Johnny et Marie-Georges sont la plaie du jardinier, mais maman est indulgente. Leur père n'est sévère qu'en paroles.


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