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lundi 24 mars 2003

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« Le port des brumes », un terrien chez les marins

Titre. « Le port des brumes ».
Lieu de l'action. Ouistreham, Caen et Paris.
Héros. Maigret et face à lui Raymond Grandmaison, industriel norvégien d'origine française, célibataire d'âge mûr, un fils.
Forme. Une enquête bouclée en quatre jours dans un climat pesant où tous les personnages ont une importance égale.
Première publication. Fayard, 1932.

PIERRE MAURY

Le capitaine Joris n'a plus toute sa tête quand Maigret le ramène à Ouistreham, où il était chef du port avant de disparaître dans la brume le soir du 16 septembre. Six semaines plus tard, quand on l'a retrouvé à Paris, il portait sur le crâne la cicatrice d'une blessure par balle et son compte en banque avait été crédité de trois cent mille francs.

L'énigme finit de se mettre en place quand Joris, à peine rentré chez lui avec Julie, sa gouvernante, meurt empoisonné à la strychnine. Elle est aussi épaisse que le brouillard dans lequel Maigret se cherche des points de repère : En somme, l'univers se réduit à quelques mètres carrés de clarté relative et à un grand trou noir où l'on devine de la terre ferme et de l'eau. La mer est là-bas, à gauche, à peine bruissante.

Dans cette enquête, Maigret connaît un problème singulier : il est un terrien face à des marins qui ne lui parlent guère. Entre eux, ils se jaugent d'un regard, qu'expliqueraient-ils à quelqu'un qui ne peut les comprendre ? Il y a donc des silences très lourds dans un roman où Simenon a dû s'amuser, on l'imagine, à utiliser sa propre connaissance des bateaux sans la transmettre à son commissaire.

Ce n'est pas son seul problème : fidèle à lui-même, il s'est mis, aussitôt arrivé, à côtoyer la petite société de la Buvette de la Marine. Le maire n'est pas du même monde et ne voit pas d'un bon œil les fréquentations de Maigret. Autant dire que la plupart des portes lui sont fermées et qu'il doit faire seul son chemin parmi une population qui ne l'accepte pas.

Une nuit, alors qu'il veut empêcher le départ d'un bateau dont l'équipage lui semble suspect, il est maîtrisé, ficelé et jeté sans ménagement sur le quai où il passe la nuit, sous la pluie, avant d'être libéré par un pêcheur. Il ne tiendra pas vraiment rigueur de cette mésaventure à ceux qui la lui ont fait subir. Et ira même jusqu'à modifier les résultats de ses investigations afin de satisfaire tout le monde. L'obsession de la vérité est moins grande chez lui que le souci de la paix sociale.

Quand tout est terminé, Maigret ne se décide pas à partir : il a trouvé, à la Buvette de la Marine, la chaleur humaine qui lui convient, la pipe aux dents, un verre de bière à portée de la main, écoutant les histoires que racontaient autour de lui des hommes en bottes de caoutchouc et en casquette de marin.

Georges Simenon, « Le port des brumes », Pocket, n° 6233, 300 pp., 4,70 €.

Le Soir du lundi 24 mars 2003
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2002